‹ Histoire d'amourChapitre 3 sur 9 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

{l allait y avoir ce matin-là, huit mois que Jacques de Lormond avait quitté Paris pour huit jours. Cette disparition n'avait guère élonné ses amis qui, le sachant fort fantaisiste en fait de voyage, le croyaient déjà au bout du monde, mais elle avait pas mal surpris son frère qui, le croyant plus fantaisiste

encore en fait d'amour le savait enterré à

Pise depuis ces quelques deux cents jours.

Or, en dépit ou plutôt à cause du silence de son cadet, Frédéric n’imaginait

pas volontiers que l'ensevelissement fût

solitaire puisqu'il était si durable, ni que

le compagnon de retraite füt vulgaire ou banal puisque Jacques se montrait si myslérieux. |

Ce secret était le premier qui se fût jamais dressé entre ces deux êtres qui, orphelins de bonne heure, étaient tout l’un pour l’autre.

C’est pourquoi, en sa qualité d’aîné, : Frédéric se résolut un beau soir à don-

ner l’exemple de l’indiscrétion, et c’est

ainsi que le surlendemain de ce beau

soir Jacques recevait les points d’interro-

gation suivants :

« À quoi diable penses-tu de me forcer à t'écrire cette lettre? Ne sais-tù pas aussi bien que moi, frère Jacques, qu’un premier secret en amène un second et que de silence en silence la confiance de l'amitié s'éteint comme l'écho d'une maison qui tombe en ruines.?

» Je ne suis ni curieux, ni bavard, mais je te veux sincère et cordial. Qui sait si l'heure ne viendra pas où j'aurai à.

mon tour besoin que tu m'’entendes et que ferai-je alors, si ta douleur s'est passée de ma pitié, si ton bonheur n’est pas resté ma Joie ?.

» Que si, oublieux de nos conventions, tu as promis un absolu mystère à celle qui t'aime, montre-lui ma lettre et dis:

lui combien je t’aime aussi.

» Je ne te demande ni le nom de ta maîtresse, ni le sort de ton amour.

» Souffres-tu ? Es-tu heureux? Voilà

la question. »

La matinée était radieuse. Un soleil pur se levait derrière les cimes vertes du mont Pisan; jamais journée ne s'était annoncée plus belle.

Il était huit heures, et cigare aux lèvres, Jacques, déjà en selle devant la porte de sa maison, allait éperonner son cheval, lorsque le vieux Thomaso Gamba, cicerone à ses heures et facteur à l’heure

du courrier, lui remit cette lettre. « Dieu

vous garde! signor ‘Conte, salua Gamba, ce sont nouvelles de France!

— Tiens ma bête un instant, dit Jacques qui avait reconnu l'écriture, voilà pour prendre patience. » Et sautant à terre, 1l jeta son cigare au petit homme qui se mit à le fumer avec extase.

Jacques lut la lettre, la relut, resta un instant immobile et comme indécis; puis enfin, se tournant vers l'extatique Gamba :

« La réponse serait trop longue, reviens la chercher ce soir. »

Gamba s’inclina profondément, lança pieusement une dernière bouffée de leur cigare au nez du Jeune homme et disparut en sautillant. °

Tenant son cheval d’une main et sou-

levant de l’autre le marteau de sa porte,

Jacques sur le seuil de sa maison se retourna tristement. Un gros soupir lui partit du cœur quand il vit la campagne si belle et qu'il se rappela les plaisirs qui l’attendaient là-bas. Il regarda le soleil, l’Arno, les forêts vertes sur la

montagne et il soupira une seconde fois |

Connaissez-vous un sentiment meilleur et plus beau que l’amitié de deux frères, Jeunes tous deux et tous deux généreux et passionnés ?

Ne regardez pas votre blanche main, madame, tous les trésors d'amour qu'elle peut renfermer sont de bien égoiïstes pauvretés en comparaison de tout ce que contient de dévouement, de reconnais-

sance, de sincérité, je dirai presque de

religion, l'étreinte cordiale et puissante de deux hommes du même sang.

Quel siècle de souvenir que ces rapides heures de l'enfance! quel avenir d'espoir que ce passé !

Les berceaux rapprochés avec leurs contes du soir et leurs histoires du réveil; les ténèbres, ce premier effroi de l'enfant solitaire, traversées gaîiment côte à côte; les petites querelles et les longues réconciliations; les jouets sans maîtres et les jeux sans règles; le travail commun, l’aide réciproque; cet échange et ce partage incessant des idées et des rêves; ce perpétuel aveu de tout l'être qui, sans crainte d’être grondé, sans soupçon d'être trahi, se livre tout entier à toute heure; cette douleur toujours mutuelle qui, de-

HISTOIRE D’AMOUR Ai

puis les bancs du collège jusqu’au chevet de mort des chers bien-aimés crie à .

l’autre : «Ne pleure pas, toi... » toutes ces tendresses ! tout ce secours ! toute cette communion |! tradition d’une vie d'enfant devenue la plus chère et la meilleure coutume d’une existence d’homme, tout cela, madame, ce n’est ni vous, ni la belle marchesina Tita elle-même qui pouvez le donner.

Aussi, après ces deux soupirs accordés à son renoncement, Jacques laissa retomber le marteau de sa porte, rentra

chez lui, et il eut raison.

D'une tournure élégante, les cheveux châtains, de grands yeux gris aux prunelles lumineuses, les lèvres fortement accentuées sous une fine moustache presque blonde, Jacques de Lormond avait à peine alors vingt-deux ans. Plus jeune de dix ans que son frère Frédéric, c'était

réellement celui-ci qui l'avait élevé.

Leur père, le colonel de Lormond, avait

été tué par une balle arabe le 16 mai 1843

lors de la prise de la Smala, et la belle madame de Lormond, que ses amoureux éconduits appelaient aussi la froide madame de Lormond, n’en était pas moins morte de douleur cette même année, ne survivant à son mari que juste le temps nécessaire pour mettre au monde son second fils et le léguer en mourant à son premier né.

Jacques avait ainsi grandi dans l’ombre et sous la tutelle de son tout jeune frère, veillé, protégé, secouru par lui dès le berceau, — trop secouru presque.

N'est-ce pas, en effet, donner une bien fausse idée de la vie que de faire croire à celui qui y entre qu'il n’a qu'à s’y laisser vivre et qu’une main amie sera

toujours là pour écarter de sa route

les soucis et les obstacles — je ne parle pas des dangers ?

Aussi le résultat de cette éducation fut-il de beaucoup plus profitable au maître qu'à l'élève. Ce qui profita bien aux deux, par exemple, ce fut un échange perpétuel de tendresses qui, lorsque l’un eut dix-sept ans et l’autre vingt-sept, forma entre eux la plus belle et la plus solide amitié d'homme qui ait jamais vécu sous le soleil.

Frédéric n’en avait pas moins gardé pour son frère une sorte de faiblesse maternelle, et Jacques un fond de respect filial pour Frédéric.

Du reste, autant l'un était calme et réfléchi, autant l’autre était enthousiaste

et exubérant!

Jacques tenait des circonstances mêmes de sa naissance une sensibilité nerveuse toujours prompte à l’exaltation, comme il tenait du caractère de son père un goût excessif pour le mouvement, le plaisir, et les aventures.

Si bien qu’à vingt-deux ans il avait déjà commis ce qu’on est convenu d’appeler toutes les folies de son âge, — folies amoureuses pour ia plupart, — escorté, je devrais dire surveillé les trois quarts du temps par le sage Frédéric qui s’ingéniait de son mieux à en pallier les suites ou à en détourner les conséquences.

Leurs amis communs avaient surnommé l’un : « Sœur Frédéric »; ils

appelaient l’autre : « Monsieur Rolla ».

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