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bout de la terre et puis je n'avais voulu ni secouer, ni distraire ma douleur.
» Quand je te dis que je ne suis plus moi!
» Je restai là un grand mois sans voir personne. Je m'étais fait envoyer une collection de livres italiens de toutes sortes, — de la sorte amoureuse surtout.
— Je puis même dire, sans me vanter, que je suis devenu d’une assez belle éloquence dans cette langue, éloquence parfaitement superflue d’ailleurs, la marchesina parlant le français comme toi et moi. |
» Maintenant, tu me demanderas pourquoi je ne t'ai pas écrit pendant cet intervalle de solitude? Je te répondrai en toute franchise que j'avais honte de ma
déconvenue, honte de mon chagrin, honte de cet avatar inachevé qui avait fait passer en moi un peu de l’âme noble et élevée de cette femme sans lui mettre en elle rien de la mienne qui est de beaucoup moins séraphique.
» Cependant comme il y a un Dieu pour les amoureux, peu de jours après mon départ, le marquis tombait malade (un chaud et froid, je crois, pas assez chaud, pas assez froid, mais n'importe); il n’en fut pas moins envoyé en convalescence à Pise, et c'est ainsi qu'un certain après-midi d'octobre, sans désobéissance comme sans préméditation, j'eus l'extrême surprise de croiser la marquise et le vrai bonheur d'en être salué. J'étais
à cheval, elle en voiture; la calèche allait
au pas et je poussai mon cheval jusqu’à la portière... Il paraît que j'étais très changé.
» — Est-ce que vous avez été souffrant ?
me dit-elle après quelques mots.
» La question me donnait la réponse.
»y — Très souffrant! oui madame. »
répondis-je en la regardant de tous mes yeux. Elle se mordit les lèvres sans répliquer, me fit un léger signe de tête et. ?
… et je m'en allai, parbleu ! « Bélitre! »
n'est-ce pas ? mais attends, voici mieux.
» Pendant deux semaines le marquis fut hors d'état de quitter la chambre, et chaque jour presque la marquise se pro:
menait dans la grande allée qui conduit à San Rossore,
» Je m'y promenais aussi à coup
sûr, mais caché, discret, ne me montrant que de loin, pas toujours salué, ne parlant jamais.
» Tu vas prétendre que c’est du Don Juan nouvelle méthode. Je pourrais te le dire ou même ne te rien dire, ce qui te laisserait tout croire, mais non, ami, c'est du Chérubin : « Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle, mais qu’elleest imposante | »
» Toute ma crainte était de lui déplaire ! tout mon bonheur de la contempler!
» Pourtant au milieu de toutes ces timidités et malgré ce qui se nomme en bon français parisien, toutes ces niaiseries, j'avais un instinct sûr que j'étais aimé, Des mille riens dont je composais
ce gros tout, aucun ne me parut plus convaincant que l’étonnement que témoigna le marquis en me voyant à Pise, le . Jour de sa première sortie.
» Madame Tita n’a pas parlé, pensai-je, mon nom l'effraie à prononcer, Je ne lui suis plus un indifférent. Elle m'aime | elle m’aimera !
» Ce futur s’appliquait à un second ordre d'idées du même verbe. Et de joie je fis faire un bond à mon cheval qui faillit me jeter dans la voiture du marquis.
» — Vous avez donc juré de m'’écraser à pied et à cheval? me dit-il en riant.
À propos, votre inquiétude de Florence est-elle calmée ?... Il s'agissait de votre
frère, à ce que m'a dit la marquise. »
» Tita,enfoncée dans la calèche, rougit jusqu’au blanc des yeux. Je répondis que j'étais encore un peu inquiet, mais que depuis quinze jours les nouvelles étaient aussi bonnes que je pouvais les désirer, en ce moment. Tita rougit de plus belle.
» Un mensonge entre nous! tu comprends mon bonheur ?... Mais non, tu ne le comprends pas, tu n'es qu’un être positif et grossier auquel il est ridicule de conter toutes ces fleurs d'amour et je t’enlends d'ici te demander où est le fruit de tout cela. Qui de huit mois en ôle trois, restent cent cinquante jours?
Et tu penses, tu dois penser qu'il est impossible que rien n'ait müûri sous ces
cent cinquante soleils; impossible que
dans ces milliers d'heures un jeune homme aussi pastoral que moi n'ait pas su trouver celle du berger ?
» Eh bien! non, non, non et cent fois non, butor! puisque c'est justement là que le bât me blesse ou plutôt que le kât me manque, Car je le mériterais.
» Je passe toutes mes journées et presque toutes mes soirées chez Tita, avec Tita, auprès de Tita ; quelques lectures à haute voix, beaucoup de conversations à voix basse, de la musique, des promenades, une poignée de main le malin, une autre poignée de main le soir... Un point, c’est tout.
« La vie se passe ainsi heureuse et douce, et la honte mème que j'en dis
avoir n’en est que de la fausse. Je pour-
rais écrire avec mademoiselle de Lespinasse : « De tous les instants de ma vie, j'aime, je souffre et J'attends. »
» Nos tête-à-têle sont cependant saupoudrés d’un peu de marquis par-ci, de beaucoup de lady Hawkett par-là et de quelques importuns brochant sur le tout.
Mais au milieu de tous et de toutes je ne vois qu'Elle, je n'entends qu'Elle, je n'aime, je n'adore, je ne comprends qu'Elle.
» Voilà ma vie, jeune Parisien, voilà ce qu’on devient dans le pays du Dante.
Tant il y a que Francesca Hawkett qui est accourue de Florence tout exprès pour défendre son amie, Francesca Hawkett elle-mème ne me surveille plus. Un mot de
plus serait un mot de trop, n’est-ce pas ?
» Fais mes amitiés à Thérouanne, de Villiers, Chazeuil et tutti quanti; mais bouche close sur tout ceci. Annonce-leur ma captivité en Alger ou ma retraile au Congo; ils riraient trop s’ils savaient en réalité où je suis et où j'en suis.
» Te rappelles-tu notre dernière soirée au café Anglais? Je faisais un écarté avec Saint-Rémy; il me jouait sa maitresse contre mon cheval bai. Je la vois encore, la pauvre fille, avec sa coiffure à la garçon et son nez retrcussé. Quels yeux elle fit quand son amant lui expliqua qu'il l'avait perdue et que je l'avais gagnée! Saint-Rémy l'avait dénichée dans je ne sais quelle‘ baraque de saltimbanques américains ; il était avec elle depuis
un an; la petite l’adorait et je suis sûr
qu'il l'aimait aussi, mais un de nous le pluisanta sur sa prélendue passion et là-dessus, par bravade !.. Pouah! quand je pense à tout cela, le dégoût me monte aux lèvres. Si tu m'en croyais, frère Frédé, tu viendrais planter ta tente par ici, nous nous achèterions de jolis chapeaux pointus et nous chanterions à la journée : « Viva Fitahial Viva la hberta! »
» Je l’embrassi et je t’aime,