V n E I. r.llU'ITHE II
Quelque supériorité que revendique le siècle de lumières où nous vivons, sur les âges antérieurs, quelque orgueil que lui inspire une civilisation parvenue depuis longtemps à sa maturité, qu’il nous soit permis de rendre hommage aux siècles qui ont vu cette civilisation naître et grandir, à des temps où le savoir ne se transmettait aux peuples que par des ltouchcs saintes et vénérées ; où, selon les antiques promesses, les hommes croyaient Dieu et ses anges présents au milieu d eux; oii ils attribuaient à la prière la vertu de guérir les maladies du corps comme celles de l'âme, de briser les fers des captifs, d’arrêter l'incendie et d’apaiser les tempêtes : âge de foi, d'espérancc et d'enthousiasme, où l’on voyait en songe les âmes des saints monter aux célestes demeures, où la poésie descendait d’en haut comme un feu sacré sur les ignorants et les simples ', où les fidèles, comme la vierge de Domrémi , croyaient souvent entendre des voix inconnues, et prêtaient l’oreille intérieure à des êtres invisibles, mystérieux messagers de la Providence2; où une multitude de croyants, de tout sexe et de tout âge, mettaient leur intérêt suprême dans la poursuite des seuls biens à la recherche desquels l’émulation soit à l é-
Voyez, dans Y Mit. crclrt. de Cède, I. IV, e. 21, U singulière légende 4c f.aodmon, qui était connu pour un homme tan» éducation cl tan» Irilrcs, incapable de mêler sa fnii dans les festins ti celles de* autre* convives, qu’on engageait quelquefois tour a tour: « Ce même Gard mon, dit In légende, après une nuit ou il rêva que le don dos vers lui était donné pour chanter la grandeur do* œuvres de Dieu, sc trouva poêle au réveil et étonna se* contemporains par l 'éclat cl U magnificence de ses poésie*. Sharon Turner en cite de* fragment* remarquable* dan* son //•«/. dts Atigl.-Sai., I. IX, c. 3.
2. L’un des plus curieux exemples de ce genre, i apporte* par BèJc, est la révélaliou qui fut faite a l'évêque Cliad , aux approche* de la mort .(Lit. IV, r. 3.)
LA GRANDE-BRETAGNE AL' Vil* ET Al Mil* SIÈCLE 97
preuve de tout danger et la concurrence sans limites, désiratdc; où, témoins de tant de vertus, frappés du récit d’une foule de prodiges, pénétrés de vérités sublimes, et comme illuminés de clartés soudaines, les puissants et les riches, les femmes et les filles des rois quittaient le monde et ses illusions pour la paix du cloître et les saintes joies de la prière; où l’on vit tant de princes renoncer à posséder leurs royaumes pour prendre, dans de pieuses retraites, possession d’eux-mêmes, échanger la couronne pour la tonsure, déposer le manteau royal pour revêtir l’habit du pèlerin et la robe des néophytes, rejeter enfin le sceptre et l’épée victorieuse pour embrasser la croix du Sauveur.
Ces temps féconds en grandes vertus furent, il est vrai, marqués aussi par de grands crimes, et les pages de leur histoire sont trop souvent sanglantes. Quelques actes, même religieux en apparence, ne furent ni parfaitement purs, ni peut-être inspirés par une pieuse ferveur : les fatigues d’un règne agité, la crainte des révoltes ou des trahisons, suffirent pour déterminer plus d’un roi à résigner le sceptre ; la discipline se relâcha souvent dans les monastères, et les pèlerinages donnèrent lieu à de graves abus censurés avec force par les souverains pontifes. Mais s’il faut juger des pays et des siècles par leur caractère dominant et surtout par les hommes distingués qu’ils ont produits, nous accorderons notre estime à la Bretagne anglo-saxonne du vu* et du viir siècle, d’où jaillit la lumière, non-seulement pour transformer, sur son propre sol, en chrétiens fervents, laborieux et paisibles, une portion considérable d’un peuple encore sauvage et féroce, mais pour éclairer et pour civiliser au loin i. . 7
Mœurs
des
Danois.
de vastes contrées sur le continent ' ; et nous reconnaîtrons (|u’une époque où vécurent un Grégoire, un Augustin, un Théodore, un Bède, un Itonifacc, un Alcuin et tant d’autres, ne saurait être condamnée sans injustice comme un âge de ténèbres et de barbarie.
lit
Le* Anglo-Saxons depuis Eghert, le dernier bret«alda, jusqu'à la mort du roi Edgar.
Les hommes du nord appelés Danois dans la Grande- Bretagne, et Normands dans la Gaule, étaient demeurés païens et sc glorifiaient encore au ix' siècle du titre d’enfants d’Odin. Leur férocité naturelle était entretenue et sans cesse excitée par une vie continuelle de brigandages. Une loi du pays, qui s’est conservée partout où ces peuples ont fondé des établissements, tendait à perpétuer sur les côtes «lu Danemark et de la Norvège l’existence de cette race «te pirates : elle fut l’une des principales causes des maux effroyables qu’ils infligèrent, du ix* au xi* siècle, aux nations européennes, et c’est à elle aussi que remonte la première origine des empires «pie ces peuples ont fondés. Cette loi, «jui est encore en vigueur en Angleterre , donnait à l’ainé seul, en Danemark et en Norvège, le patrimoine de la famille; elle régissait les
4. Voyei dans mon Histoire des quatre conquêtes de l'Angleterre, livre il, ch. 3, les travaux apostoliques des missionnaires an^lo-saxons dans la Germanie et dam la Frise.
l'SAGES ET MCEl'RS DES DANOIS.
familles des rois comme celles des sujets : le 111s aîné du chef ou du roi héritait seul du sceptre de son père et de son bien ; scs frères reconnus eux-mêmes rois, par les usages des peuples du nord, avaient pour royaume l’Océan sur lequel ils cherchaient leur fortune : de là le nom de rots de la mer qui leur était donné et (yui ralliait sous leur pavillon une multitude d'hommes qui n’avaient, comme eux, de patrimoine que leur épée.
Chez ces barbares, les guerriers les plus redoutables et les plus estimés étaient nommés Bersekirs. Ceux-ci, à l'approche du combat, étaient comme saisis d’une ivresse frénétique : ils se dépouillaient nus, poussaient d’affreux hurlements , semblables à ceux des loups et des ours, mordaient avec rage leurs boucliers, et se précipitaient comme des bêtes furieuses au milieu des ennemis.
Tels étaient les hommes qui, dans le ix* siècle, voyaient dans la Bretagne et la Gaule des proies dévolues à leur fureur. Il y avait communauté d’origine, et, à plusieurs égards, de coutumes entre eux et les Anglo-Saxons, et ils [«triaient la même langue ; mais après une séparation qui datait déjà de plusieurs siècles, les habitudes, nées d’une existence sédentaire , et la religion chrétienne avaient fait des Anglo-Saxons un autre peuple, et les Danois païens ne voyaient plus en eux que des ennemis, des déserteurs de leur culte, des renégats : les accabler de tous les maux imaginables, c’était à leurs yeux honorer les divinités de leurs pères, abandonnées par les Saxons, les réjouir et les venger.
Repoussés plusieurs fois des rivages anglo-saxons, au commencement du ix* siècle, et vaincus avec les Bretons, leurs alliés, par le hretwalda Egbert, les Danois
Invasions
et
ravage* de* Danois.
puisèrent dans leur défaite une nouvelle fureur, et revinrent plus nombreux et plus terribles, sous Ethelwulf, fils d’Egbert et son successeur.
Ce prince lutta contre eux avec des succès divers; il les vainquit enfin à la journée d’Ocklin, et délivré des soins d’une guerre terrible, ce prince donna ses («Misées à Dieu et à l’Église. 11 visita Home et à son retour il traversa la Gaule où régnait Charles le Chauve. Le roi saxon obtint de lui sa fille Judith et le mariage fut béni |>ar le célèbre llincmar, archevêque île Reims.
Ethelw ulf trouva son royaume en proie à la rébellion, il mourut peu après son retour (858) , et ses quatre fils, Ethebald, Ethelbert, Ethelred et Alfred, occupèrent successivement le trône de Wesscx. Le règne du premier fut paisible et nul pour l’histoire : les invasions des Danois furent les seuls événements importants des règnes de ses frères Ethelbert et Ethelred. Ils eurent à lutter contre le (dus terrible des rois de la mer, contre Itagnar Lodbrog, qui, après avoir ravagé la Gaule, tourna sa fureur contre l’ile de Bretagne. 11 fut pris vivant, mourut d’une mort affreuse, de la morsure des vipères, et fut cruellement vengé par ses fils Inguar cl l'bbo. Ceux-ci, en l'année 860, détruisirent le royaume de Northumbrie, envahirent la partie orientale de la Mercie, et pénétrant dans l’Est- Anglie , ils marquèrent leur passage par d’effroyables dévastations : ils assiégèrent , prirent et incendièrent les plus fameux monuments de la piété du siècle, les églises et les monastères d’Elv et de Croyland, brisant les vases consacrés, égorgeant les moines, déshonorant les religieuses, violant jusqu’aux tombeaux pour y chercher des trésors. Edmond, roi de l'Est-Anglie, fut pris et conduit
ALFKED LE GRAND.
tOi
enchaîné dans la tente d’Inguar Le barbare (il au prince vaincu des propositions contraires à sa religion et à son honneur, elles furent repoussées : le captif, attaché nu à un arbre, fut éprouvé par les tortures ; son corps déchiré par les fouets, servit ensuite de but aux archers danois. Sa constance lassa ses bourreaux, il eut la tête tranchée et fut honoré de la postérité comme un martyr.
Un chef danois nommé Gothrun, s’établit comme roi dans l’Est-Anglie. Les royaumes d’Essex, de Sussex et de Kent furent détruits de la même manière, et les barbares vainqueurs envahirent ensuite le territoire du Wessex. Ethelred , troisième tils d’Ethelw ulf, gouvernait encore cette contrée. Accompagné de son frère Alfred, il marcha contre les Danois et gagna une sanglante bataille à Eccerdune ; mais quinze jours i»lus tard, les Danois furent vainqueurs à Dasing et à Merton : dans la dernière bataille, Ethelred fut blessé à mort; bientôt après il expira, et Alfred fut élu roi.
Aucun prince de l’Europe occidentale, dans le moyen âge, Charlemagne et saint Louis exceptés, ne mérita autant qu’Alfred la reconnaissance de son peuple et les hommages de la postérité : il fut un de ces hommes que la Prov idence semble tenir en réserv e pour fonder des États ou pour les relever sur le bord des abîmes. La nature l’avait comblé de tous ses dons, et ce fut par un travail persévérant sur lui-même, soit pour développer ses facultés, soit pour réprimer ses passions, qu’il se rendit capable de surmonter d’immenses obstacles, de subjuguer ses ennemis et de rétablir son royaume.
Par sa beauté, par son intelligence vive et précoce, Alfred , dès l’âge le plus tendre, était devenu l’objet des pré-
Martyre
du
roi Edmond.
Alfred
lo
Grand,
roi
du Wessex.
I l\ RK I. CHAPITRE II.
Eiiftucc
d’Alfred.
férences de son |»ère. Dans son enfance, il avait deux fois vu Home qui, de la capitale de l'univers était devenue la métropole du monde chrétien : ses yeux avaient été frappés des pompeux spectacles du culte, mêlés aux prodiges des arts. Chartes le Chauve ensuite l'avait accueilli dans sa cour, à une époque où elle était encoée toute remplie de la mémoire de son grand aïeul Charlemagne : c’est ainsi que, familiarisé presque au sortir du berceau avec les grandes choses, il avait eu devant les yeux un but idéal et d’imposants objets de comparaison au niveau desquels il put aspirer à élever son peuple et lui-même.
Les Anglo-Saxons étaient alors inférieurs, non en moralité, mais en civilisation, aux peuples les plus indicés de la Gaule et de ntalie. La lutte acharnée des chefs rivaux de tant d 'Étals, et une guerre d’extermination contre •le nouveaux et farouches envahisseurs, avaient beaucoup nui, depuis un demi-siècle, à leur développement intellectuel. Ils étaient, pour cette dernière cause surtout, fivs- déchus vers le milieu du ix' siècle, du rang qu'ils occupaient en Europe dans les siècles précédents, lorsque llède le Vénérable florissait et que le saxon Alcuin était un des ornements de la cour de Charlemagne.
La chasse et la guerre étaient devenues l’unique occupation des Anglo-Saxons. Leurs princes négligeaient, comme frivole et indigne d’eux, toute pratique étrangère à l’art des combats : les premiers rudiments des lettres et des sciences n’étaient plus enseignés que dans les cloîtres, et, à la mort d’Ethelvvulf, aucun de ses (Ils ne savait lire. Le biographe Asser nous a conservé dans sa Vie d’Alfred une circonstance digne d’intérêt, à laquelle ce prince fut redevable de ses premières connaissances dans les lettres.
ALKBED LE UH AND. 103
11 avait douze ans lorsque tous les fils d’Ethelwulf, se trouvant un jour rassemblés autour de la reine Judith, leur belle-mère, petite-fille de Charlemagne, celle-ci leur lut quelques vers d’un poème anglo-saxon, dont elle tenait le riche manuscrit sur ses genoux. Le jeune Alfred, entre tous, parut frappé de la beauté du poème et de l’élégance des caractères dont la signification lui était inconnue. Judith alors promit ce manuscrit a celui des jeunes princes qui le premier saurait le lire, et qui en graverait le contenu dans sa mémoire. L'extrême rareté des manuscrits les rendait très-précieux à cette époque. Alfred aussitôt se mit avec ardeur à l’étude; il parvint promptement à lire celui qu’il admirait, il l’apprit par cœur, en récita les vers à Judith et gagna le prix. Depuis lors il travailla sans relâche à agrandir le trésor de ses connaissances, et ses efforts ne furent point arretés par un mal cruel et d’une nature inconnue, dont il soutirait depuis ses jeunes années.
La maladie n’était pas- le seul obstacle qu’il trouvât en lui-même : orphelin à neuf ans, maître de ses actions au sortir de l’enfance, privé d’un frein extérieur et salutaire, il joignait à des passions ardentes un caractère inqætueux et hautain qui lui suscita de nombreux ennemis, et pour tirer de sa noble nature tout ce qu’elle était en état de produire, il avait besoin de la grande école des princes, celle du malheur. Elle ne pouvait manquer à Alfred, au milieu des calamités sans nombre auxquelles les nations anglo-saxonnes étaient en proie à la mort du roi Ethelred son frère. Les périls de la situation étaient extrêmes : les Danois possédaient déjà la Northumbrie, l’Est-Anglie et uue partie de la Mercie, et ils envahissaient encore une fois le Wessex, oii Alfred, vaincu d’abord, tenta ensuite de
ArJeur
d’Alfred
pour
l’étude.