‹ Histoire d'Angleterre depuis les temps les plus reculés. 1Chapitre 3 sur 202 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

meutaires du dernier siècle, de 1088 à 1789. époque orageuse où la constitution se fortifie au milieu des plus rudes épreuves, où f union devient indissoluble entre l'Angleterre et l’Ecosse, où la nation grandit par l'éloquence et par les armes, où l’on voit enfin se développer, dans les deux hémisphères, la puissance politique et commerciale de la Grande-Bretagne qui perd, il est vrai, ses anciennes colonies d'Amérique, mais qui fonde un empire au Canada et dans les Indes.

Voilà les grands traits de l’histoire du peuple anglais, les phases principales de son existence, celles enfin que j’ai entrepris de raconter et de décrire; vaste cadre où apparaissent tour à tour sur le trône de Cerdic, sept familles souveraines d’origine différente, et cependant unies toutes, par des liens communs, à la première (1) : où se succèdent, sur le sol de l’Angleterre et dans ses possessions des deux mondes, tant de personnages illustres, au conseil, dans l’Eglise et dans l’armée, durant plus de dix-huit siècles, de Jules-César à Washington.

Je m’arrêterai au seuil des temps nouveaux,

(1 ) On sait que les diverses familles qui ont occupé le trône de l’Angleterre remontent toutes par des mariages, comme à une souche commune, à celle de Cerdic dont le sang coule dans les veines de la reine Victoria.

préfacé.

à l'époque où l’ Angleterre s'arrête aussi dans scs développements intérieurs et progressifs, exclusivement préoccupée de sa défense contre la révolution française. Son histoire devient alors durant vingt années celle de l’Europe et ne peut plus être séparée sans difficulté de l’histoire générale (I).

Cédant aux circonstances, j'ai resserré mon travail, sans le rendre pour cela plus facile; j’ai abrégé la tâche du lecteur plus que la mienne. On tient peu de compte à l’historien des peines qu’il prend dans ce hut, et l’on sait peu ce qu’une œuvre semblable exige de temps et d’efforts : être concis sans être obscur, sobre de détails sans supprimer la couleur et la vie; saisir, dans les hommes et dans les choses, le trait qui caractérise et résume ; généraliser sans digression comme sans système ; donner aux faits leur signification véritable en tirant d’eux l’enseignement caché qu’ils contiennent; tout voir enfin, tout apprécier, puis

(I Quoique mon inleution soit de m’arrêter, dans cel ouvrage, peu apres la guerre d’Amérique, au début de la révolution française , je donnerai néanmoins, a la lin du dernier volume, un tableau des principaux événements plus particulièrement relatifs à I histoire d Angleterre, et qui se sont accomplis depuis cette époque jusqu'à nos jours.

l-BKFACE.

choisir; lâche difficile, immense, toujours imparfaitement remplie, qui pour une œuvre comme la mienne eût demandé toute une vie peutêtre et à laquelle je n'ai pu consacrer que douze années.

11 m'a fallu laisser quelques parties dans l’ombre afin de mieux éclairer les autres : je me suis resserré sur le terrain de la guerre et sur celui des négociations diplomatiques, qui sont à elles seules toute une histoire ; j'ai donné plus d’espace au récit des événements politiques, à Phistoire de la constitution civile et religieuse, à l'étude de l'état social et des mœurs.

Les rois et les hommes illustres tiennent aussi une large place dans mon livre : si un Alfred, un Edouard 111, une Elisabeth, un Cromwell, si les Henri et les Guillaume donnent l’impulsion ou le principal caractère à leur époque, les Dunstan et les Becket, les Hampden et les Russel, les Bolinghroke et les Marlborough, les Fox et les Pitt en sont l’expression vivante, ils rendent en quelque sorte à nos yeux l’histoire visible, ils la résument en eux, et y impriment leur sceau.

Je ne puis prétendre mieux connaître l’Angleterre que les éminents historiens qu'elle a produits, et dont j’analyserai les travaux; mais peutêtre ne sera-t-il pas sans intérêt de voir ici librement

PRÉFACE. XI

reproduit par un étranger ce qu'il y a de plus authentique dans les annales du peuple anglais, et de mieux dit par ses grands écrivains. Je leur rends ce qu'ils m’ont prété, mais je le leur rends sans l’alliage qu’y mêlent trop souvent, soit les passions politiques ou religieuses, soit des préventions héréditaires : si l’étranger laisse plus à désirer pour la connaissance intime des lois, des coutumes et des mœurs, il est aussi plus libre des préjugés de famille et du joug des partis, écueils dangereux, plus grands en Angleterre qu’en toute autre contrée, et auxquels, dit M. Macaulay, entre tous les historiens anglais, un seul peut-être a échappé (1).

D'autres difficultés attendent l’écrivain qui préfère pour son œuvre, au succès bruyant et passager, l’estime durable; et si, comme l’a dit un grand moraliste, c’est nous que nous aimons dans les autres , celte parole, appliquée aux livres , est plus vraie encore. Il semble, en effet, pour une école prétendue nationale, que tout Français qui parle de l’Angleterre soit tenu d’en médire, et que déprécier ses voisins ce soit faire acte de patriotisme. C’est au contraire insulter la France assez riche elle-même en supériorités dans tous les genres pour en pouvoir supporter chez les autres. Je sais reconnaître les qua-

(1 M. liallarn.

PRKPACE.

lités véritables du peuple anglais sans m'aveugler sur ses défauts: s'il porte loin, dans la vie privée et dans son gouvernement intérieur, l’élévation des sentiments, le sens religieux, l’esprit pratique, le respect des droits, je sais aussi à quels excès, à quelles violences il s'est porté souvent dans ses relations avec les autres peuples; et s’il est en grande partie redevable de ses institutions à son énergie et à sa sagesse. il les doit aussi à la fortune qui lui a donné l’Océan pour barrière, et à l’arbitre souverain des destinées humaines, qui l’a sauvé plus d’une fois de ses propres égarements.

La religion est un autre écueil pour l'impartialité de (‘historien. Je me suis tenu, pour ma part, en dehors des questions qui divisent les églises et les sectes, évitant soigneusement le débat théologique ou la controverse. J’ai reconnu tout ce que l’Angleterre constitutionnelle et protestante doit à la réforme, ainsi que le lien naturel et intime qui existe entre la révolution religieuse du seizième siècle et la révolution politique du dix-septième ; mais j'ai su voir aussi, dans les époques antérieures, tout ce que l’Eglise catholique et ses grands prélats ont fait pour l'éducation et pour l'aiTranchisscinent du peuple anglais. Je me suis attaché de préférence à ci1 qu'il y a d’universel dans le christianisme, et j'ai rendu hommage, en toute occasion.

PREFACE

il ce véritable esprit chrétien <|ui n’emprunte son glaive qu’à la parole, et qui prépare les âmes pour le ciel par le sacrifice. Si mon admiration est acquise» un Hooper, à un Lalimer devant leurs juges et leurs bourreaux, elle l’est aussi, à Thomas Moore sacrifiant sa vie à son devoir et à sa loi , à Marie Stuart captive, grandissant dans les épreuves, épurée, sanctifiée par l’expiation et le martyre, à l’héritier catholique d'une race infortunée vivant dans l’exil et la pauvreté, préférant à la possession de trois couronnes le témoignage de sa conscience.

La politique, enfin, présente des dangers non moins sérieux à un Français écrivant sur l’Angleterre. S'il y a trop de gens parmi nous toujours prêts à tout dénigrer, à tout condamner chez nos rivaux, il y en a d'autres qui n’y voient rien que d’excellent, rien qui ne soit pour nous-mêmes objet de reproche, matière à imitation et à emprunt. Erreur funeste : le peuple anglais est, entre tous, celui qui a le plus vécu de sa vie propre : ses institutions sont le produit îles siècles, et le moule où il les a jetées est brisé; elles n’appartiennent qu’à lui, qui, seul, a su conserver, en face d’une démocratie dont le flot monte sans cesse, l’inexpugnable rempart d’une aristocratie populaire. Mais si , en jugeant nos voisins , nous devons nous garder des enlrainements précipités comme des

l'REF W'E.

imitations serviles . nous aurions aussi quelques emprunts à leur faire : c’est d’abord le respect du passé, celui des saines traditions, l'élude et l’observation des lois, selon lesquelles un peuple grandit, se développe et se modifie, sans cesser d’étre lui-même ; c’est ensuite l’heureux concours des mœurs et des institutions pour honorer les supériorités légitimes, pour leur donner, dans la famille comme dans l’État, l'infiucnce et l’autorité nécessaires ; c’est enfin cette foi sérieuse, cette force des convictions chrétiennes qui, en resserrant le frein à l’intérieur, permettent de le détendre au dehors; ce sont elles, ce sont ces convictions vraies et fortes, parce qu'elles sont libres, qui enseignent à l’homme le sacrifice en lui montrant un but au delà des intérêts terrestres pour lesquels il s’agite, et s’il a jamais une belle mission à remplir, une grande cause à défendre, par elles il saura vaincre, car il saura se dévouer.

Emile de Bonnechose.

l’arij, juin IRM.

Page 1