CHAPITRE I
DR I.A MOnT DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT JUSQU’a l‘ AVÉNEMF.NT DE LA MAISON D'ANJOU.
Giiillaump II , dit le Roux.
A la mort du Conquérant, son tlls aîné, Robert, alors exilé, revint à Rouen et prit possession du duché de Normandie. Guillaume, surnommé le Roux, à cause de la couleur ardente de ses cheveux, frcre puîné de Robert, était déjà passé en Angleterre. On a souvent comparé ce prince à son jière, mais s'il eut quelques traits du Conquérant, ce ne furent pas les meilleurs, et il ne montra aucune des qualités, qui en se combinant avec certains vices, les tempèrent et produisent des effets importants et durables.
Le premier soin de Guillaume en Angleterre fut de communiquer les dernières volontés de son père à
01 111. AI MK II.
l’homme le plus considérable du royaume, au primat Lanfranc. Celui-ci, avant de le consacrer roi, exigea de lui la promesse qu'il se laisserait guider toujours par ses conseils et qu’il gouvernerait selon la justice, la miséricorde et la loi. Cette loi, telle que nous l’avons vue formulée dans la charte de Guillaume, avait surtout pour objet de faire respecter les droits des hommes libres et de constater les obligations réciproques du prince et des vassaux. Elle laissait la force presque tout entière entre les mains du souverain : de là une première cause d’hostilité permanente entre le roi et ses barons; une seconde cause de guerre se rencontra dans la séparation de l’Angleterre et de la Normandie. Une révolution s’était opérée dans ce dernier |>ays après la mort du Conquérant. Cet événement remplit le peuple d’effroi et les grands se livrèrent à leur ambition criminelle : ils s’établirent en tyrans de la contrée dans leurs forteresses, et si d’une part ils virent, dans la rivalité des enfants de Guillaume, une circonstance favorable à leurs usurpations et à leurs brigandages, ils comprirent d’autre part qu’il leur serait difficile de garder les biens qu’ils possédaient des deux côtés du détroit, et que dans la lutte entre le roi d’Angleterre et le duc de Normandie, ils perdraient nécessairement leur ancien patrimoine ou leurs nouvelles acquisitions. Ils se liguèrent donc pour que ces deux États fussent de nouveau réunis, et préférant le facile et indulgent Robert pour souverain, à cause des défauts mêmes qui le rendaient impropre à régner, ils conspirèrent contre le roi Guillaume, avec ses deux oncles, Robert, comte de Mortagne et ce même Odon, évêque de ftayeux, que le Conquérant son frère i. 17
Révolte
«les
Wons
normands.
Pacification de la
Normandie,
avait retenu en prison comme un dangereux artisan de séditions et de révoltes.
Guillaume le Roux sollicita dans ce péril l’assistance de la population vaincue : il promit aux Saxons les meilleures lois qu'ils voulussent choisir, les meilleures qui eussent jamais été observées dans le pays : il leur rendit le droit de |>orter les armes et la jouissance des forêts, il arrêta la levée des tailles et de tous les tributs odieux. Les Saxons accoururent à l'appel royal ; ils marchèrent avec joie contre les Normands, parmi lesquels ils voyaient quelques-uns de leurs anciens et cruels oppresseurs. Guillaume leur dut la conservation de son trône et il oublia bientôt tout ce qu’il leur avait promis. 11 passa en Normandie et rendit avec usure à son frère tous les maux qu’il en avait reçus. Robert appela à son aide le roi Je France son suzerain dont Guillaume acheta ensuite la neutralité au poids de l'or. La paix fut enfin conclue : Guillaume garda les places par lui conquises en Normandie et pour lesquelles il promit d’indemniser Robert. Le traité, juré par douze barons des deux partis, stipulait ces indemnités et portait que le survivant des deux frères hériterait de l’autre.
La prédiction faite par Guillaume le Conquérant à son troisième fils Henri, avait déjà /eçu un commencement d’accomplissement : quand le duc Robert, prodigue de ses richesses, n'eut plus rien à donner, il offrit à Henri de lui vendre une |>artie de son territoire cl lui céda pour 3,000 livres tout le Cotentin. Henri néanmoins n’en demeura pas longtemps |»ossesseur. Guillaume et Robert réconciliés se réunirent pour l'en chasser, ils prirent ses châteaux et l’assiégèrent an mont Sain t-
til'IUAlUK II.
is»
Michel *. Henri capitula et accompagna bientôt après son frère en Angleterre.
La paix entre ceux-ci ne fut pas de longue durée : Robert n’obtenant point les indemnités promises par le roi Guillaume, le quitta, revint en Normandie, déclarant son frère faux et parjure, et fit appel à son épée. Guillaume le suivit et vint plaider sa cause devant les vingt-quatre barons signataires du traité. Condamné par eux, il recommença la guerre. Le roi de France vint de nouveau en aide au duc de Normandie, son vassal. Guillaume, pour le désarmer, eut recours à un expédient honteux : il avait appelé 20,000 hommes sous son étendard; au moment où ceux-ci se disposaient à s’embarquer, ils furent sommés de payer chacun dix schellings au roi et renvoyés dans leurs foyers : avec l’or qu’il acquit ainsi, Guillaume acheta une seconde fois la neutralité de Philippe.
Le but de l’ambition de Guillaume était de dépouiller son frère et de réunir le duché de Normandie à son royaume d’Angleterre : il n’avait pu réussir par la violence , il obtint davantage d’un accord volontaire à l’occasion du départ de Robert pour la Palestine. L’es-
I. L’histoire rapporte en celle circonstance un irait qui fait honneur k Robot. Henri dons son fort manquait d’eau et souffrait cruellement. Il envoya prier son frère de lui permettre d’étancher sa soif et celle de sa garnison, le conjurant de mettre son courage à d’autres épreuves. Robert eut égard a cette prière et permit que sa provision d’eau fût renouvelée. Lorsque Guillaume l’apprit, il dit avec ironie au duc : Tu entends hien la gnerre! toi qui souffres que tes ennemis se désaltèrent! Comment les soumettrons-nous si nous leur accordous Peau et les vivres? — Honte sur moi ! répondit Robert, si je tolérais que mon frère Henri mourût de soif : et si nous venions à le perdre, qui nous rendrait un autre frère fa) ?
f*l Miliinliirr, t. iv. e. I.
Première
croisade.
prit chevaleresque de Robert partagea l’enthousiasme général qui, à cette époque, et pour une sainte cause, précipita l’Europe sur l’Asie, et dont le but était la conquête de la Terre-Sainte ou Palestine. Cette contrée, possédée depuis plusieurs siècles par les musulmans, avait té l’une des premières conquêtes des disciples de Mahomet, et dès lors son état misérable était pour les chrétiens un sujet d’indignation et de douleur. On pensait qu’une vertu particulière s'attachait aux lieux ou le Christ était né, où il avait subi la mort pour le salut des hommes, et où l’on voyait encore son tombeau. Le pèlerinage à Jérusalem fut regardé comme l’acte le plus efficace pour l’expiation des péchés, et un grand nombre de jælerins se rendirent isolément ou par bandes en Palestine, pour prier sur la tombe du Sauveur. Déjà d'aventureux chevaliers, cherchant hors de l’Europe de nouveaux champs à leurs exploits , étaient allés délier les musulmans; mais le plus grand nombre avaient péri : il en revint très-peu en Europe, où le récit de leurs dangers et de leurs glorieux faits d’armes remplissait les âmes d’une ardente et pieuse émulation.
Telle était la disposition des esprits, quand un homme animé d’une piélé profonde et enthousiaste, connu sous le nom de Pierre l’Ermite, quitta la ville d’Amiens, sa patrie, pour accomplir un pèlerinage à Jérusalem. La vue des saints lieux exalte au plus haut degré sa ferveur, il revient en Europe et se rend en Italie : là, il exhorte le pape Urbain 11 à se mettre à la tète des nations européennes pour concourir à la délivrance du saint sépulcre, pour arracher les saints lieux aux musulmans. 11 persuade le pontife, et reçoit des lettres pour
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lotis les princes clirétieus, avec la mission de les exciter à cette noble entreprise. Pierre parcourut l’Occident, il échauffa l’imagination des rois, des grands et des peuples: il leur parla du salut, il leur promit le ciel s’ils marchaient en Palestine ; et deux ans plus tard, en 1095, un concile, convoqué par Urbain, s’assembla à Clermont en Auvergne. Un nombre prodigieux de princes, de seigneurs, de nobles de toutes classes s’y rendent, et trois cent dix évêques y assistent sous la présidence du pape. Après avoir réglé les affaires de l’Église, Urbain II fait un tableau pathétique de la désolation des saints lieux : il s’attendrit sur les maux que souffrent les chrétiens de la Palestine , et l’assemblée qui l’écoute éclate en larmes et en sanglots : le pontife retrace alors l'audace et l'insolence des ennemis du Christ; il montre les musulmans dominant en Asie, où le christianisme a pris naissance, maîtres de l’Afrique où il avait fleuri durant plusieurs siècles, envahissant une jiartie de l'Europe et menaçant le reste. 11 joignit ainsi aux motifs religieux les plus puissantes considérations politiques, et après avoir promis aux survivants la vue et la possession du précieux tombeau du Sauveur et des saints lieux où il avait apparu au monde , et toutes les félicités célestes à ceux qui succomberaient, il fixa l’exécution de l’entreprise au printemps suivant.
Le signe distinctif commun à tous les guerriers fut une croix d’étoffe rouge qu’on portait sur l'épaule droite, et c’est de là qu’est devenu le nom de croisade. Les princes et les seigneurs reçurent de semblables croix des mains du pape, le peuple se présenta en foule, les cardinaux et les évêques en distribuèrent à tous cl en
Concile de Clermont
LIYHE II. CUAHITHE I.
prirent eux-mémes : prendre la croix, c’était se vouer à faire le pieux voyage.
L’enthousiasme gagna les dernières classes, chacun voulut mériter le salut en se dérobant à un sort misérable , pour essayer une vie aventureuse en des contrées inconnues. L'n nombre immense de serfs, de cultivateurs, de vagabonds, de femmes et d’enfants se rassemblent cl leur impatience ne supporte aucun retard; ils partent en deux bandes, conduits, les uns par Pierre l’Ermite, les autres par un chevalier nommé Gauthier sans Avoir. Ils dévastent, pour subsister, les pays qu’ils traversent, soulèvent contre eux les populations irritées et périssent presque tous de faim, de fatigue et de misère avant d’arriver en Terre-Sainte. Mais la fleur de la chevalerie européenne a pris les armes avec la croix, les seigneurs ont engagé leurs biens pour subvenir aux dépenses de l’entreprise : ils se partagent en trois formidables armées : la première est commandée par Hubert Courte-Heuse, fils aîné de Guillaume le Conquérant, la seconde par Godefroy de Bouillon, le héros de son siè cle; la troisième enfin marche sous la bannière du comte Raymond de Saint-Gilles. Godefroy est proclamé général en chef : dix mille cavaliers le suivent avec soixante et dix mille hommes de pied, Français, Lorrains et Allemands : le rendez-vous général est à Constantinople, où règne Alexis Comnène. Cet empereur les reçoit avec ombrage et se hâte de leur donner des vaisseaux pour traverser le Bosphore. Les croisés s’emparent d'ahord de Nieée, puis d’Antioche à la suite de sanglants combats, et font enfin la conquête de Jérusalem. En 1009, un royaume chrétien est fondé en Palestine, Godefroy de
(il II. LAI ME II.
Bouillon eu est reconnu roi. Téls furent les principaux faits de cette première et célèbre croisade. La plupart des fantassins y perdirent la vie, et il ne revint en Europe <|u’une dizaine de ceux <|iii l’avaient quittée. Robert Courte-Heuse fut de ce nombre. Ce prince, manquant d’argent à l'époque où il résolut de sc joindre aux princes confédérés, avait vendu à son frère Guillaume, moyennant mille marcs d’argent, le gouvernement de ses Etats pour cinq années, et, aussitôt après son départ, Guillaume vint prendre possession de la Normandie et du Maine.
Les Manceaux avaient alors adopté pour souverain un vaillant chevalier, nommé Hélie de la Flèche, neveu de leur ancien comte. Ils refusèrent de reconnaître l’autorité du roi d’Angleterre, et mirent le siège devant la ville du Mans, défendue par une garnison normande. La nouvelle en vint au roi comme il chassait dans la forêt Neuve, à peu de distance de la côte méridionale du royaume : tournant aussitôt son cheval vers la mer, il s’écria : « Qui m’aime me suive ! » et il galopa jusqu’au rivage, où il s’embarqua sur le premier navire qu’il rencontra. Ce prince violent et esclave de tant de liassions mauvaises, montra cependant quelques traits d’une âme grande et royale : le patron du navire, menacé de la tempête, hésitait à tenter un passage dangereux : a Sois sans crainte, lui dit Guillaume, je n’ai jamais ouï dire qu’un roi ait fait naufrage1. » U débarqua le lendemain à Bartlcur, où il rassembla quelques troupes à la hâte ; à leur tête il fondit sur le Maine, avant que le brait de sa présence
J. Malmcslmrv, 1. IV, c. I.
Insurrection
des
Manceatn.
üuerni contre les Ecossais et
les Gallois.
»ur le continent s’y fût répandu, et, ravageant tout sur son passage, il courut au secours de la garnison assiégée dans la ville du Mans : Hélie osa combattre et fut vaincu, sou armée se dispersa, lui-même tomba aux mains du vainqueur : « Enfin donc je te liens ! dit Guillaume à Hélie dans l’ivresse du triomphe. — C’est le hasard qui m’a fait ton prisonnier, dit fièrement Hélie : si j’étais libre , je sais bien ce que je ferais. » A ces paroles, la fureur s’empara de Guillaume, et il porta la main sur Hélie : puis, se domptant lui-même : » Va donc, dit-il, va malheureux ! je te laisse le champ libre, fais de ton mieux, et si je tombe jamais en ton pouvoir, parla croix de saint Luc, je ne te demanderai rien |>our la grâce que je l’accorde '. » Le roi rendit donc à Hélie la liberté, et après avoir recouvré le Maine , il revint dans son royaume.
Outre les guerres que Guillaume le Houx fit sur le continent pour étendre sa domination, il en soutint d'autres pour s’affermir contre ses voisins, les Ecossais et les Gallois. 11 contraignit le roi d’Ecosse Malcolm à lui rendre l’hommage qu’il avait rendu à Guillaume 1", son père. Malcolm ayant plus tard envahi de nouveau les comtés du Nord, fut surpris et tué avec son fils 2. Les Ecossais élurent pour roi son frère Dunwell ; mais Duncan, fils de Malcolm, retenu en otage à la cour de Guillaume, s'échappa, gagna l’Ecosse et se fit reconnaître |Kiur le successeur de son |>ère.