I. Florenl Wijjnrn. p
Mûri
de U reine
MalhiMe.
KnqiMMc Ini ihrialr,
Lu I».
santi sa main sur le peuple conquis. Peu satisfait du pouvoir et des lichesscs dont son frère l'avait comblé, il élevait son ambition jusqu’à la tiare, et, dans l’attente de la mort prochaine du pape Grégoire VII, il conçut, abusé par de fausses prédictions, l’espérance de lui succéder. Il envoya dans ce but en Italie des émissaires normands chargés d’or, qui avaient pour mission de gagner les principaux de la ville de Home par de riches présents, et il négocia pour cet objet contre la volonté de Guillaume , qui l'arrêta de sa propre main et le retint en prison jusqu’à sa mort dont le terme était proche.
Lihre de toute crainte sur sa conquête, affranchi même désormais de la nécessité de ménager les conquérants, le roi Guillaume s'abandonna sans frein, dans ses dernières années, à ses instincts cruels et à son avarice insatiable. Après avoir dépouillé ou accablé d'exactions les indigènes, il mit à contribution les Normands, ses anciens compagnons, et frappa d'un impôt de six sous d’argent, sans exception, chaque hyde ou journée de terre dans le royaume conquis.
Atin de procéder pour l’établissement de cette taxe d’après une base Uxe et aussi afin de déterminer les droits de chacun et ceux de la couronne d'une manière invariable, il Ht faire une enquête territoriale et dresser un registre de toutes les mutations opérées dans la propriété depuis la conquête. Là fut consigné dans quelles mains axaient passé les domaines des Saxons et combien d’entre eux gardaient encore leurs héritages; le nombre d'arbres et d’arpents que renfermait chaque domaine et qui suffisait a l’entretien d’un homme d'armes ; à quelle somme pouvait être évalué le produit des cités, des
la ïu.Ai mk
v illes, des bourgs et des hameaux ; combien chaque propriétaire foncier, prêtre ou laïc, avait de terres, d’hommes assujettis au service féodal, de serfs et d’animaux. Les commissaires préposés à cette enquête eurent l’ordre de former partout où ils se transporteraient et sur tous les points du royaume, dan3 les villes comme dans les campagnes, un jury composé de Normands et d’Anglais sur le témoignage desquels les rôles devaient être établis. Ce registre fameux, et dont la rédaction demanda cinq années, devint le grand livre de la contpiêit et fut soigneusement conservé dans la cathédrale de Winchester. Les Normands le nommèrent le livre royal ; il fut appelé par les Anglo-Saxons le domesday book, le livre du jugement, sans doute parce que leur sort y fut fixé d’une manière irrévocable.
Les transactions domaniales passées avant la conquête et tous les anciens titres de propriété avaient été soumis il révision, annulés ou confirmés par Guillaume. Il en avait été de même pour les terres, que beaucoup de Normands avaient envahies de leur propre autorité sur les Saxons, ou qu’ils s’étaient arrachées les uns aux autres. Le grand livre royal ou reyislre terrier contint les nouveaux titres et les seuls qui furent reconnus valables. Le roi lit à Winchester, en 108fi, une revue générale de tous les hommes possesseurs d’un domaine suffisant au moins pour l’entretien d’un cavalier et de son cheval, il s’en trouva environ soixante mille de toute condition et de tout |>ays, prêtres ou laïcs, étrangers ou indigènes, qui reconnurent tenir leur terre de lui et qui lui rendirent hommage direct comme à leur maître et seigneur.
Guillaume était parvenu au faîte de sa fortune et de
sa puissance : « li tenait la Normandie comme son héritage, dit un des plus vieux historiens anglais, il avait conquis le Maine, la Bretagne armoricaine était dans sa dépendance, toute l’Angleterre était à lui, il avait reçu la soumission de l’Écossc et du pays de Galles, lorsque, par un caprice de tyran, il fit raser des bourgades où vivaient de nombreuses familles, des églises d’où la prière montait vers le ciel, afin de donner carrière aux cerfs et au gibier. On dit que trente milles de terrains labourables furent ainsi réduits en forêt pour servir d’asile aux bêtes sauvages, qu’il aimait comme un père aime ses enfants : celui qui s’emparait d'un cerf et d’un chevreuil avait les yeux crevés, et l’on ne trouvait personne qui s’opposât à de pareilles lois, ceux qu’on appepelait justiciers étant les premiers auteurs de ees injustices »
Guillaume, dans l’année 1087, quitta encore une fois l’Angleterre, qu’il ne devait plus revoir.
Peu après son arrivée sur le continent, une contestation s’éleva entre lui et le roi Philippe, son suzerain, au sujet du comté de Vexin formé du territoire entre l’Epte et l’Oise : Guillaume le réclamait comme lui appartenant et Philippe refusait de le lui céder. Durant ces débats le roi d’Angleterre tomba malade, et comme il avait un embonpoint excessif, Philippe en plaisanta et dit que Guillaume était en couches à Rouen, où il gardait le lit. Ge propos, rapporté au roi malade, enflamma sa fureur : « Par la vertu de Dieu, s’écria-t-il, je jure qu’à la messe des relevaillcs, j’irai présenter à Philippe cent mille
I, Mal. Pari», an. 1085.
G1ILI.AI ME I". 2îfi
lances en puise de cierges. « Et alors comme toujours, il répondit à une raillerie par des actes barbares. Il se mit en marche avec son armée et entra dans le Vexin au commencement du mois d’août, à l’époque où les blés promettaient d’abondantes récoltes : tout fut détruit, et le torrent dévastateur fondit sur la ville de Mantes. La cavalerie de •Guillaume, conduite par Ascelin de Goël, foula les blés, trancha les arbres, arracha les vignes et franchit les portes de Mantes où elle pénétra pêle-mêle avec les fuyards. Guillaume fit incendier la ville; mais comme il courait à travers les débris enflammés, son cheval, posant le pied sur des charbons ardents, bondit, et jetant le roi sur le pommeau de la selle, il lui occasionna une blessure grave, que l’ardeur du feu qui environnait Guillaume rendit encore plus dangereuse.
Le roi fit sonner la retraite et fut ramené malade à Rouen, où il languit six semaines.
L'histoire offre peu de spectacles aussi remarquables que les derniers moments du conquérant et ses funérailles '. Rappelant à son lit de mort les grands principes d’équité qu’il avait si souvent oubliés durant sa vie, il recommanda aux assistants l’observation de la bonne foi et de la justice, le respect dû à la paix et à la loi de Dieu, les privilèges des Eglises et l’observance des règles des Pères. Puis, s’adressant à ses fils, il leur dit : « J’ai accordé à Robert, l’aîné de mes fils, le duché de Normandie. Je n’établis personne pour me succéder au trône d’Angleterre; mais je le recommande à l’éternel Créa-
I . J'ai rapporté en détail celle grande el magnifique scène dans mon ffistoire de* quatre conquêtes de i Angleterre, l. II.
JS
Dernier*
moments
de
Guillaume
le
Conquérant.
teur au pouvoir duquel je suis soumis ainsi cjue toutes choses. Ce n’est point par droit héréditaire que j’ai possédé un si grand honneur; j’ai enlevé ce trône au parjure Harold, après un cruel combat et une grande effusion de sang humain : c’est pourquoi je n’ose remettre à personne, si ce n’est à Dieu seul, les faisceaux de ce royaume que j'ai obtenus par tant de péchés, de peur qu’après ma mort, il n’arrive encore de plus grands maux. Je désire que mon 111s Guillaume qui, dès l’enfance, m’a toujours été attaché et m’a obéi, se maintienne longtemps dans l’esprit de Dieu, et, si c’est la volonté divine, brille heureusement sur le trône royal. »
Pendant que le roi Guillaume parlait ainsi, Henri, le plus jeune de ses fils, lui dit en versant des larmes : « Et moi, mon père, que me donnez-vous? — Guillaume lui répondit : Je te donne de mon trésor cinq mille livres d’argent. — Henri reprit : Que ferai-je de ce don, si je n’ai pas de lieu pour habiter? — Mon fils, dit le roi, contente-toi de ton sort et conllc-toi dans le Seigneur, souffre en paix que tes frères aînés te précèdent. Robert aura la Normandie et Guillaume l’Angleterre; quant à toi, tu auras, lorsque le temps sera venu, tout le bien «pie j’ai acquis, et tu surpasseras tes frères en richesses et en puissance. »
Le roi écrivit alors à l’archevêque Lan franc pour déterminer qui serait roi; il remit sa lettre, signée de son sceau, à son fils Guillaume le Roux, et lui prescrivit de passer sur-le-champ en Angleterre ; ensuite, l’ayant embrassé, il le bénit et l’envoya en toute hâte au delà des mers prendre le diadème. Guillaume, à la prière des grands et des principaux officiers qui l’entouraient, rendit la
UllLLAlME I".
liberté aux personnages marquants qu'il retenait dans les fers pour cause politique. Ses fils n’attendirent pas son dernier soupir pour s’éloigner : Henri courut recevoir son or, Guillaume franchit le détroit pour saisir une couronne.
Le jeudi 9 septembre, au lever du soleil, levant avec grande douleur les mains vers le ciel et les étendant, Guillaume dit : « Je me recommande à sainte Marie mère de Dieu, ma souveraine, afin que, par ses saintes prières, elle me réconcilie avec son cher fils, notre Seigneur Jésus-Christ. » Et à l’instant même il expira.
Les médecins et les autres assistants demeurèrent d’abord interdits au spectacle d’une telle mort; mais bientôt les plus riches montèrent à cheval et coururent mettre leurs biens en sûreté; les domestiques d’un rang inférieur, se voyant seuls, pillèrent les armes, les vases, les vêtements, le linge et tout le mobilier du roi, et s’enfuirent, laissant son corps presque nu gisant sur le plancher.
Un chevalier du pays, nommé Herluin, touché de compassion, se chargea du soin des funérailles, pour l'amour de Dieu et pour l’honneur de sa nation. Il fit venir à ses frais des embaumeurs et une voiture, et conduisit lui-même, par eau et par terre, le corps du roi jusqu’à Caen, où un immense incendie éclata loisque le clergé vint recevoir les dépouilles royales.
Tous les évêques et les abbés de Normandie se réunirent pour donner au roi de splendides funérailles, dans l’église de Saint-Etienne, où il devait être enseveli. La fosse fut creusée entre le chœur et l’autel ; mais, avant que le corps y fût descendu, un normand nomme
Fuuéttillct
de
Guillaume.
IIV IIK I. Cil U*l I KK IV.
Asselin, lil» d’Arthur, se leva du milieu de la loule et dit : « Cette terre, où vous êtes, fut l'emplacement de la maison de mon pcre; cet homme, pour lequel vous priez, n'étant encore que duc de Normandie, la lui enleva violemment et, lui refusant toute justice, y fonda celte église par un abus de sa puissance; c'est pourquoi je revendique cc terrain. Je m’oppose, au nom de Dieu, à ce que le corps du ravisseur soit couvert de la terre qui m’appartient et enseveli dans mon héritage. »
Les évêques et les grands, interdits et attristés, entendirent confirmer par les assistants les paroles d’Asselin : ils firent donc approcher cet homme et cherchèrent à l’apaiser : on lui paya, sur la tombe encore entrouverte, le prix de remplacement qu’elle occupait, et on lui promit une somme égale à la valeur de tout son bien. Un descendit le corps dans la fosse qui se trouva trop étroite, et, comme on le foulait, il se rompit et rôdeur qui s’en exhala mit en fuite les assistants. L’historien auquel ces détails sont empruntés, termine par les réllexions suivantes : » Ainsi, dit-il, un monarque si terrible aux peuples nombreux de tant de provinces, resta nu sur le carreau, délaissé par ses enfants et par ceux qu’il avait nourris 11 eut besoin de l’argent d’autrui pour ses funérailles... Il lut porté à l'église à travers l’incendie, par un cortège tremblant, et celui qui avait été le prince de tant de villes et de tant de places fortes, u’eut pas même un terrain libre pour recevoir la sépul-
I. Orderic Vital, 1. VII. Guubildc, fille du courte Godwin, sœur de la i ci uc Kditb cl du roi Uarold, mourut dans un monastère à Urugc», presque au même joui que le roi Guillaume. — Vo\e/, pour le rappruclieinrni de ces deux destinée* «i diverses, V Hit loin det quohe conquête» de V Angleterre, t. n,p. 337.
Cl II. I. Al MK I". SSU
Itire : son corps, nourri de tant de délices, se déchira ignoblement, et apprit aux sages comme aux insensés cc qu’est la gloire charnelle. »
Trois grands pouvoirs, soumis eux-mêmes dans leur action il l’arbitre souverain des destinées humaines, déterminent les événements de ce monde : ce sont, la force des choses ou leur tendance naturelle, la fortune, quelque nom qu’on lui donne, et le génie de l’homme. Ces trois pouvoirs agissent quelquefois isolément, d’autres fois ensemble : ils concoururent tous au même but dans la conquête de l’Angleterre par les Normands C'est de Guillaume, surtout, qu’on peut dire qu’il ne laissa rien au hasard de ce qu’il put lui ravir par la prudence. Son ambition insatiable fut servie par une persévérance invincible : il eut il lutter, dès son enfance, contre des difficultés sans nombre ; tout lui fut d’abord obstacle : l’illégitimité de sa naissance, la faiblesse de son âge, l’ambition de scs proches qui lui disputaient l’héritage paternel : il grandit au milieu îles plus rudes épreuves, il endurcit son âme, pour dompter la rébellion, à l’emploi des moyens les plus violents, et il apprit, en ressaisissant son patrimoine, à s’emparer de celui des autres.
Avec quelle sagacité il prévoit des chances lointaines, avec quelle habileté consommée il dispose tout pour le succès! Maître de son rival, il dérobe la menace sous les caresses, pour arracher de lui un serment qui le soumettra s'il l’observe, et le flétrira s'il le viole : plus tard, lorsqu’Harold est assis sur le trône que Guillaume roven-
I. Celle asscilion a élë développée en détail dons mon Histoire des quatre ronqaitet de V A *glrlerrrt t. Il, p. 381 , etc.
Considéra-
tion»
sur
la conquête moi manda.
Caractère
et
conduite
de
Guillaume.
dique, celui-ci temporise encore, et, sur le point d’employer la violence, il s’étudie à conserver les apparences du droit. Avec quelle prudence il s’assure l’appui de Rome que son rival dédaigne! comme il exploite les liassions dont il a besoin! Il s’adresse tour à tour à la cupidité, à la peur, à la superstition, aux préjugés, et tire avantage de tout. Le moment d’agir est-il enfin venu, ce même homme que nous venons devoir si temporisateur, si mesuré, dont la ruse égalait celle du renard *, redevient lion tout à coup; c’est à lui qu’on peut appliquer cette parole de llossuct : la promptitude de son action ne donne pas le loisir de la traverser 2, et il déploie, dans le fort de la mêlée à Hastings, une bravoure qui serait téméraire si l’extrême péril n’eût rendu, pour en sortir, l’excès du courage indispensable.
Vainqueur, il ne hasarde rien, il caresse les principaux d’entre ses ennemis, il sollicite leurs suffrages, il attire à lui le descendant des vieux rois saxons, il donne le nom de père et d’évêque au prêtre qui, sur ses instances, a été déclaré à Rome, un intrus, un rebelle; il ne porte pas une main violente sur la couronne de Cerdic, il se la fait offrir, il l’accepte et jure de gouverner l’Angleterre comme le meilleur de ses rois.
Cependant il fortitie Londres il organise, dès le début de sa conquête, une force militaire intéressée à la lui conserver; il reçoit l'hommage des thanes saxons, et leur confie des commandements; mais c’est de lui seul désor-