CHAPITRE XV
République. — Protectorat de Cromwell. — Anarchie. —
îlonk. — Restauration.
r Après l'abolition de la royauté, la confusion fut grande en Angleterre. Chaque citoyen, pour ainsi dire, avait Formé son pian de république et témoignait la même ardeur à le faire prévaloir ou même à l'imposer par la force.
Au milieu de ces prétention* rivales, la chambre des corn-
mimes, reprenant un air d'autorité légale, institua un conseil d'État de trente-huit membres, auquel fut dévolu le pouvoir exécutif. Le premier soin de ce conseil fut . d'examiner la conduite des parlementaires qui s'étaient abstenus de siéger pour le procès de Charles; plusieurs royalistes, le duc d'Hamilton, le comte de Holland et lord Capell entre autres, payèrent de leur tête lu fidélité à Jeurs principes et au malheur.
Cependant le jeune prince de Galles , héritier de la couronne , avait pris le titre de Charles IL Après avoir erré en France et en Hollande, pauvre et négligé, il se fit un parti puissant en Ecosse et en Irlande. Ormond, gouverneur de cette dernière contrée pour le roi, reprit, à la tète de seize mille hommes, plusieurs places occupées par les parlementaires, et menaça Dublin. Cromwell se fit donner le commandement civil et militaire de l'île révoltée. H passa la mer avec dix-sept mille hommes de vieilles troupes et se dirigea immédiatement sur Trcdah, ville bien fortifiée et renfermant une^arnison de trois mille hommes. A peine arrivé, il ordonna un assaut général , et monta lui-même à la brèche. La place fut emportée et l'ordre de ne faire aucun quartier fut cruellement exécuté. Cromwell prélendit venger, par cet acte de rigueur, le massacre commis par les Irlandais sous le règne de Charles I er ; mais il n'ignorait pas que presque toute la garnison de Tredah était anglaise, et sa justice ne fut qu'une barbare politique pour forcer par la terreur les autres places à se rendre. Il atteignit bientôt le but qu'il s'était proposé. Wexford, Cork et Kingsale ouvrirent leurs portes au vainqueur, et partout l'extermination signala son passage. En .moins de neuf mois, toute l'Irlande fut soumise, et quarante mille de ses habilans, réduits au désespoir, passèrent dans les pays étrangers.
i«< Cromwell quitta l'Irlande pour aller remporter de nou-
velles victoires en Ecosse (1650). Quoique les Ecossais eussent précédemment pendu le chef royaliste Montrose 1 parce qu'il avait rejeté le covenant, ils s'étaient lassés du joug desindépendans anglais et avaient proclamé Charles II. Le jeune prince , privé de ressources, s'était rendu à Edimbourg où il avait accepté toutes les conditions des covenantaires. Après avoir signé l'abolition de l'épiscopat , il lui avait fallu se soumettre à entendre chaque jour les sermons et les lectures des presbytériens , et livré à ces rudes zélateurs, il n'avait guère que l ombre de l'autorité. Cromwell , s'étant fait nommer à la place de Fairfax qui ne voulait pas combattre les puritains dont il partageait les opinions, marcha contre les Ecossais, à la tète de dix-huit mille hommes. Il les attaqua à Dunbar, et, après les avoir mis en pleine déroute, il se dirigea sur Edimbourg dont il s'empara. L'année suivante (1651), il obtint de nouveaux avantages, et une grande partie de l'Ecosse était déjà conquise , lorsque le désespoir fit prendre à Charles une résolution digne d'un jeune prince qui combat pour une couronne : il entra brusquement en Angleterre suivi de quatorze mille enthousiastes écossais. L'infatigable Cromwell , laissant Monk avec sept mille hommes pour achever la réduction de l'Ecosse, marcha sur les traces de l'armée royale avec une incroyable rapidité. Il l'atteignit à Wor-
, i Montrose , après avoir défendu vaillamment la cause royale en Ecosse, fut pris dans un combat et livré à ses ennemis acharnés. Condamné à mort par le parlement écossais, il demanda en mourant que son corps fût mis en autant de morceaux qu'il y avait de villes dans les trois royaumes , afin qu'on rencontrât partout des témoignages de sa ûdéiité. Un de ses bras fut exposé sur un gibet à Aber. deen. Les habitans l'enlevèrent secrètement et le cachèrent. Après la restauration , ils le placèrent dans une cassette recouverte de yelours brodé d'or, qu'ils promenèrent en triomphe dans leur ville.
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cester, et attaqua aussitôt cette ville de tous les côtés. Les rues furent couvertes de morts. Hamilton, enflammé d'un courage et d'une fidélité à toute épreuve , fut mortellement blessé. Deux mille royalistes furent tués , et huit raille faits prisonniers. Le jeune roi lui-même, après avoir fait éclater sa valeur, se vit obligé de fuir. Il fit environ vingt-six milles sans s'arrêter, sous la conduite du comte de Derby, et se rendit sur les confins du Staffiordshire, à Boscobel, métairie écartée dont le fermier lui fit prendre des vêtemens de bûcheron. Pour mieux se cacher, il monta au haut d'un chêne dont les branches touffues lui servirent de retraite pendant vingt-quatre heures. Là, il vit passer sous ses pieds plusieurs soldats occupés à sa recherche, et qui exprimaient énergiquement le désir qu'ils avaient de se saisir de sa personne. Cet arbre reçut depuis le nom de chêne royal Enfin , après avoir pris divers déguisemens, après avoir couru mille aventures romanesques , Charles trouva dans le petit port de Shoreham, en Essex 3 un vaisseau qui le transporta sur la côte de Normandie.
Après la victoire de Worcester, Cromwell revint triompher à Londres. La puissance anglaise n'avait jamais été si redoutable aux Etats voisins, qu'elle le parut alors entre les mains de la république. Le célèbre Robert Blake, devenu amiral de colonel qu'il était , avait porté la gloire navale à son apogée et assurait la liberté des mers autour des Iles- Britanniques. En Amérique, les Bermudes, Antigoa,la Virginie et les Barbades avaient été réduites à l'obéissance. *Les îles de Jersey, de Guernesey, de Scilly et de Man avaient été également soumises, et lorsqu'Ireton et Monk, Heutenans de Cromwell, eurent dompté, le premier Tlrfande, le second l'Ecosse, le parlement porta son attention au-dehors. Il publia le fameux acte de navigation (1652), qui défendait aux nations étrangères d'apporter dans les ports anglais aucune marchandise qui ne fût une produc-
tion de leur pays ou qui ne sortit de leurs manufactures. Cet acte fit éclater la guerre entre la Grande-Bretagne et la Hollande qu'il blessait particulièrement. Blake, Monk et Dean soutinrent dans plusieurs combats l'honneur du pavillon anglais contre les amiraux Tromp et Ruyter, et fins cèrent la puissance néerlandaise à demander merci. Après ces triomphes, toutes les cours de l'Europe reconnurent la république anglaise. * Cromwell, s'apercevant que le pouvoir qu'il avait acquis commençait à exciter la jalousie du parlement, pensa que le moment de donner carrière à son ambition était pnfin arrivé (1652). Il convoqua upe assemblée générale des officiers et les engagea à demander le paiement des arrérages de l'arméeet la nomination immédiate d'un nouveau parlement. Les communes firent une réponse pleine d'aigreur au conseil des officiers, et déclarèrent que quiconque se permettrait à l'avenir de pareilles remontrances serait déclaré coupable de haute trahison. Cromwell, furieux de cette réponse, court à Westminster, accompagné de trois cents soldats. 11 en place quelques-uns à la porte, d'autres sous le portique et d'autres sur les degrés. Il pénètre ensuite seul dans la chambre et écoute un moment la délibération. Puis, se levant tout-à-coup, il se met à accabler le parlement d'outrages, à lui reprocher sa tyrannie, sa cruauté et son injustice; ensuite il frappe du pied; à ce signal, ses soldats entrent et font évacuer la salle; il sort lui-même le dernier, fait fermer les portes, met les clefs dans sa poche, et se retire à White-Hall. Le lendemain ou voyait au-dessus de la porte des communes un éeriteail ainsi conçu : « Chambre à louer, non meublée. » Ainsi fut chassé, par un de ses complices, ce long parlement qui avait fait tomber la tète d'un roi, prétendant qu'il avait violé les droits de la nation. Cromwell était bien autrement coupable envers les libertés publiques.
'Après un coup d'Etat si audacieux, le conseil des Qfficiers, toujours poussé par Cromwell, choisit parmi les; sectaires des trois royaumes, les anabaptistes, les antinomiens et les indépendans , cent quarante-quatre personnages, qu'il revêtit du pouvoir souverain. Cette assemblée de fanatiques ignorans commença par chercher Dieu dans la prière; elle songea ensuite à supprimer les études et les sciences, et à établir les lois de Moïse. Mais, de tant de plans extraordinaires, elle n'eut le temps que d'achever celui qui établissait la célébration légale du mariage par la seule autorité civile , sans aucune intervention du clergé. Cinq mois s'étaient à peine écoulés depuis son installation', que ce parlement, objet de la risée publique, qui l'avait surnommé le parlement Barebone , du nom d'un eorroyeur qui en était le chef, se vit contraint de remettre Fautorilé entre les mains de ceux qui la lui avaient conférée. Le conseil des officiers rédigea alors une constitution qui plaçait la puissance législative dans un parlement et un prolecteur. Il y était statué que les membres de ce parlement devaient être choisis par le peuple; qu'ils siégeraient tous les cinq ans selon le bon plaisir du protecteur; que celui-ci, investi du veto suspensif, nommerait à tous les emplois civils et militaires, et gouvernerait la nation dans l'intervalle des sessions. Cromwell fut pressé par ses collègues d'accepter le protectorat, et fut solennellement installé dans ces importantes fonctions. i3 Cromwell convoqua le nouveau parlement pour le 3 sep« tembre 1654, anniversaire des batailles de Dunbar et de Worcester. 11 se manifesta, dans cette assemblée, un esprit de liberté que la tyrannie militaire n'avait pu étouffer, tlmmédiatement après son installation, la chambre des communes se mit à examiner la constitution et l'origine du pouvoir que le protecteur avait accepté. Cromwell, se voyant en péril, n'h&ita pas ; il se rendit à Westminster^
se répandit en outrages et traita les députés de parricides pour lui avoir contesté son autorité ; puis il cassa le parlement (1655). L'année suivante, il en assembla un nouveau; mais il mit tout en œuvre pour le remplir de ses créatures. Cette assemblée commença par prononcer la 'déchéance de Charles Stuart et de sa famille. Deux^ députés, le colonel Jephson et l'alderman Pack, proposèrent alors formellement de revêtir le protecteur de la dignité royale. Cette proposition excita d'abord le plus grand tumulte; mais les partisans de Cromwell la soutinrent avec tant de chaleur, qu'ils parvinrent à faire nommer un comité chargé de s'entendre avec le protecteur et de vaincre ses scrupules. La conférence dura plusieurs jours. L'opposition que Cromwell redoutait n'était pas celle des officiers, à la tète desquels se dis* tinguait Lambert; c'était celle qu'il trouvait dans sa famille. Son gendre Fletwood et son beau-frère Desbo* rough lui déclarèrent que, s'il acceptait la couronne, ils'se démettraient de leurs charges, pour s'interdire à jamais le pouvoir de le servir. Ils l'avertirent même qu'un soulèvement général de l'armée suivrait son acceptation. Après les perplexités d'un long doute , Cromwell se vit donc obligé de refuser la couronne (1657). Le parlement lui laissa néanmoins le droit de nommer son successeur; il lui assigna en outre un revenu perpétuel pour l'entretien de l'armée et de la flotte, et pour l'administration civile. Plus tard , le parti défenseur des libertés publiques ayant obtenu la majorité dans la chambre basse, le protecteur, alarmé du rapprochement qui s'était opéré entre ce parti et les mécontens de l'armée, renvoya encore le parlement (1658).
L'administration de Cromwell fut ferme et vigoureuse^ , Ct les embarras domestiques ne diminuèrent en rien son «attention pour les affaires étrangères. Sous son protectorat
la Hollande fut de nouveau humiliée, et les Espagnols battus aux Dunes par les troupes réunies de la France et de 1 Angleterre , abandonnèrent Dunkerque qui fut nar Mazarin livré à Cronwell. La Jamaïque fut conquise par Pen et Venables. Mais les troubles intérieurs détruisirent en partie la satisfaction que le protecteur recueillit du succès extérieur de ses armes. Il lui fallait sans cesse prévenir des menaces d'assassinat et lutter contre les royahstes et les diverses sectes, qu'il avait comprimés, mais non domptés. Menacé ainsi à chaque instant , ne voyant autour ! (le lui que de faux amis, ou dès ennemis irréconciliables, 1 la mort qu'il avait bravée tant de fois sur les champs de bataille était continuellement présente à son imagination. Chaque action de sa vie semblait trahir ses frayeurs- il ne faisait jamais un pas sans être accompagné de gardes - il portait une cuirasse sous ses habits, et dormait rarement plus de trois nuits dans la même chambre. Les inquiétudes de l'ame affaiblirent bientôt son corps, et sa santé parut décliner. Il fut saisi d'une fièvre lente qui se changea en fièvre tierce. Les symptômes ayant pris un aspect dangereux, il tourna ses pensées vers l'existence future. Il fit venir Godwin, un de ses prédicateurs, et lui demanda s'il était vrai que l'élu ne pouvait jamais tomber ni encourir la réprobation finale. « Rien de plus certain , répondit le prédicateur. — En ce cas, je suis sauvé, reprit le protecteur, car je suis sûr d'avoir été autrefois en état de grâce. » Il expira le 3 septembre, jour qu'il avait toujours regardé comme le plus fortuné pour lui. 11 était âgé de cinquanteneuf ans. Son fils Richard lui fit de magnifiques funérailles, et son cercueil fut placé dans la chapelle de Henri VII, à Westminster. Deux ans après, ses restes furent exhumés des sépultures royales, et trainéslà Tyburn où ils furent pendus à un' gibet.
A l'époque où Crom wcll mourut , il était entouré de tanf
de difficultés qu'on jugeait qu'il n'aurait pu maintenir beaucoup plus long-temps son administration usurpée. Mais lorsqu'on vit disparaître cette main puissante , qui conduisait le gouvernement, tout le monde s'attendit à la prompte dissolution d'un édifice aussi mal affermi. Richard était jeune, sans expérience, et ne possédait que les vertus de la vie privée. Le conseil ne le reconnut pas moins comme successeur de son père. Le nouveau protecteur s'empressa d'assembler un parlement, et toutes les communes d'Angleterre signèrent sans hésiter l'engagement de ne rien changer au gouvernement. Mais le danger devait venir d'un autre côté. Les principaux officiers de l'armée, l'ambitieux Lambert et le dévot Fletwood à leur tête, voulurent s'emparer de la puissance. Ils dressèrent une remontrance dans laquelle ils se plaignirent que la bonne vieille cause , comme ils l'appelaient, la cause qui leur avait fait prendre parti contre le roi, fût entièrement négligée. Les communes, alarmées de ces cabales militaires, voulurent empêcher les réunions d'officiers. Une prompte rup-' ture s'ensuivit. Les officiers se rendirent tumultueusement chez Richard, et lui demandèrent la dissolution du parlement. Richard manquait de résolution et de fermeté pour refuser : il cassa le parlement. Peu de temps après, il abdiqua lui-même le protectorat (1659).
La suprême autorité demeurant au conseil des officiers, ils convinrent de rappeler le parlement croupion. Quarante députés seulement se présentèrent. Cette ombre d'assemblée se crut puissante parce qu'elle avait fait mourir un roi. Son premier soin fut de chercher à réfréner la puissance militaire qui lui avait rendu la vie. Mais l'a* narchiste Lambert , qui venait de remporter une victoire sur les royalistes réunis aux presbytériens dans les envi» rons de Chester, tourna ses armes contre le parlement in* docile. U plaça ses troupes dans les passages qui condui-
salent à Westminster, et quand les députés se présentèrent, l'entrée leur fut refusée. Le président , le républicain Lenthaï, fut même civilement reconduit chez lui par une escorte. Les officiers se trouvèrent encore une fois revêtus de l'autorité suprême. Les trois royaumes furent alors ea proie aux plus tristes craintes. La noblesse redouta une extermination générale, et le peuple un perpétuel esclavage.
Au moment où l'avenir apparaissait sous des couleurs aussi noires, la fortune, par, une révolution surprenante > ouvrit tout-à-coup au jeune roi un chemin pour remonter sur le trône de ses ancêtres. George Monk , dont la sagesse et la loyauté devaient rétablir la monarchie, gouvernait TEcosse depuis sa réduction sous Cromwell. Par sa douceur et sa justice, il était parvenu à calmer une nation remuante et à se concilier l'affection de l'armée. Sans s'ou- Vrir de son projet à qui que ce fût, il entra en Angleterre à la tète de douze mille vieux soldats et marcha sur Londres. Instruit que Lambert s'avançait à sa rencontre avec ses troupes, Monk envoya des commissaires pour traiter avec le conseil des officiers. Son but était de temporiser et d arrêter les préparatifs de ses adversaires* La nation était tombée dans une véritable anarchie. Pendant que les forces de Lamfiert s'assemblaient à Newcastle> Haselrig et Morley s'emparaient de Portsmouth pour le parlement. L'amiral Lawson entra dans la Tamise avec soa escadre , et se déclara pour la même cause. La ville de Londres établit un espèce de gouvernement séparé ; et la faible main de Fletwood, investi du commandement suprême de l'armée, ne pouvait long-temps soutenir ua édifice qui commençait à crouler de toutes parts.
Monk , informé de la restauration du parlement , passa la Tweed et continua de s'avancer. Dans tous les cantons qu'il traversa, il vit les populations accourir à sa rencontre pour le supplier de se dévouer au rappel de la paix
et de la tranquillité publiques. Monk affecta de ne pas écouter ces instances. Arrivé près de Londres, il se déclara d'abord pour le parlement croupion contre le comité des officiers. Mais dès qu'il fut entré dans la ville, il ne crut plus à propos de dissimuler ses vues : il força le parlement tyrannique à prononcer lui-même sa dissolution et à ordonner des élections générales. Il serait impossible de représenter les transports d'allégresse qui éclatèrent dans Londres à la nouvelle de l'heureuse résolution du général. Le peuple, toujours tumultueux dans sa joie, brûla sur toutes les places publiques des monceaux de croupions de divers animaux, en signe de réjouissance. Les royalistes et les presbytériens , oubliant leurs animosités mutuelles , se rapprochèrent; les républicains fougueux, Lambert et Yane entre autres, prirent la fuite.
Lorsque le nouveau parlement fut assemblé, il choisit pour président le chevalier Harbottle Grimstone, connu pour son attachement à la cause royale. Monk, se croyant alors assuré des dispositions des députés, avertit les communes qu'un officier de la maison du roi, le chevalier John Granville , demandait à présenter des lettres de Sa Majesté. Cette nouvelle excita les plus vives acclamations, Granville fut appelé, et la lettre aux communes, accompagnée d'une déclaration, fut lue avec avidité. Cette déclaration renfermait uue amnistie générale; une promesse formelle de la liberté de conscience, et l'assurance pour les troupes d'être payées de l'arriéré de leur solde et de jouir à l'avenir de la même paie.
Les pairs, ne pouvant plus douter de quel esprit le peuple et les communes étaient animés, se hàtèFent de reprendre leur ancienne autorité. Les deux chambres assistèrent à la proclamation du roi, qui se fit avec la plus grande solennité dans la cour du palais, devant White-Hall et devant Temple-Bar. Des commissaires furent envoyés
auprès de Charles, à Breda en Hollande, pour l'inviter à revenir prendre possession du trône. Le roi monta sur un vaisseau de la flotte anglaise, à La Haye, et débarqua à Douvres, où il fut reçu par Monk qu'il embrassa cordialement. Il fit son entrée dans Londres le 29 mai 1660, anniversaire de sa naissance, aux cris d'allégresse de ce même peuple qui avait applaudi précédemment à la chute de la ruyauie.
Ainsi se termina la première révolution d'Angleterre, lletraçons en peu de mots l'état des mœurs, de l'industrie, des arts et des sciences pendant cette période si agitée. Tout commerce de société avait disparu entre les partis ; il n'était plus question de mariages ni d'alliances. Tous les divertissemens de la vie étaient suspendus par la rigoureuse austérité des presbytériens et des indépendans. Quoique la nation anglaise soit naturellement sincère , elle fut infectée d'hypocrisie. Parmi les nombreuses sectes que cette époque vit surgir, il faut principalement remarquer celle des quakers ou trembleurs, qui ne s'occupait que du bonheur des hommes et qui rejetait jusqu'aux formules de la civilité ordinaire. Le nom d'ami était l'unique salutation dont ils se servissent à l'égard des étrangrs K Le commerce et l'industrie prirent un très-grand essor. Les Indes-Orientales et la- Guinée- procurèrent d'immenses avantages la métropole, et la noblesse, cédant au torrent des idées démocratiques, ne rougit plus de se livrer ellemême aux entreprises commerciales : ce qui mit dès-lors le commerce plus en honneur en Angleterre que dans au-
i Les quakers ne se découvraient point la tête ; ils ne donnaient aucun signe de respect, ni de considération. Cette secle ne se distinguait pas moins par l'habillement. Elle rejetait avec horreur toute soperfluité et tout ornement. Point de plis, point de boutons aux ha- 1 bits, point de dentelles, de manchettes, de galons ni de broderia.
cun autre État de TEurope. Cromwell , quoique sans culture d'esprit, n'était pas insensible au mérite littéraire. Waller, son parent , auquel la poésie anglaise est redevable de son premier perfectionnement, fut comblé des largesses du protecteur. Après avoir célébré l'usurpation, Waller se fit plus tard l'apologiste de la légitimité restaurée. Le plus grand génie dont la Grande-Bretagne eut à se glorifier dans ce temps, John Milton, l'auteur du Paradis perdu, eut d'étroites liaisons avec les indépendant et prostitua même sa plume dans les controverses théologiques et dans la polémique des partis. Outre plusieurs autres poètes!, entête desquels il faut placer le fidèle et courageux Butler, auteur iïHudibras, satire pleine de verve contre les personnages révolutionnaires, ce siècle vit encore naître le philosophe Hobbes, dont la politique n'est propre qu'à favoriser la tyrannie, et la morale qu à nourrir la licence; Harvey, qui, dans son Traité de la circulation du sang, répandit cette chaleur de style et cette noblesse de pensées qui accompagnent toujours les productions du génie ; enfin, l'historien Clarendon, qui passera toujours pour un auteur agréable, indépendamment de la curiosité qu'il inspire par les faits qu'il raconte.