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LA PENSÉE ALSACIENNE AU XIX* SIÈCLE

Il nous reste à donner une idée du mouvement intellectuel et moral en Alsace, durant les deux premiers tiers du xix* siècle, et à en fixer au moins les tendances générales. A la fin du Premier Empire déjà y un brave fonctionnaire municipal strasbour- ^eois notait dans ses Souvenirs : c Les mœurs françaises dominent partout; les thés, les bals, les soirées deviennent un besoin pour les bonnes familles. » Il y constate en même temps que les jeunes gens sont studieux par ambition, (^ue l'éducation des jeunes filles devient c plus brillante et plus solide >, et que c les pensionnats pour les demoiselles se multiplient et se remplissent > ; mais, € d'un autre côté, remarque-t-il, le luxe du sexe empêche ou retarde les mariages dans les classes élevées ». L'éducation de la bourgeoisie devient de plus en plus foncièrement française. La langue officielle, employée dès l'origine de la nouvelle Université de France dans les établissements de l'Etat, l'est également, vers 1820, dans tous les établissements libres. Le théâtre et l'Église s'accommodent peu à peu aux tendances nouvelles. Les troupes d'acteurs et

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de chanteurs allemands, qui sous Napoléon et durant le règne des Bourbons^passent encore assez souvent le Rhin pour jouer à Strasbourg, y trouvent des auditoires de plus en plus réduits, puis cessent de venir^ tandis que la tragédie et la comédie classiques. Topera, le vaudevule français, attirent chaque jour davantage le public urbain. Les prédications en langue irançaise deviennent plus fréquentes, dans les églises catholiques comme dans les temples protestants, surtout après 1850. La Révolution de Juillet hftte le mouvement déià commencé, qui fait de la mode parisienne, de la littérature parisienne , l'arbitre des élégances et du goût sur les bords de riU. La Révolution de Février l'accentue encore et Façhève. Les chemins de fer sillonnent maintenant le pays, amènent le grand monde et le demKmonde de la capitale dans les villes d'eaux d'Allemagne et emmènent les Alsaciens s'instruire ou s'amuser à Paris. L'échange des mœurs et des idées, voire même des engouements passagers, devient ainsi de plus en plus actif entre Paris et la province, d^autaut plus qu un afilux notable de sang gaulois (fonctionnaires, officiers, étudiants, etc.) se produit en Alsace par le fait même de la centralisation administrative.

Quelques rares esprits se tiennent à l'écart de ce mouvement, absorbés par un vague regret du passé beaucoup plus que stimulés par l'espoir d'un changement pour l'avenir. Quelques outranciers, par contre, prétendent ignorer ou dédaignent tout le lonç passé germaniaue de l'Alsace. D'autres, plus équitables sinon plus perspicaces, désireraient l'amalgame pacifique des deux civilisations qui se rencontrent sur le sol alsacien. Le rêve généreux de cette < fraternisation > a hanté surtout la génération qui prit conscience d'elle-même vers 1848 ; elle

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Ta poursuivi naïvement et sincèrement jusqu'à ce que les événements de 1866 et de 1867 \m aient dessillé les yeux. Étant donné le goût prononcé des Alsaciens pour le service militaire, beaucoup rentraient chez eux sachant le français , après avoir passé des années sous les drapeaux. Ainsi s'augmentait continuellement le nombre de ceux qui le comprenaient et parlaient , même au village. Sous le Second Empire, Técole primaire elle-même répand avec succès la langue nationale dans les campagnes ; depuis 1860 surtout, le travail assidu d'une génération nouvelle d'instituteurs formés dans les Écoles normiales, avait amené des progrès marqués sous ce rapport. On peut croire que, sans la guerre de 1870, la population ouvrière et rurale de l'Alsace aurait tout entière compris, sinon parlé le français, dans les derniers jours du xix!" siècle, tout en restant fidèle au patois natal. — Cette modification, lente mais profonde, des habitudes sociales et de la mentalité des haletants de notre province n'a point été produite par l'action coercitive des lob ou des règlements, par l'influence directe des administrations ou de la presse, maïs plutôt par rinflua[ice indirecte et l'exemple des classes bourgeoises, entraînées par le courant des idées libérales venant de Paris.

Sous la Restauration^ et même sous la monarchie de Juillet, ractivité propre et l'influence de la presse périodique alsacienne (en dehors des gazettes politiques) sont encore bien insignifiantes. Les organes de ce genre, qui surgissent surtout à Strasbourg, n'ont jamais la vie bien longue et se meurent tous faute d'abonnés ; tels le Courrier liiiéraire (1823) ; la Bibliothèque allemande (1826) ; la Reçue Germanique (1827); la Nouvelle Revue Germanique (1829-1831). Mais ce qui est intéressant à signaler,

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c'est que tous ces recueils, rédigée en français, sont destinés à faire connaître à leurs lecteurs le mouvement intellectuel d'outre-Rbin. La langue allemande est encore préférée vers 1830 comme véhicule de la pensée alsacienne, surtout dans le domaine scien- J

tifique ; de 1830 à 1850 environ, on peut constater que les auteurs originaires du pays se servent indifféremment de l'un ou de l'autre idiome, qu'ils soient chanoines catholiques, professeurs de tnéologie protestante, curés ou pasteurs. Mais à partir de 1850, cette parité dans l'usage des deux langues se modifie singulièrement au détriment de l'allemand. C'est dans cette langue qu'ont paru VErçvinia d'Au^ste Stœber (1838-1839), les Elsœssi^ sche Neujahrsblaetter (1843-1849), le Katholisches Kirchen- und Schulblatt (1840-1857), etc. Ceux des contemporains qui se sentent attirés davantage par les courants d'butre-Vosges créent successivement à Strasbourg la première Revue d'Alsace (1834- 1835) dirigée par Franz Reiner, puis la seconde, que Charles Bœrsch réussit à faire vivre de 1836 à 1837, puis enooieVAlbum alsacien (1838-1839). Mais ce n'est qu'en 1849 que Joseph Liblin réussit à mettre enfin sur pied la troisième Re{>ue d'Alsace, celle qui existe encore aujourd'hui et dont il fut le directeur pendant près d'un demi-siècle, en lui assurant, pour de longues années, la collaboration des savants alsaciens les plus connus.

A partir de cette date, le public est devenu plus curieux des choses de l'esprit; le nombre des périodiques augmente en môme temps que celui de leurs collaborateurs et de leurs abonnés. En 1850, Auguste Stœber commence à Mulhouse la

{publication de son recueil d'histoire et de folklore, 'Alsatia, et T. Colani et Edmond Schérer font paraître les premiers fascicules de la Rei^ue de Théo-

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logie et de Philosophie qui, pendant vingt ans, va répandre les idées critiques nouvelles de c rÉcoIe de Strasbourg >. En 1851 , Charles Bœrsch fonde le Bulletin académique du Haut et du Bas-Rhin, qui exerce une influence marquée sur renseignement primaire ; en 1856, commence à paraître, sous la direction de Louis Spach, le Bulletin delà Société des Monuments historiques d'Alsace; en 1857, V Elsœssisches Samtagsolatt de F. Otte voit le jour à Mulhouse, ainsi que la Revue catholique d' Alsace j qui parait à Strasbourg; en 1861, ce sont les Curiosités d^ Alsace, de Gh. Bartholdi, éditées à Golmar ; en 1862, le Bulletin de la Société littéraire de Strasbourg; en 1863, le Bibliographe Alsacien de Charles Mehl; en 1868, le Progrès religieux de Schillinger et Gérold; en 1869, la Bibliographie alsacienne de Paul Ristelhuber, On ne peut mentionner ici toute la série des revues purement professionnelles, juridiques, médicales, ecclésiastiques, qui se publiaient alors. Celles que nous venons de citer — et la liste n'est pas complète — montrent assez quelle riche floraison de périodiques possédait l'Alsace au moment de la guerre de 1870 qui, brusquement, supprima la plupart d'entre elles. On voit aussi combien le chiffre des publications de langue française l'emportait sur celui des publications allemandes.

On doit signaler comme un des facteurs importants du mouvement intellectuel de la province, l'instruction supérieure donnée par l'Académie de Strasbourg. Elle fut toujours la seule, en dehors de Paris, qui réunit dans une même ville les cinq facultés de droit, de médecine, de lettres, de sciences et de théologie. Toutefois, quand ces facultés furent constituées sous l'Empire, on ne s'occupa pas assez de les doter de maîtres éminents :

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la peur des c idéolo^es t^ fit placer dans certaines chaires des médiocrités qui, durant de longues années, encombrèrent la carrière universitaire. Pendant plus d'un demi-siècle, la faculté des lettres, la plus maltraitée de toutes, n'eut que trop rarement des professeurs de mérite et plus rarement encore des élèves. II faut descendre jusqu'en 1860 pour trouver dans la chaire d'histoire un véritable historien, Fustel de Coulanges. Parmi les titulaires d& la chaire de littérature française, un seul nom connu, celui de Françob Génin (1838-1841); dans celle de philosophie, après l'abbé Bautain (1817- 1833), il n'y a plus à nommer que Paul Janet (1848- 1856). Une fois l'helléniste Jean Schweighaeuser disparu (en 1830), l'Académie n'a plus eu de philologue classique un peu marquant. Du moins le professeur de littérature étrangère, Fréd. G. Bergmana (1838-1870), introduisit dans l'enseignement académique l'étuae du sanscrit et de la philologie comparée, longtemps avant que ces matières figurassent aux programmes officiels. La faculté des sciences a compté parmi ses titulaires quelques professeurs justement célèbres. L'illustre Pasteur y a enseigné de 1848 à 1854, et si le chimiste Ch. FrecL Gerhardt n'y est parvenu que pour mourir presque immédiatement après (1855-1856), Daubrée (18^8- 1861) et Ph. G. Schimper (1861-1870) ont occupé longtemps la chaire de géologie avec un légitime succès.

À la faculté de théologie et au séminaire protestant plusieurs professeurs remarquables ont exercé^ bien au delà ae leur sphère professionnelle, une influence considérable. Parmi les philosophes, il faut mentionner Jacques Matter, fils d'un paysan d'Alteckendorf (1791-1864), l'auteur de V Histoire de r École d'Alexandrie, de V Histoire critique du

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gnosticisme, et de deux volumes encore intéressants à parcourir sur VÉtat moral, politique et littéraire yie V Allemagne, etc. Son contemporain Joseph Willm j(i792-1853), fils d'un vigneron de Heiligenstein, fut un des précurseurs des idées pédagogiques modernes dans son Essai sur l'éducation du peuple (1S43), et le premier qui ait osé aborder en France l'étude systématique des penseurs allemands dans les quatre gros volumes de son Histoire de la philosophie allemande depuis Kant jusqu'à nos jours. Un collègue un peu plus jeune, Christian Bartholmess (1815-1856), s'est fait connaître comme biographe de Giordano Bruno et de Huet et comme auteur de Y Histoire philosophique de P Académie de Prusse. Parmi les théologiens nous devons nommer Edouard Reuss (1804-1891) qui écrivit en français son Histoire de la Théologie chrétienne au siècle apostolique et son Histoire du Canon des Saintes Ecritures, après avoir débuté par divers ouvrages rédigés en allemand. Il avait commencé dès 1863 l'édition monumentale des Œuvres corn-plètes de Calvin, avec ses amis et collègues Baum et Cunitz, édition dont les derniers volumes n'ont paru qu'après sa mort; dès alors il préparait sa traduction de la Bible, avec commentaires, qui devait paraître à Paris, de 1875 à 1879. A côté de lui se place Charles Schmidt (1812-1895), qui consacra de nombreux travaux historiques rédigés dans les deux langues, aux mystiques du moyen âge, au siècle de la Réforme, à des monographies aisatiques de haute valeur, comme la Vie de Jean Sturm et V Histoire du Chapitre de Saint-Thomas. Plusieurs de ses ouvrages V Histoire de la secte des Cathares ou Albigeois (1849), La Société civile dans le monde romain et sa transformation par le christianisme (1853) et, plus récemment, Vais-

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toire littéraire de F Alsace à la fin du XV* siècle, lui valurent les couronnes de Tlnsiitut.

G^est en général vers l'étude de son propre passé Gue s'est portée en Alsace (comme partout ailleurs) 1 activité de ceux que tentaient les études historiques. Depuis 1840 surtout, les travailleurs abondent, et après 1870, pour des raisons faciles à deviner, ils sont devenus légion. Déjà avant 1840 les bons ouvrages ne manquaient pas. Les deux volumes de Notices historiques et littéraires sur Strasbourg, de J.-F. Hermann, sont de 1817-1819; les Documents historiques relatifs à l'histoire de France tirés des Archives de Strasbourg^ d'A. de Rentzinger, portent la même date; le bel in-folio illustré des Antiquités d'Alsace, de Jean-Geoffroi Schweiffbœuser et Philippe de Golbéry, a paru en 1828. G est en 1841 qu' Adam-Gautier Strobel commença la mise au jour de son Histoire patriotique d'Alsace en six volumes, rédigée encore en allemand et terminée par Engelhardt en 1849. Un Eeu plus tard, il entreprenait, avec le concours de ouis Schnéegans, la publication d'un Code diplo^ matique de la ville de Strasbourg, dont deux demivolumes parurent de 1843 à 1848 et qu'interrompit pour toujours la révolution de Février. Du règne de Louis-Philippe à la fin du second Empire, les travailleurs sérieux ne cessent de fouiller le passé des localités alsaciennes : monographies de Mathieu Mieg et de Graf sur Mulhouse, de Gulmann sur Biscnwiller, de l'abbé Mercklen sur Ensisheim, de Dorlan sur Schlestadt, de Dagobert Fischer sur Saverne, de Xavier Mossmann sur Murbach et Guebwiller; Térudit archiviste de Golmar travaillait déjà à son monumental Cartulaire de Mulhouse^ mais rien n'en avait encore été publié. L'ouvrage du chanoine Gyss sur Obernai venait de paraître, celui

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