LIVRE XUI
Conduite des puissances neutres. — La Prusse est admise dans la confédération de neutralité armée. — Offres de médiation. — Conduite équivoque de l'empereur d'Allemag^ne. — Il entre dans la confédération des puissances neutres. — Il devient plus partial chaque jour pour la France. — État <il l'esprit public. — Assemblée du parlement— Débats à l'occasion de l'adresse. — Et à Toccasion de la prise de Saint - Eustache. — Motion de sir Jacques LoïK^ther contre la guerre* — Discussion relative à la détention de M. Laurens. — Élargissement de ce prisonnier. — Ajournement. — Mesures adoptées dans les assemblées publiques. — La cité de Londres demande par une pétition la paix et le renvoi des ministres. — Expédition infructueuse de l'amiral Kempenfelt. — Prise de Saint- Christophe, de Nevis, de Montserrat. — Et de Minorque.
— M. Fox demande qu'il soit fait une enquête sur les désastres maritimes. — Motions relatives à la conduite et à la réputation de plusieurs membres du parlement. — Mo* tion relative à l'exécution du colonel Hpynes. — Motion d'une enquête sur les causes de la reddition de Cornwallis. *
— Motion proposée à l'occasion de l'élévation de lord Georges Germaine à la dignité de pair. — Censures dirigées contre le général Arnold. — Nouvelle motion de Fox au sujet de la mauvaise administration de la flotte. — Motion du général Conway contre la guerre. — Altercation entre lord North et le colonel Barré. — Débats à l'occasion des nouvelles taxes. -^ Seconde motion du général Couway.
— L'opposition l'emporte sur le ministère. — Le procureur-général propose de faire la paix. — Motion'de lord Jean Cavendish contre le ministère. — Lord North anponce que le ministère est changé. — Il fkit ses|adieQx à la
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chambre. — Motion annoncée par lord Shelburne. — Caractère de lord North.
Conduite -^ ^NDANT que CCS événements se succédoient en Amédes puis- riqae, Tadininistratioir étoît en proie à de continuelles neutres, aï^^mes ; sa détresse croissoit de jour en jour, et de jour en jour elle sentoit diminuer le peu d'espoir qui lui restoit. Aucune des puissances du continent ne se montroit disposée à prendre un parti vi||>ureux en faveur * de la Grande-Bretagne; et pendant que ses ennemis
redoublotént d'acharnement, de persévérance et d'ardeur, ses amis , si toutefois je puis donner ce nom-à une neutralité jalouse, se montroient froids, languissants et dissimulés.
La Prusse Toujours animé d'une haine invétérée .contre la mise dans Qi'si'^^^'^^ctagne, le roi de Prusse mettoit en jeu toute laneutra- sprte d'artifiçes pour nuire aux Anglois. Par une lettre armée, pi^l^^i^qi^ écrite à sQSk ministre des finances , il enjoignit à tous les sujets de sa eourcNOine de retirer leurs capitaux des fonds britanniques , comme si une baiiqu»x)me générale fttt devenue tont-à-fait inévitable. Il s'efforça aussi de persuader à l'impératrice de Russie que, les HoUandois ayant été admis dans la neutralité armée, elle se trouvoit obligée de prendre part à la guerre, le commencement des hostilités étant le casus fœderis de la ligue. L'impératrice ne fut pas dupe d'une pareille insinuation ; mais cependant on la vit se refroidir pour l'Angleterre, et désirer avec ardeur de donner plus de force et d'étendue à cette confédération malveillante qu'elle avoit formée : enfin le roi de Prusse y fut admis comme partie contractante; et ce prince laissa commettre, à la faveur de son pavillon, les plus énormes
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iosiiUeSy quoique dans aes actes publics il feiguîl de 3. élever amèrement contre toute espèce d'iojuçtes procédés-
Cependant de nouvelles offres de médiation furent Offres de faitea; mats ion y vit percer aicore uœie cb^positiosi tion. constante à abaisser la Grande-Bretagne. La première de ces offre» fut de régler les déférents dans un congrès où seroient réunis des plénipotentiaires anglois, françois, espagnols et aaoéricains, sous les auspices de TAutricbe et de la Russie, et où Ton admet^it, comme proposition préliminaire , une suspension d'aitnes gêné- ' raie. Le ministère britannique rejeta une offre qui lui étoit si désavantageuse ; les cours de Pétersbourg et de Vienne n'en Cirent pas moins de nouvelles démarchespour faire accepter leur médiatioA. L'Espagne, qui ne vouloit pas entrer en accommodement , répondit qu'elle avpit déjà commencé une négociatÎQn par le canal de M. de Cumberland, alors rçsidept à Aladrid^ mais ce prétexte lui ayant été enlevé aussitôt par le rappel de cet ambassadeur, elle ne voulut pas promettre encore de prendre part au congrès. )lia conduite de la France ne fut pas moins évasive ; ^t ces deux puissances adresr seront les compUments les plus flatteurs à Fimpératrice , et Tassuri^ent d'une déférence sans bornes. La Grande- Bretagne déclara, pour première réponse •définitive, qu'elle étoit prête à traiter dans un congrès avec la France et TSlspagne, mais qu'elle ne souffriroit jamais qu'une puissance étrangère intervînt dans sa querelle avec des sujets révoltés. Sur cette déclaration , les cours .de Versailles et de Madrid annoncèrent qu'elles n'étoient Février. rien moins que disposées à sacrifier leur bonne foi et leur honneur en abandonnant les Américains.
Enfin, après l'échange d'un grand nombre de pièces,
3a8 IIISTOIRS D'ANGLETERRE.
Lamédia^le prince de Kaunitz, qui avoit été particulièrement sans effet! chargé de diriger les conférences, déclara que les ré-* ponses de la France et de TEspagne ne laissoient aucun espoir d'accommodement : les principes que ces puis- Septemb. sances étoient résolues de maintenir layant convaincu que toute démarche ultérieure seroit inutile. L'Espagne se montroit plus inflexible et plus acharnée que la France, et sa majesté catholique paroissoit animée d un ressentiment particulier.
Conduite ^^ ministre autrichien glissa dans cet exposé quelques équivo- expressions ambiguës ; il convint que les prétentions de TAutri- TAngleterre étoient justes et raisonnables , mais il ajouta *^^®' qu'elles étoient trop élevées, eu égard à l'épuisement actuel de ses forces. Quand on apprit la résolution de la cour de Londres, de ne pas souffrir que les affaires d'Amérique fussent traitées dans le coiigrès , il dit avec un ton d'ironie : « Celui qui parviendra à obtenir la paix à de pareilles conditions erit mihi magnus jipollo. » Mais lorsqu'il annonça que la négociation avoit été infructueuse, il laissa plus clairement entrevoir ses sentiments. « Si vous n'êtes pas assez forts, dit-il au pléni- « potentiaire britannique, pour assurer le maintien de « vos droits , il faut vous soumettre à une fi^ce supé-^. « rieure, àJa cruelle nécessité. J'avoue que lorsque j'en- « tends alléguer que la France ne peut sacrifier son « honneur en abandonnant le parti des Américains, je « réponds comme le feroit un Anglois : qu'est-il ques- «tion'de l'honneur de la France? cette puissance l'a « sacrifié elle-même lorsqu'elle s'est unie par une per- « fide alliance avec les sujets rebelles de sa majesté, et « nous ne pouvons que lui laisser le choix du moyen « le plus convenable dé rompre une pareille union. Mais
« des sentiments comme ceux-là ne serviroient de rien, « lors même quHls seroient exprimés par un ministre « anglois, si vous ne pouviez les soutenir par un grand « déploiement de forces dans toutes les parties du globe. « Les dangers que vous courez, la position difficile où « vous êtes, paroissiÉt exiger de vous des concessions « importantes; cependant j'applaudirai à votre vigueur « et à votre esprit national, si vous faites voir qu'elles « ne sont pas nécessaires. »
Cette opinion d'un ministre étranger sur les affaires de la Grande-Bretagne auroit paru peu importante sans doute si elle n'avoit décelé les dispositions incertaines du cabinet autrichien. A la mort de l'impératrice Marie- Thérèse, au mois de novembre 1780, on s'attendoit à voir Joseph II suivre une marche ferme et assurée ; mais Kaunitz s'empara de son esprit, et le fit entrer dans les intérêts de la France, pour laquelle il avoit montré auparavant un éloignement décidé. La cour de Londres chercha à se concilier l'amitié de l'empereur par les offres les plus généreuses, par celle, entre autres, de lui laisser ouvrir la navigation de l'Escaut ; elle lui représenta vivement que, sans l'alliance de la Grande-Bretagne, il ne parviendroit jamais à donner à l'Autriche le poids qu'elle devoit avoir dans la balance politique de l'Europe. Mais le prince Kaunitz fit prévaloir, dans les premières opérations du nouveau régne , ce même esprit de politique étroite qu'il avoit constamment suivi sous l'impératrice ; et Joseph n'ayant pas su profiter des circonstances >dont il pouvoit tirer un parti si avantageux , se fit bientôt connoitre par son goût pour les petits arrangements , regarda la Prusse d'un œil jaloux , et montra à l'égard de la France une condescendance servile.
33o HISTOIRE d'aNCLSXERRE.
Kaunitz avoit de grandes qualités et de grands talents ; mais il s'étoit jeté dans un faux système, et la nonchalance de son esprit ne lui permettoit pas d'en changer. L'empe- En se montrant de jour en jour plus circonspect avec tre dans Tambassadeur angloU, et en alléguant pour la justifila confé- cation de rennemi le grand avanl;^||e qu'il avoil trouvé de la à prendre lesL armes, le prince Kaunitz mit bientôt à ïi^é^arl d^couvert la partialité de l'empereur pour la France. mée. En même temps il commença à prodiguer souvent des éloges à la confédération des puissances neutres : enfin, après avoir gardé pendant long-temps un silence mystérieux et affecté., il avoua que son maître étoit entré dans cette confédération.
Sa par- Un Voyage que l'empereur fit à Paris, pendant le crois- cours de la même année, parut changer entièrement santé les sentiments qfu'il avoit adoptés lors de son premier France, séjour daus cette ville : sa partialité devint au$si manifeste que son mépris avoit été outrageant. L'admiration qu'il témoigna pom* Louis XVI , et la joie qu'il fit éclater à tous les événesoents favorables à la France, excitèrent la surprise à Vienne, et ajoutèrent à la consternation du cabinet britannique ( i ) .
Etat de Les tristes présages que chacun formoit pour l'avenir public, redoubloient les inquiétudes qu'inspiroit la physionomie sinistre des affaires du dehors. Quoique jamais la Grande-Bretagne n'eût déployé un appareil de guerre si formidable, quoique jamais aucun autre pays n'eût seulement conçu la possibilité d'approvisionner de si grandes armées à travers la mer Atlantique, la guerre, marquée par des revers, avoit cessé d'être populaire.
(i) Ren^eignemenrs particuh«rs. Le^ mêmes détails- se trouvent dans la correspondance officielle des minisire».
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L'honneur national, ou le maintien de& droits d'ux&e souveraineté jalouse, n'étoient plus considérés connne une suffisante compensation des dépenses énormes qua Topposition avoit su faire envisager au peuple d'un œil soupçonneux et méconteiU. Les droits de FAngleterre sur ses colonies a voient été si souvent commentés, modifîés, et même en partie abandonnés, que leur valeur étoit devenue presque insignifiante ; et le détail pois«< peux des avantages résultant du commerce avec VAmérique étoit peu capable d'exciter l'attention, depuis qu'une langue interruption de ce commerce n'avoit produit aucun effet alarmant. La puissance et les ressources de l'état surpassoient au contraire toute espérance, et livroient au ridicule les chimériques tbéoiries de*quelques financiers spéculatifs. L'abandon des droits sur rAmérique ne paroissoit donc pas un sacrifice exorbitant fait au désir de la paix^ et l'on ne pensoit p^s que l'honneur national, si glorieusement défendn ^ pendant la guerre, fût compromis par la nécessité de céder à cette coalition formidable de souveraine. Peut* être eût-il été avantageux d'allumer Tenthousiasme du peuple, mais l'esprit public étoit en général défavorable à ce parti. Des plaintes, des déclamations exa^rées^ des griefs, des vexations imagiciaires , avoient mêlé beaucoup d'aigreur à toutes les discussions politiques , et Ijg peuple se montroit défiant à l'égard de l'autorité^ Les habitants de la capitale, plongés dans le luxe et livrés à la dissipation (i), regardoient avec une apa-
(i) A cette époque, la police mérita d'être riveûient censurée pour Fétat dans lequel se trouToit la capitale. Chaque soir un empiriqueimpudent, sons prétexte d'exposer des préceptes médicatix, débitoit d'abominables obscénités, ima^nées par de méprisables écri-
33a HISTOIRE D'ANGLETERRE.
thique indifférence les événements qui se succédaient autour d'eux y et ceux des provinces recevoient comme des dogmes incontestables les théories inconsidérées de leurs représentants, de leurs délégués , de leurs comités de correspondance , qui tous se proposoient une réforme générale y et pour renverser le ministère n*auroient pas hésité à ébranler jusqu'aux fondements véritables du gouvernement.
Dans le nouveau parlement la minorité avoit aug* mente ses forces, et, entre les orateurs recommandables qu'elle avoit acquis, on distinguoit en particulier ^ M. Sheridan et M. Pitt.
Les désastres de la guerre rendoient la cause de l'administration presque entièrement désespérée; ses mesures inefficaces et généralement impopulaires n'étoient que foiblement défendues, même par ses plus zélés partisans ; et les ministres, également humiliés, et par leurs revers, et par les reproches qu'on leur adres*
vaing, pour corrompre l'esprit de la gën^ration qui s'élevoit. On ayoit invente une nouvelle espèce de jeu, et parceqa*elle n'étoit pas nommëment prohibée par les lois, on pensoit qu'elles ne pouvoient. Fatteindre. On teuoit des tables de ce jeu dans presque toutes les rues de la capitale. Tout le monde s*y portoit avec fureur : les riches, les commerçants, les artisans, et même les apprentis et les valets. II y avoit aussi de pareilles tables dans les maisions publiques où Ton se livroit aux débauches les plus dégoûtantes; et de toutes psi^rts Ton n'entendoit parler que de querelles, de duels, de meurtres, d'assassinats et de suicides. A la session suivante, l'attention de la législature se porta sur ces désordres alarmants, et il fut déclaré dans la chambre des communes ( voyez les débats, 36 juin 178a) que, dans deuK paroisses de M estminster seulement, il se teuoit deux cent quatre-vingt-seize tables de jeu. Un membre ajouta que déjà la con^ tagioB avoit gagné presque toutes les villes du royaume.