CHAPITRE IV
Règnes de Henri II , premier des Plantagenets , de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre. — Établissement de la grande Charte.
Les premiers actes de l'administration de Henri donnèrent une haute idée de son habileté ; il congédia les troupes mercenaires d'Étienne, révoqua tous les dons faits par ses prédécesseurs, régla le titre de l'argent monnayé, qui avait été fort altéré pendant le règne précédent, et se montra rigoureux à dispenser la justice et à faire cesser la violence.
Ses nombreuses possessions en faisaient un des rois les plus puissans de la chrétienté. Outre son royaume d'Angleterre, il avait hérité, du chef de son père, de l'Anjou et de la Touraine ; il était maître, par les droits de sa mère, de la Normandie et du Maine, et, par ceux de sa femme Éléonore, répudiée par Louis le Jeune, roi de France, de la Guyenne, du Poitou, de la Saintonge, de l'Auvergne, du Pérïgord, de l'Angoumois et du Limousin. Peu de temps après , il ajouta encore la Bretagne A ses vastes États.
Les empiétemens multipliés de la puissance ecclésiastique sur la puissance civile fixèrent particulièrement l'attention de Henri. Décidé à les réprimer, il donna l'archevêché de Cantorbery à Becket , son chancelier, sur la complaisance duquel il croyait pouvoir compter. Mais celui-ci n'eut pas plus tôt reçu la mître, qu'il déserta la cause du souverain pour soutenir les prétentions du clergé. Henri n'en persista pas moins dans son intention de le réduire, et convoqua une assemblée générale de la noblesse et des prélats du royaume à Glarendon. Cette assemblée vota,
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sans opposition , les lois connues sous le nom de Constitution de Clarendon, qui spécifiaient avec précision les limites des puissances civile et ecclésiastique, et qui mettaient une barrière aux usurpations de VÉglrae. De tous les prélats, Becket fut le seul qui refusa son assentiment à ces constitutions. Ses collègues parvinrent cependant à triompher de sa résistance : il jura de les observer loyale* « ment, de bonne foi et sans fraude ou réserve; » mais le pape Alexandre les condamna et les rejeta dans les termes les plus expressifs.
Dès que Becket apprit la détermination du pontife romain, il se repentit de sa soumission et tâcha d'engager tous les autres évêques à soutenir leurs droits communs. Cette conduite excita la colère de Henri, qui commença contre son adversaire un système de persécution violente. 11 le fit condamner par un conseil des barons et des évêques , comme ayant violé le serment qu'il avait prêté à son souverain , et confisqua tous ses biens et ses chAteaux ; il l'obligea ensuite à rendre compte de son administration comme chancelier, et voulut le forcer à restituer une somme de 44,000 marcs, qu'il l'accusait d'avoir détournée. Becket, déterminé à braver sa vengeance, revêtit ses habits pontificaux, prit sa crosse, entra dans l'appartement du roi, et lui déclara qu'il se mettait, lui et son siège, sous la protection du pontife romain. Ayant vainement demandé la permission de quitter Northampton, il partit secrètement, et s'embarqua pour la France, où il fut reçu avec toutes sortes d'égards (1164), et d'où il lança plusieurs fois l'anathème contre les actes du roi.
Les deux adversaires finirent cependant par en venir a un accommodement, et le roi permit à Becket de revenir en Angleterre , à des conditions qui pouvaient être regardées comme avantageuses à ce prélat (1170). Mais Becket n'en persévéra pas moins dans ses projets et dans sa haine.
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A l'époque où Henri s'attendait chaque jour à voir l'interdit jeté sur ses États, il avait jugé à propos d'associer son fils Henri à la royauté, et de le faire sacrer par l'archevêque d'York. Becket, fier de la victoire qu'il venait de remporter sur son souverain', ne fut pas plus tôt de retour en Angleterre, qu'il suspendit l'archevêque d'York et excommunia les évèques de Londres et de Salisbury , qui avaient assisté au couronnement du prince. Lorsque les prélats excommuniés arrivèrent à Bayeux, où le roi résidait alors, et qu'ils se plaignirent du procédé violent de Becket, Henri, emporté par un mouvement de colère, s'écria qu'il était bien malheureux qu'il ne se trouvât personne qui voulût le délivrer de ce prélat audacieux et ingrat. Quatre gentilshommes de sa maison , prenant ces paroles d'emportement pour un ordre de le débarrasser de Becket, partirent secrètement de la cour, et arrivèrent à Sudwood, près de Cantorbery , d'où ils se rendirent précipitamment au palais archiépiscopal. Ils trouvèrent le primat qu'ils accablèrent de reproches, et qui, malgré leurs menaces, se rendit sur-le-champ à l'église de Saint-Benoît pour entendre les vêpres. Les quatre assassins l'y suivirent, l'attaquèrent devant l'autel, et, lui ayant fendu la tète de plusieurs coups, se retirèrent sans obstacle. La nouvelle de ce meurtre jeta Henri dans la plus grande consternation. Pour prévenir les suites terribles qu'il pourrait avoir, il envoya à Rome une ambassade chargée de convaincre le pape de son innocence et de l'assurer de son humble soumission. Deux ans après sa mort, Becket fut canonisé par le pontife romain, et on fit des pèlerinages à Cantorbery, pour obtenir son intercession auprès de Dieu.
Aussitôt que Henri n'eut plus à redouter les foudres du Vatican, il entreprit une expédition contre l'Irlande (11 72). Dès le commencement de son règne, il avait rêvé la conquête de cette île, et il n'attendait qu'une circonstance fa-
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vorable pour exécuter son projet. Une guerre allumée entre les divers souverains du pays lui fournit un prétexte. Débarqué à la tête de cinq cents chevaliers, il trouva les Irlandais si découragés par les calamités que leur avaient causées les guerres civiles , qu'en s'avançant dans File , il n'eut pas autre chose à faire que de recevoir leur soumission. Ce fut ainsi que toute l'Irlande se trouva pour toujours annexée à la couronne d'Angleterre. Henri, après avoir accordé la commission de sénéchal du pays au comte Strigul, retourna triomphant dans ses États. Cette conquête est remarquable, parce qu'une bulle du pape Alexandre autorisa Henri à l'entreprendre.
Parvenu au faite de la grandeur, le roi désigna Henri, son fils aîné, pour lui succéder au royaume d'Angleterre, au duché de Normandie et aux comtés d'Anjou , du Maine et de Touraine; Richard, son second fils, fut investi du duché de Guyenne et du comté de Poitou; Geoffroy, son troisième fils, hérita, du chef de sa femme, du duché de Bretagne, et les nouvelles conquêtes de l'Irlande furent destinées à former l'apanage de Jean , son quatrième fils. Mais tant d'élévation excita l'envie de tous ses voisins, qui rendirent ces mêmes fils les artisans des amertumes du reste de sa vie.
Le jeune Henri, ayant fait un voyage en France, se laissa persuader par Louis VII, son beau-père, qu'il avait acquis un droit à l'exercice de la souveraineté , parce qu'il avait été sacré pendant la vie de son père. A son retour, il demanda au roi de lui céder ou le royaume d'Angleterre ou le duché de Normandie. Mécontent du refus qu'il essuya, il revint à Paris, et le monarque français se déclara son protecteur. Un nouveau malheur vint bientôt affliger Henri. La reine Eléonore, prétendant avoir des griefs contre son second époux , persuada aussi à ses deux fils les plus jeunes, Geoffroy et Richard, qu'ils étaient en
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droit de réclamer ta possession des Etats qu'on leur avait assignés , et les engagea à se retirer secrètement à la cour de France. Henri, après les avoir fait excommunier par la cour de Rome, prit à son service une troupe d'aventuriers connus sous le nom de Brabançons ou de Cottereaux. A la tète de vingt mille de ces bandits , et de quelques autres troupes qu'il avait amenées d'Irlande , il attaqua et battit l'armée française et écrasa les rebelles dans la Bretagne. Malgré sa victoire, il entra en négociation et fit les propositions les plus avantageuses à Louis, son ennemi mortel qu'accompagnaient ses trois fils; mais il eut la mortification de les voir rejeter.
Aprèsavoir défait ses ennemis en France, et mis ses frontières en état de défense , Henri revint dans son royaume pour faire tète au roi d'Ecosse, autre allié de ses fils, qui venait d'envahir les provinces du nord de l'Angleterre avec une armée de quatre -vingt mille hommes. Mais , avant de rien entreprendre , il se rendit à Cantorbery pour faire pénitence sur le tombeau de Thomas Becket. Arrivé en vue de l'église, il descendit de cheval, marcha pieds nus, se prosterna devant la châsse du saint, jeûna et pria un jour entier, et passa la nuit auprès des reliques. Il assembla ensuite le chapitre das moines, se dépouilla devant eux de ses vètemens, mit un fouet à la main de chacun d'eux, et présenta ses épaules nues aux coups que ces ecclésiastiques jugèrent à propos de faire tomber sur elles. Le lendemain il reçut l'absolution , et partit pour Londres où il apprit l'agréable nouvelle que ses généraux venaient de remporter une grande victoire 6ur les Ecossais , ce qui fut regardé Gomme une preuve certaine de sa complète réconciliation avec le ciel et avec Thomas Becket (i l 7A\
La victoire obtenue sur le roi d'Ecosse Fut décisive en faveur de Henri, et détruisit les espérances des Anglais