HENRI VI
Cinq mille hommes. Il la rejoignit à Wakefield, et ne prenant conseil que de sa bravoure, il lui présenta la bataille. L'inégalité du nombre suffisait seule pour assurer la victoire à la reine. L'armée du duc fut culbutée, et lui-même périt dans l'action. Son corps ayant été trouvé parmi les morts , Marguerite ordonna d'en séparer la tète et de la planter sur une des portes d'York, avec une couronne de papier, en dérision de ses prétendus droits à la couronne d'Angleterre.
Après celte victoire, la reine divisa son armée et marcha en personne, à la tète de la plus forte division , vers Londres, où le comte de Warwick commandait les Yorkistes. Les deux armées en vinrent aux mains près de Saint-Albans (1461), et la défection de Lovelace fit perdre la bataille au comte de Warwick. Le roi retomba encore entre les mains de son propre parti. Mais la reine ne tira pas un grand avantage de cette victoire. Le jeune Édouard, nouveau duc d'York, qui venait de battre le second corps des royalistes sous les ordres de Pembroke, s'avança contre elle, et rassemblant les débris de l'armée de Warwick, se présenta devant Londres avec des forces supérieures. Marguerite , au lieu de risquer la bataille, jugea plus prudent de se retirer dans le nord. Édouard entra dans Londres aux acclamations des citoyens. Brave et affable, il était si certain de la faveur populaire, qu'il résolut de ne pas se renfermer dans la circonspection qui avait perdu son père. II rangea son armée en bataille dans la plaine de Saint-Jean, où se rassembla aussi un peuple innombrable. Warwick harangua cette multitude confuse, et lui demanda lequel des deux elle voulait pour roi, Henri de Lancastre ou Édouard d'York. Une acclamation générale salua le nom du duc d'York. Un grand nombre d'évéques, de lords, de magistrats, rassemblés alors au château de Baynard , ratifièrent cette élection populaire, et le nouveau
roi fut proclamé le lendemain à Londres, sous le nom dPÉdouard IV.
Marguerite , en peu de jours , mit sur pied ,• dans l'Yorkshire, une armée de soixante mille hommes. Le roi et Warwick se hâtèrent d'aller arrêter ses progrès. Les deux armées se rencontrèrent à Towton, et en vinrent aux mains avec fureur. L'épée seule décida le combat, qui finit par la victoire complète du parti d'York. Edouard ordonna de ne pas faire de quartier. Plus de trente-six mille hommes périrent, tant dans l'action que dans la poursuite. Henri et Marguerite s'enfuirent précipitamment en Écosse. Édouard, au lieu de les poursuivre, revint â Londres et convoqua un parlement pour régler le gouvernement. Cette assemblée n'hésita plus entre les deux maisons rivales. Elle reconnut les titres héréditaires d'Édouard , et passa un acte de confiscation et de proscription contre Henri VI, Marguerite, Édouard leur jeune fils, et leurs principaux adhérens.
Cependant le roi de France, Louis XI, espérant tirer quelque avantage des troubles de l'Angleterre, envoya vingt mille hommes d'armes au secours de Henri VI. Marguerite reprit la campagne, et quoiqu'elle fût suivie d'un renfort nombreux de volontaires écossais et de partisans lancastriens, elle fut encore battue à Hexham, par lord Monta gue, frère du comte de Warwick (1464). Le sort de l'infortunée famille royale, après cette défaite, fut très-extraordinaire : Marguerite se sauva avec son fils dans une forêt, où des voleurs la dépouillèrent de tous ses diamans et la traitèrent avec la dernière indignité. Le partage du butin ayant excité une querelle entre eux , la malheureuse mère en profita pour s'échapper avec son fils , et s'enfonça dans le plus épais du bois. Dans cet état terrible , elle aperçut un voleur qui venait à elle Fépée à la main; ne
Edouard iv. jq^ -Voyant aucun moyen de l'éviter, elfe s'avança <vm lui ,<* lui présentant le jeune prince qu'elle tendit dans ses bras : « Venez, mon ami , s'écria-t-élle , je confie à -vos soins le -salut du fils de votre roi.» Cet homme, en qui le crime n'avait pas étouffé tout sentiment d'humanité, fut charmé de la confiance que Marguerite lui marquait, et se dévoun entièrement au soin de la défendre et de la sauver. M ta ■fit, pendant quelque temps, cacher dans la forêt, «t>fe
wvw uc ki mer, u un CUC paSSll
en Flandre et se réfugia à la cour de son père. Henri m fut pas aussi heureux dans sa fuite : après avoir resté pendant un an dans le Lancashire, il fut enfin découvert,^ vré à Édoiiard , et renfermé dans la Tour.
L'emprisonnement de Henri, Fexpulsion de Marguerite, tt Fexécution des Lancastriens les plus infiuens , serol blaient assurer désormais le règne d'Édouard. Au milieu d'une situation si florissante, il sç livra sans contrainte^ «tous les genres de plaisirs , et surtout à l'amour, sa passion dominante. Tandis que Warwick négociait et conclura Paris son mariage avec Bonne de Savoie, sœur de h reine de France, Édouard épousa Élisabeth de Woodville , célèbre par ses charmes aussi bien que par ses aimables qualités, et veuve de John Gnav, tué à la seconde bataille de Saint^Albans. Le fier Warwick, se regardant comme outragé, repassa sur-le-champ en Angleterre, la rage dans le cœur. Les autres grands du royaume, blessés de l'élévation subite d'Élisabeth de Woodville et de sa fomille partagèrent le mécontentement de Warwick. Une conspi^ ration presque générale se forma insensiblement contre Couard et ses ministres. Warwick parvint même à entraîner dans son parti le duc de Clarence, frère puîné du toi. Une révolte éclata dans le Lincolnshire (1470), sous
direction désir Robert Welles. I/armée des rebelles se «Boutait à trente mille hommes; le roi leur livra *ataîllc>
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ment expier son crime sur un échafaud. Édouard se défiait si peu de Warwick et du comte de Glarence, qu'il leur avait fait expédier des commissions pour qu'ils levassent des troupes contre les révoltés. Mais ces deux chefe du parti des mécontens firent des levées en leur propre nom et publièrent un manifeste contre les abus du gouvernement. La défaite imprévue de Welles déconcerta leur plan; ils furent obligés de dissoudre leur armée et de s'embaquer pour Calais.
Le roi de France, mécontent de l'étroite liaison qui ré* gnait entre Edouard et Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, reçut Warwick avec les plus grands égards , et se flatta de le rendre l'instrument du rétablissement de la maison de Lancastre. Après l'avoir réconcilié avec Marguerite d'Anjou , Louis équipa une flotte et mit à sa disposition des secours d'hommes et d'argent. Warwick mit à la voile, et débarqua à Darmouth avec le duc de Clarence, les comtes d'Oxford et de Pembroke. Sa popularité, le *èle du parti de la Rose rouge, l'esprit de mécontentement qui régnait partout, attirèrent une si grande multitude sous ses étendards, que son armée s'éleva en peu de jours à soixante mille hommes. Édouard, qui était occupé à réprimer une révolte dans le nord, se hâta de revenir pour le combattre , et les deux armées se trouvèrent en présence près de Nottingham. Mais le roi , averti par la désertion du comte de Montague, qu'il ne devait pas compter sur ses troupes, se déroba, par la fuite, au danger qui l'environnait et s'embarqua pour la Hollande. Ainsi, dans l'espace de onze jours, Warwick se trouva, sans coup-férir, entièrement maître du royaume. , Aussitôt après la fuite d'Édouard , Warwick, que l'histoire a surnommé le faiseur de rois , se rendit à Londres, et tirant Henri de la Tour, il le proclama roi
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avec solennité. Le parlement , se laissant dicter ses résolutions par le parti dominant, déclara Édouard traître et usurpateur, et le proscrivit, lui et ses adhérens. Mais ce prince, ayant reçu quelques secours du duc de Bourgogne, son beau-frère, fit voile immédiatement après pour l'Angleterre, et débarqua dans TYorkshire (1471). Ses partisans accoururent grossir sa petite armée, et le mirent en état de soutenir ses prétentions avec espérance de succès. Il parut bientôt aux portes de Londres ; ses nombreux amis lui facilitèrent l'entrée de cette ville riche et puissante , et Henri , destiné à être le jouet perpétuel de la fortune , retomba encore entre les mains de ses ennemis.
Cependant Warwick, uni à son gendre le duc de Clarence, et à son frère le marquis de Montague, vint prendre position à Bamet dans le voisinage de Londres. Il avait résolu de tenter une action décisive. Le duc de Clarence, quoique lié à lui par tous les devoirs de l'honneur et de la reconnaissance, passa du côté du roi pendant la nuit, et entraîna avec lui un corps de douze mille hommes. Warwick, trop avancé pour reculer, rejeta avec dédain toutes les propositions d'accommodement qui lui furent faites par Edouard. La bataille se soutint, de part et d'autre y avec un acharnement égal, et la victoire resta long-temps incertaine. Mais un accident décida la fortune en faveur des Yorkistes. Warwick , combattant à pied , fut tué dans le plus fort de l'action; son frère éprouva le même sort; et, comme Edouard avait ordonné de ne faire aucun quartier, les vainqueurs massacrèrent sans distinction tout ce qui s'offrit à leurs coups pendant la poursuite.
Le jour même que se livra cette bataille décisive', Ta reine Marguerite et son fils, alors âgé de dix-huit ans , débarquaient à Weymouth, escortés d'un petit corps de troupes françaises. Ils traversèrent les comtés de Devon,
de Somerset et de Glocester, et virent tous les jours se grosfir leur armée. L'impétueux Edouard les attaqua â Tewkesbury, sur les bords de la Severn. Les Lancastriens furent entièrement défaits. La reine et son fils furent faits prisonniers et conduits au roi, qui demanda au prince, ffune manière insultante, comment il avait osé envahir ses Etats. Le jeune Edouard répondit qu*il était venu pour réclamer son héritage. A cette réponse, Edouard, aussi peu généreux qu'insensible au malheur, lui donna un coup de son gantelet au visage. Les ducs de Clarence et de Glocester, lord Hastings et sir Thomas, prenant ce mouvement pour le signal de la mort du prisonnier, l'entraînèrent aussitôt dans un appartement voisin et le poignardèrent. Marguerite fut renfermée dans la Tour, et le malheureux Henri mourut dans cette prison peu de jours après la défaite de Tewkesbury.
Toutes les espérances des Lancastriens parurent alors anéanties. Mais Edouard, si actif et si intrépide dans l'adversité, était incapable de résister aux séductions de la prospérité. 11 s'abandonna de nouveau au plaisir et à la dissipaibn. L'idée d'une conquête étrangère vint cependant le tirer de sa léthargie. 11 forma une ligue avec le duc de Bourgogne pour envahir la France. Après avoir obtenu des subsides du parlement, il se rendit à Calais avec une armée de quinze cents hommes d'armes et de quinze mille archers (1475). Ses espérances de conquête s'évanouirent bientôt, lorsqu'en entrant en France, il vit que le duc de Bourgogne ne lui amenait aucun renfort. Cette circonstance le refroidit pour son allié et le disposa à accueillir les propositions d'accommodement que ne cessait de lui faire Louis XL Le roi de France s'engagea à payer sur-lechamp à Edouard 75,000 écus , à condition qu'il évacuerait le royaume, et lui promit une somme annuelle de 60,000 écus pendant la vie de l'un et de l'autre. Il fut aussi
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convenu que lorsque le Dauphin serait parvenn à l'âge der se mar er, il épouserait la fille aînée du roi d'Angleterre. Ce traité fut ratifié par les deux souverains dans une entrevue solennelle qu'ils eurent à Péquigny près d'Amiens. L!article le plus honorable fut celui qui stipula la liberté de la reine Marguerite qu'Edouard tenait toujours prison* nière dans la Tour de Londres. Louis XI paya 50,000 écus pour sa rançon; et cette princesse, qui avait joué un* si grand rôle sur la scène du monde, et éprouvé tant de vicissitudes, coula tranquillement ses jours dans la vie privée, jusqu'à sa mort qui arriva en 1482.
Le duc de Clarcnce, malgré le service qu'il avait rendu a son frère en abandonnant Warwick, n'avait jamais pu regagner son amitié. Il s'était en outre aliéné la reine ellemême et son propre frère le duc de Glocester, prince politique et ambitieux. Ces puissans adversaires, s'étant ligués contre lui , commencèrent par attaquer ses amis, dont plusieurs furent victimes de la plus cruelle tyrannie. Clarence, au lieu d'observer le silence et la réserve qui pouvaient le garantir du danger, déclama sans ménagement contre ses persécuteurs. Le roi , offensé de cette liberté, l'envoya prisonnier à la Tour, convoqua un parlement et lui fit faire son procès devant la cour des pairs. La chambre haute le déclara coupable , et la chambre des communes ne se montra pas moins injuste en demandant qu'il fût exécuté. La seule faveur que le roi accorda à son frère T après sa condamnation, fut de lui laisser le choix fîu genre de sa mort : il fut noyé secrètement dans un tonneau de Malvoisie, choix bizarre qui fait supposer que le vin était sa passion dominante (1477).
Edouard sembla avoir épuisé toute son énergie dans les gtoerres civiles. Son esprit s'engourdit ensuite au sein de l'indolence et des plaisirs. Il songea cependant à porter de nouveau la guerre en France ; mais tandis qu'il en faisait
les préparatifs, il fut attaqué d'une maladie dont il mourut dans la quarante-deuxième année de son âge, et la vingttroisième de son règne (1482). 11 laissa pour successeur Edouard, prince de Galles, alors dans sa treizième année, et confia la régence du royaume au duc de Glocester,
Lorsque Glocester fut investi de l'autorité souveraine , son ambition lui fit étendre ses vues jusqu'à la possession de la couronne même. La reine-mère avait ordonné à son frère , le comte de Rivers , de lever un corps de troupes pour escorter le jeune roi depuis Ludlow, où il résidait alors, jusqu'à Londres, et pour le protéger pendant son couronnement. Glocester, redoublant ses protestations de zèle et d'attachement auprès de la princesse , parvint à faire révoquer cet ordre qu'il prétendit devoir être le signal de la guerre civile, et obtint que le jeune souverain ne fût amené qu'avec un cortège ordinaire. Aussitôt il partit d'York , suivi d'un grand nombre de gentilshommes, sous le prétexte d'aller recevoir le roi; il fut joint i Northampton par le duc de Buckingham, accompagné aussi d'une suite imposante Le comte de Rivers, qui avait fait prendre les devans à son pupille en le faisant passer à Stony-Stratfbrd, arriva ensuite et se mit en marche avec eux le lendemain pour rejoindre le roi; mais en entrant â Stony-Stratford , le comte fut arrêté par ordre de Glocester, en même temps que sir Richard Gray, l'un des fils de la reine.
A la nouvelle de l'emprisonnement de son frère et de son fils, Elisabeth se retira dans l'asile sacré de Westminster avec ses cinq filles et le duc d'York encore enfant. Mais Glocester désirait avoir le duc d'York en son pouvoir; scion lui, les craintes de la reine étaient mal fondées, et il était indispensable que le jeune prince assistât au
ÉnOL'ARD IV. l'.l
couronnement de son frère. Il s adressa en conséquence aux archevêques de Cantorbery et d'York , qui , ne doutant nullement de la pureté de ses intentions, mirent tout en usage auprès de la reine pour l'amener à lui livrèr son fils. Glocester se fit ensuite conférer le titre de protecteur du royaume par le conseil privé, sans attendre le consentement du parlement. Dès-lors il ne balança plus â renverser tout ce qui se trouvait entre lui et le trône. H fit trancher la tête au comte de Rivers, à sir Richard Gray et à plusieurs autres illustres proscrits détenus à Pomfret. Par les offres les plus séduisantes, il détermina sans peine le duc de Buckingham à lui donner sa parole de le seconder dans toutes ses entreprises. Connaissant l'importance de gagner lord Hastings, il le fit d'abord sonder; mais le trouvant inébranlable dans la fidélité qu'il devait aux enfans d'Edouard , il résolut sa perte. Dans une assemblée du conseil convoquée à la Tour, et où Hastings se rendit sans défiance, le protecteur demanda quel châtiment mériteraient ceux qui auraient comploté sa mort y lui qui était si proche parent du roi et chargé de l'administration du royaume. Hastings répondit qu'ils devraient être punis du châtiment réservé aux traîtres. «Eh bien! s'écria Glocester, ces traîtres sont les sorcières, la femme de mon frère et Jane Shore sa maîtresse, qui me poursuivent de leurs maléfices; et vous, Hastings, vous êtes leur complice. Vous n'êtes donc qu'un traître aussi , et je jure par saint Paul que je ne dînerai pas avant qu'on m'ait apporté votre tète. » Alors il frappa sur une table; des gens armés se précipitèrent à ce signal dans la salle du conseil, se saisirent de Hastings et l'entraînèrent dans la cour où il fut décapité aussitôt. Jane Shore , épouse d'un riche négociant de la Cité, qui avait cédé aux séductions d'Edouard, fut accusée de sorcellerie, d'adultère et de débauche, et condamnée à faire amende honorable devant
RICHARD iU. 11%
branche de Lancastre, comme sur Tunique personne capable de délivrer l'Angleterre d'un prince objet de l'exécration publique. Pour réunir les deux factions rivales , Buckingham etMorton, évêque d'Ely, zélé lancastrien, convinrent de marier le duc de Richmond à Elisabeth, fille aînée d'Edouard IV. La reine douairière , ardente à se venger dujneurtre de son frère et de ses trois fils, donna son consentement à cette union. Mais la conspiration ne, fat pas tenue assez secrète pour qu'elle pût échapper ù» l'œil inquiet et vigilant de Richard ; il leva aussitôt des Woupes , et ordonna à Buckingham de se rendre à la cour* Le duc ne répondit à cet ordre qu'en prenant les armes dans le pays deGalles. Malheureusement des pluies abondantes grossirent la Severn à tel point, que les Gallois ne purent la traverser et marcher vers le cœur de l'Angleterre pour se joindre aux autres conjurés. Découragés et pressés par la famine, ils retournèrent dans leurs foyers. Buckingham, ainsi abandonné, se déguisa et se cacha dans la maison d'un vieux serviteur de sa famille; sa retraite fut découverte ; il fut pris et conduit au roi à Salisbury, où il? etit la tête tranchée sur-le-champ.
Après cette vaine tentative , Richard , persuadé que le seul moyen de s'affermir sur le trône était de gagner la Confiance des Yorkistes, fit sa cour à la reine douairière avec tant d'art et de souplesse, que cette princesse se hasarda à quitter son asile et à se remettre, elle et ses filles, etotre les mains du tyran. Comme il savait que le comte de Richmond ne pouvait devenir à craindre qu'autant qu'il accomplirait son mariage avec Elisabeth, véritable héritière de la couronne, il imagina de solliciter une dispenser dû pape pour épouser lui-même cette princesse. La reine douairière consentit sans scrupule à cette alliance, et Richard, en attendant la dispense de la cour de Rome, n'envisagea plus que l'agréable perspective de régner avec
sécurité. Mais le débarquement du comte de Richmond dans le pays de Galles vint détruire ses rêves de bonheur (1484). Ce prince, échappé de sa retraite en Bretagne, s'était embarqué avec un corps de quatre mille Français que lui avait fourni le roi de France Charles VIII , et accompagné de tous les exilés anglais qui étaient venus le rejoindre. L'usurpateur marcha aussitôt contre lui. Les deux rivaux se trouvèrent en présence à Bosworth, près deLeicester, Henri à la tète de six mille hommes, et Richard avec le double de forces. Dès que le combat fut commencé, lord Stanley, qui commandait environ sept mille hommes, s'avança dans la plaine et se déclara pour le comte de Richmond. L'intrépide tyran , voyant sa perte certaine, jeta les yeux autour du champ de bataille, et , apercevant son rival à une assez petite distance, se précipita dans la mêlée avec furie pour le joindre; il s'était fait jour jusqu'à lui, lorsque sir William Stanley fondit de ce côté avec ses troupes, et environna Richard, qui combattant en désespéré dans ce dernier instant, fut accablé par ses ennemis et trouva une mort honorable. Son armée alors chercha de toutes parts son salut dans la fuite (1485).
ILa victoire de Bosworth fut décisive pour le comte de Richmond. Ses soldats le proclamèrent roi sur le champ de bataille même, sous le nom de Henri VII. Quoique l'honneur et l'intérêt lui conseillassent également de conclure son mariage avec la princesse Elisabeth, il résolut de le différer jusqu'à ce que la cérémonie de son couronnement fût faite et que son titre lui fût confirmé par le parlement. Cette assemblée, réunie à Westminster, le reconnut comme légitime, et déclara que la succession de la couronne appartiendrait à sa postérité. Malgré cette déclaration , Henri s'adressa à la cour de Rome pour lui demander la confirmation de son droit. Innocent VIII, flatté de cette
HENRI YIÏ. 115
marque de déférence, lui accorda prompfement une bulle dans les termes qu'il la désirait. Tranquille alors sur la possession du trône , le roi épousa Elisabeth. Son mariage fut célébré à Londres peu de temps après son couronnement et avec les démonstrations d'une joie non moins vive et non moins universelle de la part du peuple (1480). Il résolut ensuite de se transporter dans les provinces du nord, où les amis de la maison d'York et les partisans de Richard s'étaient réfugiés en grand nombre. Arrivé à Nottingham , il fut informé que les Stafford avaient levé une armée dans le comté de Worcester, qu'ils s'approchaient pour assiéger cette ville, et que le vicomte de Love! , à la tête d'un corps de trois ou quatre mille hommes , marchait pour l'attaquer dans York. Henri ne fut point intimidé de cette nouvelle; il assembla un petit corps de troupes, dont il donna le commandement au duc de Bedford , avec ordre de ne point risquer de bataille , mais de tâcher de dissiper les ennemis en les harcelant sans cesse. Bedford publia aussitôt la promesse d'un pardon général aux rebelles qui mettraient bas les armes. Loyel, qui avait conçu une entreprise au-dessus de son courage et de sa capacité, prévit avec tant de frayeur la désertion de ses troupes, qu'il se retira tout-à-coup lui-même et se réfugia en Flandre. Son armée se soumit à la clémence du roi. Les autres révoltés abandonnèrent aussi le siège de Worcester. Les deux Stafford furent arrêtés, et l'aîné eut la tête tranchée à Tyburn.
Cependant le peuple ne tarda pas à recevoir impatiemment les lois de Henri. Ce mécontentement prit sa source dans les préventions qu'il montra contre la maison d'York chérie de toute la nation , et dans la sévérité exercée contre le jeune Warwick, fils du feu duc de Carence, qu'il avait fait emprisonner dans la Tour. Un prêtre du comté d'Oxford, appelé Simon, conçut le secret dessein de troubler
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le gouvernement de Henri en lui suscitant tout-à-coup un prétendant à la couronne. 11 jeta les yeux à cet effet sur Lambert Simnel, jeune homme de quinze ans, fils d'un boulanger, doué d'un esprit au-dessus de son âge et d'une figure au-dessus de son état, et le forma à jouer le siiïp du jeune duc de Warwick. L'Irlande fut choisie pour 4c premier théâtre où devait s'ouvrir la scène. Simnel ï*e>$e fut pas plus tôt présenté au comte de Kildare, en réclam wt son appui sous le nom de l'infortuné Warwick, que ce ^îgneur crédule l'accueillit comme le vrai Plantagenet. fce k ,.uple de DubUn luiprèta serment de fidélité, et Me mtière suivit l'exemple de la capitale.
A cette nouvelle, Henri fit arrêter la reine douairière qu^l soupçonnait de tremper dans la conspiration, et la fit enfermer dans un couvent de religieuses où elle termina ses jours dans la pauvreté. 11 ordonna ensuite que le comte de Warwick fût tiré deia Tour, et promené par les rues de Londres. Ltexpédienteut son effet en Angleterre. Mais l'Irlande n'en persista jpas moins dans sa révolte. John, comte.de Lincoln , 'fils du duc de Sufifolk et d'Elisabeth sœur aînée d'Edouard IV, s'engagea dans la conspiration. Ce seigneur, ambitieux et capable des plus grandes entreprises, partit pour la Flandre oiYLovel était arrivé quelque temps avant lui , et se rendit à ia cour de la duchesse de Bourgogne sa tante et veuve de Charles .le Témérahre. Celte princesse soudoya un corps de deux mille hommes de vieilles troupes allemandes et les envoya avec ces deux seigneurs mécontens rejoindre Simnel en Irlande. Un pareil secours augmenta les forces et releva le courage des Irlandais. Le roi apprit bientôt que Simnel et ses partisans étaient débarqués à FondreyenLancasbire;ilrasserablase$ troupes et s'avança contre eux. Les armées se trouvèrent en présence à Stoke, dans le comté de Notthigham, «tien vinrent aux mains avec une ardeur égale (1487). Le Toi
BHKKI VII. It7
fl&t complément les rebelles. Lincoln et quatre mille hommes de ses troupes restèrent sur la place. Simnel et Simon son maître furent pris. Comme Simon était prêtre, on se contenta de le faire étroitement enfermer. Simnel, devenu trop méprisable pour être craint , obtint sa gràçe du roi qui le fit entrer comme marmiton dans sa cuisine.
La France était alors au comble de la gloire. La belle province de Bretagne venait d'être réunie à ce puissapt royaume par le mariage du jeune roi Charles VMI avec Ja princesse Anne, fille du dernier duc. Le roi d'Angleterre, qui n'avait pu empêcher cet événement important , résolut de s'en venger en déclarant la guerre à la France. Il se fît accorder par le parlement un subside sous le nom d'impôt de bienveillance ou don gratuit, passa la mer et débarqua à Calais avec une armée de vingt-cinq mille hommes (1492). Il assiégea Boulogne ; mais des négociations s'ouvrirent promptement pour la paix. Les demandes de Heçri se déduisirent à de îargent. Charles ne crut point acheter trop cher à ce prix la paisible possession de la Bretagne, ef s'engagea à payer à l'Angleterre une rente annuelle de 25,000 écus.
Cependant la duchesse douairière de Bourgogne, plus irritée que découragée par le mauvais succès de l'entrepose de Simnel, ne pouvait pardonner à Henri l'abaissemenfcde la maison d'York. Elle suscita contre lui un impostear, nommé Perkin. Ce jeune homme, fils d'un juif renégatjde Tournay , parut à la duchesse propre à jouer le rôle de ion neveu Richard Plantagenet, duc d'York, qu'elle annonça s'être évafdé de la Tour, où son frère aîné avait été assassiné. Perkin se rendit à Cork en Irlande; et, prenant immédiatement le nom de Bichard Plantagenet, H parut entouré de ses partisans aux yeux d'un peuple crédule. Charles VIH , entraîné par les sollicitations de la ducliesse de Bourgogne, invita Perkin à se réfugier à Paris, tt le
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reçut avec tous les égards dus au duc dTork. L'admiration et la crédulité passèrent bientôt de France en Angleterre : sir George Nevil, sir John Taylor et plusieurs autres gentilshommes vinrent à Paris, offrir leurs services à l'imposteur , qui se vit ainsi entouré d'une petite cour, et eut lieu de se flatter qu'il réussirait dans son entreprise.
Lorsque la paix fut conclue entre la France et l'Angleterre, Perkin retourna en Flandre, auprès de la duchesse de Bourgogne. Les seigneurs de la plus haute noblesse, méconteus du gouvernement de Henri, qui abaissait les grands , tournèrent leurs regards vers ce nouveau prétendant, et correspondirent secrètement avec lui, en lui promettant leur appui. Le roi, informé de ces particularités, commença par faire constater la mort du véritable duc d'York. Parvenu ensuite, par le moyen de ses espions, à connaître tout le plan de la conspiration, il fit exécuter sir William Stanley, son grand-chambellan, qui, après avoir montré tant de zèle pour l'élever au trône, fut convaincu de trahison (1495). Cette mort frappa les partisans de Perkin d'une terreur profonde. Le prétendu Richard tenta alors une entreprise des plus audacieuses. Il rassembla une troupe de proscrits, de pirates et de gens sans aveu, au nombre de six cents, et s'embarqua avec eux , décidé à faire une descente en Angleterre. Ayant jeté l'ancre sur le littoral du comté de Kent, il envoya quelques-uns de ses agens pour inviter les habitans à se joindre à lui ; mais ceux-ci, loin de répondre à son invitation, se jetèrent sur tous ceux de ses partisans qui étaient descendus de leur vaisseau , et les forcèrent à se rembarquer après en avoir tué un grand nombre.
Ainsi repoussé de la côte de Kent, Perkin se retira en Irlande; mais bientôt dégoûté de la vie sauvage qu'il fut obligé de mener au milieu des montagnes de cette Ile, il dirigea sa course vers l'Écosse. Le roi Jacques IV, à l'insti-
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gallon de la France, lui fit l'accueil le plus favorable, et lui donna même en mariage lady Gordon, une de ses proches parentes. La jalousie qui régnait entre les cours d'Angleterre et d'Écosse porta Jacques à embrasser la cause de l'imposteur et à faire une incursion en Angleterre; mais les prétentions de Perkin, tant de fois échouées, avaient déjà Vieilli, même aux yeux de la populace, et Jacques, s'apercevan t qu'il ne parviendrait pas à faire une paix solide avec l'Angleterre, tant que cet aventurier resterait en Écosse, Tengagea à sortir de son royaume. Après avoir quitté l'Étosse, Perkin essaya d'entraîner dans son parti les habitans
ni
à Bodmin, que la populace, au nombre de trois mille hommes, accourut sous ses étendards (1497). 11 se présenta devant Exeter, et invita cette ville, par les plus belles pro-; messes, à se déclarer pour lui. Les habitans, insensibles à ses offres, lui fermèrent leurs portes, et Perkin se décida a faire le siège de la place. Lorsque Henri sut qu'il était en Angleterre, il se prépara avec une extrême célérité à fat* taquer. A la nouvelle de sa marche, Perkin, désespérant de sa cause, abandonna le siège cY Exeter et se réfugia dans l'asile de Benley. Henri respecta les privilèges de l'Église, et chargea quelques personnes de négocier avec lui; il se laissa persuader de se livrer lui-même entre les mains du roi, sous la promesse qu'il obtiendrait son pardon. Sa vie fat en effet épargnée; mais il fut enfermé dans la Tour , où son goût et son habitude d'intriguer le suivirent. Il trouva le moyen d'entretenir une correspondance avec le comte de Warvick, confiné dans la même prison. Cet infortuné prince, qui depuis son enfance se trouvait séparé du commerce des hommes, restait plongé dans un état de simplicité qui le disposait à recevoir toutes les impressions. L'amoqp naturel de la liberté l'engagea à se prêter à un projet
120 HISTOIRE w'ÀXGLBTERîrJ.
de fuite, ea égorgeant le lieutenant de laToûr,etT>erKn ! s'offrit a conduire l'entreprise; mais elle ne put échapper â, lu vigilance de Henri. Perkin, par cette tentative, se rendit Ictot-à-fciit indigne de grâce : il fut, en conséquence, décrété, condamné et pendu à Tyburn. Warwick subit le même supplice peu de temps après (1499).
Il y avait une singulière ressemblance de caractère ent re le roi d'Angleterre et Ferdinand d'Aragon ; tonsr deux étaient également remplis de ruses, d'intrigues etrr de projet?. Henri faisait le plus grand cas de l'alliance du roi d'Espagne ; aussi fit -il tous ses efforts pour marier son fils- Arthur, prince de Galles, avec l'infante Catherineu Mais les suites de ce mariage ne furent pas heureuses; le» prince tomba malade six mois après, et mourut regretté' de toute la nation. Henri, qui désirait continuer son alliance avec l'Espagne, et ne pas restituer la dot de Catherine j montant à 200,000 ducats, obligea son second fils Henri, devenu prince de Galles, à épouser la veuve de son frère (1501). Nous verrons quelles conséquences importantes entraîna plus tard cette alliance. Un autre mariage , destiné aussi à produire de grands événemens, fut encore conclu dans la même année. Marguerite, fille aînée de Henri, épousa Jacques, roi d'Ecosse.
Atari* l'abri des craintes et des contradictions, Henri donna l'essor à son penchant naturel : son avarice ne connut plus de bornes. Il avait trouvé deux ministres, Empsofn et Diïdley, dignes instrumens de sa rapacité et de sa tyrannie : ces deux hommes étaient versés dans la connaissance des lois, et cette connaissance même n'était en eux qu'un moyen de plier la justice à l'oppression de l'innocent. En vaifc lè peuple anglais tourna-t-il ses regards vers le parlement. Cette assemblée était si fort tenue en respect, que les communes choisirent constamment, pendant
tyrannie du roi, Dudley pour leur président (speaker),
HENRI YIÎ. 121
et lui accordèrent tous les subsides qu'il demandait. Par les divers moyens dont il se servit pour accumuler, Henri remplit si prodigieusement ses coffres, qu'on assure qu'il possédait en argent comptant 2,750,000 livres sterling K Lorsque Henri sentit sa santé s'affaiblir, il s'effraya de la perspective dont le menaçaient dans l'autre monde les iniquités et les cruautés de son règne. Pour calmer ses terreurs, il tâcha d'expier ses crimes en faisant des aumônes et des fondations religieuses. Les approches de la mort imprimèrent de plus en plus de nouvelles craintes dans sou ame; il ordonna, par son testament, que l'on fît des restitutions à tous ceux qui avaient été victimes de ses exactions. Il mourut de consomption , dans sou palais favori de Richmond , après un règne de vingt- trois ans et iiuit mois , et dans la cinquante-deuxième année de son àge(1509).
Le règne de Henri VII fut , au total , heureux pour son peuple au-dedans et honorable au-dehors. Ce prince ai* mait la paix sans craindre la guerre, et sut se concilier 4 la fois l'amitié et la considération des souverains étrangers. L'Angleterre lui doit plusieurs bonnes lois, dont la plus importante fut celle qui permettait à la haute noblesse et aux simples gentilhommes d'aliéner leurs terres en cassant les anciennes substitutions. Il fit aussi quelques lois pénales très-utiles.
Ce fut pendant ce règne que Christophe Colomb découvrit l'Amérique, et que Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance , ouvrit une nouvelle route vers les Indes-Orientales. Jaloux d'associer son nom à la découverte de terres inconnues, Henri fit partir, en 1498 , le Vénitien Sébastien Cabot, qui découvrit la terre ferme de
> La livre sterling vaut à peu près 25 francs 50 centimes de notre monnaie.
l'Amérique, vers le 60 e degré de latitude septentrionale, mais qui revint en Angleterre sans avoir fait ni conquête ni établissement. Eliiot et d'autres marchands de Bristol firent la même tentative en 1502. Le roi dépensa 14,000 livres sterling à faire construire un vaisseau appelé le Grand-Henri, et qui fut, à proprement parler, le premier vaisseau de la marine anglaise ; car jusqu'alors , lorsque le prince avait besoin d'une flotte, il était obligé de louer des vaisseaux marchands. La découverte des Deux* Indes ne fut pas le seul événement important de ce siècle. L'invention de l'imprimerie vint faciliter les progrès de toutes les sciences. La poudre à canon changea l'art delà "guerre; et l'Europe entra, sous le rapport du commerce, des arts, des sciences , de la politique et du gouvernement, dans une voie où, à l'exception de quelques haltes tempo* raires, elle a constamment marché depuis.
CHxVPITRE X.
Henri VIII. — Ses diverses femmes. — Commencement ci pftgrès
de Ja Réforme.
L'avènement de Henri VIII au trône répandit une satisfaction générale en Angleterre. A la place d'un monarque soupçonneux, sévère et avare, on voyait un prince de dix-huit ans, doué de toutes les grâces de la jeunesse, et dont les qualités aimables faisaient concevoir les plus hautes espérances , surtout parmi le peuple , qui se laisse toujours séduire par la nouveauté. Les deux hommes qui se disputèrent principalement la faveur du nouveau roi furent le comte de Surrey, et Fox , éYêque de Winchester*
HENRI Vllf. * 123
Le premier, adroit courtisan, sut bientôt se plier à l'humeur du jeune monarque. Les immenses trésors amassés par le dernier roi furent peu à peu dissipés dans les folles dépenses de son fils. Les Wtes les plus brillantes se succédaient journellement à la cour; le roi n'en interrompait le cours que pour s'appliquer à la musique et à la littérature, qu'il aimait passionnément. 11 avait l'esprit très-orné, et, malgré le goût qu'il montra pour les controverses scolastiques , qui étaient alors en grande faveur, il prouva qu'il eût été capable de cultiver avec succès des connais* sances plus utiles et plus agréables.
Pour calmer l'indignation populaire contre les ministres de la tyrannie de son père, Henri envoya Empson et Dudley à la Tour, et fit aussitôt instruire leur procès. Hs furent condamnés, et leur exécution fut plutôt une satisfaction donnée au peuple qu'un acte de justice. Les guerres d'Italie embrasaient alors la plus grande partie de l'Europe, et la fortune se montrait de jour en jour plus contraire aux Français. Henri VIII ne pouvait rester neutre au milieu du bruit des armes; à l'instigation du pape, qui lui promit le titre de roi très-chrétien , jusqu'alors annexé à la couronne de France, il entra dans la ligue formée contre Louis XII. Il débarqua à Calais avec une armée nombreuse (1613), et marcha vers la Picardie. Arrivé au village de Guinegate, il rencontra la cavalerie française qui s'avançait au secours de la place de Térouanne, assiégée par le comte de Shrewsbury ; il donna aussitôt Tordre de l'attaquer. Mais cette cavalerie, quoique composée de noblesse, fut saisie d'une terreur panique si violente, qu'elle prit la fuite et fut poursuivie par les Anglais. Le duc de Lon- #ueville, qui la commandait, et plusieurs autres officiers de (distinction, furent faits prisonniers. Celte action fut surnommée la bataille des éperons, parce qu'en effet les Français se servirent , ce jour-là, de leurs éperons plus
que de leurs épées. Après la prise de Tërouanne et de Tournai, Henri s'en retourna en Angleterre et y ramena la plus grande partie de son armée. Le succès avait couronné toutes ses entreprises; son arae jeune et ardente s'enorgueillissait de cette apparence de prospérité; mais en comparant ses conquêtes aux sommes qu'elles lui avaient coûtées, les gens sensés restèrent convaincus que cette campagne si vantée était réellement ruineuse et sans gloire.
Les avantages que ses armes remportèrent cette même année dans le nord furent bien autrement importans. i L'ancienne alliance qui subsistait entre la France et l'Écosse avait porté le roi Jacques, excité d'ailleurs par les invitations de la reine Anne, épouse de Louis XII, dont il avait toujours été le chevalier dans tous les tournois , à rassembler les forces de son royaume et à tenter une incursion sur la frontière anglaise. Il passa la Tweed à la tête de cinquante mille hommes, et ravagea la partie du Northumberland la plus voisine de cette rivière. Le comte de Surrey, ayant réuni un corps de vingt-six mille hommes, marcha à la défense du pays. Il s'approcha des Écossais qui étaient postés sur une éminence, près des montagnes de Cheviot. II les attira dans la plaine de Flouden, en feignant de se diriger sur Berwick. Une action s'engagea et se prolongea avec fureur jusqu'à ce que la nuit séparât les combattans. La victoire paraissait encore douteuse ; mais le jour révéla à qui appartenait l'avantage. Les Anglais n'avaient perdu aucun personnage de distinction, tandis que la fleur de la noblesse écossaise gisait sur la poussière; le roi lui-même perdit la vie et son corps ne put être retrouvé qu'après la plus minutieuse recherche. Henri aurait pu profiter de ce désastre pour étendre ses conquêtes en Ecosse ; mais il se montra vraiment généreux. Lorsque la reine Marguerite , qui avait
KSXXII VIII. l'>5
été nommée régente pendant la minorité de son fils, demanda la paix, il la lui accorda, et s'attendrit sur le sort de sa sœur et de son neveu , restés sans appui.
La paix avec l'Écosse mettait Henri à même de poursuivre son entreprise contre la France. Mais plusieurs événemens vinrent bientôt lui ouvrir les yeux sur la témérité de son projet. Ferdinand d'Aragon et l'empereur Maximilien s'étant détachés de l'alliance formée contre Louis XII, le roi d'Angleterre s'indigna contre ces monarques , qui avaient abusé de son inexpérience et de sa trop grande facilité. Le duc de Longueville, toujours prisonnier en Angleterre depuis la journée de Guinegate, fut prompt à saisir ses dispositions pour l'amener à la paix. Il lui représenta que le roi de France étant veuf et sans enfant mâle, aucun parti ne pouvait mieux lui convenir que la princesse Marie, sa sœur. Henri écouta favorablement la proposition, et les conditions de celte union furent promptcment arrêtées. Le mariage se célébra à Abbeville (1514).
Henri VIII, dès le commencement de son règne, avait élevé au poste de premier ministre Thomas Wolsey , son aumônier. Cet homme, fils d'un boucher d'Ypswich, avait acquis, par une heureuse éducation, des connaissances et des lumières au-dessus de sa condition. La multitude d'ennemis que lui suscita sa subite élévation ne servit qu'à lui assurer davantage la confiance de son maître, dont il partageait tous les plaisirs malgré son état. Il obtint successivement les sièges d'York, de Durham et de Winchester. Le pape, voyant son grand crédit sur le roi, et désirant l'engager dans ses intérêts, le fit cardinal. La maison de Wolsey était composée de huit cents personnes attachées à son service. Tout ce qui se distinguait dans les sciences et dans les arts faisait la cour au cardinal, et ne la lui faisait pas en vain. Les lettres, qui étaient alors dans l'enfance, trouvaiept en lui un protecteur généreux. Non content de
126 nisTOiRE d'akgleterre.
ces différentes sortes de libéralités, il voulut encore en imposer au peuple par la magnificence de ses équipages, par la riche broderie de ses livrées et par la pompe de son cortège. Le chancelier Warham s'étant démis de sa place, les sceaux furent aussitôt donnés au cardinal, qui développa à la tète de la magistrature son mérite personnel et l'étendue de ses talens. Son pouvoir s'accrut encore par la dignité de légat que le pape lui conféra. Une fois investi de ce nouveau titre, il ne se borna pas à une vaine ostentation : il créa un office, qu'il appela la cour légatine, et auquel il attribua l'examen de toutes les actions, même des laïcs, qui, échappant aux lois, paraîtraient cependant contraires à la saine morale. Enfin, en vertu de sa légation, il s'arrogea le droit de présenter ses créatures aux prieurés ou autres bénéfices vacans , sans égard au droit d'élection des moines , ni au patronage des seigneurs et de la noblesse.
Tandis que Henri, s*bandonuant aux plaisirs, confiait le gouvernement de son royaume à cet impérieux ministre , il arriva au dehors un événement qui attira son attention. La mort de l'empereur Màxîmilien ayant laissé vacant le premier trône de la chrétienté, les rois d'Espagne? et de France se déclarèrent aussitôt concurrens à l'empire, et mirent en usage l'argent et l'intrigue pour le succès dë leurs prétentions. François I er ne put dissimuler l'indignation qu'il ressentit, lorsqu'après une longue attente Charles-Quint lui fut préféré par les Électeurs à la face de toute l'Europe. Cette concurrence, autant que l'opposition de leurs intérêts, fit naître entre ces deux princes la jalousie qui occasiona tant de troubles dans leur siècle. Henri était assez heureux pour pouvoir, par la situationde son royaume, tenir la balance entre les deux rivaux ; mais il était indolent, inconsidéré, capricieux et sans politique. François, bien informé du caractère de ce prince, sollicita une entrevue avec lui près de Calais , dans l'espoir de gagner son
HENRI vin. 4 127
amitié et sa confiance dans une conversation familière. Wolsey s'empressa de seconder l'intention de roi de France, et comme Henrr aimait à é'aler sa pompe et sa magnificence, il accepta avec joie l'entrevue demandée. Les deux monarques se rencontrèrent entre Guines et Ardres dans un champ qui fut surnommé le Champ du Drap d'or, à cause de la magnificence de la tente qui avait été dressée pour les recevoir. Mais, au lieu de s'occuper d'affaires sérieuses , ils passèrent tout le temps en tournois et en fêtes, et se séparèrent après s'être fait mutuellement de riches présens, en témoignage de l'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre. Le roi d'Angleterre alla visiter ensuite Charles- Quint et Marguerite de Savoie à Gravelines. L'artificieux Charles détruisit toute l'amitié que le caractère franc et généreux de François venait d'inspirer à Henri. Il attacha Wolsey à ses intérêts en lui promettant de l'aider à se faire pape, et en le mettant dès-lors en possession des revenus des évêchés de Badajos et de Placencia en Castille, Plus tard, quand les hostilités éclatèrent entre les deux princes guerriers et ambitieux, Wolsey se rendit à Bruges et condut, au nom de son maître, une ligue offensive avec le pape et l'empereur contre la France (1621).
Un événement de la plus haute importance vint alors fixer l'attention générale de l'Europe. Le pape Léon X, ayant épuisé son trésor par son caractère généreux et entreprenant, eut recours, pour soutenir ses libéralités, à la vente des indulgences. En Saxe et dans les pays situés sur les bords de la mer Baltique, cette récolte annuelle fut af* fermée à un marchand génois. Le scandale d'une pareille transaction enhardit Martin Luther, moine augustin et professeur en l'université de Wittenberg, non-seulement à prêcher contre le trafic des indulgences, mais même à décrier les indulgences. Entraîné par la chaleur de la (Jispute, il la poussa jusqu a mettre en question l'autorité
du pape. Dès qu'il s'aperçut que ses opinions étaient avidement écoutées, il les promulgua par ses écrits et par ses discours; bientôt l'Europe entière retentit des cris de ce hardi novateur. Gomme il existait encore beaucoup de lollards en Angleterre, la doctrine de Luther y fit secrètement plusieurs prosélytes. Mais Henri , qui avait été élevé dans un ferme attachement à l'Eglise romaine, s'opposa de tout son pouvoir aux progrès du luthéranisme. Il entreprit même de le combattre avec les armes du raisonnement : il écrivit un livre en latin et en adressa une copie au pape Léon. Le pontife la reçut avec de grands témoignages d'estime, et donna à l'auteur le titre de défenseur de la foi, que les rois d'Angleterre ont toujours conservé depuis.
En vertu de l'alliance conclue par Wolsey avec Charles- Q'îint, Henri déclara la guerre à la France. Ses troupes pénétrèrent en Picardie; mais elles furent bientôt obligées de se retirer parce qu'elles manquaient d'argent. Le roi convoqua alors le parlement pour lui demander un secours de 800,000 livres sterling. Quoique cette demande fût soutenue par le cardinal Wolsey lui-même, la chambre des communes eut assez de fermeté pour la rejeter. Henri fut si mécontent de ce refus qu'il resta sept ans sans convoquer le parlement. Sous prétexte de besoins pressans, il leva en une année, sur tous ceux qui possédaient quarante livres de rentes, l'impôt qui devait lui être payé dans quatre ans, ce qui fut une nouvelle atteinte portée aux privilèges de la nation.
1 Un nouveau traité fut conclu en 1524, entre Charles et Henri, pour envahir une seconde fois la France. François 1 er , après avoir repoussé du Dauphiné et de la Provence le connétable de Bourbon auquel Charles-Quinl avait confié le commandement d'une armée contre sa patrie, passa les Alpes et alla mettre le siège devant Pavie.
IIENRÏ TIÎÎ. 129
Les troupes impériales s'avancèrent pour le forcer à se retirer. Après avoir canonné le camp français pendant plusieurs jours, les généraux ennemis ordonnèrent une attaque générale, et détruisirent ses retranchemens. L'armée de François fut mise en déroute; lui-même, environné d'ennemis, après avoir combattu avec la valeur la plus héroïque, fut obligé de se rendre prisonnier (1525).
A la nouvelle d'un événement aussi important, Henri fut effrayé et ne vit plus que son propre danger dans la perte du contre-poids nécessaire à la puissance de Charles- Quint ; loin de profiter de la situation déplorable de la France, il résolut de la secourir dans ses malheurs. Il conclut une alliance avec la reine -mère nommée régente, et s'engagea à faire rendre la liberté à son fils à des conditions rai?onnables. Charles se relâcha enfin de la rigueur de ses prétentions, et Ton signa à Madrid un traité dont la principale condition était la mise en liberté du roi captif (1526). Henri et François , pour cimenter leur union, conclurent quelque temps après un nouveau traité à Londres, par lequel le roi d'Angleterre se désistait pour toujours de ses prétentions sur la couronne de France. En reconnaissance de ce désistement , François s'engagea pour lui et ses successeurs à payer à perpétuité tous les ans 50,000 écus à l'Angleterre.
Henri avait eu plusieurs enfans de son mariage avec Catherine d'Aragon: mais tous étaient morts presqu'en naissant, excepté une seule fille qui lui restait encore. Il désirait vivement un fils. La succession de la couronne était un objet qui inquiétait tout le monde. On craignait que le droit d'hérédité ne fût contesté à la princesse Marie à cause de la faiblesse de son sexe, et on prévoyait avec chagrin que le roi d'Ecosse, se regardant alors comme le plus proche héritier, ferait valoir ses droits et replongerait le royaume dans le trouble et la confusion. Henri se trouva
donc excité à la fois par ses sentimens particuliers et par l'intérêt du bien général , à solliciter son divorce avec Catherine d'Aragon. Il eut occasion de remarquer la beauté, la jeunesse et les grâces d'Anne de Boleyn, fille d'un simple gentilhomme, qui venait de paraître à la cour comme ' dame d'honneur de la reine. Il découvrit que les qualités de son ame n'étaient pas inférieures aux charmes de sa personne, et forma le dessein de l'élever au trône. Il envoya Knigth, son secrétaire, auprès du pape Clément pour y négocier la dissolution de son mariage avec Catherine, comme illégitime et contraire aux lois de l'Église. Clément, qui était alors prisonnier de l'empereur (1527), fit d'abord une réponse très-favorable. Mais lorsqu'il eut recouvré sa liberté, les menaces de Charles-Quint, dont Catherine d'Aragon était la tante, le forcèrent à temporiser et à tenir une conduite ambiguë. Henri , impatient de ces retards, soupçonna Wolsey d'encourager la résistance du souverain pontife. Il fut entraîné dès-lors par un mouvement aussi rapide à perdre son favori qu'il l'avait été à l'élever; il l'obligea à rendre le grand-sceau et en disposa en faveur désir Thomas Morus. Ses meubles et sa vaisselle furent confisqués, et le cardinal reçut ordre de se rètirer dans son évèché d'York. Mais il ne resta pas long-temps tranquille dans sa retraite. Ses ennemis, qui craignaient son rappel à la cour, ne cessèrent d'entretenir le roi de ses fautes. Henri, sans égard pour son caractère, ordonna qu'il fût arrêté pour être conduit et jugé à Londres, Le cardinal tomba malade en route et n'arriva qu'avec peine jusqu'à l'abbaye de Leicester. Il se mit au lit d'où il ne se releva plus (1530). Peu de temps avant d'expirer, ' il s'entretint longuement avec sir William Kingston, gouverneur de la Tour, à la garde duquel il était confié, et lui dit : a Si j'avais servi Dieu avec autant de zèle que j'ai servi le roi, il ne m'aurait pas abandonné daas ma
henri vin. 131
vieillesse. Je reçois la juste récompense que j'ai méritée. »
Clément différait toujours d'accorder la dispense qu'on lui demandait, lorsque Thomas Cranmer, docteur au collège des Jésuites de Cambridge , homme d'un grand savoir, proposa de consulter les universités de l'Europe sur la question du mariage du roi. Presque toutes n'hésitèrent point à donner leur avis en faveur de Henri. Clément, toujours dirigé par l'empereur, n'en persista pas moins à refuser son consentement, et somma le roi de comparaître à son tribunal de Rome. Henri refusa de comparaître, et ne voulut même pas recevoir la citation. On convoqua alors un parlement et une assemblée du clergé (1531). Henri se fit déclarer par cette dernière protecteur et chef suprême de l'église d'Angleterre. Dans la session suivante, on fit passer un biil contre la levée des annates, ou premier fruits, et on décida que, quelques censures que ces réglemens attirassent de la cour de Rome sur l'Angleterre, elles seraient regardées comme nulles.
Résolu de braver les conséquences du parli qu'il allait prendre, Henri conclut secrètement son mariage avec Anne de Boleyn (1533). Le parlement, assemblé de nouveau, passa un acte contre tous les appels à Rom« , en matière de divorces, et déclara nul, par une sentence formelle, le mariage du roi avec Catherine d'Aragon. La couronne fut substituéè aux enfans nés ou à naître de sa nouvelle union , ou , à leur défaut , aux héritiers du roi jusqu'à la dernière génération. Fisher, évêque de Rochester, et sir Thomas Morus qui s'était démis précédemment de la place éminente de chancelier, plutôt que de consentir l l'altération de la foi qu'il professait, furent les seules personnes de distinction qui se firent scrupule de prêter le serment exigé au sujet du nouvel ordre de succession* Henri, irrité, les fit décréter et conduire à la Tour.
132 HISTOIRE 1>'â!VGI.I terre.
Quoique séparé de l'église catholique et du souverain pontife qui en était le chef, Henri n'en regardait pas moins l'idée d'hérésie comme détestable et redoutable, et se faisait un point d'honneur de maintenir la foi catholique. Mais ses ministres et ses courtisans différaient entre eux de conduite et de caractère, et, pendant tout son règne, ils parurent flotter entre l'ancienne et la nouvelle religion. La jeune reine soutenait la réforme. Cromwell, qui avait clé nommé secrétaire d'Etat , avait adopté les mêmes vuef. Cranmer, archevêque de Cantorbery, avait embrassé secrètement les opinions des protestans, et s'était acquis l'amitié de Henri par sa candeur et sa sincérité. D'un autre côté, le duc de Norfolk restait fidèle à l'ancienne foi, et son rang aussi bien que ses talens pour la guerre et la politique lui donnaient un grand poids dans les conseils du roi. Gardincr, récemment nommé évêque de Winchester, suivait le même parti que le duc de Norfolk.
Au milieu des fluctuations des courtisans de Henri, l'esprit d'innovation fit de rapides progrès parmi ses sujets. Les écrits composés par les luthériens pénétrèrent secrètement en Angleterre et y firent de nombreux prosélytes. Henri ne négligea pas de poursuivre le protestantisme, qu'il regardait comme l'hérésie la plus dangereuse pour ses intérêts ; mais il reconnut bientôt que ses ennemis les plus redoutables étaient les moines, qui, dépendant immédiatement du souverain pontife , n'envisageaient qu'avec fureur l'abolition du catholicisme en Angleterre. On découvrit que plusieurs étaient entrés dans une conspiration; le roi voulut en tirer vengeance : il supprima [d'abord trois monastères, et voyant que cet acte d'autorité excitait peu de clameurs, il s'enhardit à faire main-basse sur le reste. Le parlement avait déclaré crime d'État toute tentative pour dépouiller le roi de ses dignités et de ses titres; il venait même de lui déférer celui de chef
henri nu. 133
suprême de l'Eglise , en statuant que nier sa suprématie était une trahison, et cette nouvelle espèce de crime avait déjà coûté la vie à plusieurs prieurs et ecclésiastiques* Henri, emporté par la violence de son caractère et par le désir d'effrayer la nation entière, continua d'affermir sa tyrannie en faisant mettre à mort le cardinal Fisher et Iç savant et intègre Thomas Morus (1535).
A la nouvelle de l'exécution de Fisher et de Morus, Paul III, qui avait succédé à Clément VII sur le trône de saint Pierre, excommunia le roi et ses adhérens, le dépouilla de sa couronne, et livra son royaume au premier occupant. La mort de Catherine d'Aragon, arrivée en 1536, sembla cependant ouvrir une voie de réconciliation. Charles-Quint pensa que cette mort ayant éteint tout motif d'animosité entre lui et Henri , il ne serait peut-être, plus impossible de le détacher de l'alliance avec la France., Mais Henri , qui connaissait ses artifices et sa duplicité* se montra indifférent à toutes ses avances.
Henri, sentant alors tous les avantages de sa situation, se détermina à supprimer les monastères de son royaume et à s'approprier leurs revenus immenses. Le secrétaired'État Gromwell, auquel il délégua l'exercice de la suprématie quil s'était attribuée sur l'Eglise, institua des commissaires pour faire les recherches les plus minutieuses sur les mœurs et la conduite des moines. Henri eut. ensuite recours à l'instrument ordinaire de sa puissance, au parlement, pour préparer les esprits au coup d'autorité qu'il sa proposait de frapper; il fit publier le rapport des commissaires, qui était loin d'être favorable au clergé. Un acte fut passé, par lequel trois cent soixante-seize maisons religieuses furent supprimées, et leurs revenus, s'éïevant à 33,000 livres sterling par an, furent accordés au roi, sans compter leurs effets , leur mobilier, estimés plus de 1C0,000 livres.
134 HISTOIRE d'àNGT.ETERRE.
Maïs, pendant que les prosélytes de la nouvelle rêlîgion applaudissaient aux persécutions exercées contre leurs adversaires, un événement survint, qui sembla de» voir détruire toutes leurs espérances. Anne de Boleyn, leur protectrice, perdit tout-à-coup les bonnes grâces du roi. Elle était accouchée d'un fils mort; Henri , qui souhaitait ardemment un successeur, se trouvant privé de cette satisfaction, s'éprit d'amour pour Jane, fille désir John Seymour, et résolut de tout sacrifier pour satisfaire sa nouvelle passion. Dans un tournoi donné à Greenwich , Anne ayant laissé tomber son mouchoir, Henri, qui ne cherchait qu'un prétexte pour perdre cette infortunée reine , regarda cet accident, arrivé sans doute par hasard, comme une faveur qu'elle accordait à un amant. Le lendemain elle fut arrêtée et conduite à la Tour, où elle apprit son prétendu crime, dont elle ne se doutait nullement. Traduite devant la cour des pairs, quoiqu'elle ne fût assistée d'aucun conseil, elle repoussa avec beaucoup de force et de présence d'esprit l'accusation d'infidélité portée contre elle; mais l'odieux tribunal ne l'immola pas moins à la cruauté de Henri. Lorsqu'elle entendit prononcer son arrêt de mort , elle leva les mains au ciel et s'écria : «0 mon père! ô mon créateur! vous qui êtes la voie, la vérité et la vie, vous savez que je ne mérite pas mon sort. » Elle fut décapitée, et son corps, jeté dans un simple cercueil de bois, fut enterré dans la Tour. Le lendemain même de cette exécution, Henri épousa Jane Seymour. Dans cette circonstance, le parlement se montra aussi docile que flatteur. Il s'empressa d'applaudir au nouveau mariage du roi, et déclara illégitimes lesenfans qu'il avait eus de ses deux premières femmes (1536).
' L'assemblée du clergé ne se montra pas moins servi le que le parlement. Pour complaire au roi, décidé plus que jamais à rompre avec la cour de Rome, elle adopta une
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série d'articles de foi portant l'empreinte de la bigarrure qui régnait dans l'esprit de ses membres; elle conservai la présence réelle , la confession, le culte des images, et laissa subsister plusieurs des croyances et des cérémonies anciennes à côté des innovations du protestantisme. Cependant les moines expulsés erraient dans les campagnes, et excitaient à la fois la compassion et la pitié. Comme l'ancienne religion conservait son ascendant sur le peuple , elle alluma bientôt le zèle le plus ardent en sa faveur. La première révolte éclata en Lincolnshire; mais elle fut promptement réprimée par le duc deSuffolk, à la tète de quelques troupes. La sédition des provinces du nord prit un caractère bien plus formidable. Un gentilhomme nommé Aske se mit à la tète des rebelles qui déclarèrent qu'ils n'avaient d'autre intention que de rétablir l'Eglise et d'abolir l'hérésie. Le duc de Norfolk fut envoyé contre eux à la tète des troupes royales. Les révoltés furent dispersés; Aske fut mis à mort avec plusieurs autres chefs, et une amnistie générale fut accordée à ceux qui avaient pris les armes (1537). La joie qu'éprouva Henri de ses succès contre les rebelles fut couronnée par la naissance d'un fils qui fut baptisé sous le nom d'Edouard, et qui fut aussitôt créé prince de Galles, duc de Cornouailles et comte de Chester; mais le bonheur du roi ne fut pas complet : la reine mourut douze jours après ses couches.
La naissance d'un fils et la pacification des troubles du royaume ayant affermi l'autorité du roi, il ne s'occupa plus que de la destruction complète des monastères. Une nouvelle visite fut ordonnée (1538); quatre-vingt-dix col- » léges, deux mille trois cent soixante-quatorze chapelles libres, et cent dix hôpitaux furent démolis, et les revenus de ces divers établissemens, se montant à 161,000 livres sterling, furent ajoutés aux revenus de la couronne. De pareilles violences excitèrent de nouveaux murmures j mais
Henri, pour les apaiser, eut recours à un moyen efficace : il partagea les dépouilles des monastères avec la noblesse, soit en concédant les revenus de quelques maisons religieuses à ses courtisans, soit en les cédant à très-bas prix, soit en faisant des échanges de terre à son désavantage.
Quoique Henri se fût considérablement éloigné du système de religion dans lequel il avait été élevé, il tenait au petit nombre d'articles qu'il en conservait encore avec autant d'opiniâtreté que si jamais sa foi n'eût été ébranlée sur aucun. Un nommé Lambert, maître d'école à Londres, s'étant avisé de nier la présence réelle, dogme où le roi plaçait principalement son orthodoxie, fut cité devant les évèques Cranmer et Latimer. Ces prélats l'engagèrent à se rétracter; mais au lieu d'y consentir, Lambert en appela au roi. Henri, flatté d'exercer sa suprématie et de déployer son savoir, accepta l'appel. La controverse eut lieu dans la salle du palais deWesminster, où deséchafauds avaient été dressés pour le public. Henri parut sur son trône avec tous les insignes de la royauté, ayant les prélats à sa droite, et les pairs du royaume à sa gauche; il pressa son adversaire avec quelques argumens tirés des Écritures et des Scolasliques, et toute l'assemblée ap« plaudit à son érudition. La dispute fut prolongée pendant six heures. Enfin, comme argument conluant, le roi proposa à Lambert de reconnaître la présence réelle ou d'être brûlé vif. Lambert, qui avait le courage forcené que donne l'obstination, répondit qu'il s'abandonnait à la clémence de Sa Majesté, mais qu'il ne se rétracterait jamais. Crorawell, comme vice-régent, lui lut aussitôt sa sentence de mort. Il expira sur le bûcher, en s'écriant plusieurs fois : a Nul autre que le Christ! Nul autre que le Christ!»
Après la mort de Jane Seymour, Henri pensa à contracter une nouvelle alliance. Cromwell lui proposa Anne dcClèvcs, dont le frère, duc de ce nom, ayait beau-