‹ Histoire d'Angleterre, depuis l'avènement de Jacques IIChapitre 56 sur 63 · I -1» j.-IUl — Iwatrck · texte numérisé non relu

I -1» j.-IUl — Iwatrck

mon père. Pour l'amour de lui, pour l'amour de Dieu, voyez s'il n'y a aucun espoir de pardon. » Dartmouth répondit que le roi avait bien parlé, et qu'un sujet qui avait usurpé le titre royal s'était retranché toute espérance de pardon ' .

Aussitôt que Monmouth fut arrivé à la Tour, on l'informa que sa femme avait été, par ordre du roi, envoyée pour le voir. Elle était accompagnée du comte de Clarendon, garde du sceau privé. Son mari la reçut trèsfroidement, et parla presque tout le temps à Clarendon, dont il implora avec instance l'intercession. Clarendon ne lui donna aucune espérance, et le même soir, deux prélats, Turner, évêque d'Ély, et Ken, évêque de Bath et de Wells, arrivèrent à la Tour avec un message solennel de la part du roi. On était au lundi au soir, le mercredi au matin Monmouth devait mourir.

A cette nouvelle il fut très-agité; ses joues pâlirent, et il fut quelque temps avant de pouvoir parler. ïl employa le peu de temps qui lui restait à vivre en vaines tentatives pour obtenir, sinon un pardon, au moins un sursis. Il écrivit les lettres les plus humbles au roi et à divers courtisans, mais en vain. La cour lui envoya quelques prêtres catholiques; mais ces derniers s'aperçurent bientôt que Monmouth, tout disposé qu'il fût à racheter sa vie en renonçant à la religion dont il s'était proclamé le défenseur spécial, aimerait autant, s'il devait mourir, mourir sans leur absolution \

Ken et Turner ne furent guère plus satisfaits de ses dispositions d'esprit. La doctrine de non-résistance était à leurs yeux, comme aux yeux de la plupart de leurs confrères, la marque distinctive de l'Église anglicane. Les

1 Lettre de Jacques au prince d'Orange, 1 4 juillet 1685. — Dépêche hollandaise de la même date. — Journal de Luttrell. — Note de Dartmouth sur Burnct, I, 646.

2 Buccleuch, Mss. — Clarke, Vie de Jacques If, II, 37. — Mémoires originaux. — Citters, 14-24 juillet 1685. — Gazelle de France^ 1-11 août.

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L'heure approchait; tout espoir était perdu, et Monmouth avait passé d'une crainte pusillanime à l'apathie du désespoir. Ses enfants lui furent amenés, atin qu'il pût leur faire ses adieux, et sa femme vint ensuite. Il lui parla avec bonté, mais sans émotion. Quoiqu'elle eut une grande force d'âme et qu'elle eût peu de rai sons de l'aimer, elle montra un tel désespoir, qu'aucun des assistants ne put retenir ses larmes; lui seul ne fut pas touché \

11 était dix heures. La voiture du lieutenant de la Tour était prête. Monmouth pria ses conseillers spirituels de l'accompagner jusqu'au lieu de l'exécution, et ils y consentirent ; mais en luidisant que dans leur opinion il allait mourir dans le plus dangereux état d'esprit, et que s'ils l'accompagnaient, il serait de leur devoir de l'exhorter jusqu'à la fin. En passant devant les gardes, le duc les salua d'un sourire; puis il monta à l'échafaud d'un pied ferme. Tower -Hill était couvert jusqu'aux toits d'une multitude innombrable de spectateurs qui écoutèrent , dans un silence respectueux, brisé seulement par le bruit des soupirs et des sanglots, les derniers accents de l'enfant chéri du peuple. « Je parlerai peu, dit-il en commençant : je viens ici , non pour parler, mais pour mourir. Je meurs protestant de l'Église d'Angleterre. » Les évêques l'interrompirent en lui disant qu'il n'était pas membre de leur Église, s'il ne reconnaissait pas comme un péché la résistance au roi. Il

1 Buccleucb, Mss. — Clarke, Vie de Jacques 77, II, 37, 38. — Mémoires originaux. — Burnet, I, 64b. — Bécit de Tenison dans Kennet, III, 432, édition de 1719.

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Il s'approcha ensuite de John Ketch, le hourreau, misérable qui avait exécuté tant de braves et de nobles victimes et dont le nom a, pendant un siècle et demi, été donné par le peuple à tous ceux qui lui ont succédé dans cet odieux office ' : « Voilà six guinées pour vous, dit le duc, tâchez de bien frapper et de ne pas me manquer comme vous avez manqué mylord Russell. J'ai entendu dire que vous l'avez frappé deux ou trois fois. Mon domestique vous donnera encore de l'or, si vous vous acquittez bien de votre office. » Puis il se déshabilla, essaya avec la main le tranchant de la hache, exprima la crainte qu'elle ne fût pas assez affilée, et posa sa tête sur le billot. Pendant tout ce temps les évêques ne cessèrent de répéter avec véhémence : «Que Dieu accepte votre repentir ; que Dieu accepte votre imparfait repentir. »

Le bourreau se mit ensuite en devoir de faire son office; mais il avait été troublé par ce que le duc lui avait dit. Le premier coup ne fit au patient qu'une légère blessure. Le duc se débattit, se souleva de dessus le billot et jeta sur le bourreau un regard de reproche. Sa tête s'affaissa de nouveau. Plusieurs coups furent frappés successivement; mais la tête n'était pas encore séparée du tronc qui continuait à s'agiter. Des hurlements de rage et d'horreur s'élevèrent de la foule. Ketch jeta la hache avec une imprécation : « Je ne puis le faire, dit-il, le cœur me manque. — Reprenez la hache, cria le shérif. — Jetez-le par-dessus la balustrade, » rugit la

1 Le nom de Ketch fut souvent associé à celui de Jeffreys dans les épigrammes du temps, a Lorsque Jeffreys siège au tribunal, Ketch siège sous le gibet, » dit un poëte. Dans l'année qui suivit l'exécution de Monmouth, Ketch fut renvoyé de sou emploi pour avoir insulté un shérif, et fut remplacé par un boucher nommé Rose. Mais quatre mois après Rose fut lui-même pendu à Tyburn, et Ketch fut réintégré dans ses fonctions. Journal de Luttrell, 20 janvier et c28 mai 1686. Voyez une curieuse note du docteur Grey sur Hudibras, partie III, chant u, vers 1 504.

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corps mutilé de Guilford Dudley. Là repose, à côté du frère qu'il assassina, Edouard Seymour, duc de Somerset et protecteur du royaume. Là s'est réduit en cendres le tronc décapité de John Fisher, évêque de Rochester et cardinal de Saint- Vitalis, homme digne de vivre dans un meilleur temps et de mourir pour une meilleure cause. Là gisent John Dudley, duc de Northumberland, lord grand amiral, et Thomas Cromwell, comte d'Essex, lord grand trésorier. Un autre Essex s'y trouve aussi, homme à qui la nature et la fortune avaient prodigué en vain tous leurs dons , et que la valeur, la grâce, le génie, la faveur royale, les applaudissements populaires ne conduisirent qu'à une mort prématurée et ignominieuse. Non loin de là dorment deux chefs de la grande famille des Howard, Thomas, quatrième duc de Norfolk, et Philippe, onzième comte d'Arundel. Çà et là, au milieu des tombes des hommes d'État turbulents et ambitieux, dorment des victimes plus aimables et plus douces : Marguerite de Salisbury, la dernière héritière du grand nom de Plantagenet, et ces deux belles reines que fit périr la jalouse rage d'Henri VIII. Telles étaient les cendres auxquelles vinrent se mêler les cendres de Monmouth '.

Quelques mois après , le paisible village de Toddington , dans le Bedforshire , fut témoin de funérailles plus tristes encore. Près de ce village s'élevait un grand et magnifique manoir, résidence des Wentworth. Le chœur de l'église paroissiale leur servait depuis longtemps de lieu de sépulture. C'est là qu'au printemps qui suivit la mort de Monmouth fut porté le cercueil de la jeune baronne Wentworth de Nestlestede. Sa famille lui éleva un somptueux mausolée; mais on put longtemps contempler avec un bien plus vif intérêt un moins

1 Je ne puis m'empêcher d'exprimer mon dégoût pour la stupidité barbare qui a transformé cette intéressante petite église en une espèce de chapelle dissidente de ville manufacturière.

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femmes lui envoyèrent des poulets et des canards, et furent même, dit-on, prodigues de faveurs plus tendres; car, en fait de galanterie, la copie représentait assez bien l'original. Lorsque cet imposteur fut jeté en prison pout ses fraudes, ses partisans l'y maintinrent clans le luxe; quelques-uns d'entre eux se rendirent môme à la cour pour soutenir son courage, lorsqu'il fut jugé aux assises d'Horsham. Cette illusion dura si longtemps , que Georges III était depuis plusieurs années sur le trône, lorsque Voltaire crut devoir réfuter gravement cette hypothèse, que le masque de fer était le duc de Monmouth '.

Un fait non moins remarquable est peut-être celui-ci: de nos jours même, les habitants de certaines régions de l'Ouest de l'Angleterre se croient en droit de réclamer l'appui du duc de Buccleuch, descendant du malheureux chef pour lequel leurs ancêtres versèrent leur sang, lorsque la chambre des lords propose quelque bill qui affecte leurs intérêts.

L'histoire de Monmouth suffirait seule pour réfuter le reproche d'inconstance qu'on adresse si fréquemment au peuple. Le peuple est quelquefois inconstant, car il est composé d'hommes ; mais on peut nier en toute confiance qu'il soit inconstant si on le compare aux classes éclairées, aux aristocraties ou aux princes. Il serait facile de

1 L'Observateur, \ août 1685. — Gazette de France, 2 novembre 1686. — Lettre de Humphrey Wanley, datée du 25 août 1698, dans la collection Aubrey. — Voltaire, Dictionnaire philosophique- — H y a dans la collection de Pepys plusieurs ballades écrites après la mort de Monmouth, qui le représentent comme vivant, et prédisent son retour prochain. J'en citerai deux spécimens : — a Quoique ce soit une lugubre histoire, — Que celle de la chute de mon entreprise, — Cependant je reviendrai dans ma gloire, — Si je vis jusqu'en quatre-vingt-neuf, — Car j'aurai une plus forte armée —Et abondance de munitions.» Et cet autre fragment : «Alors Monmouth dans toute sa gloire — Apparaîtra à ses amis anglais, — Et mettra fin à toutes ces histoires — Que l'on vend maintenant ; partout — Alors on verra que je n'étais pas si misérable — Que d'être pris cueillant des pois — Ou caché dans une meule de foin. — Quelles itranges histoires sont celles-ci! »

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avait été appelé à la cour où l'attendaient des honneurs et des récompenses qu'il méritait peu. Il fut créé chevalier de la Jarretière et capitaine du premier régiment des gardes du corps, poste très-lucratif; mais la cour et la ville se moquèrent également de ses exploits militaires, et l'esprit de Buckingham jeta un dernier et faible éclair aux dépens du général qui gagnait les batailles dans son lit1. Feversham laissa pour commander à sa place, à Bridgewater, le colonel Percy Kirke, aventurier militaire, dont les vices s'étaient développés à la pire de toutes les écoles, Tanger. Kirke avait commandé pendant plusieurs années la garnison de cette ville, et y avait été constamment occupé à combattre des tribus barbares ignorantes des lois qui règlent la guerre entre les nations civilisées et chrétiennes. A l'intérieur de la forteresse, il était un prince despotique. Le seul frein que connût sa tyrannie était la crainte d'avoir à rendre compte de sa conduite à un gouvernement éloigné et insouciant. Il pouvait donc se livrer en toute sécurité aux excès les plus audacieux de la rapacité, de la licence et de la cruauté. Il vivait dans la débauche la plus complète, et se procurait par des exactions le moyen de satisfaire ses vices. Aucune marchandise ne pouvait être mise en vente, avant que Kirke eût déclaré n'en pas vouloir. Aucun procès ne pouvait être décidé avant que Kirke eût reçu un pot-de-vin. Un jour, poussé par un caprice de méchanceté, il fit défoncer tous les tonneaux qui se trouvaient dans la cave d'un marchand de vin. Une autre fois , il chassa tous les juifs de Tanger. Il en envoya deux à l'inquisition espagnole, qui les fit immédiatement brûler. C'est à peine si sous cette domination de fer on entendit une plainte, car la haine était dominée et désarmée par la terreur. Deux personnes qui avaient fait quelque résistance furent trouvées as-

1 Gazelte de France, 3 août 1685. — La Bataille de Sedgemoor, farce.

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ger étaient occupés à boire, et qu'à chacun des toasts qu'ils portaient, on pendait un de ces pauvres diables. Lorsque les membres du mourant s'agitaient dans une suprême agonie, le colonel ordonnait aux tambours de battre, afin, disait-il, d'unir la musique à la danse. La tradition raconte qu'un de ces captifs ne put même pas obtenir la faveur d'une mort rapide. Deux fois il fut suspendu à l'enseigne, et deux fois il en fut détaché. Deux fois on lui demanda s'il se repentait de sa trahison, et deux fois il répondit que, si la chose était à refaire, il la referait. On le pendit alors pour la dernière fois. On coupa tant de cadavres en quartiers, que le bourreau avait du sang jusqu'à la cheville. Il était assisté dans son office par un pauvre homme dont on suspecta la fidélité, et qui, pour racheter sa vie, fut forcé de tremper les restes de ses amis dans de la poix. Ce malheureux paysan, après avoir consenti à remplir ce hideux office, revint ensuite à sa charrue. Mais il était comme marqué du sceau de Caïn. Il ne fut plus connu, dans tout son village, que sous l'horrible surnom de Tom le bouilleur Sommes. Longtemps les paysans racontèrent que, bien qu'il eût échappé par son action honteuse et criminelle à la vengeance des agneaux, il n'avait pas échappé à la vengeance d'un pouvoir plus terrible. Pendant un grand orage, il chercha un abri sous un chêne et il y fut frappé de la foudre1.

Le nombre des personnes qui furent ainsi massacrées ne peut être aujourd'hui constaté exactement. Les registres de la paroisse de Taunton en mentionnent neuf, mais ces registres ne contiennent que les noms de ceux qui reçurent une sépulture chrétienne. Ceux qui furent pendus dans leurs chaînes, et dont les têtes et les membres furent envoyés aux villages voisins, doivent avoir été

1 Les Assises sanglantes. — Burnet, I, 647.— Journal de Luttrell, 15 juillet 1 685.— Locke, la Rébellion de l'Ouest.— Toulmin, Histoire de Taunton, tdilée par Savage.

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Quelques-uns font de l'héroïne une jeune fille, d'autres une femme mariée. Le parent pour lequel elle paya cette rançon honteuse est son père, selon les uns ; selon d'autres, son frère, selon d'autres encore, son mari. Enfin celte histoire est une de celles qu'on a racontées d'une foule d'autres oppresseurs, bien longtemps avant que Kirke fût né, et a été un thème favori pour les romanciers et les poètes dramatiques. Deux hommes politiques du quinzième siècle, Rhynsault, favori du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, et Olivier le Dain, favori de Louis XI de France, ont été accusés du même crime. Cintiol'a pris pour sujet d'un roman; Whetstone a tiré du récit de Cintio sa pièce grossière de Promos et Cassandra, et Shakspeare a emprunté à Whetstone l'intrigue de sa belle tragi-comédie de Mesure pour mesure. Kirke ne fut donc pas le premier, et il ne fut pas non plus le dernier auquel fut attribué par le peuple cet excès de perversité. Pendant la réaction qui suivit la tyrannie des Jacobins en France, une accusation toute semblable fut portée contre Joseph Lebon, un des agents les plus odieux du comité de salut public, et, après enquête, fut déclarée sans fondement par les ennemis même de Lebon '.

Le gouvernement fut mécontent de Kirke, non à cause de la barbarie avec laquelle il avait traité les prisonniers pauvres, mais à cause de la clémence intéressée qu'il avait montrée aux délinquants riches2. Il fut bientôt

1 Le silence d'OIdmixon et des compilateurs du Martyrologe de l'Ouest me paraît à lui seul décider la question. Il est bon de remarquer que l'histoire t!e Rhynsault est racontée par Steele dans le Spectateur, n° 491. Il est assurément difficile de croire que, si un crime eût été commis en Angleterre par un officier de Jacques II, Steele, qui se plaisait à tout propos à étaler son whighisme, n'y eût pas fait allusion. Pour l'affaire de Lebon, voyez le Moniteur du 4 messidor an m.

: Sunderlond à Kirke, 14 et 23 juillet 1635. — « Sa Majesté, écrit Sundtrlaud, me commande de vous signifier son déplaisir de ces mesures, et désire que vous pi-cniez des précautions pour qu'il ne s'échappe aucune des personnes

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