‹ Histoire d'amourChapitre 4 sur 9 · JACQUES A FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

JACQUES A FRÉDÉRIC

« Pise, le. mars 1865.

» Âs-tu assez bien fait, frère Frédé, de m'écrire cette lettre! J’en arrive presque à trouver que J'ai bien fait moi-même de me l'être attirée. Comme je t'en aimerais mieux si je pouvais et que je . donnerais gros pour êlre à La place visà-vis de moi! mais malheureusement je

suis à la mienne, et tout ce que j'y peux

faire de mieux c’est de t’embrasser bien vite sur les deux joues en te demandant pardon excuse.

» Mais tu sais que tu n’es qu'un poète en rupture de rimes avec ta maison en ruines et ton écho. Sois tranquille, ami, les quatre murs n'ont jamais été plus solides, et, quant à l’écho.. Écoute voir!

comme disait Jean-Pierre.

» Je tiens seulement à ce que tu saches d’abord qu’il y avait une grande promenade à cheval projetée pour aujourd’'hui et qu'Elle en était. Je tiens

également à ce que tu saches :

- « Qu'il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde»,

ainsi que l’a noblement dit Louis XIV

dans ses œuvres poétiques, et qu’un ciel

. Sans nuage et un nuage sans pluie sont deux raretés proverbiales à Pise. Enfin je tiens non moins à ce que tu saches qu’en ton honneur et en ton honneur seul, j'ai, sinon de gaîté de cœur, de bon cœur du moins, renoncé à toutes ces joies et esbattements. Ceci n’est point un reproche, monsieur, c’est un hommage.

» Tu me demandes de répondre nettement à tes questions, comme s’il était rien de net en amour. « Souffres-tu? »

— « Oui, je souffre. » — « Es-tu heu- reux? » — « Oui, Je suis heureux. »

» Que dirais-tu, si c'était là toute ma réponse ? C’est pourtant là toute la vérité.

» Ah! Frédéric, si tu me voyais, si Cora, si Pichenette, Lolotte, Peau de Sa-

tin, si la petite baronne elle-même me

voyaient, si Je me voyais moi-même | Quel fou rire, messeigneurs!

» Ne t'imagine pas toutefois que Pise soit le Toboso et que la dame de mes pensées soit le moindrement ridicule. Il ne s’agit pas ici d'elle qui n’est pas Dulcinée; mais de moi qui suis devenu don Quichotte. Oui, moi-même! Moi, Jacques le fataliste, Jacques Rolla, Jacques Cœur, maître Jacques. Comment ne m’appeliezvous pas là-bas? Eh bien! tous ces Jacques-là n'en font plus qu’un aujourd’hui, bien amoureux, bien passionné; mais. Ah! je ne m'étonne plus de mon silence, c’est dur à écrire ces choses-là, mais absolument, eh bien! oui là! absolument timide et respectueux. Saint Pla-

ton, ayez pitié de moi!

» En voilà une sincérité dont tu ne me sauras jamais assez de gré.

» Elle est Florentine, très brune et très pâle; elle s'appelle Tita, elle est marquise et elle a eu vingt ans avanthier. Ah! Frédéric, si tu m'avais vu lui apporter mon bouquet parlant : héliotrope et jasmin! si tu m'avais vu lui baiser la main en écolier tremblant, et, c'est la seconde fois seulement que je me permets cette familiarité-là, tu sais? La première fois. je m'en souviendrai longtemps de celte première fois.

» [1 y avait à peine quinze jours que je lui avais été présenté chez notre ambassadeur à Florence; c’est même Il signor Galuzzi qui est son cousin qui

m'a présenté... Tu te rappelles bien le

riche et beau Lélio, comme l’appelait Cora? Enfin, n'importe!

» J'étais en tête à têle avec elle dans son salon et au milieu d’une conversation, assez insignifiante d’ailleurs, je saisis sa petite main, et, à brûle-pourpoint, avec cette hardiesse raisonnée qui m'a si souvent réusäi, je la portai à mes lèvres et je la couvris de baisers.

» Quel geste et quel regard, caro mio !

Ces choses-là ne te sont jamais arrivées à toi et tu ne connais que par oui-dire le « vouloir rentrer sous terre » traditionnel. Ah! que oui! j'aurais voulu y rentrer ! Il y avait dans ses grands yeux un tel mélange de surprise indignée et comme de désillusion méprisante, qu’a-

vant d’avoir su ce que je faisais, j'étais

déjà dans la rue, mon chapeau encore à la main. |

» Je ne comprends pas comment J'ai jamais osé me représenter devant elle?

c'est-à-dire si, je le comprends et voici comment :

» Au milieu de ma honte de renard pris par une poule, je me rappelais toujours ce regard que je n’oublierai de ma vie et que de ma vie non plus je ne veux revoir de ces yeux-là. Il était, Je te l’ai dit, mélangé de colère et de désillusion. J'en fis deux parts, et, de la seconde, j'arrivai à me convaincre, ma fatuité aidant, que je n’aurais pas déplu à la marquise si... je ne lui avais pas déplu. Tu comprends?

» J'étais, de mon côté, assez féru déjà

de sa beauté; de ce jour-là, je devins amoureux fou de son caractère et de son cœur...

« Qui s’élaient révélés à toi dans cette résistance héroïque de huit jours? » me diras-tu.

— Ne ris pas dans ta moustache, bonne bête. Ils s'étaient révélés à moi dans ces yeux, sur ces lèvres, sur ce front, dans cette démarche, dans tout Elle enfin; et puis, parce que jai un flair…

» Bref, huit jours après cette susdite aventure, mettons mésaventure si ça peut te faire plaisir, je me rendis de bonne heure chez la marquise et j'enlrai sans me faire annoncer jusqu’au salon où je la trouvai. Elle était en compagnie d’une

autre Italienne de ses amies, mariée à un

grand seigneur écossais, un certain lord Hawkett dont je t'ai parlé et chez qui je suis allé chasser le printemps dernier. |

‘» Après les compliments et les saluts d'usage, j'amenai peu à peu la conversation au point où je voulais qu’elle en fût et je demandai résolument à milady Francesca Hawkett ce que pouvait faire un galant homme de mes amis tout repentant d’avoir sottement offensé une femme pour laquelle il avait d’ailleurs, elc., etc...

» Je connaissais assez l’amitié des deux femmes pour être sûr que la marquise avait parlé de ma stupide tentative d’effraction.

» Je ne sais si je t'aurai dit que mi-

lady Francesca est une jeune femme assez belle quoique rousse, assez froide quoique italienne, très espiègle quoique bonne et allogether pratic, comme dit son mari.

J’ajouterai qu’en Écosse aussi bien qu'ici, elle m'a toujours fait l’honneur de se méfier profondément de ma personne, ce qui ne laisse pas que d’être flatteur pour un homme, mais ce qui devient très gênant pour un amoureux.

» Lady Hawkett me regarda avec un fin sourire: « À la place de votre ami, moi, j'aurais laissé passer un certain temps sur ma sottise... C’est bien comme cela que vous avez dit, n’est-ce pas? et, au bout de huit jours par exemple, j’aurais tenté une démarche qui indiquât

aussi clairement mais aussi discrètement

que possible la réalité de mon repentir, et puis... » |

» J'étais suspendu à ses lèvres et le cœur me battait violemment: « Et puis? »

repris-Je... « Et puis, continua-t-elle en se tournant vers la marquise, comme à la place de votre ami je ne pourrais rien vouloir de plus que le pardon de cette femme et son estime, je lui tendrais la main. Après quoi, et qu’elle me l'eût serrée ou non, navré dans un cas, satisfait dans l’auire, je rentrerais chez moi, je ferais mes mailles et... »

« — Alors selon vous, interrompis-je vivement, il n’y a plus de sympathie ni de relations possibles entre cette personne et... mon ami?

— Sympathie si, relations non, »

» Je me levai et m'approchant de la marquise : « Milady Hawkett est sévère, madame, » dis-je en tendant la main.

» La marquise me donna gravement la sienne... Ah ! mon ami, que je l’aimais déjà et avec quelle douleur j'entendis sa réponse : |

« — Milady Hawkett a raison. Adieu monsieur |! » |

» Les larmes me montent encore aux yeux, rien que d'y penser. Je tins un instant sa main dans la mienne en essayant de dire un mot, mais la douleur m'élranglait, je m’inclinai profondément et je partis. |

» En descendant l'escalier, je me jetai

dans les jambes du marquis qui mon-

tait : « Où diable allez-vous si vite? »

me cria-t-il.

» — Est-ce que je sais! » et je continuai ma course sans m'arrêter.

» Rentré chez moi, je me pris la tête dans les mains et je me mis à pleurer comme un enfant,

» Je l’aime, m'écriai-je, je l’aime, et je mourrai si je la quitte! puis, par un retour plus naturel à mon caractère, je dis comme Lovelace : « Z love her and will have her.» Je l'aime et je la veux !.…

» La réflexion et l’exclamalion me calmèrent un peu... Je me mis eur-lechamp à penser à ce que j'avais à faire pour réussir. Ma première idée fut de retourner bravement chez Elle ; c'eût eté

plus que brave cela et j’y renonçai par

respect pour moi-même. Ma seconde idée, — j'en ai toujours beaucoup comme tu sais, — fut de mener à Florence une vie de scandale et de plaisirs qui lui assourdît les oreilles et lui fit clairement comprendre, tout en la rendant un peu Jalouse, que c'était le désespoir et l'amour qui m'avaient poussé là.

» Te le dirai-je? Cette deuxième idée m'a laissé froid, car la troisième, la seule bonne, la vraie, fut que je l’aimais de toute mon âme, qu’à aucun prix je ne voulais lui désobéir ni l’irriter. Je fis mes malles et le lendemain J'étais à Pise.

»y — La belle enjambée que voilà ! »

diras-tu. Mais, ami, ce n’est pas l'espace seul qui sépare, et sorti de Florence j'étais aussi loin d’elle à Pise qu’à l’autre

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