‹ Histoire d'amourChapitre 6 sur 9 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

P.-S. « En relisant ce bout de billet, je m'aperçois que je ne l'ai pas fait le portrait de mon odieux rival. Oh! ne ferme pas les yeux, tu l’auras.

» Alexandre-Hercule-Lionel, marquis

de Rosellaï, unique et dernier descen-

dant de tous les Rosellaï de la terre ; soixante ans; d'épais cheveux blancs; une balafre sur le front au-dessus d’un profil d'oiseau de proie.

» Tita est la cousine éloignée, très éloignée, je l'espère, du vieux patricien qui, après l'avoir fort généreusement recueillie à neuf ans, l’a épousée à dix-huit, ce qui est de beaucoup moins généreux.

» Un Florentin du moyen âge, ce marquis — moilié pirate, moitié routier — et qui sur terre et sur mer a, dans toutes les armées de la chrétienté, fait la guerre à tous les Turcs du monde, — ses ennemis personnels ! comme il les appelle. Comment, dans ces quarante dernières années, ses ennemis personnels

ont-ils eu si souvent maille à partir-avec

lui et avec la chrétienté? C'est ce que le moindre philhellène te dira mieux que moi et ce que le marquis Rosellaï, luimême, te dira mieux que quiconque, si tu viens me rejoindre. Il est pourtant fort silencieux sur ses propres exploits, qui sont réels, non moins que sur ses nombreuses bonnes fortunes, qui ont été célèbres. Turquerie à part, ce n'est pas un homme ordinaire que cet ancien condotliere encore farouche, cet ex-roué encore clairvoyant, ce vieux mari pas encore... Îl paraîtrait, du reste, qu'il ne fait pas bon lui porter ombrage, au fier marquis.

» Son cousin Galuzzi raconte, comme on ne peut plus vrai, qu'il y a une di-

zaine d'années, le haut et puissant sei-

gneur Alexandre-Ilercule-Lionel, etc. , étant devenu jaloux d'un certain Gaäaléas Barlotti, lui avait tout bonnement envoyé planter un poignard dans le dos par un commissionnaire de ses amis. L'affaire n’a pas eu d’ailleurs d'autre suite — que Ja mort de Galéas, — faute de preuves certaines ou de gendarmes indépendants.

» Aussi, je te le dis, si tu n'accours pas bien vite me servir d’escorte, tu risques fort dè me retrouver le dos dans ce fâcheux état, et encore n'aurai-je peut-être pas fait tout ce qu'il faudra pour cela.

» Donc, frère, il faut venir; il faut venir, frère ! Et puis je te présenterai Tita.

» Au revoir, Écho, jusqu’au prochain

cri, »

Parmi les rares palais qui restent encore debout dans Pise la morte, il en est un, bizarre entre tous, avec son portail bardé de fer et ses étroites fenêtres garnies de barreaux. Sur le fronton pend un bout de chaine brisée, avec ces mots dans la pierre noire : « Alla giorrata » « au jour le jour ».

Le palais Lanfreducchi et sa devise

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ont, de tout temps, servi de prétexte à :

mille contes bleus.

Bleue ou non, voici telle quelle la version qu'avait adoptée le plus réputé comme le plus inventif des ciceroni pisans, l'illustre Thomaso Gamba. Ce palais aurait été conslruit vers le milieu du xiv® siècle par un jeune Guelfe de Pise, à cette seule fin d'y enfermer sa maitresse, jeune fille appartenant à lune des plus nobles mais des plus gibelines familles de Lucques, où il était allé la chercher un beau jour, avec tambour, trompette, ei tout ce qui s'ensuit. de vous laisse à penser ce qui s’ensuivait !

Guelfe et Gibelin dit tout, n'est-ce pas?

et personne, au temps présent, ne s'étonnera qu'au temps passé les principes

politiques primant et supprimant tous les autres, le Roméo toscan se soit toujours absolument refusé à accorder le mariage à sa belle ennemie qui, du reste, ne le lui demanda jamais, affirme Gamba.

Gamba affirme également que cette chaine au jour le jour dura toujours et que tout au contraire d’Ugolin, la belle Kinsecca se laissa mourir de faim sur le cadavre de son amant lequel périt misérablement occis dans la cinquantième année de son âge par un beau-frère aussi illégitime que rancunier. Dieu ait leurs âmes ! — pas celle du beau-frère s’entend.

Quoi qu'il en soit et bien qu'il ne soit sans doute rien de tout cela, ce palais plus légendaire qu’historique était depuis

lantôt huit mois la demeure et le domaine de la belle marchesina Tita et du marquis Lionel Rosellaï son mari.

Il est vrai de dire pour expliquer un peu le choix de madame Tita — car elle avait choisi — que si e palais avait sur la rue cet aspect méfiant et renfrogné, les fenêtres et les balcons de l’autre façade donnaient gaiment sur de magnifiques jardins clos de murs, établis là sans aucun doute pour es plus grandes délices et récréations de la chère captive, comme disait Gamba

Madame Tita en avait fait arranger l'intérieur non en style du temps, ce qui.

n'eût peut-être élé d’aucun style, mais à son goût à elle, ce qui avait été de très bon goût. |

Son chef-d'œuvre, c’est Jacques qui le dit, son chef-d'œuvre était un grand salon installé au premier étage du palais dans une ancienne salle de gala.

Le plafond en était à caissons de chêne fleuronnés d’or et la lumière, tamisée entre les mailles de plomb des vitraux, tombait par gouttes d'argent sur les chaudes couleurs d’un tapis de vieux Smyrne. Les fenêtres sans rideaux élaient comme voilées au dehors par l'enlacement des plantes grimpantes et deux larges vasques de maïoliques posées sur les bancs de pierre de chaque embrasure formaient comme une autre haie de fleurs en gerbes. Toutes les portes étaient recouvertes de portières ; toutes les plinthes, de bois sculpté; toutes les murailles,

de tapisseries de Bergame à grandes figures. :

Et maintenant, chère lectrice, libre à vous de placer à votre guise les dressoirs chargés de bibelots, coffres à ferrures ciselées, glaces de Venise, bahuts sculptés, sièges de toutes espèces et de tous genres qui, avec une grande table d’ébène incrustée d'ivoire, complétaient l’ameublement.

Or, le matin de ce même jour où Jacques était rentré si sagement chez lui, une mignonne toque de velours noir et une non moins mignonne cravache à manche d'ivoire gisaient mélancoliquement à terre au beau milieu de cette grande salle. Dans l’embrasure d'une des fenêtres, tout encadrée de fleurs comme une madone de Breughel, la belle mar-

quise était debout, le bras sur la vitre ct le front sur ce bras.

Dans sa petite main restée libre elle froissait fiévreusement un billet qu'on venait de lui remettre.

Pauvre Tita! Une pluic de larmes tombait goutte à goutte de ses beaux yeux.

Quand on devine comme vous et moi, madame, la cause de te chagrin, — car c'en est un, — on ne peut s'empêcher de penser ou que Jacques était devenu bien modeste ou que la marquise avait élé jusque-là bien hypocrite.

Tita élait si complèlement perdue dans ses pensées, que la jolie amazone bleue qui entrait en ce moment put refermer la porte derrière elle et s’avancer jus-

qu'au milieu du salon sans être enten-

due. Milady Francesca Hawkelt, — vous l'avez reconnue? — s’approcha à petit bruit de son amie et, lui passant le bras autour de la taille, elle l'embrassa sur

le cou.

Il serait difficile d'imaginer un plus parfait contraste que ces deux Jeunes femmes si profondément unies. Tout différait en elles, depuis la racine de leurs cheveux noirs et roux jusqu’à la plante de leurs pieds mignons. De leurs pieds ?

— Oui, madame. Vous avez bien lu, et je vous plains de toute mon âme si ce mot vous étonne et si vous en êtes en-

core à savoir qu'un pied de jolie femme

a sa physionomie loutc particulière ct tout aussi int‘ressante, je vous l’assure, que celle du bout de son nez ou du pelit doigt de sa main gauche. Oh! pour celuilà, vous ne niez pas.

Apprenez donc que lady Iawkett avait le pied mutin. Oh! mais un picd tout à fait révolté, cambré en diable el avec une velléilé de retroussement vers la pointe.

Son costume même, son costume de pied s'entend, avait toujours quelque chose de guerroyant. Tantôt bardé de cuir et bouclé d’acier comme un hugucnot, tantôt tout de rouge habillé comme messire Calcraff, bruyant avec cela, plein de flic-flacs et de pan-pans…

Enfin, lady Hawkett était bien douée des deux plus méchants petits pieds du

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monde, tandis que la marquise. veuillez vous baisser pour bien voir et diles-moi en conscience si ce ne sont pas là deux vrais chérubins de pieds, sous leurs capuchons toujours noirs, deux pieds de sainte et de reine, rasant le sol, marchant le droit chemin, et reconnaissez avec moi qua si l’on eût volontiers mis son cœur à ces pieds-là, aux autres, au contraire.

Non, ne reconnaissez rivn et revenons

à notre histoire.

La marquise n’avait fait ni un cri ni un geste; elle était restée immobile, le front toujours sur son bras.

« Si ce n'était pas moi pourtant? s'écria milady sans lâcher prise; mais au même instant une larme tomba sur sa main dégantée. Tu pleures, Tita? Quel malheur t’annonce cette lettre? » Et, amie sûre de son amie, elle prit et lut:

« Madame, disait le billet, j'élais à

cheval ct presque en route quand une lettre de Paris est venue me désarcçconner.

Me voilà condamné à garder la chambre et à tenir la plume tout aujourd hui.

Est-il Lesoin de vous dire combien je suis triste de ce contretemps? Il fait si beau, il eût fait si bon!

» J'irai vous porter ce soir le volume de vers que vous m'avez demandé.

» Bien respectueusement à vous.

» JACQUES DE LORMOND. »

Francesca tourna et retourna le billet entre ses doigts: « Voilà tout? demandat-clle avec étonnement.

— Une lettre de Paris, Cecchina, de Paris! répéta la marquise en soupirant.

— Et d'où veux-tu que lui viennent

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ses lettres à ce Parisien, sinon de Paris ?

— De nulle part, sinon d'ici.

.— O Tita mia! en es-tu là vraiment ?

— Oui, vraiment, j'en suis là et plus loin encore. En vérité, je suis malheureuse et l'existence qui m'est faite est absurde. | — À qui la faute, Selvaggietta ? Qui a rempli ta tête des folles chimères qui s’y heurtent en tous sens? T'ai-je jamais dit que tu avais raison d'épouser le marquis? Ai-je jamais cru que tu pourrais l'aimer ?

— J'ai voulu l’aimer, Cecca.

— Vouloir n’est pas pouvoir.

— Hélas ! m'y a-t-il aidée en rien?

Quelle affection existe-t-il entre nous ?

J’ai vécu plus éloignée de lui, à ses côtés | 4

que dans les murs de mon couvent. Mon rêve n'était pas ambitieux pourtant.

— Mais ton rève était encore un rêve.

Quand on a l’âme d'une fée, Titanetta, il faut en avoir aussi la puissance, sinon c'est la fée qui souffre et la vie qui se moque d'elle. Le monde ne se changera pas pour toi, et j'ai grand’peur que tu ne te changes guère pour lui. Hier, c'était le marquis que tu n'aimais pas et que tu voulais aimer. Aujourd'hui, c’est Jacques que tu aimes.

— Et que je veux aimer!

— J'entends bien, mais je te le dis encore, vouloir n’est pas pouvoir.

— Ah! pourquoi m’as-tu raconté sa vie, Francesca? Pourquoi as-tu fait qu'à ce seul nom de Paris, toutes les folles

visions de sa jeunesse se dressent devant moi comme pour railler mon triste amour ? Pourquoi fais-tu que je compare et que j'ai peur? Ah! imprudente que tu es! Je suis jalouse, follement, ardemment jalouse! » La pauvre femme, tout éperdue, se jeta en sanglotant au cou de son aînie.

| Lady Hawkett avait attiré sa tête sur son épaule et l’embrassait doucement

sans parler.

Les deux femmes se tenaient ainsi enlacées lorsque la porte s'ouvrit. Le marquis Lionel parut sur le seuil.

« Cette pauvre Tita a mal aux nerfs, »

se hâla de dire Francesca, Elle aida la marquise à faire quelques pas et la fit asseoir sur un sofa à côté d'elle.

Le marquis ne répondit rien, jeta un

rapide coup d’æœil autour de lui et aper- | 4.

cut à ses pieds l'enveloppe dont il reconnut l'écriture.

Jacques avait raison, ce n’était pas un homme ordinaire que ce marquis.

Sa pâle figure avait conservé un cachet d'énergie farouche ; ses cheveux plantés droits couronnaïent de leur blancheur éclatante la profonde cicatrice de son front, et la maigreur de son visage rasé en augmentait encore la dureté.

« J'ai grand'peur que Tita ne soit guère en état de sortir aujourd hui, reprit Francesca.

— Vous vous trompez, milady, la marquise est toujours en état de faire ce qu'elle doit faire. » Et, impassible, Lionel alla ramasser la cravache et la toque qu’il présenta à la jeune femme.

Tita prit les objets qu’on lui tendait, se leva sans rien dire et se mit à rajuster ses cheveux devant la glace. Elle faisait tout cela machinalement et comme inconsciente, quand en levant les yeux son regard rencontra le regard du marquis debout derrière elle. Qu’y vit-elle ou qu'y crut-elle voir d'offensant ? Le diable seul le sait. Le fait est qu'elle se retourna et fixa le marquis dans les yeux, les lèvres serrées, les prunelles éclatantes.

« Que signifie cette volte-face, dit celui-ci presque en souriant. Est-ce que vraiment vous ne voulez plus venir à cette promenade ?

Tita tourna la têle sans répondre.

— Non ? interrogea encore le marquis,

et la marquise répéta : « Non! »

Le vieux Lionel pâlit légèrement, et comme Francesca s'approchait de son amie pour intervenir : .

« Veuillez nous laisser, milady. Vous avez pour excuser notre impolitesse auprès de lord Hawkett toutes les bonnes raisons que vous savez. Madame Tita est souffrante et je suis trop inquiet d'elle pour l’abandonner ainsi. À propos, ajoutat-il d'un air indifférent, vous voudrez bien avertir aussi mylord que M. de Lormond non plus ne sera pas des vôtres. »

Tila se rassit cn silence et lady Hawkett fit ce que vous auriez fait à sa place, si dévouée amie que vous soyez, madame ; elle jeta un coup d'œil plein de sages consvils à sa chère Selvaggietta, poussa

un soupir gros d'inquiétude et gagna tristement la porte du salon.

Quand elle fut partie, le marquis regarda un instant sa femme, puis il se dirigea vers la sonnette qu'il tira violemment : |

« Je suis indisposé, dit-il au laquais qui entra. Madame la marquise me tient compagnie. Nous n’y sommes pour personne. Je sonnerai pour de nouveaux ordres.

Il prit une chaise et vint s'asseoir en face de la marquise.

— Tita, dit-1l gravement, vous rappelez-vous qui je suis, vous rappelez-vous qui vous étiez ?

— J'étais une pauvre orpheline que sa

mère vous avait léguée, vous m'avez re-

cueillie, vous m'avez fait élever. Au sortir du couvent où je n'ai connu que vous seul, où je n’ai prié au monde que pour vous, vous avez parlé de me doter richement, me promettant un mari digne de mon cœur et de mon nom; pleine de vos idées et aveuglée de reconnaissance, je vous ai répondu qu'il n’était qu'un nom digne du mien : le vôtre; qu’un être cher à mon cœur : vous. J'avais dix-huit ans, vous en aviez soixante.

— Est-ce Jà tout ce que vous vous rappelez, marchesina ?

— Vous voulez dire, n’est-ce pas, et vous voulez que je dise, quels efforts vous avez faits pour me dissuader de cette union? Oui, je le reconnais, pen-

dant trois mois vous avez lutté contre

mes prières, Car }'ai prié; vous m'avez avertie même que je tentais là un sacrifice au-dessus de mes forces et que je me repenlirais amèrement d’avoir accepté pour compagnon de ma jeunesse l’être morne et glacé que vous étiez, le vieillard indifférent et silencieux que vous disiez être. Vous aviez raison, monsieur, je m'en repens.

— Voilà qui en dit beaucoup en peu de mots. Mais je ne vous ai acceptée pour femme, vous ne le dites pas, que lorsque vous avez parlé de retourner au couvent. Cloître pour cloître, ai-je pensé, mon palais vaut bien une cellule et mon respect ne troublera pas ses prières.

— Votre amitié les eût-elle troublées?

et, franchement, croyez-vous m'avoir fait

dans votre existence la part d'affection ou même d'intérêt à laquelle j'avais peutêtre droit?

— Vous êtes une enfant sans raison, :

marchesina, et vous avez beau chercher, vous seriez une femme sans excuse.

— Je ne cherche pas d’excuse et je ne m'en donne aucune, mais ce qui est ne saurait ne pas être. Je suis lasse, bien lasse, répéla-t-elle d’un ton résolu, et la vie que je mène m'est odieuse.

— Voilà qui est regrettable. D'autant plus qu'odieuse ou non, c'est cetle vie-là qu’il vous faudra mener jusqu’au bout.

— Qui sait? dit-elle.

— Madame, dit Lionel en éclatant, ce

jeune Frauçais est votre amant!

— Non, puisque je suis ici, » répondit simplement Tita.

Mais déjà le marquis avait sonné et un domestique était sur le seuil. « Qu'on attelle! nous partons sur-le-champ!

Allez! »

— Vous m'avez bien comprise, monsieur, mais vous me connaissez mal. Je ne vous suivrai pas.

— Vous me suivrez, répondit froidement le vieux condottiere, sinon votre Français est un homme mort.

Le souvenir de Galéas Barlotti traversa comme un éclair l'esprit de Tita.

— Un meurtre?

— Une exécution dont vous êtes seule l'arbitre.

La marquise leva son regard effrayé

sur le froid regard de ces yeux d'acier.

— Oui, regardez-moi bien, Tita.Croyezvous que je veuille finir une existence presque glorieuse dans une vieillesse ridicule et solitaire? Vous ne me quitterez qu'après avoir éteint les cierges, entendez-vous? et alors ce ne sera pas un | amant que vous prendrez, je suppose, mais un mari. »

La marquise, désespérée, était allée se blottir dans un grand fauteuil de chêne, à l'extrémité du salon.

« Oh! que je le hais! s’écriait-elle, que je voudrais mourir et que je souffre! »

Le cruel vieillard s'était rapproché d'elle.

« Il faut partir, madame.

— Il faut partir, il le faut, » dit-elle en

essuyant ses larmes; puis, se reprenant tout à coup : « Mais qui m’assure, moi, que ma résignation d'aujourd'hui préservera celui que j'aime de vos guets-apens de demain.

— Ma parole, madame. Vous êtes libre si jy manque. Mais jurez-moi, vous, que vous ne tenterez jamais de me quitter, ni par la fuite, ni par la mort.

— Je le jure, » répondit la marquise d’une voix éteinte. Et, succombant à sa douleur, elle se rejeta dans son fauteuil tout en larmes, impuissante même à retenir ses cris : « Mon pauvre Jacques | mon pauvre amour! Pauvres, pauvres nous! »

Et les sanglots lui montaient à la gorge, elle saisissait ses cheveux et les

DCR un,

serrait désespérément sur ses lèvres pour étouffer ses gémissements.

Le marquis se promenait à grands pas.

Au nom de Jacques, il s'arrêta comme frappé d'une idée subite :

« Écoutez, dit-il plus doucement, écoutez-moi, madame. Relevez-vous et allez lui écrire vos adieux. Je vous le permets. Oui, je vous permets de lui écrire, vous entendez ?

La malheureuse créature s'était redressée et le regardait à travers ses larmes, d’un œil plein de doute et d'espoir :

— Estce vrai, monsieur ? Vous voulez bien que je lui écrive ? Vous voulez bien qu’il sache. ?

— Ma volonté et votre serment. Oui,

madame.

Tita se leva nerveusement, fit quelques pas devant elle, mais s’arrêta tout à coup et tomba évanouie.

— Aussi bien je l’aime mieux ainsi, »

dit le marquis en l’emportant dans ses bras. |

Deux heures après, le marquis Rosellaï et madame Tita mettaient pied à terre à Livourne où ils s’'embarquaient le soir même.

— Où allons-nous, monsieur ? avait humblement demandé la marquise.

La réponse fut : « Toujours tout droit. »

La salle d’armes de l’hôtel de Lormond était renommée dans tout Paris.

Iustallée dans une sorte de jardin d'hiver, elle avait l’aspect d’une véritable oasis. Les panoplies de masques et de fleurets y étaient encadrées de plantes rares ; et c'était à l’ombre toujours verte des palmiers d'Afrique, que les fins amateurs d'escrime trouvaient, le jeudi de chaque semaine, des partners dignes

d'eux et une collation royalement servie.

Les meilleurs maîtres avaient donné là des assauts restés célèbres, et Jacques et Frédéric passaient, non sans raison, pour les meilleurs élèves de ces meilleurs maîtres.

Même en l’absence de son frère, Frédéric n’en avait pas moins continué ces saines pratiques et il y avait, ce jeudi-là, une douzaine d’escrimeurs au tournoi habituel de l'avenue Rapp.

En ce moment c'était Frédéric qui faisait assaut avec le beau Lélio Galuzzi.

Un cercle d’amis les entourait, jugeant les coups, et la véri‘é est que le beau Lélio s’en tirait assez gaillardement, lorsque soudain 1l se mit à commettre faute sur faute. « Touche! s'écriait l’Tta-

lien, encore touche! Touche toujours; mais ça ne compte pas, c’est la faute de Jacques !

— Où prend-il Jacques? s’écria-t-on de tous les coins de la salle.

— Je le prends dans la cour où il me semble bien l'avoir vu passer. C'est ce qui m'a tout à fait dérouté.

— C'est ce qui me dérouterait bien davantage, répéta Frédéric qui avait reçu lPavant-veille la lettre de Pise.

Néanmoins 1l sortit de la salle et ce ne fut que cinq ou six minutes après qu'il y rentra.

— Non, ce n'était pas lui, dit-il en remettant son masque et ses gants. Terminons l'assaut, signor Lélio.

Chacun reprit place et les deux cham-

pions engagèrent le fer de nouveau. Mais ce fut au tour de Galuzzi à triompher.

Le fleuret semblait ne plus tenir aux doigts de Frédéric ; il était sans parade comme sans riposte, et les coups de bouton se succédaient rapidement sur sa poitrine.

— Je suis battu, baltutissimo, dit-il en tendant la main à Lélio.

Il pressa le départ de ses amis aussi poliment que faire se pouvait et, une fois seul, il courut auprès de Jacques qui l’attendait dans sa chambre.

— ÂAinsi, elle est partie! dit-il en s’asseyant auprès de son frère.

— Oui partie, disparue, perdue pour toujours peut-être ! répondit Jacques, et

les larmes ruisselaient sur son visage.

— Je ne t'avais jamais vu si chagrin, mon pauvre ami |

— Tu ne m'as jamais vu si amoureux,

Frédéric. Je souffre plus que je ne puis

dire et je ne croyais pas moi-même pouvoir souffrir autant.

— Mais enfin que s'est-il passé? car je ne sais rien encore sinon qu'elle est partie.

— Est-ce que j'en sais davantage!

Est-ce que qui que ce soit en sait quoi que ce soit de plus! Milady Hawkett, chez qui j'ai rourn le soir même, n’avait elle-même reçu que ces quatre lignes du marquis : « Personne plus que vous, madame, ne doit comprendre les motifs de mon départ; mais personne ne doit savoir moins que vous où j’emmène

la marquise. Vous êtes trop son amie et pas assez la mienne. »

— Alors d’après cela, ce serait un ‘ enlèvement... l'enlèvement d'Hélène...

par Ménélas?

— Ah! ne plaisante pas, je t'en conjure. |

— Enfin que comptes-tu faire ? L’attendre ou la chercher ?

— Attendre d’abord, chercher ensuite.

— L’attente eût peut-être été plus raisonnable à Pise.

— Je souffrais trop pour souffrir loin de toi.

Frédéric le serra dans ses bras sans répondre.

— D'ailleurs, continua Jacques, il n’est

guère probable qu’elle tente de me re-

joindre autre part qu'ici. Si elle m'aime, comme Je sais qu’elle m'aime, si elle est vaillante comme je le crois, cette violence du marquis lui fera tenter quelque héroïque démarche. Elle sait où me trouver à Paris, c’est à Paris qu'elle me cherchera.

— Et que fais-tu alors si elle te trouve ?

— Alors? je vais au marquis, je le

provoque.

— Et tu épouses sa veuve. Sais-tu que tu as pris des idées passablement 1taliennes depuis notre séparation ?

— Toutes les passions sont plus oumoins farouches, sinon plus ou moins folles.

— Et tu aimes jusqu’à la folie ?

— J'aime jusqu’à la mort. »

Telles étaient les pensées de Jacques, madame, quarante-huit heures après son . premier chagrin d'amour et tels étaient encore ses rêves lorsque, deux semaines plus tard, Frédéric entra un matin dans sa chambre.

« Frère Jacques, frère Jacques, dormez-vous ? » chantonnait gaiment Frédéric.

A cette voix redevenue joyeuse, Jacques

se réveilla en sursaut, se dressa surson lit.

« Tu as des nouvelles ? s’écria-t-1l; et, radieux il saisit avidement une lettre que Frédéric lui tendait. Les timbres de l’enveloppe indiquaient que la lettre avait été envoyée de Messine à Pise et renvoyée de Pise à Paris.

— C'est d’'Elle! c’est bien d’Elle, » balbutiait Jacques en couvrant l'enveloppe de baisers. Et riant, pleurant, parlant à ce carré de papier comme il eût fait à .

Tita elle-même, il n'avait pas encore lu la lettre de la marquise que déjà il se promettait de la rejoindre bientôt et de lui répondre sur-le-champ. |

Hélas! tout n’est qu'heur et malheur dans ce monde.

La joie de Jacques fut profonde, folle,

enivrante, à la lecture de ces quatre pages écrites de la main de la chère Tita, et toutes remplies de sa pensée trop longtemps contenue.

Quelle que fût la certitude qu'il eût déjà d’être aimé, jamais le mot formel et décisif n’avait été prononcé entre eux.

Ni elle ni lui n'avaient parlé.

Leur passion mutuelle avait grandi à l'ombre des poètes, dans le choix des lectures, par le sujet des entretiens, avec : l'admiration commune des mêmes sites, à l’aide enfin de ces mille attentions insaisissables aux autres, fleurs cueillies au jour le jour et au fur et à mesure de leur éclosion, dont le parfum caché enivre et console les amours sans aveux.

Mais, de leurs espérances, de leurs

regrets, de leurs rêves d'avenir, jamais un mot!

Une fois seulement, à propos d’une femme qui avait quitté son mari pour son amant et qui en avait été lâchement abandonnée, Jacques avait fait comprendre, plutôt qu'il ne l’avait dit, quelle résolution et quelle conduite seraient les siennes en pareil cas.

De là sans doute était venue à Tita l’audace désespérée qui lui avait fait naguère braver le marquis; de là aussi l'abandon confiant avec lequel elle écrivait à Jacques sa première déclaralion.

L’infortunée Selvaggietta avait livré là fout son cœur, avec toute la hardiesse des êtres purs, dans toute la naïveté de

sa nature loyale.

” Sa lettre n’était d’un bout à l’autre qu'un chant d'amour, qu’un indissoluble serment de fidélité.

Aussi, dans le premier mouvement, Jacques en était arrivé à bénir la violence du marquis, le départ, la séparation presque, qui avaient fait jaillir de l’âme de l’austère Tita ce flot débordant et passionné. |

La phrase même par laquelle la marquise lui défendait de s’enquérir d'elle et de la rechercher avait tout d’abord passé inaperçue. Ce ne fut qu'à la troisième lecture et avec l'aide de Frédéric, qui lisait par-dessus son épaule, qu’il en découvrit toute l'importance. Il en fut un moment navré, puis, relevant la tête:

« Eh bien! non! Je ne dois pas, je ne

déric était trop l’ami de son frère, ou si vous voulez trop le frère de son ami, pour ne pas trouver que toute chance serait bonne qui sécherait ses larmes, sans se dissimuler néanmoins que, de toutes les chances, la plus invraisemblable était d’ores et déjà la rencontre de la marquise.

Les deux frères s'embarquèrent dès le lendemain. L’un poursuivant, l’autre suivant, ayant chacun en tête son idée, qui de recherche, qui, de consolation; ils voyagèrent de la sorte pendant plus de six mois. Du Caire à Jérusalem, de Pétersbourg à Mosrou, d'Athènes à Constantinople, c'est ainsi qu'ils coururent le monde sans que la chère Tita fût n1 découverte ni oubliée.

Cependant l'espoir de « sœur Frédéric » n’était pas aussi complètement déçu que celui de son frère. Le mal d'amour était sans doute bien loin d’être guéri et le patient souffrait toujours. Sans doute aussi le nom de Tita était sans cesse sur ses lèvres; son souvenir sans cesse dans sa pensée; mais 11 commençait déjà depuis quelques semaines à apercevoir un peu plus distinctement les merveilles de la nature et de l'humanité devant lesquelles il était passé jusque-là, les yeux et l'esprit volontairement fermés.

« C’est vraiment beau! » avait-il dit de lui-même devant les splendeurs du Bosphore. Et comme, alors, Frédéric lui reprochait doucement leur course folle et inattentive à travers tant d’autres beau-

tés : « C'était vraiment bête! » avait-il encore ajouté. Or, on ne trouve pas « vraiment beau ! » ce qui vous laisse indifférent, et ce qu'on trouve « vraiment bête! », on est bien près d’y renoncer.

Telle fut, du moins, la réflexion que Frédéric ne put s’empècher de faire à haute voix; pavé d'ours irréfléchi que Jacques se hâta de relever. |

« Tu as raison, dit-il. J’oublie que c'est elle que je cherche et je viens d’être infidèle à mon chagrin. »

Aussi Constantinople fut-il fouillé dans tous les sens, interrogé dans la personne de tous ses hôteliers et de tous ses drogmans, mais ni visité, ni admiré, pas

même vu.

Le premier pas en avant était fait pourtant, si petit qu'il fût et si rapide qu'eût été le retour en arrière. Se repentir d'une pensée ne saurait faire qu’elle ne vous soit pas venue. Il faut croire, en outre, que Jacques ne s’en était repenti qu'à demi de cette pensée, car, accouru à Vienne au sortir de Constantinople, il se hâta beaucoup moins dans

ses recherches, et toutes les perquisitions

coutumières étaient terminées déjà depuis plusieurs jours, qu'il parcourait encore la ville, non plus en chien de chasse, mais en touriste. Seulement, il ne disait plus : « C’est vraiment beau! »

mais : « Ce n’est pas laid! ce n’est pas triste! ce n'est pas banal! » Ce à quoi Frédéric répondait in petto cette fois :

« C’est bien heureux! »

Bien heureux? non; bien humain, oui.

Que ce soit l’oubli qui commence, ou le souvenir lassé qui s’interrompe, toute distraction d’une grande pensée ne saurait être autre chose qu’une marque de notre faiblesse. Et ce n’est pas le cœur que j'accuse ici, mais le caractère. Une passion dominante peut subsister et per-

sister toujours en nous; ce qui va se per-

dant et s’effaçant chaque jour, c’est le culte, et, pour ainsi dire, la pratique de cette passion même.

Tous ceux-là ne deviennent pas athées qui ne s’agenouillent pas soir et matin devant leur Dieu, mais tous ceux-là désapprénnent bientôt la prière, et la foi ne réapparaît plus que par éclairs et comme par remords dans leur religion abandonnée.

Décidément, Vienne plaisait à Jacques.

Vienne est charmant d’abord avec sa :

ceinture de vieux arbres et de grands boulevards. Prater au front, Danube aux pieds et sa belle cathédrale au cœur, l'impériale cité trône gaîment sous le dais argenté de son ciel léger. Tout y est esprit et grâce, luxe et art; la langue même, cette langue hurlée ou zézayée ailleurs, redevient là une langue hu-

maine doucement parlée par des lèvres loyales. L’élégance y est de bon goût, la politesse de bon ton, le dilettantisme de bon aloi. Et si Berlin est le chef-lieu de l'Allemagne savante et militaire, Vienne est la capitale de l’Allemagne artistique et civilisée.

Jacques avait retrouvé là à l’ambassade de France deux ou trois Parisiens de ses amis. Et, moitié par respect humain — ce respect des autres qui fait si souvent qu'on se dégrade soi-même — moitié par cette faiblesse — très humaine aussi — dont nous parlions tout à l’heure, il s'était laissé aller à revivre un peu comme tout le monde, comme tout ce monde-là du moins.

- Il'est vrai de dire que l’horreur de

confier son secret à qui que ce fût l’obligeait à feindre de n'en pas avoir, mais il est juste d’avouer qu'il commençait aussi à s’ennuyer un peu de sa douleur. |

Un soir,.un beau soir de printemps, tout resplendissant d'étoiles et doucement égayé d’un croissant de lune fin comme un sourire, les deux frères étaient attablés au Volksgarten.

Le Volksgarten, madame, est une sorte de concert des Champs-Élysées, sans Champs-Élysées, une sorte de café chantant, sans chanson, mais non pas sans orchestre.

Frédéric y avait conduit Jacques à tout hasard, et le hasard, qui fait bien les choses, avait conduit Frédéric dans une partie du jardin exclusivement réservée aux gretchens viennoises.

La musique était enivrante, les cigares délicieux et le tokay, trois fois versé, n'était ni moins délicieux ni moins enivrant que les cigares et la musique.

« Quel beau temps! dit Jacques en levant la tête; c'est presque mon ciel d'Italie.

— Est-il heureux d’avoir un ciel à lui ce garçon-là ! riposta Frédéric.

— Dis donc, frère Frédé, continua Jacques en regardant autour de lui, est-ce que c’est dans l'innocence de ton

cœur que tu nous as menés sous ces bosquets ?

— Dans la naïveté même, jeune lévite.

Est-ce que ce seraient ces peuplades féminines qui t'en feraient douter ?

— Dame! l’endroit ne me paraît pas précisément habité par des sauvages.

— Je reconnais, fit Frédéric-en regardant à son tour, que nous sommes ici sous les arbres de la science du bien et du mal; mais tu sais, si les pommes te gènent, nous n'avons qu'à changer d'ombrage.

— Monsieur est bien aimable! mais je n'en suis ni gêné, ni tenté, » répondit Jacques en se balançant sur sa chaise.

Comme il disait ces mots, deux petites

mains blanches et parfumées se posèrent

sur ses yeux, tandis qu'une voix fraiche et joyeuse lui criait :

« Wlois here, Jim ?

— I don't know, » répondit Jacques sans se déranger.

La jeune personne qui parlait ainsi était une belle créature d’environ vingtcinq ans, à la taille svelte et nerveuse, aux lèvres pourpres, aux yeux profondément noirs, le nez au vent, revêtue plutôt que vêtue d’une robe de taffetas vert changeant, un dolman jeté sur l'épaule, et portant sur ses épais cheveux noirs taillés courts un large feutre empanaché de plumes de coq.

« Tiens! miss Adah de Saint-Rémy!

s'écria Frédéric. Comment va?

— Ah! forget ful fellow, fit la jeune

femme en tirant doucement la moustache de Jacques.

— Good morning, Adah. Mais si je t’ai oubliée, tu as encore plus oublié le français à ce que J'entends.

— Ni le français, ni les Français, cher Parisien.

— Ah! je l’aime mieux ainsi.

— Et moi donc ! s’exclama Frédéric.

— Comment, frère Frédé, qui sait

— Sait à peine l'anglais, oui, miss Adah. Et pas du tout l'américain.

— Éducation à refaire ça.

— Refaites, missis, refaites.

— Est-ce que tu es seule ici? demanda Jacques.

— Impertinent!.…

Et lui faisant tourner la tête dans ses mains, elle lui montra à quelques tables de là un monsieur à grosses moustaches et à gros sourcils qui braquait sur le trio des regards à faire éclater les verres de ses lunettes d'or.

— Que tes mains sentent bon! dit Jacques.

— Il n’a pas l’air tendre votre compagnon de... comment dirai-je ?

— Oh! ne dites pas de plaisir, il m'ennuie à périr.

— Et depuis combien de temps dure ton agonie ?

— Ne m'en parle pas, voilà trois lunes, comme il le dit fort poétiquement.

— Trois lunes, çà fait un compte

rond.

— À votre place, moi, miss Adah.….

— Je m'’assiérais; et sans attendre la réponse elle fit le tour de la table et alla se placer en face de Jacques. |

— « Hip! hip! » et accompagnant ce cri d’un tour de bras à la mousquetaire, elle enleva son large chapeau qu’elle jeta sur une chaise à côté d’elle.

— Dites donc, missis, objecta Frédéric, est-ce que vous ne craignez pas que les lunettes d’or ne nous sautent aux yeux?

— Bah ! elles en ont vu bien d’autres!

— Elles sont de bonne composition alors.

— Je les gagerais en pur quartz de Berlin, fit Jacques qui s'était retourné.

— Gagné, Jim! et elle lui lança au

front une branche d'héliotrope qu’elle tenait à la main.

— Mais qu'êtes-vous devenu, Jemmy, depuis notre dernière entrevue voilà tantôt deux ans?

Jacques soupira sans répondre.

— Sais-tu que tu as été bien gentil, ce soir-là, continua-t-elle; quand je pense que J'étais résolue à te tuer, à tuer Saint-Rémy, à me tuer moi-même, et tout ça pour prouver que j'étais quelqu’un et non pas quelque chose ! Que tu as été bon de me laisser partir! En vérité, je te dois la vie, Jim.

— Mais à votre compte il se la doit aussi à lui-même la vie. Remercie-toi toi-même Jacques Bonhomme. Saint- Rémy te mettait là dans de beaux draps.

‘HISTOIRE D'ÀÂMOUR : 415

— Ah!lil a payé pour tous, lui.

— Vous l'avez quitté?

— O my eye! Il est bête ton frère!

Quand on vous dit qu’il a payé.

— C'est te dire, jeune ingénu, que Saint-Rémy est sur le pavé à l'heure qu'il est.

— Oh! sur la paille tout au plus.

— Vous êtes un ange de bonté.

— De douceur. Mais savez-vous que vous n'êtes guère aimables, jeunes siamois? Comment, voilà un quart d'heure que nous causons ensemble et vous ne m'avez pas fait encore le plus petit compliment sur mes succès d'artiste ? | — Vous êtes chanteuse ?

— Prrou! J’exècre la musique, ça dé-

range l'air.

— Comédienne ?

— Ah! bien oui! je ne sais pas lire.

— Mais si tu n'es ni chanteuse, ni comédienne, tu es danseuse alors ?

— Precisely, jeune Habacuc.

— Comment, tu as aussi la gaîté biblique ?

— Je les ai toutes! Ainsi!

— Quelle danse dansez-vous? les pas à caractères ?

— À caractère périlleux; trente pieds de haut sur un pouce de large.

— Blondin II?

— En personne.

— Si vous prenez des voyageurs, je

retiens une place pour le Niagara.

— Vous êtes léger, Frédéric.

— C'est bien comme cela que je l’entends, madame. |

— Mais, où est pendue ta corde à cette heure ?

— Au Circus Renz.

— Circus Renz ??

— Comment, vous ne connaissez pas le Circus Renz?

— Non. À nos âges, hein! c'est honteux.

— Fille de l'air, reine du ciel, la sylphide Yankee, tout ça, c’est moi. Ah çà!

vous ne lisez donc pas les journaux ?

— Jemmy? il ne fait que ça, dès que je le laisse seul une minute!

— Est-ce que vous ne le laissez jamais seul plus longtemps, mon bon monsieur?

et son Joli regard s'attacha sur Jacques.

Frédéric se mit à contempler le dessous des feuilles en fredonnant.

— Sais-tu que tu es devenue diablement, voire diaboliquement belle? dit Jacques en lui rendant son regard.

— Tu trouves? Et d’un geste gracieux l’Américaine rejeta en arrière une boucle de cheveux qui lui tombait sur le front.

— Qu'est-ce que tu as donc là, petite, on dirait une cicatrice ?

— Au fait, tu ne sais pas, puisque tu ne lis pas les Journaux. C'est un coup de sabre ! J’ai été capitaine des Riflewomen chez nous. Mon père est retourné au pays là-bas pour la guerre et je l’ai suivi. Alas ! poor papa! ils l'ont pendu:

— Qui ça?

— Les juges, my dear; ils préten-

daient qu’il arrachait les boucles d'oreilles aux noirs pour les revendre aux blancs. Mais ce n’était pas vrai, tu sais | |

— Et pour qui te battais-tu là-bas, mon capitaine ? interrompit Jacques.

— La belle question! de quelle couleur est ma main, Je te prie ? Elle lui mit sous le nez sa patte blanche qu'il baisa respectueusement.

— Alors, pas plus de pitié pour ces pauvres négros que si c'était des hommes ?

hasarda timidement Frédéric.

Pour toute réponse la Jeune femme éclata de rire et leur montra, parmi les breloques de sa chaîne, une sorte de corne en ivoire assez semblable à ces

porte-bonheur de corail napolitain si

réellement indispensables contre le mauvais œil. |

Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Jacques.

— Ça, cest le coup de sabre, by God!

— Le diable memporte! s'écria Frédéric, mais c'est une dent de chien ?

— Une dent de chien noir! répliqua la Yankee en riant de plus belle.

— Oh! oh! quelle petite hyène! s’écria Frédéric.

— Les hyènes n’ont pas de ça, dit-elle, en montrant fièrement sa balafre.

— Tu es une étranges fille, Adah. Mais à qui en as-tu? demanda Jacques, en la voyant tourner violemment la tête de droite et de gauche.

OO

ST a, mt —

‘ — À mon Allemand, qui me fait signe de retourner près de lui.

— Comment, cette bonne pâte d'homme se gâterait ?

Jacques riait encore quand il s’entendit parler à l'oreille.

— Sans bruit, monsieur, disait la | grosse voix des grosses moustaches. Vous êtes Français, Je pense ? |

— Je le pense également, dit Jacques sans se retourner.

— Moi, je suis attaché militaire de la cour de B*** et je crains le scandale.

— C'est d'un esprit sage.

— Mais je ne crains que lui.

— C'est d'un grand cœur.

— Voulez-vous, oui ou non, laisser

rarlir cette dame ?

Adah, qui s'était levée, intervint à demi-voix :

— Écoute donc ici, Meinherr, monsieur est un créancier à moi. Il m'a gagnée au jeu, il y a deux ans, et Je ne l'ai pas encore payé.

» Débarrasse-moi delui, Jemmy, ajoutat-elle plus bas et en anglais. Je t'aime tout plein ce soir.

— Monsieur vous a gagné, quoi ? demanda l'Allemand aburi.

— Il m'a gagné... le cœur, Meinherr.

Et elle se laissa retomber à côté de Jacques en riant à belles dents.

L’Allemand roula des yeux furibonds.

— Pour la seconde fois, monsieur, voulez-vous oui ou non laisser partir

madame ?

— Je vous enverrai dire cela demain matin, riposta Jacques.

— Hurrah! Jemmy. Fou are my chap!

— Toujours sans bruit, dit l'Allemand jaune de colère. Voici ma carte, j’attendrai vos témoins demain à huit heures.

— Voici la mienne.

L’Allemand jeta un dernier coup de lunettes sur miss Adah et s’éloigna en grommelant.

— Tiens, frère Frédé, dit Jacques en lui tendant la carte. Tu me trouveras bien un second à l'ambassade.

— Toi, tu me plais! dit la danseuse en lui sautant au cou.

— Heinrich von Falkenstein, Kärnthner Strasse, 143, lut Frédéric.

— 43! noir, impair et manque, reprit

124 HISTOINE D'AMOUR

Jacques joyeusement. Allons souper, ma lionne |

Bah! pensa Frédéric, l'Allemand en sera quitte pour un coup d'épée. Jacques en est quitte avec son chagrin:

— Allez souper, mes enfants! »

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