CHAPITRE XX
Règne de George III. —Lord Chatham. — Émancipation des colonies anglaises de l'Amérique du Nord. — Fox. — William Pïtt. — Réunion parlementaire de l'Irlande à l'Angleterre. — Tippou-Saèb. — Lutte entre l'Angleterre et Napoléon. — Régence du prince de Galles. — Sainte-Alliance.
George III, petit-fils de George II et fils de Frédéric, prince de Galles, et d'Augusta, princesse de Saxe-Gotha, n'était âgé que de vingt-deux ans quand il fut appelé à prendre le sceptre de la Grande-Bretagne. Doué d'un caractère aimable et des manières les plus franches, il devint bientôt populaire, et lorsque, dans son premier discours au parlement, il eut dit qu'il se glorifiait d'être Breton, on conçut de son règne les plus hautes espérances. L'ame de l'administration, à cette époque, était William Pitt, depuis comte de Chatham, qui avait l'office de secrétaire de la guerre. Malgré les nouveaux sacrifices qu'il fallait demander à la nation , le ministre résolut de poursuivre avec vigueur la guerre continentale dont il avait été le plus ardent promoteur sous le règne précédent. La France, qui avait besoin de repos pour recréer sa marine et ses armées, proposa la paix, et des négociations furent ouvertes (1761). Pitt apprit que le duc de Choîseul , principal ministre de Louis XV, concluait em même temps avec l'Espagne le traité connu sous le nom de Pacte de famille. Il eut assez d'influence dans le conseil pour faire rejeter les demandes de la France; mais lorsqu'il proposa de déclarer la guerre à l'Espagne, pour humilier, disait-il, toute la maison de Bourbon, dont la puissance combinée pouvait devenir la cause de la ruine àe V Angleterre, il rencontra une telle opposition dans ses
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collègues, qu'il fut obligé de se démettre de son office. Le comte d'Egremont, opposé à la rupture avec l'Espagne, lui succéda; mais, avant la fin de Tannée, le nouveau ministère se trouva dans la nécessité d'adopter Popmion qu'il avait combattue. Le roi Charles III ayant refusé avec hauteur de faire connaître les dispositions du traité qui le liait avec la France, la guerre lui fut déclarée. Cette lutte, qui ne fut qu'une suite de revers pour l'Espagne, ne dura toutefois qu'une année (1 762). Victorieuse sur terre et sur mer, l'Angleterre n'avait plus qu'une seule Chose à obtenir : c'était de terminer heureusement Ja guerre d'Allemagne et 4e jouir enfin de ses conquêtes. Les puissances, ses rivales, se montrèrent bientôt favorables à son vœu. Les plénipotentiaires de la Grande- Bretagne, de l'Espagne et de la France, se réunirent à Paris où les préliminaires de la paix furent signés. Par ce traité, la France perdit l'Acadie, le Canada , la< Dominique., Tabago et le Sénégal ; mais elle reoouvra la* Guadeloupe , la Martinique et ses possessions dans l'Inde. L'Angleterre se fit encore céder Mlnorque, les Florales et Pensaoola. Cette paix , qui fut suivie d'un traité entre «le roi de Prusse et Macie-Tilérèse, procura ià la Grande-Bretagne un tel accroissement de puissance commerciale, qu^Heçut dès-lors être justement appelée la reine des mers.
Tant que le peuple anglais avait été ébloui par une suite de brillantes victoires, il -avait satisfait, sans se plaindre, à ■ toutes les exigences ministérielles ; mais lorsqu'il lui fallut supporter le poids des taxes sans être indemnisé par la gloire, il manifesta son mécontentement par des murmures. Dans la chambre des communes, l'opposition, dont sirW&liam Pitt s'était fait le chef, sut habilement profiter de cette disposition des esprits , et blâma toutes les mesures financières proposées par les ministres pour éteindre les dettes
occasions parla guerre. Dm» ces conjonctures, lord Bute,
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qui remplissait les fouetions de premier lord de la trésorerie, donna sa démission et fut remplacé par sir George Grenville. A peine le nouveau ministre était-il à la tète de l'administration , qu'il se trouva engagé dans une affaire qui excita l'attention générale. John Wilkes, Esq., membre du parlement pour Aylesbury, avait attaqué insolemment, dans un numéro du Breton du Nord dont il était le rédacteur, le roi et ses ministres (1763). Dans le but de réprimer la licence de cette feuille, un warrant général ordonna l'arrestation de Wilkes et la saisie de ses papiers. Enfermé dans la Tour, il fut bientôt relâché à cause de son privilège de membre du parlement: une poursuite fut néanmoins commencée contre lui. Le numéro inculpé, déféré à la chambre des communes, fut déclaré libelle séditieux, et condamné à être brûlé par l'exécuteur public. La populace de Londres empêcha les sheriffs dexécuter la sentence. Une émeute s'en suivit, et Wilkes fut regardé comme lapôtre de la liberté. Sa cause ne fut pas seulement embrassée par la populace; le conseil commun de la Cité blâma les sheriffs d'avoir voulu exécuter 1 ordre du parlement. Wilkes intenta une action légale contre le sous-secrétaire d'État pour avoir saisi ses papiers. La cause fut plaidée dévant lord Pratt, chef de la justice, et devant un jury spécial. H obtint un verdict en sa faveur, avec* 10;00(y livres sterling de dommages et intérêts, et lord Pratt, dans son discours, protesta hautement contre la^ légalité des gênerai warrants (ordres généraux d'arrestation). Dans la session suivante (1764), le parlement s'occupa de nouveau de cette malheureuse affaire. Wilkes» u'ayantpu comparaître, parce qu'il S'était retiré en France i\ la suite dun duel qu'il avait eu avec un ex-ministre, les communes maintinrent leur première déclaration relativement au numéro du Breton du Nord. En conséquence, Wilkes fut chassé de la chambre et renvoyé devant la cour
du Banc du Roi, sous la double accusation de libelle et de blasphème. Déclaré coupable sur ces deux chefs, pour avoir publié le Breton du Nord et Y Essai sur la femme, ouvrage dans lequel il avait outragé la religion et la décence , il fut condamné par contumace *«
Cependant il devenait urgent pour le ministère de réparer le désordre des finances. Afin de diminuer les charges de la métropole, lord Grenville résolut d'en faire peser une partie sur les colonies de l'Amérique. Il fit, en conséquence, passer un bill qui établissait l'impôt du timbre dans ces provinces lointaines (1765). Aussitôt que cette mesure y fut connue, un système d'opposition s'organisa partout. De nombreuses publications sortirent de la presse pour enflammer l'esprit public et exciter à la résistance. A Boston , les agens anglais virent leurs maisons brûlées et leurs propriétés détruites. Des assemblées provinciales se 'formèrent et envoyèrent chacune un député à New-York, afin d'aviser en commun sur les mesures à prendre. Ce congrès, qu'on peut regarder comme
, i En 1768, Wilkes qui était presque tombé dans l'oubli, à cause de sa résidence sur le continent, revint en Angleterre et s'offrit comme candidat aux électeurs de Middlesex , qui le renvoyèrent à la chambre des communes. Après son élection , il se présenta au Banc du RoTpour purger sa contumace ; il fut condamné à un emprisonnement de deux ans et à une amende de 1 ,000 livres sterling. Lorsque la session s'ouvrit, la populace s'assembla en tumulte et résolut de le porter en triomphe au parlement ; mais les soldats reçurent ordre de faire feu sur l'attroupement, et un homme fut tué. Wilkes s'indigna de cette violence dans un pamphlet qui lui valut une nouvelle exclusion. Loin de se décourager, les électeurs réélurent encore deux fois leur candidat ; mais le ministère ne montra pas moins de persévérance , en faisant prononcer son exclusion une troisième et une quatrième fois.
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la base de la confédération américaine, déclara que les colonies se passeraient de timbre, et que les marchandises anglaises ne seraient plus admises dans les ports américains. La cessation des relations commerciales entre les deux contrées força le ministère à révoquer l'acte du timbre (1766).
En 1767, William Pitt, qui était animé des meilleures •dispositions en faveur des colonies, rentra au ministère comme lord du sceau privé. Sir Charles Townsend, chancelier de l'échiquier, toujours préoccupé de l'idée de secourir le trésor, profita d'une indisposition de son collègue, pour faire passer un bill qui établissait un impôt fcur le thé en Amérique. Pitt, voyant son influence tout-àfait perdue, rentra dans la vie privée, et lord North, qui Succéda à Grafton, comme lord de la trésorerie, commença dès-lors sa longue et despotique carrière de premier ministre (1770), C'est à cette époque que furent écrites les fameuses lettres du pseudonyme Junius, qui excitèrent si fortement l'attention publique. Ces lettres ingénieuses, devenues un ouvrage classique en Angleterre, attaquaient avec une grande liberté tous les vices du gouvernement , et contenaient l'exposé de tous les principes constitutionnels qui ont prévalu depuis.
Le bill qui établissait l'impôt du thé en Amérique y fut accueilli comme l'acte du timbre. Le peuple prit la patriotique résolution de s'abstenir de cette boisson dont l'usage était pourtant universel. En 1773, l'arrivée dans le port de Boston de trois vaisseaux chargés de thé, que la compagnie des Indes-Orientales avait eu la permission d'exporter libre de droits, augmenta la fermentation à un tel point, que, sur le refus des capitaines de remporter leurs cargaisons, une troupe armée se précipita sur les vaisseaux, saisit les caisses et jeta ce qu'elles contenaient à la mer. Pour châtier la conduite insurrectionnelle des habi-
tans de Boston, le parlement, sur la demande de lord North, ordonna la fermeture du port, relira la charte de la province, et remit la couronne en possession de ses anciens droils, malgré la vive opposition du jeune Charles James Fox, qui apparut pour la première fois, dans cette occasion importante, à la tète de la phalange anti-ministérielle, et devint dès-lors l'antagoniste déclaré de la cour. L attaque dirigée contre la province de Massachussets) dont Boston était la capitale, fut regardée comme générale. Un nouveau congrès fut convoqué à Philadelphie (septembre 1774). Cinquante-un représentans des treize provinces se rendirent à celte assemblée mémorable, qui publia en se séparant une déclaration de droits, dans laquelle l'autorité du roi était encore reconnue. Un descendant du célèbre Guillaume Penn et le sage Benjamin Fran<r klin vinrent en Angleterre , pour présenter à George III une pétition qui demandait paix, liberté et sûreté. En vain , dans la chambre des lords, lord Chalham prèta-t-il à celte pétition le secours de son éloquence et de sa raison* Les deux délégués furent congédiés comme les envoyés d'un peuple révolté. Tout lien entre la métropole et les colonies se trouva alors rompur-La province de Massaehussets, dont l'existence était menacée, institua un corps de milice et des compagnies prêtes à marcher au premier signal, qu'on appela hommes à la minute. On avait établi à Concord un magasin d'armes et de munitions; le général Gage, qui commandait à Boston , envoya un corps de mille hommes pour le détruire (1775). Les Anglais y. Réussirent; mais, à leur retour, ils furent attaqués, prè^ . kle Lexington, par les hommes à la minute, et ils auraient, tous péri, sans l'arrivée d\m renfort nombreux. Trois ceuls d'entre eux restèrent sur la place, et ce combat fut le signal de la guerre. Bientôt une armée de trente mille hommes entreprit le blocus de Boston , tandis que d'autres
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corps de volontaires s'emparèrent de CroTvn-Poinl et de Ticonderago. L'arrivée à Boston des généraux anglais Howe, Burgoyne et Clinton, avec un renfort de troupes, permit au général Gage d'étendre ses opérations. Après » deux attaques meurtrières, il parvint à déloger les milices américaines de la position de Bunker's-Hill, dominant la tille, sur laquelle elles s'étaient retranchées. Ce succès lui coûta plus de seize cents hommes et dix-huit officiers. Le blocus n'en continua pas moins; mais il fallait imprimer à ces milices une direction uniforme et \pur donner un chef. Le choix du congrès réuni à Philadelphie, et qui avait pris le titre de Représentant de l'Amérique du Nord, tomba sur George Washington, de la Virginie, qui avait combattu avec distinction contre les Français dans le Canada. Washington, animé du patriotisme le plus désintéressé, n'hésita point à se charger de l'immense responsabilité qu'on lui offrait ; il vint se mettre à la tète des troupes qui assiégeaient Boston , et força bientôt les Anglais à évacuer cette place (1776).
Le congrès de Philadelphie résolut alors de proclamer Tindépendance de l'Amérique septentrionale , et chargea une commission de rédiger une déclaration. Ce comité, . composé de Jefferson, John Adams, Franklin, Sherman CtLevingston, présenta son travail, et, le 4 juillet 1776, le congrès adopta à l'unanimité le célèbre manifeste qui constituait en nation et en république les treize colonies anglaises, sous le nom de République des États-lnis d'Amérique.
Aussitôt après cette déclaration, "qui produisit un enthousiasme universel, les Anglais firent une tentative infructueuse sur Charlestown, d'où ils furent repoussés avec une perte considérable; mais un corps de vingt mille Hanovriens et Hessois étant arrivé d'Angleterre, le général Howe reprit l'offensive et entra bientôt dans New-York^
tandis que le général Clinton s'empara de Rhode-Island. Dans la campagne suivante , les indépendans furent battus par le général Howe à Brandy wine, et les Auglais entrèrent en triomphe -à Philadelphie. La cause de la nouvelle république paraissait perdue, lorsque l'Anglais Burgoyne, parti de Québec avec une armée de dix mille hommes, fut enveloppé par le général Gates à Saratoga , et forcé de mettre bas les armes. Ce succès releva le courage des Américains et permit à l'armée du nord de se joindre à celle de Washington.
Cependant la France, à la suite d'une négociation habilement conduite par le docleur Franklin, se déclara pour la république naissante, et conclut avec elle un traité d'alliance (1778). Ce fut alors que le jeune Lafayetle , suivi de plusieurs autres officiers de distinclion, vint offrir aux indépendans son épée, sa fortune et sa vie. Dès que le traité entre la France et les Etats-Unis fut connu en Angleterre, tous les esprits, même ceux qui blâmaient la guerre d'Amérique, se rapprochèrent. Lord Chatham lui-même, atteint d'une maladie mortelle, surmonta sa douleur pour se faire porter à la chambre des lords, et pour déclarer que tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il ne souffrirait pas que sa patrie fût humiliée par la maison de Bourbon K La guerre fut donc déclarée à la France. Les hostilités entre les deux nations commencèrent par la bataille navale d'Ouessant, où, après un combat meurtrier, les deux escadres furent obligées de rentrer dans leurs ports respectifs. Les Anglais s'emparèrent ensuite de Pondichéry et de Sainte-Lucie, et les Français de Saint-Vincent et de Grenade (1779). Bientôt l'Espagne reconnut aussi l'indépendance des États-Unis, et ses vaisseaux, réunis à
i Lord Chatham mourut peu de jours après cette séance mémo» nWe, et fut enterré à Westminster aux frais de l'État.
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ceux de la France, bloquèrent Gibraltar et menacèrent l'Angleterre d'une invasion. L amiral sir George Rodney attaqua et défit ia flotte espagnole à la hauteur du cap Saint-Vincent; après avoir ravitaillé Gibraltar, il se dirigea vers les Indes-Occidentales , où il livra trois combats à l'amiral français; mais ces engagemens n'amenèrent aucun résultat. *
Suspendons un instant le récit des luttes sanglantes enfantées par l'ambition et Tanimosité politique, pour constater les progrès des découvertes maritimes pendant les vingt premières années du règne de George III. La mort du capitaine Cook, le plus populaire des navigateurs après Colomb, dont la nouvelle parvint à cette époque en Angleterre, nous amène naturellement à cette esquisse rapide. En 1764, le commodore Byron, chargé d'un voyage de circumnavigation, et spécialemen de reconnaître le détroit de Magellan, rectifia, par ses observations, les erreurs des premières cartes , et découvrit plusieurs îles dans FOcéan-Pacifique. Peu de temps après, le capitaine Wallis immortalisa son nom en découvrant, dans la mer du Sud, la riante et fertile Taïti, qu'il appela Ile du Roi- George 1 . Carteret traversa aussi l'Océan - Pacifique et accomplit un voyage de découvertes. Chacun de ces navigateurs fit faire de grands pas à la science géographique. Mais au célèbre James Cook était réservée la gloire d'achever l'exploration de la cinquième partie du monde : ses travaux furent immenses, et leurs résultats du plus haut intérêt scientifique. Dans son premier voyage, en 1770, il
i Quoique notre cadre nous prescrive de ne mentionner ici que les grands navigateurs de l'Angleterre , nous se pouvons omettre de rapporter que notre immortel Bougainville visita Taïti peu de temps après Wallis, et qu'il fut le premier Français qui , en faisant le tour du monde, ait enriebi la science d'importantes découvertes.
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découvrit les îles de la Société, fit connaître la Nouvelle- Zélande sous son véritable aspect , et visita avec soin la plus grande partie des côtes orientales de la Nouvelle-Hollande. Son second voyage, entrepris pour vérifier l'existence des prétendues terres australes, résolut à peu près cette grande question controversée depuis deux siècles. Dans cette mémorable expédition (1773), Cook fit la reconnaissance de plusieurs parties de la Nouvelle-Zélande et de l'archipel du Saint-Esprit de Quiros ; il revit avec soin les lies de la Société et des Amis, et découvrit la Nouvelle-Calédonie. Enfin, en 1776, le grand navigateur entreprit son troisième et dernier voyage, dans le but de savoir s'il se trouvait dans le nord de l'Amérique une communication entre les deux Océans. Sans les glaces qui l'arrêtèrent à 74° 44' de latitude, et qui l'empêchèrent de s'ouvrir une route vers le nord, il eût exploré la mer polaire, et déterminé le mouvement de la côte septentrionale du Nouveau- Monde. Dans ce voyage, il reprit l'exploration de la Nouvelle-Zélande, des îles de la Société et des Amis; il fit mieux connaître la partie méridionale de la presqu'île d'Alashka et celle des îles Aléoutiennes. Il découvrit la partie occidentale de l'archipel Hawaii (îles Sandwich). Mais ce fut précisément sur une de ces îles, dont il se plaisait à vanter la beauté dans son journal, qu'il reçut la mort de ces mêmes naturels qui le regardaient comme un dieu. Le monde entier pleura sa fin tragique.
Dans la campagne de 1779, les indépendans américains avaient éprouvé une suite de revers qui commençaient ù répandre le découragement parmi les soldats, lorsque le général Rochambeau leur amena le secours de six mille Français. Washington put alors reprendre Foffensivé. En même temps, un nouvel ennemi s'associait à la ligue contre l'Angleterre: c'éLiît la Hollande, qui depuis
long-temps fournissait aux Américains des armes et des
munition*. La guerre recommença donc avec vigueur dans les colonies du Sud. L'anglais Cornwallis, forcé de rétrograder, se jeta dans la Virginie et se fortifia à York-Town. Washington, Rochambeau et Lafayette, se dirigèrent rapidement sur ses traces, et, après une marche de trois cents lieues, ils investirent York-Town. Cornwallis se vit bientôt forcé de capituler; son corps d'armée mit bas les armes (1781).
Tout espoir de recouvrer l'Amérique fut dès-lors perdu pour l'Angleterre. Lord North , ce partisan opiniâtre de la guerre, donna sa démission, et le ministère fut entièrement reconstitué. Le marquis de Rockingham, le comte de Shelburne, et le jeune Charles Fox, qui joignait de vasfes vues philanthropiques à une ambition sans bornes, furent les principaux membres du nouveau cabinet. La paix étant généralement désirée, lord Grenville fut envoyé à Paris, muni de pleins pouvoirs pour traiter avec la France et l'Amérique. Malgré ces négociations, les hostilités continuèrent. Les Français s'emparèrent de Saint-Christophe et de Montserrat dans l'Amérique anglaise; les îles de Bahama se rendirent aux Espagnols, et la Jamaïque fut menacée par la flotte franco-espagnole , portant à bord vingt mille hommes de débarquement. Dans cette circonstance, le brave amiral Rodney soutint dignement l'honneur des armes anglaises; il battit complètement, près de la Dominique, les Français commandés par le comte de Grasse qui fut lui-même fait prisonnier. Rodney retourna en Angleterre , où il reçut les remerciemens des chambres et fut élevé à la pairie (1 78*2). Pendant ce temps , l'amiral Howe et l'intrépide général Elliot forçaient les Français et les Espagnols à abandonner le blocus de Gibraltar, en incendiant les batteries flottantes de l'ingénieur d'Arçon. Les Français étaient plus heureux dans l'Inde; le bailli de Suffrcn remporta plusieurs avantages sur la
292 histoire d'akgl&terrë.
Hotte anglaise, et, secondé par le sultan Tippou-Saëb, il s'empara de plusieurs villes importantes.
Cependant Fox, rentré au ministère après une courte absence, reprit son projet favori, l'œuvre de la paix générale, lies négociations ouvertes à Paris arrivèrent à leur fin. Le 3 septembre 1783 , un traité fut signé entre toutes les puissances belligérantes. L'indépendance des Etats-Unis fut reconnue; l'Espagne se fit rendre Minorquc et les Florides; la Hollande céda à la Grande-Bretagne Negapatnam dans l'Inde. Quant à la France, ses succès lui valurent moins d'avantages qu'à ses alliés : Gorée et quelques-uns de ses établissemens dans l'Inde lui furent seulement rendus. Tel fut le résultat d'une guerre qui avait duré sept ans, coûté à l'Angleterre plus de quarante mille soldats, et augmenté sa dette publique de 150,000 livres sterling.
Après la conclusion delà paix américaine, le gouvernement anglais s'occupa de faire cesser les graves abus qu'on reprochait à la Compagnie des Indes dans la gestion de ses affaires. Déjà précédemment Fox avait présenté un bill à ce sujet ; mais sa complication l'avait fait rejeter. En 1 784, William Pitt, fils du grand Chatham, fut nommé premier lord de la trésorerie et chancelier de l'échiquier, quoiqu'il fût à peine âgé de vingt-quatre ans. Ce grand homme d'État , héritier des vues élevées de son père, après avoir échoué dans une tentative de réforme électorale, fit adopter trois bills qui soumettaient enfin les opérations de la Compagnie au contrôle du gouvernement. Sur une motion de Burke, la chambre des communes ordonna une enquête sur la conduite de lord Hastings, gouverneur général du Bengale. De celte enquête résulta une mise en accusation devant la chambre des lords. Le procès de Hastings, commencé en 1788, dura sept ans, et ce fut seulement en 1795 que l'accusé fut déclaré non coupable sur tous les points.
Dans la session de 1786, Pilt réussit encore à faire adopter un plan d'amortissement annuel de la dette publique. L'année suivante fut signalée par une intervention en Hollande. Le parti populaire de ce pays, secrètement favorisé par le cabinet de Versailles, se souleva contre l'autorité de la maison d'Orange, et s'empara même de la femme du stathouder, nièce du grand Frédéric. Vingt mille Prussiens, réunis à un corps d'Anglais, envahirent la Hollande et battirent les mécontens. Plusieurs républicains furent proscrits, et le stathoudérat fut rétabli.
Ce fut à cette époque que George III ressentit les premiers accès de cette maladie mentale qui affligea le reste de ses jours. Cet événement répandit la plus grande agitation parmi le peuple, et lorsqu'il fut question de pourvoir à la régence du royaume, les plus violens débats éclatèrent dans les deux chambres. Fox voulait qu'elle fût confiée au prince de Galles qui venait précisément de réformer sa conduite dissipée. Pilt, au contraire, soutenait qu'au parlement seul appartenait le droit de pourvoir à la vacance du trône. L'opinion de Fox l'emporta; mais avant que l'acte de régence fût voté, le roi recouvra la santé (1789).
L'Angleterre qui, depuis la guerre d'Amérique, jouissait d'une paix profonde, eut alors une lutte sanglante â soutenir dans l'Inde. En 1791, le fameux Tippou-Saëb, prince de Mysore, s'empara des États du rajah de Travankore, allié de l'Angleterre. Pendant deux ans il se défendit vaillamment contre les Anglais; mais lorsque lord Cornwallis eut pris le commandement de l'armée, il fut obligé de se soumettre, céda la moitié de ses États, et remit ses deux fils entre les mains du général anglais, comme garantie de sa bonne foi à exécuter le traité (1 791).
La révolution française de 1789 eut d'abord un grand retentissement en Angleterre, où les feuilles publiques
exaltèrent pendant long-temps le courage du peuple français. L'opposition parlementaire embrassa avec chaleur la défense de ce grand mouvement national. Mais lorsqu'après la mort de l'infortuné Louis XVI, la France s'abandonna aux excès sanglans de la Terreur et proclama des maximes subversives de tout gouvernement monarchique, lç ministère anglais s'effraya. Pitt fit fermer les sociétés populaires de Londres et des autres villes qui parodiaient les clubs des Jacobins français, et demanda la suspension de Vhabeas corpus. Burke, dans un livre qui ne se fait pas toujours remarquer par la modération, prit la défense de la royauté. Thomas Payne, qui composa les Droits de l'homme pour le réfuter, fut traduit devant la cour du Banc du Roi, et condamné. Biéntôt l'ambassadeur français, Chauvelin, reçut l'ordre de quitter la Grande- Bretagne. La Convention, regardant le renvoi de son chargé d'affaires comme un acte d'hostilité, déclara la guerre à George 111 et au stathouder, qui accédèrent aussitôt à la fameuse coalition de Pilnitz.
Une armée anglaise, commandée par le duc d'York, frère du roi, se réunit aux troupes de la Prusse et de l'Au- ! riche dans les Pays-Bas. Les alliés s'emparèrent de Condé et de Valenciennes; mais le duc d'York échoua dans une tentative faite sur Dunkcrque.
Les violences des Jacobins poussèrent bientôt plusieurs provinces de la France à l'insurrection. Les habitans de Toulon livrèrent leur ville et leur port à l'amiral Hood qui croisait dans la Méditerranée; cette place toutefois ne resta pas long-temps au pouvoir des étrangers; les volontaires républicains la reprirent avec intrépidité, et forcèrent les Anglais à se rembarquer après avoir incendié neuf vais^ 3caux de ligne français. En 1794, les armées coalisées essuyèrent plusieurs échecs; le général Jourdan les battit complètement à Flcurus. Sur mer, les armes anglaises
maintenaient leur supériorité. Howe détruisit entièrement la Motte française sous les ordres de l'amiral Villaret- Joyeuse, partie de Brest pour escorter un convoi considérable. Ce fut dans ce combat que le vaisseau le Vengeur donna un admirable exemple de courage en se faisant sauter aux cris de vive la République! plutôt que d'amener pavillon. La plupart des colonies françaises dans l'Inde et en Amérique furent envahies; nie de Corse se soumit aux Anglais, mais en 1796 elle rentra sous la domination de la France.
Sur le continent, le général Pichegru , profitant d'un hiver rigoureux ( 1795), traversa la Meuse sur la glace, et contraignit les Anglais à se rembarquer. Les Hollandais, dont la majorité ne supportait qu'avec peine le joug du stathouder, reçurent les Français comme des libérateurs et des frères et s'unirent à eux contre l'Angleterre. L'Espagne traita aussi avec la République, et la Prusse, retirée de la coalition, resta neutre. Mais Pitt était trop acharné dans sa haine contre la France et disposait de trop de ressources pour songer à la paix. La guerre civile, allumée dans la Vendée parles royalistes, s'était étendue jusqu'en Bretagne. Le gouvernement anglais prit à sa solde les régimens émigrés du prince de Condé, réunit en corps les gentilshommes français réfugiés, et les embarqua sur une escadre portant quatre-vingt mille fusils, des canons et des munitions. Le débarquement eut lieu dans la baie de Quiberon.* Les émigrés s'emparèrent d'abord du fort Penthièvre; mais l'intrépide général Hoche, accouru à marches forcées, triompha bientôt de leur courage. Il les attaqua avec tant d'impétuosité qu'en un instant leur déroute fut complète. Le plus grand nombre fut pris, et la capitulation consentie par le général républicain ne put les sauver du supplice décrété par la terrible Convention.
L'issue malheureuse de cette expédition rendit le mi-
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uislêre (ont -a-fait impopulaire. Pîtt, pressé par la volonté de la naiion et par l'opposition parlementaire , à la tête de laquelle se trouvait Sheridan , se décida enfin à ouvrir des négociations pour la paix. Lord Malmesbury fut envoyé à Paris (1796). Ce diplomate avait ordre de ne consentir à la paix qu'à condition que les Pays-Bas seraient restitués à l'Autriche. Le Directoire étant peu disposé à abandonner une possession que la France regardait comme la principale de ses conquêtes, les conférences furent bientôt rompues. La guerre se continua. L'Espagne, alliée à la France, équipa une flotte de vingt-cinq vaisseaux; sir John Jervis attaqua les vaisseaux espagnols à la hauteur du cap Saint-Vincent, en prit quatre, et força les autres à se réfugier dans le port de Cadiz (1797). La Hollande, autre alliée delà république française, essuya aussi de grandes pertes; elle se vit enlever le Cap de Bonne-Espérance et une partie de ses possessions dans l'archipel indien.
Malgré ses victoires, l'Angleterre était loin de jouir du calme intérieur. L'accroissement de la dette publique avait jeté l'alarme dans la nation. Une insurrection dans la marine vint encore aggraver la situation. Les équipages de la flotte de la Manche résolurent de cesser tout service jusqu'à ce que le ministère eût fait droit à leurs réclamations, l'augmentation de leur paie et l'abolition de la presse (recrutement des matelot). Pilt leur donna satisfaction sur le premier point; mais il fut inexorable sur le second. Un nommé Richard Parker, principal auteur de la révolte et créé amiral par ses camarades, fut arrêté et pendu à Londres. Cet acte de sévérité fit cesser l'insurrection.
L'Irlande à cette époque devint une source de nouveaux embarras pour le ministère. Depuis long-temps la fermentation était grande dans cette contrée où les catholiques ne supportaient qu'impatiemment l'état d'oppression dans lequel ils vivaient. A l'instigation de la république
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française, plusieurs comtés se soulevèrent ( 1798). Les insurgés, réunis à un corps de troupes françaises débarqué sur leurs côtes, obtinrent d'abord de légers avantages; mais il leur fut impossible de tenir contre les nombreux renforts qu'amena avec lui lord Cornwallis, investi de la vice-royauté de leur île; ils furent obligés de mettre bas les armes, ainsi que leurs auxiliaires. Ce fut à la suite de la victoire de Cornwallis que Pitt résolut d'accomplir ce qu'il avait déjà tenté, d'unir le parlement de l'Irlande à celui de l'Angleterre. Cette mesure, qui enlevait au pays sa dernière liberté, fut énergiquement combattue par plusieurs membres du parlement de Dublin. Mais l'or et les promesses gagnèrent la majorité, et l'œuvre de la réunion législative des trois royaumes se trouva enfin achevée (1799).
Cependant le Directoire avait décrété la fameuse expédition d'Egypte. Le général Bonaparte, qui venait de forcer l'Autriche à signer la paix à Campo-Formio, avait été choisi pour dirigercetteentrepriselointaine,et s'était embarqué à Toulon avec trente mille vétérans de l'armée d'Italie. A peine les soldats républicains eurent-ils mis le pied sur la terre égyptienne, que l'amiral Nelson attaqua la flotte française embossée dans la raded'Aboukir. Après une lutte horrible où l'on se battit à portée de pistolet, et où l'amiral Brueys perdit la vie, onze vaisseaux et deux frégates ennemis restèrent au pouvoir des Anglais. Le brave Nelson, que le roi d'Angleterre créa baron du Nil pour prix de sa victoire, vint ensuite bloquer Malte dont Bonaparte s'était emparé dans sa traversée de France en Egypte. La ville capitula et la garnison fut transportée dans sa patrie. La république française prit sa revanche des succès des armes anglaises dans la Méditerranée sur une armée anglo-russe débarquée en Hollande. Le général Brune battit complètement le duc d'York à Berghen et le força à mettre bas les armes (1799). Pendant ce temps, Tippou-Saëb dans l'Inde,
298 HISTOIRE D'AAGLfcTF.KRE.
cédant aux instigations du général Bonaparte qui, maître de presque toute l'Égypte, était venu mettre le siège devant Saint-Jean d'Acre, avait repris les armes contre la Grande Bretagne. Le général Harris, parti de Madras avec vingt mille hommes , pénétra dans les États du sultan et marcha sur Seringapatnam sa capitale. Dans un assaut terrible, où l'artillerie anglaise incendia le palais impérial, l'infortuné prince tomba glorieusement percé de coups. Sa mort termina la guerre, et le Mysore fut partagé entre la Compagnie des Indes et ses alliés.
Après tant de combats, la France et l'Angleterre sentirent le besoin de la paix. Les deux peuples étaient las de sacrifices. L'inflexible Pitt, dont l'orgueil ne pouvait se courber devant une nécessité qu'il reconnaissait lui-même, donna sa démission. Sa retraite amena une révolution dans le cabinet, et par suite dans la politique. Addington, qui lui succéda , se rangea du côté des partisans de la paix. Alors fut conclu le célèbre traité d'Amiens ( mars 1802), par lequel l'Angleterre restituait à la France et à ses alliés toutes les conquêtes qu'elle avait faites pendant la guerre, à l'exception de l'île espagnole de la Trinité et de rétablissement hollandais à Geylan. L'Égypte rentrait sous la suzeraineté du Grand-Seigneur; Malte était rendue à ses chevaliers; les Français évacuaient les États de l'Église et le royaume de Naples.
Toutefois, cette paix ne fut guère qu'une suspension d'armes. Bonaparte, dévoré d'une ambition gigantesque, s'était fait nommer premier consul à vie, et ne songeait qu'à étendre la puissance française. La réunion du Piémont à la république et l'atteinte portée à l'indépendance de la Suisse qui venait d'être envahie par une armée française sous le prétexte de rétablir la concorde entre les cantons, provoquèrent les réclamations de la Grande-Bretagne. Bonaparte reçut mal les remontrances de l'ambassadeur Wintworth.
GKCP.GE III.
L'Angleterre ne pouvant rester immobile spectatrice des envahissemens de sa rivale, mit l'embargo sur tous les vaisseaux portant pavillon français qui se trouvaient dans ses ports (1803). La France répondit à cette mesure en déclarant prisonniers tous les Anglais qui résidaient sur son territoire. En même temps, Bonaparte, réunissant une armée de cent cinquante mille hommes sur les côtes delà Manche, menaça l'Angleterre d'une invasion. La guerre étant ainsi imminente, Addingion notait pas le ministre qui convenait pour la soutenir avec énergie. Pitl fut rappelé (1804). Cet ennemi implacable de la France, après avoir augmenté les forces britanniques, soudoya avec l'or de son pays la ligue des puissances du nord de l'Europe contre Bonaparte, devenu empereur des Français sous le titre de Napoléon 1 er . L'Espagne ayant vainement demandé une satisfaction pour la perte de plusieurs de ses vaisseaux chargés de richesses, que le capitaine Moore avait saisis à leur retour de Rio de la Plata, déclara la guerre à la Grande- Bretagne. Les flottes comlinées de France et d'Espagne furent attaquées à la hauteur du cap Trafalgar par l'amiral Nelson, et les Anglais remportèrent une victoire décisive qui anéantit les restes de la marine française (octobre 1805). Nelson paya de sa vie le triomphe qu'il procura à sa patrie; l'amiral espagnol Graviua fut aussi blessé mortellement.
Napoléon avait rassemblé une armée immense à Boulogne, toujours dans le but d'opérer uhe descente en Angleterre; mais au moment d'effectuer ce grand projet", il apprit la marche des Russes et des Autrichiens contre la France. Il courut aussitôt en Allemagne, et après avoir défait les empereurs d'Autriche et de Russie à AusterliU (décembre 1805), il les força à demander la paix et à le reconnaître comme empereur. Pitt ressentit un tel chagrin de la rupture de celte coalition qui était son ouvrage, qu'il
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tomba malade et mourut peu de temps après (janvier 1806), à Tàge de quarante-sept ans. Sa haute probité , la solidité de son jugement, ses vastes connaissances en finances, et surtout son admirable éloquence , en ont fait un des plus grands hommes d'État de l'Angleterre.
La mort de Pilt ouvrit l'entrée des affaires à un ministère de l'opposition; il se composa de lord Eskine, du comte Fitz-Williams, de lord Grenvïlle, de lord Howik, et de l'illustre Fox, qui, à peine installé, fit adopter par les deux chambres un bill qui immortalisera à jamais son nom, le bill prononçant l'abolitition de la traite des nègres; mais ce grand ami de l'humanité, ce Mirabeau de l'Angleterre devait bientôt cesser de faire entendre ses généreux accens; atteint d'une maladie de langueur, il expira à l'âge de cinquante-huit ans (septembre 1806). Sa mort occasiona un deuil public.
La Prusse était alors unie à l'Angleterre et à la Russie pour combattre la France. Napoléon défit successivement les Prussiens à Iéna, les Russes à Eylauet à Fricdland (1807), et força l'empereur Alexandre à signer la paix de Tilsitt. De Berlin où il était entré en triomphateur, il lança ce fameux décret qui fermait tous les ports du continent aux navires de l'Angleterre. Tous les alliés de la France accédèrent de gré ou de force à cette mesure connue sous le nom de blocus continental Le roi de Portugal n'ayant pas voulu renoncer à l'alliance anglaise, Napoléon fit envahir son royaume par une armée française. Pendant ce temps, une escadre anglaise forçait l'entrée des Dardanelles et détruisait la flotte ottomane, sans pouvoir détacher le sultan de son alliance avec la France. Une expédition entreprise pour enlever l'Egypte aux Turcs n'obtenait pas de meilleurs résultats, et le général Whitelocke, chargé de faire la conquête de Buenos-Ayres sur les Espagnols, était obligé d'abandonner cette ville après l'avoir prise.
Le ministère, animé des généreuses inspirations de Fox et voulant entrer dans la voie des améliorations qu'il lui avait ouverte , proposa un bill tendant à admettre les catholiques dans tous les emplois des armées de terre et de mer (mars 1807). Le roi, sous le prétexte de rester fidèle à son serment, désapprouva cette mesure. Les ministres donnèrent leur démission , et furent remplacés par le duc de Port la nd, l'éloquent Perceval, lord El don, lord Castlcreagh, héritier des principes politiques de Pitt, et sir George Canning, publiciste de Técole de Burke. La première mesure adoptée par le nouveau ministère révéla la marche qu'il se proposait de suivre. En représailles du blocus continental décrété par Napoléon , il défendit à tous les vaisseaux de fréquenter les ports de la France et de ses alliés, et ordonna aux puissances maritimes d'opter entre les deux nations. Le roi de Danemark ayant hésité, une flotte anglaise partit aussitôt pour aller investir Copenhague. Sur le refus que fit le monarque de livrer ses vaisseaux de guerre, sa capitale fut bombardée pendant trois jours et vit ses plus beaux quartiers incendiés. Copenhague se rendit enfin , et ses vaisseaux, devenus la proie du vainqueur, furent amenés en triomphe dans la Tamise. Une telle violation du droit des gctis excita l'indignation de l'Europe.
Cependant l'Angleterre, séquestrée, pour ainsi dire, du reste de l'Europe, commençait à ressentir les effets d'une mesure qui devait la frapper au cœur. Son commerce et son industrie périssaient faute de débouchés. Cet état de gêne ne pouvait se prolonger plus long-temps sans amener une crise intérieure. Les événemens de la Péninsule espagnole firent bientôt entrevoir au ministère un nouvel espoir de ruiner la puissance de la France. Le roi d'Espagne, Charles IV, était en querelle avec son fils Ferdinand. Ils choisirent Napoléon pour arbitre et se rendirent à Bayonne, où ils furent retenus prisonniers ( 1 808).
Jharles IV finit par abdiquer en faveur de l'empereur des français, qui donna le trône d'Espagne à son frère Joseph. Les Espagnols indignés se déclarèrent en faveur de Ferdinand, et coururent aux armes. Partout des juntes .nsurrectionnelles s'organisèrent. Un corps français, sous tes ordres du général Dupont , fut défait à Baylen. L'occasion parut favorable au ministère anglais. Dix mille hommes furent envoyés en Portugal, sous les ordres de sir Arthur Wellesley (depuis lord Wellington), général expérimenté, qui avait fait ses preuves aux Indes-Orientales, dans la guerre contre les Mahrattes. Le général Junot, qui avait contre lui la population portugaise, attaqua les Anglais à Vimiera. 11 fut si complètement battu qu'il se vit contraint de signer la capitulation de Cintra , en vertu de laquelle son corps d'armée fut transporté en France.
Napoléon, pour venger les désastres de ses Iieutenans, entra lui-même dans la Péninsule, à la tète d'une puissante armée. Les victoires de Tudela et de Somosierra lui ouvrirent la route de Madrid, où il ramena son frère Joseph (décemhre 1808). A la nouvelle de ses succès, l'armée anglaise aux ordres de sir John Moore , qui marchait sur Madrid , battit en retraite. Dans sa marche rétrograde, elle fut attaquée par le maréchal Soult et perdit son général ; elle se rembarqua à la Corogne.
Tandis que Napoléon se trouvait ainsi engagé dans la Péninsule, l'Autriche reprit les armes contre lui. Aussi prompt que l'éclair, il vola en Allemagne (1809), défit l'ennemi à Ralisbonne, à Eckmûlh, ù Esling, se rendit maître de Vienne, et remporta la célèbre bataille de Wagram ; l'Autriche vaincue demanda et obtint la paix. Pour opérer une diversion favorable à l'Autriche, l'Angleterre avait embarqué cinquante mille hommes qui devaient s'emparer de l'Ile de Valcheren. Cette expédition bombarda Flessingue qui se rendit. Elle fut moins heureuse
dans les eaux de l'Escaut. Anvers et tous les autres points qu'elle attaqua opposèrent une vigoureuse résistance. Des fièvres pestilentielles la contraignirent à retourner en Angleterre. A cette occasion , la mésintelligence éclata dans le ministère. Lord Gastlereagh et Canning se battirent en duel et donnèrent leur démission. M. Perceval devint premier lord de la trésorerie à la place du duc de Portland. En compensation de la désastreuse expédition de Valcheren, les flottes anglaises s'emparèrent de la Martinique et de la Guadeloupe, des îles de France et de Bourbon, d'Amboine et de Banda.
Après le départie Napoléon, les Anglais, réunis aux insurgés, avaient repris l'offensive dans la Péninsule. Sir Arthur Wellesley gagna sur le roi Joseph la sanglante bataille de Talavera. Cette victoire lui valut la pairie et le titre de vicomte de Wellington. Dans la campagne suivante(18l0), les Français reçurent de nombreux renforts. Après avoir enlevé plusieurs places, ils envahirent l'Andalousie et vinrent mettre le siège devant Cadiz, où les Cortès espagnoles, réunies en assemblée générale, travaillaient à doter leur pays d'une constitution. Celte ville héroïque arrêta la marche des conquérons. Le maréchal Masséna battit Wellington à Almeida ; mais il fut à son tour vaincu â Busaco, et forcé d'abandonner le Portugal (1811). Le lieutenant-général Graham vainquit le maréchal Victor à Barrosa. Lord Beresford livra au maréchal Soult la bataille d'Albuéra, dont les deux partis s'attribuèrent l'avantage; Suchet battit l'Espagnol Blacke et s'empara de Valence.
Au commencement de 1811, George III retomba dans la funeste maladie dont il avait éprouvé les premiers symptômes vingt ans auparavant. La direction des affaire* fut alors définitivement confiée au prince de Galles, qu prit le titre de régent. Il n'y eut rien de changé dans l'administration ni dans le cabinet, jusqu'à l'année suivante,
msToini; d'anglktehre.
que lord Castlereagh fut rappelé au conseil, en même temps que les anciens amis du prince régent, les lords Grey et Grenville. Peu de jours après cette révolution ministérielle, M. Perceval ayant été assassiné par un négociant, en entrant dans la chambre des communes, le comte de Liverpool devint premier lord de la trésorerie (1812).
Les désastres des armées françaises en Russie rendirent le courage et l'espoir aux adversaires de Napoléon. Les Anglais et les Espagnols continuèrent leurs efforts pour expulser le roi Joseph de la péninsule ibérique. Wellington, après s'être emparé de Badajoz et de Ciudad-Rodrigo, après avoir gagné la bataille de Salamajjque, entra dans Madrid; bientôt obligé d'abandonner cette capitale, il se retira sur le Portugal. Mais chaque jour les Français voyaient éclaircir leurs rangs par la résistance opiniâtre de l'Espagne entière soulevée contre eux; et Napoléon, occupé de sa guerre dans le Nord, ne pouvait envoyer de nouvelles armées à leur secours. Wellington, ayant reçu des renforts, reprit la campagne (1813). Il battit complètement le maréchal Jourdan à Vitoria. Cette journée enleva le trône d'Espagne au roi Joseph. Le maréchal Suchet fit bien encore essuyer un échec à sir John Murray devant Tarragone; mais ce succès n'arrêta pas la retraite des Français. Lé général Graham s'empara de Saint-Sébastien; Pampelune capitula, et les troupes de Wellington se montrèrent bientôt sur le territoire français.
D'un autre côté, la ligue formidable de tous les souverains du Nord, que le ministère anglais était parvenu à réunir contre le maître de l'Europe, envahissait la France. Napoléon, abandonné de tous ses alliés, soutint, avec la seule bravoure des soldats nationaux , cette mémorable campagne où ses talens militaires brillèrent de tout leur éclat (1814). Il battit si complètement les alliés à Montmirail, 3 Charapaubcrt et à Château-Thierry, que ceux-ci pense*
Ceo ne r. m. 305 rent un moment à faire la paix. Des négociations s ouvrirent à Ghàtillon; mais les commissaires anglais ayant prononcé le nom de Bourbon dans les conférences, Napoléon rejeta leurs propositions avec dédain. Bientôt les alliés firent leur entrée dans la capitale de la France (31 mars), et déclarèrent ne plus vouloir traiter avec Napoléou Bonaparte. Le sénat prononça alors la déchéance de l'empereur et proclama Louis XVIII.
Pendant que ces événemens se passaient à Paris, un corps anglais , débarqué dans les Pays-Bas, assiégeait inutilement Anvers, défendue par le brave Ça mot, et était repoussé vigoureusement par le général Maison. Dans le Midi, Wellington, appelé à Bordeaux par les royalistes, était obligé, pour rendre sa marche libre, de livrer au maréchal Soult la sanglante bataille de Toulouse, où la victoire lui coûta plus cher qu'une défaite. Enfin, le 30 mai, un traité fut signé à Paris entre les puissances alliées. Toutes les anciennes dynasties détrônées par Napoléon reprirent possession de leurs États. Malte, nie-de-France, Tabago et Sainte-Lucie furent abandonnées à l'Angleterre. La Hollande et la Belgique réunies formèrent un royaume destiué à servir de barrière contre la France, qui fut réduite aux limites qu'elle avait avant la révolution de 1789. Ainsi, la Grande-Bretagne voyait la puissance de sa rivale tout-à-fait anéantie, et cet abaissement était son ouvrage. Mais, pour arriver là, il lui avait fallu augmenter sa dette de 67,500,000 livres sterling, et sa misère intérieure était si grande que les classes ouvrières s'étaient déjà insurgées dans plusieurs villes manufacturières.
Cette année vit aussi ces>er la guerre animée qui durait depuis 1811 entre l'Angleterre et les États-Unis. Cette guerre avait eu pour origine la gêne que les Américains ressentaient de l'interruption de leur commerce avec la France. Après avoir incendié Washington avec les redou-
tables fusées à la Congrève, le général anglais Ross avait attaqué Baltimore, devant laquelle il avait é(é tué. Lord Cochrane, à son tour, avait perdu l'élite de ses troupes en essayant inutilement un débarquement. Enfin les deux partis, fatigués d'une lutte désormais sans but, ouvrirent des négociations, et, le 24 décembre 1814, le traité de Gand fut signé.
Le 1 er mars 1816, Napoléon quitta l'île d'Elbe qui lui avait été assignée pour retraite, et remonta sur le trône de France. Aussitôt les puissances alliées, réunies à Vienne où elles se partageaient les peuples, proclamèrent celui qu'elles croyaient avoir anéanti ennemi et perturbateur du genre humain, et déchirèrent qu'elles uniraient encore leurs efforts pour concourir à la paix générale. En moins de six semaines, le génie du grand homme improvisa une armée de cent vingt mille hommes, à la tète de laquelle il attaqua subitement les Prussiens et les Anglais à Ligny, et remporta un premier avantage; mais, le lendemain 18 juin, eut lieu la bataille de Waterloo, le plus grand désastre des temps modernes. La défection de quelques Français et les troupes fraîches de Wellington décidèrent la victoire en faveur des alliés. L'armée impériale fut écrasée après des prodiges de valeur. Napoléon quitta le champ de bataille, revint à Paris où il déposa une seconde fois la couronne. Décidé à s'embarquer pour l'Amérique, il partit pour Rochefort; mais il changea bientôt de résolution; confiant dans la loyauté britannique, il se rendit à bord du vaisseau anglais le Bellérophon, et écrivit au prince régent cette lettre devenue si célèbre, par laquelle il demandait à se placer sous la protection d'un ennemi généreux. La loyauté qu'il invoquait se démentit dans cette circonstance : le ministère anglais lui répondit qu'il était le prisonnier des puissances alliées, et le fit transporter à File Sainte -Hélène. Ce fut sur ce rocher, perdu dans.l'iiu-
mensité de rOcéan-Atlaniique , que, pendant six ans, il expia, sous la surveillance des agens anglais, sa gloire qui avait coûté tant de larmes aux peuples. Il mourut le 5 mai 1821. Après la bataille de Waterloo, les alliés signèrent un second traité de Paris, qui décidait l'occupation de la France pendant cinq ans par un contingent armé de chacune des puissances belligérantes. Quelque temps après, intervint, entre les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse, Pacte fameux qu'ils qualifièrent de traité de Sainte-Alliance, et auquel lord Castlereagh adhéra au nom du prince régent d'Angleterre.
Une horrible détresse éclata sur tous les points de l'Angleterre par suite des nombreux efforts qui avaient été faits pour soutenir la guerre continentale ( 1816 ). La récolte de blé, qui manqua dans presque toute l'Europe, aggrava encore la situation. Les classes ouvrières, réduites au désespoir par le défaut de travail, formèrent des réunions tumultueuses. Le gouvernement, pour faire cesser les troubles, eut recours à la suspension de Vhabeas corpus. 11 fit condamner et exécuter les trois principaux auteurs de la formidable émeute de Spafield. Ces mesures rétablirent l'ordre, mais ne remédièrent pas à la misère. Ce fut à cette époque que lord Exmouth fut envoyé avec une flotte pour faire cesser les déprédations que les pirates barbaresques ne cessaient d'exercer sur le commerce des puissances du second ordre. Le dey d'Alger ne répondit aux sommations de l'Angleterre qu'en faisant massacrer les pêcheurs de corail rassemblés au cap de Bone. Alors l'escadre de lord Exmouth, réunie aux vaisseaux hollandais de Famiral Van-Capellen, bombarda Alger, incendia la plus grande partie de la ville, et détruisit la marine du dey qui fut forcé de signer la paix.
Au mois de novembre 1817, l'Angleterre fut plongée dans un deuil général par la mort de la princesse Charlotte,
héritière présomptive de la couronne, mariée depuis deux ans seulement au prince Léopold de Saxe-Cobourg (aujourd'hui roi des Belges). Le peuple avait placé toutes ses espérances dans les qualités de cette bonne princesse, et se flattait qu'elle aurait fait revivre pour lui le règne de la reine Anne.
La tranquillité publique était sans cesse menacée, dans les comtés manufacturiers, par les nombreuses réunions {meetings) des classes ouvrières , que des orateurs déma- , gogues poussaient à réclamer le redressement des grieft et la réorganisation de la chambre des communes. Une de ces réunions fut convoquée à Manchester pour le 16 août 1819. Plus de cent mille radicaux s'y rendirent, ayant à leur tête le hardi réformateur Hunt. Placé à une tribune improvisée, l'orateur populaire commençait à peine à haranguer la multitude lorsqu'un régiment de hussards, réuni à la yeomanry (milice bourgeoise â cheval), fondit sur ces gens jusque -là inoffensifs, en tua un grand nombre, en blessa plus de quatre cents, dispersa les autres et se saisit de Hunt et de ceux qui s'étaient rangés autour de lui pour le défendre. Les principaux meneurs furent jugés aux assises d'York et condamnés à la prison. Hunt, relâché sous caution, rentra idans Londres où la multitude le porta presque en triomphe. Pour empêcher le retour de pareils désordres, un acte du parlement déclara illégale toute réunion non autorisée par l'autorité locale.
Le 29 janvier 1820 , George III termina sa pénible existence au château de Windsor. Ce roi, qui possédait de grandes vertus privées, emporta en mourant les regrets de ses peuples. Il était âgé de quatre-vingt-deux ans et en avait régné soixante. Le prince de Galles lui succéda sous le nom dç George IV,
GK011CE ir. 309 CHAPITRE XXI
Règnes de George IV et de Guillaume IV. — Procès de la reine Caroline. — George Gaiming. — Émancipation des catholiques.— Bill de Réforme.
A peine George IV était-il proclamé , qu'on découvrit une conspiration aussi odieuse qu'insensée. Plusieurs individus obscurs, à la tète desquels se trouvait un nommé Thistlewood , autrefois officier dans un des régimens des Indes-Occidentales, avaient formé le projet d'assassiner les ministres dans un dîner qui devait leur être donné par lord Harrowby leur collègue , de prononcer la déchéance du roi, et de proclamer un gouvernement dirigé par les radicaux. Dénoncés par un espion de la police qui s'était introduit parmi eux, onze des conspirateurs furent arrêtés dans un cabaret, nantis des armes qui devaient servir à exécuter leur crime. Thistlewood et quatre de ses complices furent condamnés à mort et exécutés; les six autres furent déportés à vie.
L'attention publique fut bientôt vivement excitée par un autre événement non moins important. Depuis 1814, l'épouse du prince régent , à la suite de scandaleux démêlés qu'avait fait naître sa conduite plus que légère, avait quitté l'Angleterre et voyageait sur le continent ; elle avait même visité l'Orient, accompagnée d'aventuriers italiens parmi lesquels se faisait remarquer l'ex-postillon Bergami. Dès qu'elle apprit l'avènement du prince , elle se disposa à revenir en Angleterre pour revendiquer ses droits. Le roi et ses ministres lui firent vainement proposer une pension annuelle de 50,000 livres sterling si elle consentait à ne pas prendre le titre de reine et à continuer son séjour sur
le continent. Elle mit pied à terre le 6 juin, et le lendemain elle entra dans Londres aux acclamations d'une foule immense qui la salua reine, quoique son nom fût exclu de la liturgie. Un message royal fut aussitôt porté aux chambres pour éclairer la représentation nationale sur la conduite de celle qui prétendait partager le trône, et pour demander la dissolution du mariage du roi. Un cômité secret des lords décida que la chambre haute jugerait l'affaire. Caroline choisit M. Brougham pour son avocat. Après trois mois de scandaleux débats, la troisième lecture de l'acte d'accusation n'ayant obtenu qu'une majorité de neuf voix, les ministres ne crurent pas devoir le porter devant la chambre des communes où ils redoutaient une forte opposition, et abandonnèrent la mesure qu'ils poursuivaient avec tant d'acharnement. Aux yeux des nombreux partisans de la reine, ce retrait proclamait son innocence; pendant trois nuits ils illuminèrent la façade de leurs maisons;
* le peuple, toujours prompt à s'attacher à ce qui peut embarrasser un gouvernement, insulta les témoins qui avaient déposé contre Caroline dans le procès, et lui fit un cortège lorsqu'elle se rendit à la cathédrale de Saint-Paul pour remercier la Providence de la cessation des persécutions qui l'avaient accablée. TQutefois elle consentit peu de temps après h recevoir la pension qui lui avait été ofFerte, et les ministres obtinrent que son nom ne fût pas rétabli
'dans la liturgie (1821).
Dans le cours de l'année 1821 , George IV visita l'Irlande et ses États de Hanovre où il fut accueilli avec le plus vif enthousiasme. Il se rendit ensuite en Écosse, où aucun prince de la maison de Brunswick ne s'était encore montré. Tandis qu'il recueillait les témoignages d'affection des montagnards se pressant partout sur son passage, il apprit la mort du marquis de Londonderry (lord Castle- % reagh). Cet homme d'État;, que la Sainte-Alliance avait
trouvé si docile à ses volontés, avait mis fin à ses jours en s'ouvrant l'artère carotide avec un canif. Le magistrat (coroner), chargé de constater sa mort, déclara que ce suicide était l'effet de la démence; mais on doit plutôt croire qu'il eut pour cause le découragement et l'embarras de la situation politique. George, cédant à l'opinion publique, „ choisit, pour remplacer un ministre aussi impopulaire, sir George Canning, dont il reconnaissait le mérite, quoiqu'il ne lui pardonnât pas de s'être montré hostile au bill d'accusation contre la reine. Canning, récemment nommé gouverneur-général de l'Inde, n'hésita pas à renoncer à une fortune certaine pour se charger de la direction des affaires de son pays (1822), auxquelles il imprima une marche tout-à-fait libérale. Le congrès de Vérone révéla le changement opéré dans la politique de l'Angleterre. Les puissances du Nord y décidèrent que cent mille Français iraient rétablir Ferdinand VII sur son trône ébranlé. Wellington , représentant de l'Angleterre, protesta, selon ses instructions, contre cette intervention (1824). En 1825, l'esclavage fut aboli dans les colonies anglaises. L'année suivante, des traités de commerce furent signés avec les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, et l'indépen- v dance de la Colombie , du Mexique et des provinces de la Plata fut définitivement reconnue par la Grande-Bretagne.
Dès 1824, l'Irlande avait vu se former dans son sein V Association catholique, à la tète de laquelle se trouvaient des avocats de Dublin et le fameux Daniel O'Connell. Cette association, qui exigeait une cotisation déchacun de ses me libres, devint bientôt si puissante, qu'elle éveilla les craintes du gouvernement. Un bill fut proposé pour en demander l'abolition; le bill, vivement combattu par Brougham et défendu par Canning,' fut adopté; mais la discussion fit connaître que le ministre était favorable à
l'émancipation des catholiques, et quç ççtte grande mesure*
312 niSTomn d'aivcleterre.
était le but de sa carrière politique. Alors intervint une motion de sir Francis Burdett, déclarant les catholiques éligibles à tous les emplois. Canning soutint le bill avec son éloquence ordinaire; les communes l'adoptèrent, mais *! fut rejeté par les lords.
Le parlement ayant terminé sa sixième session, des Mections générales eurent lieu sous l'influence des deux grandes questions à Tordre du jour, la loi sur les céréales et l'émancipation (1826). A l'ouverture du nouveau parlement, le ministère mit sous les yeux des chambres les traités [entre l'Angleterre et le Portugal ; Don Miguel , soutenu par l'Espagne absolutiste, venait d'enlever la couronne à sa nièce Dona Maria da Gloria , en faveur de laquelle son père Don Pedro, empereur du Brésil, avait abdiqué. Le parlement déclara que l'appui prêté à Don Miguel par Ferdinand VII établissait le casus fœderis , et le ministère fit aussitôt partir pour le Tage un vaisseau portant des troupes de débarquement. La maladie et la retraite du vieux lord Liverpool amenèrent la dislocation du ministère. Canning, chargé de recomposer le cabinet, s'adressa aux whigs et aux tories modérés, et forma ce qu'il appela lui-même un ministère de coalition. Par suite de la défection d'un grand nombre de membres da parlement qui s'effrayèrent du système libéral du premier ministre, l'opposition tory devint la majorité. Les lords, d'après un amendement de Wellington, modifièrent la loi sur les céréales, qu'ils regardaient comme nuisible à la grande propriété foncière, et établirent une sorte d'impôt sur les grains étrangers. A la chambre des communes, le bill sur l'émancipation fut rejeté à une majorité de quatre voix. Ces échecs successifs achevèrent de ruiner la santé de Canning, déjà fortement ébranlée parles luttes précédentes; il mourut (1827), et sa mort fut une douleur publique, uon-sculement pour l'Angleterre, mais pour
l'Europe entière. Le dernier service que ce grand homme rendit à la cause de l'humanité fut la conclusion d'uu traité entre F Angleterre, la France et la Russie, traité par lequel ces puissances reconnaissaient l'indépendance de la Grèce, et s'engageaient à faire cesser les hostilités entre les parties belligérantes. Le sultan , irrité de cette inter- • vention favorable aux Hellènes /qu'il regardait comme des styets révoltés, refusa de se soumettre à l'armistice que voulaient lui imposer les puissances alliées, et donna Tordre à Ibrahim-Pascha de continuer la guerre d'extermination qu'il faisait depuis deux ans dans la Morée. Le 20 octobre 1827, les escadres française, anglaise et russe, entrèrent, sous le commandement de l'amiral Codrington, dans le port de Navarin où une flotte égyptienne avait jeté l'ancre. Il s'agissait de forcer Ibrahim à respecter l'armistice. Un brûlot turc ayant fait feu sur une chaloupe détachée de la flotte anglaise pour aller parlementer, cette agression fut le signal d'un combat général, qui ne dura pas moins de quatre heures, et qui se termina par la destruction complète de la flotte égyptienne. Ce hardi coup de main, qui amena une rupture éclatante entre la Porte et la Russie, assura la liberté de la Grèce K
Lord Goderich, choisi par le roi pour continuer lt système de Canning, se dégoûta bientôt des tracasserie! que lui suscita l'opposition tory, et donna sa démisson de premier lord de la trésorerie. Wellington fut charge de recomposer un cabinet dont il serait le chef, et, reconnaissant l'empire des circonstances, il forma un mi nistère mixte , dans lequel restèrent les whigs Huskinson et Palmerston (janvier 1828). A l'ouverture de la
» Ce fut en aidant les Grecs à reconquérir leur indépendance que le célèbre poète Byron mourut en 1820 sous les murs de Missolonghu .
session, lord John Russcl proposa un bill pour abolir F&te du test et l'acte de corporation, qui assujettissaient tout fonc'tioiiiiaire, avant d'exercer autun emploi civil, à communier suivant les rites de l'Église anglicane. Ce bill passa dans les, deux chambres. Il n'en fut pas de même delà motion de sir Francis Burdctl eu Paveur de Fémancipalion. Adoptée par les communes, elle fut encore rejetée par les lords.
Ce nou veau rejet porta l'exaspération des Irlandais au comble. L'association releva la tète en dépit de la loi qui l'avait dissoute. Cette insurrection disciplinée donna bientôt la mesure de sa puissance. Un député du.çomté de Cbre ayant renoncé à son siège, le grand agitateur (XConnell fut élu à sa place. Le lord lieutenant d'Irlande, lord Anglesey, qui s'efforçait de calmer l'effervescence de l'association par des mesures conciliatrices, fut rappelé et remplacé par le duc de Northumberland. O'Connell cria à l'intolérance et à la tyrannie. Telle était son influence sur l'association que, s'il l'eût voulu alors, toute l'Irlande courait aux armes. Le ministère comprit enfin qu'il notait plus temps de temporiser. Wellington et Pce), modifiant leurs opinions personnelles, engagèrent le roi à relever les catholiques de leur incapacité civile. En conséquence, dès l'ouverture de la session de 1829, le lord chancelier porta à la chambre des communes le bill d'émancipation, en même temps qu'il proposa des mesures pour dissoudre l'associationirlandaise. Après des débatsqui furent quelquefois orageux, le bill triompha de toutes les résistances qu'il avait rencontrées aux communes, et passa à une majorité de 320 voix contre 142. Porté à la chambre . des lords, il fut vivement combattu par tous les représentais du tory s me, de l'aristocratie et du clergé; mais les efforts de Wellington, à, qui ses anciens amis reprochèrent amèrement, dans la discussion, d'avoir renié ses prin- ,
cipes, parvinrent à lui. assurer une majorité de 104 voix; il fut, quelques jours après, sanctionné par le roi.
Après l'adoption du bill, CTConnell se présenta à la chambre des communes pour y siéger comme député du comté de Gare. On exigea de lui qu'il prêtât les sermens de suprématie et d'abjuration prescrits par la loi sous l'empire de laquelle il avait été élu. Sur son refus, son électiou fut cassée. If retourna en Irlande, où il fut accueilli avec le même enthousiasme et réélu à une grande majorité.
L'émancipation était loin d'avoir satisfait les exigences de l'opposition et le besoin de réforme qui tourmentait les trois royaumes. Dans la session de 1830, le ministère se vit forcé de présenter divers projets pour réduire les dépenses publiques , abolir le cumul et les sinécures, et diminuer les salaires des employés du gouvernement. Malgré ces concessions, la fermentation des esprits, surtout en Irlande, ne se calma point. La mort du roi vint encore compliquer la situation (20 juin 1830). George IV succomba à une ossification des vaisseaux du cœur; il était âgé de soixante-huit ans, et en avait régné onze ; mais son règne datait réellement du jour où l'interdiction de son père l'avait fait placer à la tète du gouvernement. Modèle d'urbanité et des bonnes manières, ce prince aimait les lettres et les arts. Les hommes qui les cultivaient eurent souvent part à ses largesses
i C'est ainsi que, dès la première année de son avènement, il avait décerné le titre de baronnet à sir Walter Scott, qui plus tard lui servit en quelque sorte de maître des cérémonies lorsqu'il visita l'Ecosse. Le grand poète et romancier voulut être auprès du monarque l'interprète des sentimens de sa patrie, et Gt les honneurs de la fête qui lui fut offerte par la ville d'Edimbourg. Cet homme illustre, qui a exercé une si grande influence sur la littérature de l'Europe etf général, mourut dans son château d'Abbotsford en 1832.
Henri-Guillaume, duc de Clarence , frère de George 1 V f lui succéda sous le nom de Guillaume IV. Les fonctions de grand-amiral qu'il avait remplies avec distinction, l'appui qu'il venait de prêter à la cause des catholiques, lui avaient acquis une certaine popularité. Toutefois, il conserva le ministère de son prédécesseur; et l'opposition, qui s'était d'abord flattée de trouver un soutien dans le nouveau roi, comprit qu'il lui fallait continuer ses attaques contre une administration qu'elle avait déjà si fortement ébranlée. Un message royal ayant annoncé la dissolution du parlement , les whigs se récrièrent contre cette mesure qu'ils qualifièrent d'inopportune, et lord Grey demanda que le parlement continuât à siéger jusqu'à ce qu'il eût été pourvu à la tutelle de la princesse Victoria, fille du duc de Kent , et seule héritière de la couronne après la mort du roi. Cette proposition souleva de violens débats; mais les ministres l'emportèrent, et le parlement fut dissous.
Tandis que l'Angleterre se préparait à la bataille électorale, la révolution de juillet éclata en France et ébranla l'Europe. Nulle part son contre-coup ne se fit plus violemment sentir qu'en Angleterre. Partout des meetings eurent lieu pour voter des adresses de félicitations au peuple de Paris ; des souscriptions s'ouvrirent en faveur des blessés de la grande semaine. Les élections, faites sous l'influence de cet événement, furent entièrement favorables aux whigs. Le ministère eut cependant le bon esprit de reconnaître immédiatement le gouvernement français issu des barricades. Le roi, dans son discours d'ouverture au parlement, annonça sa bonne intelligence avec le roi des Français; mais Wellington déclara qu'il ne consentirait à aucune réforme électorale* Cette déclaration augmenta l'irritation du pays. L'Irlande, qui s'étayait sur l'exemple de la Belgique, fit entendre les mots de réforme radicale et même de rappel de l'Union . Il se forma une association