AVI
L'appartement qu’habitaient Jacques et Frédéric était situé dans une des plus belles maisons d’un des plus vieux quartiers de Vienne appelé le Graben.
Ce Graben est une longue et riche place très fréquentée, décorée de Saint- Joseph et de Saint-Léopold en fontaines, plus une colonne commémorative, commémorativement nommée Dreifaltigkeits- Süule.
Au coin de la place et dans une sorte :
de niche au ras du sol, se trouve également une intéressante relique viennoise :
c'est, dit-on, le dernier arbre de l’antique forêt au milieu de laquelle Vienne a été bâtie.
Ce vénérable représentant représente pourtant assez maigrement ses frères du Wienerwald et il ne faut pas moins que les ombrages du Prater pour rendre un peu vraisemblable l'évocation pleine de bois sombres, de bêtes féroces, de huttes sauvages, de hordes farouches, etc., etc., que ne manque jamais de venir faire là, au nom de cette noble bûche, tout voyageur un peu bien appris.
Une autre curiosité de cette curiosité
même, c'est que ladite bûüche est litté-
ralement caparaçonnée d'énormes clous qui lui enlèvent tout aspect champêtre pour la faire ressembler au terrible tomahawk d’un Sioux gigantesque.
L'histoire raconte que ces écailles de fer sont l'œuvre successive de plusieurs milliers d’apprentis serruriers qui, chaque année, avant de se mettre en route pour leur tour d'Autriche, sont venus là, pendant des siècles, frapper dans le maître arbre leur dernier clou d’apprenti.
Tel était, avec la colonne, la fontaine et les statues, le spectacle instructif et édifiant tout ensemble que les deux frères . auraient pu contempler tous les jours du haut de leur balcon, en admettant qu'ils s’y fussent mis tous les jours.
Mais une longue expérience de la vie
m'a amené à constater que les balcons qui, vus d’en bas, sont généralement un objet d'envie pour les passants, sont rarement, en haut, un objet d'usage pour leurs possesseurs.
On y est ni dehors ni dedans. C'est une sorte de trottoir surélevé qui attire sur vous les regards et où les regards se font un malin plaisir de vous coudoyer.
Un homme à sa fenêtre est encore chez lui; un homme au balcon est déjà chez les autres.
C'est du moins mon avis.
C'était sans doute aussi l'avis de Jacques qui, le bras en écharpe, était étendu .
sur un fauteuil auprès de la fenêtre ou-
verte, tandis qu’à ses pieds, miss Adah,
assise à la turque, avait délicatement posé sa tête sur ses genoux.
« Le docteur affirme que tu pourras quitter ton appareil dans deux jours, dit Frédéric en rentrant dans la chambre. C’est égal, c’est long huit jours de fièvre pour un méchant coup de feu qui n’a fait que t’érafler l'épaule. Mais je m'étonne encore que tu te sois laissé mettre du plomb dans l’aile sans lui en envoyer dans la tête à ce maudit Deutsch.
Ça lui aurait appris à exiger le pistolet :
de tir à vingt pas. Sans compter qu'il avait singulièrement choisi le terrain de la rencontre. Ce n'était vraiment pas la peine de nous mener pour cela en haut, tout en haut du Kahlenberg et de nous
faire traverser la forêt de part en part.
— Que veux-tu? observa Jacques, cet homme craint le scandale et il a choisi au fond des bois un endroit écarté
Où de se battre en paix on ait la liberté.
— Parlons-en, il était joli son endroit !
Nous avons même fait, Valleroy et moi, de sérieuses observations à ce sujet, mais comme les autres insistaient et que nous n'avions pas le choix...
— Non, vous ne l'aviez pas, monsieur l'offenseur, dit miss Adah en souriant et en regardant Jacques tendrement.
— Figurez-vous, Adah, une clairière grande comme la main, entourée d’un rideau d'arbres et de taillis auxquels on a même dû adosser ces messieurs pour avoir la distance et dont le fond vert
clair découpait admirablement leurs deux silhouettes. Vous voyez ça d'ici, jeune guerrière ? |
— Si je vois ça d'ici |.
Jacques voulut parler, mais miss Adah jeta sur lui un regard suppliant et lui posa doucement la main sur la bouche.
Ce petit manège avait échappé à Frédéric qui était en train d'allumer son cigare et qui poursuivit, après deux bouffées :
— Je reconnais qu'une fois là je n'étais pas autrement rassuré sur ton compte, mon pauvre ami, mais J'étais complètement édifié sur le sort de ton adversaire. Tu devais l’abattre comme " une poupée de plâtre.
— Ça, c'est la faute de la petiote, ré-
et
pondit le blessé en posant affectueusement sa main sur le front de la clowness.
— Comment sa faute ? fit Frédéric.
Miss Adah répéta les mêmes signes et dit quelques mots en anglais à Jacques auxquels il répondit en français: — Je le veux, moi.
» Te rappelles-lu, Frédé, ce prétendu chevreuil que tu disais nous suivre à travers la forêt ? J'avais déjà le doigt sur la détente et les lunettes d’or me tenaient déjà en joue, lorsque j'ai entendu un nouveau bruissement de feuilles dans le buisson derrière moi, tout près de moi,
ou pour mieux dire tout contre moi. J'ai
. été pris subitement de l'idée que c'était - mon enragée petite sorcière qui m'avait suivi et qui était venue se mettre à mes
côtés, bêtement, follement, au risque de . se faire démolir et ma foi! le cœur m'a battu et ma main s’est mise à trembler comme une feuille,
Frédéric jeta un coup d’œil sur Adah qui faisait claquer ses doigts avec impatience. oo - — Et tu crois vraiment que c'était.
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr.
N'est-ce pas, petite ? | |
Miss Adah haussa les épaules sans répondre. |
— Allons donc! continua Frédéric ‘après un moment d’hésitation, je l’aurais vue. Puis se ravisant : Au fait!
le fourré était assez impénétrable…
Oui, mais alors comment n’est-elle pas
venue à toi quand tu as été touché?
— Ma place n’était plus là, répondit Adah d'un air tranquille. |
— Et où était-lle votre place, petite diablesse ?
— Ma place était au feu avec mon ami qui se battait pour moi. Et puis je ne tenais pas du tout à ce que Jacques sût que j'y étais venue, je tenais à y être allée, voilà tout.
Les deux frères la regardèrent en même temps avec un mélange de surprise et d’attendrissement.
— Mais à ton tour, toi, Jacques, comment as-tu découvert son secret ?
Pour toute réponse Jacques attira à lui la tête de la jeune femme et soulevant ses cheveux entre ses doigts, il fit voir à
son frère une grosse touffe au-dessus de
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l'oreille dont les mèches inégalement cou- .
pées n’avaient certes pas été taillées ainsi par le ciseau d’aucun coiffeur.
Frédéric s’était rapproché :
— Vraiment, ouil s’écria-t-il, on dirait une trace de balle. A-t-on idée d’une folle pareille?
— Voilà ce qui l’a trahie, ajouta Jacques en l’embrassant. |
Frédéric restait stupéfait.
— Comment, comment ? l’Allemand a failli faire coup double ?.. C’est qu’elle a vu la mort de près, la pauvre petite |
— Avec ça que c’est la première fois, répondit l’Américaine en faisant la moue.
Seulement, messieurs, ceci vous prouve, continua-t-elle en tirant gaîment la mèche
de cheveux qu’elle rajustait, ceci vous
prouve que la pauvre petite n’est pas du tout si petite qu'il vous plaît de le dire. Non! mais c'est vrai ça, Jemmy!
et sautant sur place elle.se campa toute droite devant Frédéric.
— Tenez! À vous aussi grand homme, je vous vais à l’épaule.
— Toi? tu me vas au cœur, dit Frédéric en l’embrassant à son tour.
— Monsieur Frédéric me tuloie ?
— Et fraternellement encore!
Miss Adah se disposait à lui rendre son accolade quand deux heures sonnèrent.
— Deux heures! Zounds ! et mes exercices qui commencent à la demie. Où diable ai-je fourré mon mantelet ?
— Tu ne veux donc pas renoncer à
. ta damnée corde, méchante fille ?
— D'abord, tu m'as dit que j'étais très drôle là-haut, et d’un. |
— Quel est. le deux ?
— Le deux est que quand tu me
quitteras.. Qu'est-ce que j'ai fait de mon chapeau maintenant ? Je parie que je l’aurai mis sous ce grand fauteuil là-bas au pied du ht...
— Parfaitement, le voici.
— Merci. Quand tu me quitteras, je recommencerai à m'ennuyer horriblement. Vous ne savez pas où j'ai mis mes gants, Frédéric ?
— Sous un autre fauteuil, sans doute.
— Oh! non! je ne les mets jamais là. |
— Ah! si vous n’avez pas d'ordre
alors!
13 BISTOIRE D'ANOCR
— Je dis done que quand tu me quitteras, il faudra bien que j'aie quelque chose pour me consoler. Car, au fond, vois-tu, ça m'amuse ma corde, et ce n'est pas du tout pour gagner ma vie que je la risque.
— Non! c'est même pour la risquer qu'elle la gagne.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, monsieur.
— Îl y en a dans tout ce que je dis, mademoiselle. Tenez, les voilà vos gants.
— [thank you, my dear. Et, sur ce, mes princes, je me sauve. Good by, Jemmy. À dans deux heures! Tope là Frédé. »
Elle releva sa jupe sur son bras et
ww’
sortit en chantant de sa voix souple et jeune le refrain de la vieille chanson yankee :
Firm, united, let us be,
Rallying round our Liberty !
As a band of brothers join'd, Peace and safety we shall find!
AVIII
« Elle a son cœur à elle, dit Frédéric en la regardant s’en aller.
— Oui. Le fait est qu’elle est vraiment cocasse.
— Cocasse ? répéta Frédéric.
— Oh! pas de ces yeux-là, tu me fais peur; mais un cigare, tu me feras plaisir.
— Retire cocasse ou je ne donne
rien |
— Comment faut-il que je mette?
Voyons, dicte.
— Charmante! étrange! adorable! que sais-je, Moi?
— Transigeons à « étrange » et passemoi le havanais.
Frédéric donna le cigare, retourna sa chaise et s’assit à califourchon devant son frère.
— Elle t'aime à la folie, continua-t-il.
— Mais elle me plaît énormément, la pauvre enfant ; seulement j'en aurai assez dans huit jours et trop dans quinze,
— Et moi qui te croyais consolé!
— Moi aussi. |
Il y eut un long silence pendant lequel les deux frères se regardèrent plus d'une fois. Enfin, Frédéric reprit la parole :
— Tu y penses donc toujours ?
— Ah! Frédéric, si tu l’avais connue!
— Nous y revoilà, ainsi comme ainsi...
— Je t’'ennuie, mon pauvre vieux ?
— Non, mais depuis le temps que tu broies du noir, j'aurais assez aimé changer de farine, moi qui suis du moulin.
Enfin, puisque « une Ôôtée de deux », cela ne se peut, vas-y!
— Méchant frère, qui oublie que mes larmes ont été les siennes! Que m'as-tu dit, Frédéric, quand j'ai reçu de Messine cette lettre d'adieu qui ne m'a quitté qu'un jour, celui où je me suis battu pour une autre.
— J'ai dû te dire: partons pour Messine,
— Mais, après ?
— Après? j'aurai ajouté une sottise; ce n’est pas de trop sur deux phrases.
— Tu m'as dit : « Celle-là, Jacques, .
il faut l’aimer. Tu appartiens désormais corps et âme à cette douleur qui est tienne, à ce martyre dont tu es le complice. Quels que soient ses ordres, cherchons-la, délivrons-la! »
— J'ai parlé là comme Amadis des Gaules lui-même, ou comme le chevalier Bayard en personne; mais je n’ai pas :
plutôt été en chemin de fer, que je me suis aperçu que mon chapeau n’était pas un casque, ni mon parapluie une lance; arrivés à la frontière, on nous a demandé nos passeports et je me suis souvenu des gendarmes; enfin, débarqués à
Messine, où nous n’avons rien trouvé du
- tout, l’idée m'est venue que la terre était ronde et j'ai pensé au retour.
— Tu te mens à toi-même, frère Frédé.
Il n’y a pas plus de deux mois que tu désespères. | | — Oui, mais en voilà six que je voyage. | Je ne le regrette pas, d'ailleurs; j'ai beaucoup retenu selon le précepte de La Fontaine. Seulement, je voudrais bien
en être au temps où je dirai :
J'étais là, telle chose m'advint,
Vous y croirez être vous-mêmes.…
et moi pas. Ce sera toujours ça!
— Nous avons cependant été deux fois sur le point de retrouver ses traces.
— Que voilà un « sur le point » qui
me réjouit! Tu ne parles pas de la fois du Caire, je suppose? où nous avons trouvé sur un registre de l'hôtel Sherperds : « M. et madame Rosellaï de Florence et leurs gens, » partis depuis trois jours.
— Mais précisément ! le lendemain de notre arrivée.
— Ah! c’a encore été une jolie découverte que j'ai faite là. Je commençais à m'intéresser aux mœurs de ces bons fellahs ; j'avais à peine fait trois fois le tour de la ville, crac! bouclons les malles et chauffe machine! Nous revoilà en route pour l’Europe.
— Qu'y a-t-11? demanda Jacques au domestique qui entrait avec un plateau chargé de lettres.
— On vient d'apporter cela de l’ambassade, de la part de M. de Valleroy, qui envoie en même temps prendre des nouvelles de monsieur.
— Mettez ça sur la table et dites que je vais bien.
— La montagne n’allant pas à Mahomet, Mahomet alla à la montagne, dit Frédéric, en se dirigeant vers le tas de lettres. Que peuvent bien contenir toutes ces enveloppes ? « Messieurs Frédéric et Jacques de Lormond.….., à l’ambassade de France. Prière de faire parvenir. » Tiens!
une carte: « Henri de Villiers avec deux cordiales poignées de main. » Autre carte:
« Gaston de Chazeuil embrasse Jacques et serre la main de Frédéric. » « Le docteur Parsin prière de donner nouvelles. »
— Qu'est-ce que tout cela signifie ? dit Jacques surpris.
— Comment! tu n’y es pas? mais c’est clair comme de l’eau de roche.
— Quoi clair ?
— Îl coule de source que cet animal de Valleroy, enchanté d’avoir assisté à un duel sérieux, s’est délivré sur ton dos un brevet.de bon témoin, lequel brevet il a envoyé au cercle, lequel cercle l'a fait circuler. « Car, que faire en un cercle à moins qu'on y...» Ah! vois donc : « Rémy de Saint-Rémy lui-même, avec l'expression de ses meilleurs sentiments pour l’un et pour l’autre. »
— Comment est-ce que Saint-Rémy saurait 7...
— Mais l’autre, c'est moi, bêta.
— Il n'y a pas de lettre? demanda Jacques tout à coup. °
— Ah sil en voilà une.
— Montre l'écriture. Écriture inconnue, fit-il avec tristesse. |
— Tiens! c’est de mam'’selle Lolotte. Elle
t'envoie dix fautes d'orthographe pour te
demander ta balle comme fétiche, si tu :
l’as encore.
— Ah! et où est-elle cette grande folle?
— À Baden-Baden où elle perd tout ce qu’elle veut. fors l’honneur.
— Cette lettre vient de Bade? Mais . alors, il ne s’agit plus seulement du cercle ni de Paris. Je dois avoir été imprimé tout vif dans quelque journal ?
— Ça vaut mieux que tout mort. Et
en effet, voici deux bouts d'articles que
nous envoie aussi Valleroy avec un mot d’excuse, l’imbécile. Le premier date de quatre jours, on t'y fait presque mort.
Fort poli, d’ailleurs, cet article et d’une discrétion qui doit te toucher, ni le nom de l’adversaire, ni la cause du duel. On qualifie même l'affaire de « mystérieuse ».
Tu vois que Valleroy a bien fait les choses ? Passons au second article. Plus poli encore le second article. On y célèbre ta guérison en y espérant ton retour.
Tiens, lis-donc, ça vaut la peine. Il faudra écrire un mot de remerciement au jeune de Sernacques dont je reconnais la griffe gentilhommière.
Mais tandis que son frère lisait, Jacques s'était approché de la table et remuait
fiévreusement toutes ces cartes :
Les
— Kien d’elle, murmurait-il, rien.
— Tu ne veux pas lire ? -
— J'ai entendu, répondit Jacques, devenu pensif.
— Dis donc, Jacquot, veux-tu que je t’ouvre un avis ?
— Ouvre toujours.
— Puisque la petite Yankee te tient si peu au cœur, restons encore ici une quinzaine et puis filons sur Paris, veux-tu ?
— Et moi? dit la voix rieuse de miss Adah qui venait d’entrer, est-ce qu’on ‘ne m'emmène pas, Frédéric ?
— Arrangez-vous, mes enfants, ça ne me regarde pas. Et il se leva pour passer dans sa chambre.
— Donne ton consentement d’abord,
père Frédéric, cria-t-elle en l’arrêtant par . l'oreille.
— En voilà des sommations irrespectueuses ! Eh bien, oui! je le donne mon consentement.
— Maintenant, monsieur, à la porte! :
fit-elle d’un ton tragique; et, le faisant tourner sur lui-même, elle le poussa dehors par les épaules.
— Et toi, Jim? Est-ce que tu ne veux pas m'emmener ?
Jacques regarda la danseuse, et un sourire lui vint aux lèvres en voyant l'étrange compagne de route qui se pros posait à lui.
— Toi, d'abord, tu ne peux pas quitter Vienne comme ça, lui répondit-il après un instant. |
Sd et ...
— Si ce que tu appelles comme ça, c'est dans ce costume-là, dit la jeune femme en jetant en l'air son espèce de sombrero et en soulevant les basques de sa casaque rouge, tu as cent fois raison ; mais je sais faire la dame, quoique pas comédienne. Oh! emmène-moi, mon petit Jemmy!
Elle vint sur son coussin reprendre sa place aux pieds de Jacques. |
— Je veux dire que je ne peux pas te faire quitter le Circus Renz, tes succès
auxquels tu tiens.
LA
— Mais je Liens encore plus à toi, mydear.
— Tu m'aimes donc. toujours ?
— Dame! je t’aimais encore il ya deux heures. Est-ce qu'il ne faut plus?
— Écoute, dit Jacques en la prenant.
sur ses genoux; tu es une brave petite que j'aime beaucoup.
— Oh! je sais bien que tu ne m'aimes que beaucoup. Il faut être bien. Allemand pour m’aimer plus; mais puisque tu n’aimes personne passionnément.…
— Pourquoi dis-tu : puisque ?
— Parce que je suis là sur tes genoux et que je n’y serais pas si tu ne m'avais pas trouvée jolie.
— Et que je ne t'aurais pas trouvée jolie si j'avais aimé, n'est-ce pas ? |
La clowness, baissant la tête et levant les épaules, fit ce geste expressif que traduirait très bien un vulgaire : « Parbleu ! »
Jacques la remit assez brusquement sur
ses pieds, se leva lui-même et alla s’ac-
couder au balcon la tête dans sa main.
J'aurai dit une sottise, pensa la jeune femme.
Elle vint à Jacques, et, lui soulevant les doigts, elle aperçut de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.
— Mon cher Jemmy, lui dit-elle en lui passant légèrement le bras sous son bras blessé, mon cher Jemmy, je vois que je t'ai déplu. Moi qui aurais tan voulu te plaire longtemps, longtemps Plaisir ou déplaisir, tout était là pour moi. Mais pourquoi ne m'’as-tu pas dit que tu en aimais une autre? Enfin, ça ne me regarde pas |... Quitte-moi, puisque tu le veux. Ce n’est pas une raison, parce que tu t’es battu pour moi puur que Je te fasse un lien de ma tendresse. Ne pleure
plus et dis-toi bien que tu es libre.
Dis-moi un peu aussi que je ne suis pas méchante ! |
— Toi, pauvre fille! tu vaux mieux que moi, répondit Jacques en l’attirant à lui; et il l’embrassa longuement sur ses cheveux écourtés.
— Eh! là-bas! les Roméos! cria Frédéric d'une fenêtre voisine, si vous jouiez la scène des adieux autre part qu’au balcon. Vous pourriez tout aussi bien vous attendrir dans le fond de la chambre au lieu de scandaliser les passants! »
Je ne sais, madame, si Jacques et Adah s’attendrirent réellement dans le fond de la chambre, ni si les passants avaient été réellement scandalisés de leur
longue étreinte, mais le fait est qu’au
moment même où les deux jeunes gens se tenaient ainsi embrassés, un cri indigné avait retenti sur la place, et que ce n’était à coup sûr ni le saint Léopold, ni le saint Joseph de la fontaine qui
l'avaient poussé.
es
La sensualité humaine, mettons masculine pour être clair, a des retours plus violents et plus imprévus que le cœur d’Alceste même.
Les adieux de Jacques à la danseuse furent ce que vous pouvez peut-être imaginer, cher monsieur, ce que je ne pourrais certainement pas vous expliquer, madame, un mélange de volupté profonde et de profonde tristesse, de
révolte, de folie, de passion presque.
Ils furent si bien tout cela, ces adieux, que huit jours après, fort contrairement à sa prévision et tout au rebours de ses projets, Jacques ramenait l'Américaine à Paris et se lançait à nouveau dans son ancienne existence de courses, de spectacles, de jeux et de soupers fins. Il s’y lançait même avec une furia qui faisait sourire le camarade « Tout-Paris », MAIS qui attristait singulièrement l’ami Frédéric.
Quant à miss Adah, qui avait accompagné Jacques sans se faire prier, elle l'avait accompagné aussi sans se faire illusion. Toute autre qu’elle aurait assurément pris pour de l’amour le goût très vif qu’elle inspirait à son amant.
Elle-même peut-être s’y serait volontiers laissée tromper, mais elle ne pouvait oublier l’aveu involontaire que Jacques lui avait fait de sa passion pour une autre. Sans en jamais rien dire, la scène de Vienne lui revint plus d’une fois à l'esprit.
La belle et joyeuse créature n’en savourait pas moins avec délice la part des plaisirs qui lui étaient libéralement prodigués et le jeune de Lormond trouvait en elle la camarade la plus intrépide et la moins banale qui ait jamais aidé un homme à disperser follement sa vie aux quatre vents du ciel parisien.
— Je sais bien que je ne suis qu'un entr’acte, disait-elle un jour à mademoi-
selle Lolotte, mais pendant que le rideau
est baissé, profitons-en et faisons du bruit pour empêcher qu'il ne se relève trop vite.
Frédéric, lui, trouvait au contraire l'entr'acte un peu long. Il le trouvait surtout un peu tapageur.
— La guérison est pire que le mal, pensait-il, et j'ai été là un mauvais médecin.
Aussi, à la grande surprise, je ne dirai pas au grand ennui de Jacques, c'était maintenant son frère qui ramenait souvent la conversation sur madame Tita.
Il eut même l’idée, à l’insu de Jacques et presque en se cachant de lui, d'écrire à lady Hawkett, au sujet de la marquise, une longue lettre qui resta malheureusement sans réponse.
— Mon cher, lui dit Jacques lorsqu'il lui raconta cette démarche, je te remercie, mais tu as pris là une peine inutile.
Si la marquise m'’eût réellement aimé, elle m'aurait donné signe de vie quand j'ai été blessé. Un instant de souvenir n’est pas un parjure et un brin de verveine n’eût pas été une lettre. Quant à mon cœur, rassure-toi, frère Frédé, il est meilleur que tu ne crois et que je ne voudrais moi-même; c’est toujours de l'amour pour elle que tout cela; seulement, ami, je ne la cherche plus, je la fuis.
Parmi les plus assidus compagnons de celte fuite, Jacques avait retrouvé à Paris le riche et beau Lélio Galuzzi, qui n'était plus beau du tout, plus riche du
tout, mais qui était encore extrêmement.
Montaigne eût dit : « Badin! » et Rabelais: ..…
Il m'est absolument impossible de répéter ce qu’eût dit Rabelais.
Je ne sais si vous vous souvenez, madame, ou, pour parler plus franchement, Je Sais que vous ne vous souvenez pas du tout que Lélio Galuzzi était celui-là même qui avait jadis présenté Jacques à madame Tita, celui-là même . qui était tout à la fois le cousin de la marquise et du marquis, double cousinage qui ne l’avait pas empêché de faire jadis la cour à sa belle parente et ne l’empêchait pas non plus d'ignorer complètement alors le lieu de retraite de :
l’un et de l’autre
Bien que pas mal plus vieux que Jacques, et beaucoup plus malvivant que lui, Lélio plaisait pourtant à ce dernier comme un souvenir de son passé et aussi comme une autre victime des passions.
Car, tout grossier qu'il fût, le Galuzzi, un peu honteux de ses joyeusetés persistantes, n’était pas fâché de leur donner un prétexte mélancolique.
Il en est souvent des libertins en cheveux gris, comme 1l en est toujours des courtisanes, en n'importe quels cheveux.
Filles perdues et hommes qu’on ne retrouve guère, tout cela tâche à se donner
la même excuse : chagrin d’amour.
Ce soir-là, il y avait eu Grand Prix à Longchamp, et il y avait dîner au café Anglais.
On était au dessert. Le dessert de ces dîners-là et de bien d’autres encore est un moment fantastique où la plus vaste salle n’a pas assez d’air pour répercuter tous les bruits qui s’y croisent. Les assiettes se brisent, les verres se cassent, les cuillers tombent, les bouchons sau-
tent, les portes frappent, les petits chiens aboient, et rien de tout cela n’est rien auprès du plus merveilleux instrument de charivari que Dieu ait donné aux hommes : la voix humaine.
Or on était bien là une vingtaine de voix humaines au milieu desquelles celle de Lélio venait justement d'entonner à pleins poumons une canzonelta florentine que personne n'écoutait d'ailleurs, lorsqu'un garçon vint lui remettre une
dépêche qu’on apportait de chez lui. | « Avez-vous encore vos yeux? cria-t-il en italien à Jacques qui était son voisin.
— J'en ai encore un d'yeux, répondit Jacques dans la même langue, mais dépêchez-vous car il est mourant.
Il reposa sur la table le verre qu'il
portait à ses lèvres et prit la dépêche des mains de Lélio.
— Qu'est-ce qu’ils nous chantent donc avec leur italien? interrompit-mademoiselle Lolotte en se dressant sur ses ergots.
Je te défends de parler d’autres langues que celle que je sache, Lélio.
— Et laquelle saches-tu, ma pauvre Lolotte? demanda miss Adah.
— Ma langue maternelle : le français!
— Elle veut dire le français de sa mère, répondit Jacques. Allons, tiens-toi
tranquille une demi-minute que Jj'épelle ça au signor Galuzzi. Tiens, c’est de Flo-
rence | dit-il tout surpris après avoir regardé l'en-tête.
— Ah! donnez, je sais ce que c'est, dit
vivement Galuzzi en lui reprenant le pa-
pier. Quelque créancier à moi qui s'impatiente, pensa-t-il.
La physionomie de Jacques élait devenue sombre et préoccupée.
— Holà! hé! Jemmy! lui cria miss Adah dans l'oreille. Redescends de la lune. Ïl ne faut pas faire des têtes comme ça, si tu veux que Je t’aime, ajouta-t-elle tout en l’embrassant.
Cependant Galuzzi s'était frotté les yeux et avait commencé à parcourir la dépêche.
— Mais non! je ne savais pas ce que c'est, s’écria-t-il en tressautant sur sa chaise. Non, je ne le savais pas ! Jacques, mon ami! demandez le silence pour moi!
J'ai une communication de la plus haute
importance à faire à l'assemblée |
Pendant que le silence se faisait plus bruyamment que le bruit lui-même, le Galuzzi lisait et relisait la dépêche qu'il frappait gaîment du revers de sa main.
— En voilà une aventure! s’écriait-il.
En voilà une chance!
Enfin le calme s'établit. Il monta sur la table et commença :
— Messieurs, mesdemoiselles.
— Le sexe d'abord, mon gentilhomme, réclama impérieusement miss Adah.
— Oui le sexe d’abord! hurla le chœur des dames.
— Mesdemoiselles, messieurs, recommenvça Lélio.
— Pas de ces lâches condescendances !
cria un jeune docteur pour dames, liôte
assidu de ces soirées. Je rappelle l'orateur au désordre.
Au désordre ! fut chanté sur l'air des lampions, et ce ne fut qu'après dix minutes de vacarme et trois tour-
nées de champagne que Lélio reprit :
solennellement :
— Imbéciles des deux sexes !
— À la bonne heure, dit l’Américaine.
Voilà qui concilie tout, n'est-ce pas Jacquot ?
— Bravo! crièrent vingt voix.
— Imbéciles des deux sexes, répéta Lélio. J'ai l'honneur de vous faire part de l'héritage douloureux que je viens de faire dans la personne du marquis Alexandre-Hercule-Lionel de Rosellaï, mon
arrière-cousin décédé, muni de tous les
W-————— EL À ete EEE
sacrements de l’Église, y compris le mariage. |
Un tumulte indescriptible suivit ces paroles.
— ÂAllez-y, mes enfants! je paie la casse, vociféra Lélio en sautant à terre.
— Si tu paies la casse, mets ça sur la note, dit miss Adah en brisant son verre.
Hip ! hip ! hurrah ! Un ban pour l’hérilier.
Et toutes les mains claquèrent aussitôt à l’unisson.
Au nom du marquis, Jacques s était dressé pâle comme un mort et tremblant de tous ses membres. Il était venu se placer debout derrière Lélio.
— Voulez-vous me montrer cette dé-
pêche ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
— Voyez, monsieur, voyez vous-même, dit Galuzzi en lui tendant le papier pardessus son épaule.
— Unique héritier ! lut Jacques plein d’effroi. Unique héritier ? répéta-t-il tout baut involontairement.
— Oui, unique héritier! reprit Lélio, est-ce assez joli? hein!
Jacques immobile était atterré. Il ne voyait plus rien, il n'entendait plus personne.
— Mais à propos, continua l’autre, cela me fait penser qu'il y a un enterrement dont on ne m'a pas fait part.
Il est clair que ma pauvre cousine Tita n'est plus de ce monde. C'est dommage |
— D'une façon, mais pas de l'autre,
ua pe = eme: L]
répliqua joyeusement miss Adah, car si votre cousine Tita…
— Silence tous deux! tonna Jacques, brusquement réveillé de sa stupeur par le nom de Tita ainsi prononcé par sa maîtresse. |
Galuzzi écarquilla les yeux sans bien comprendre.
Mais Adah, elle, avait subitement compris. Elle aussi fut atterrée. Elle sentit qu’une barrière infranchissable venait de se dresser entre elle et son amant. Elle se leva pourtant et fit quelques pas vers lui.
— Toi, je te défends de me suivre!
lui dit-il brutalement.
Et comme un fou, il se précipita hors de la salle.
Il y eut un moment de surprise et quelques minutes de questions.
— Ne faites pas attention, répondit Galuzzi un peu dégrisé. C'est un ancien chagrin d'amour à Jacques sur lequel j'ai mis le pied sans y penser.
— « Plaisir d'amour ne dure qu'un moment! »
se mit à chanter le docteur.
Il n’en fallut pas davantage pour rendre aux convives leur folle joie. Et la seule pensée de deuil qui eût un instant assombri cette salle s’envola bientôt dans la fusée des rires.
Miss Adah s'était rassise sans rien dire, le regard fixe, le front baissé. Elle attendit pour sortir que personne ne fit plus attention à elle. L’attente ne fut
pas longue. Mais Galuzzi, qui ne la
. quittait pas des yeux depuis un instant,
courut après elle et la rejoignit bientôt sur le palier.
— Dites donc, madame Jacques ? puisqu'il vous a défendu de le suivre, qu’estce que vous allez devenir ?
— Peut-être ce que j'étais! répondit tristement la jeune femme. Mais pas tout de suite, par exemple. Oh ! non, pas tout de suite. »
Elle ramena sa mantille sur san visage et le riche Lélio la vit avec susprise refuser le bras qu'il lui offrait et descendre seule, calme ct lente l'escalier qu’elle avait gravi ce soir-là si joyeu-
sement.
Frédéric était installé devant sa table, lisant et fumant quand Jacques rentra.
« Onze heures et déjà toi? dit-il avec étonnement. On ne s’est donc pas amusé là-bas? et fermant son livre il apporta la lampe sur la cheminée.
» Mon Dieu ! s’écria-t-il en apercevant Jacques sous la lumière, que t'est-il donc arrivé? Que le diable t’emporte avec tes changements à vue! Voyons, qu'y a-t-11?
parle! »
Muis Jacques debout, les bras croisés, le visage contracté et les yeux fixes, restait immobile et muet. Frédéric s’approcha de lui et le touchant à l'épaule:
« Jacques ! Jacques ! » répéla-t-il deux fois.
À cet appel et à ce contact le malheureux s'était retourné vers son frère :
« Elle est morte ! dit-il d’une voix rauque.
Il parlait ainsi avec ce calme affreux du désespoir où la douleur touche de si près à la folie.
— Morte? répéta Frédéric avec an-:
goisse, madame Tita est morte? Dieu nous préserve d’un pareil malheur, mon pauvre Jacques! Qu'en sais-tu ? Comment le sais-tu ?
Jacques lui raconta alors la scène à Jaquelle :il venait d’assister, le speech sur l'héritage, la lecture de la dépêche, enfin le dernier propos de Galuzzi qui ne doutsit pas plus que lui de la mort de la marquise.
— Et puis, ajouta-t-il, ne sens-tu pas bien comme moi qu'elle m’eût écrit si elle existait encore, que si elle n’était pas morte elle serait déjà ici.
Et d’une boîte d’or qu'il portait à l’un des côtés de sa chaîne il tira son unique lettre de Tita, la lettre de Messine
— N'ouvre pas, ne relis pas cette lettre dans une pareille heure, mon pauvre enfant! Tu souffres déjà assez.
— Non, pas assez, pas assez ! » disait
Jacques dont la douleur ne trouvait pas
de larmes ; et d'un accent fiévreux il se
mit à lire à haute voix :
« Si vous m'aimez, Jacques, pardonnezmoi parce que je vous aime; si vous souffrez, pardonnez-moi parce que je souffre aussi.
» Hélas ! c'est moi qui nous ai perdus!
J'ai voulu marcher à vous la tête haule et j'ai tout dit; on m'a menacée dans votre existence et j'ai tout quitté. Je n’ai pas su, je n’ai pas pu mentir. Je vous aimais bien pourtant. Oh ! oui, je vous aimais bien!
x Mais je voulais notre amour sigrand, si fier, si libre de toute entrave et de toute honte, de cela surtout... et voici venues la séparation et la douleur! En-
core une fois, pardon |
» Mais vous m'auriez dédaignée comme toutes les autres si je ne vous avais suivi que comme elles et ce n’est pas ainsi que je veux aimer, ce n’est pas ainsi que je - veux que tu m'aimes.
» Nous nous retrouverons, si tu sais attendre; nous serons heureux si tu sais souffrir. N'est-ce pas que tu ne m'oublieras pas ? N'est-ce pas que j'ai raison de t'aimer et de me promettre ? Songe que je souffre et que je pleure, ami mien, et sois fidèle à ces souvenirs. Oh!
par pitié ne m'oublie pas | |
» Cependant je te le dis, Jacques, ne me cherche pas non plus. La route qui nous rapprocherait avant l’heure ne saurait nous réunir. Je l’ai juré et je tiens
tous mes serments. Dieu seul peut savoir
si le jour viendra où je serai ta femme, mais je sais bien, moi, que le jour est venu où je suis ta promisc et ta fiancée.
» Cette lettre ira te chercher à Pise, que tu y sois ou non. Je veux qu'elle ait passé par ce pelit coin du monde où tu m'as connue et aimée. Car moi, je t’aimais déjà à Florence. Oui, en vérité, je t'ai aimé dès notre première rencontre, au premier regard. Elles ne comprendraient pas cela tes Françaises, mais lu le sais bien, toi.
» Oh ! que j'ai été en colère contre toi ce certain jour où J'ai cru que je ne pourrais plus t’anrer ! et quelle joic j'ai eue quand je t'ai retrouvé si triste dans cette grande allée ! Aussi, tu sais, tu
aurais pu me rebaiser la main avant le