Mént. deCjslelnau
différents compétiteurs au trône, il invita le parlement à autoriser Marie par une loi à disposer de la couronne et à nommer son successeur. Le parlement ratifia l'acte de mariage, mais, malgré la brigue de l'empereur, il rejeta la loi qui lui était demandée et fut dissous. Philippe enfin aborda à Southampton, escorté d'une flotte formidable et de quatre mille hommes de troupes choisies, avec un splendidc cortège de seigneurs de Bourgogne et de grands d'Espagne. 11 avait alors vingt-huit ans, Marie trente-neuf, ils furent unis et tous Marie Tttrfwr deux portèrent sur le trône une haine égale pour les in-
épousc
Pbtiippvii. novations religieuses et Tardent désir de rétablir dans son (1551) intégrité l'ancien culte. Un nouveau parlement avait été convoqué dans ce but et se montra docile. Un de ses premiers actes fut la réhabilitation du cardinal Pôle, injustement flétri et condamné sous Henri VIII, nommé maintenant légat du saint -siège en Angleterre et chargé par le pape de réconcilier le royaume avec Home. Un grand obstacle se présentait dans l'aliénation des biens d'Eglise et il fallait éviter d'armer contre ce projet de réunion leurs nouveaux possesseurs. Le pape donna pouvoir, à cet effet, au cardinal, en l'autorisant à affranchir ceux-ci de toutes les inquiétudes que pourraient leur causer, sur un point si grave, les décrets ou canons des conciles. Tout empêchement fut alors écarté à la réconciliation formelle de l'Angleterre avec l'Eglise catholique.
Le roi et la reine s'étant assis au milieu de tout l'appareil de la royauté, Ke légat, prince du sang et de l'Eglise, prit son siège à côté d'eux et à quelque distance. Une humble supplique des lords spirituels
marie. 393
cl temporels et «les députés des communes, assemblés Réconciliation en parlement, fut alors présentée à leurs majestés, i^ferna priant le roi et la reine, qui s'étaient conservés purs ^TiiSflt. de l'hérésie, d'intervenir près du cardinal légat du saint-siege apostolique pour qu'ils fussent admis de nouveau dans le giron de l'Eglise; ils s'engagaient à prouver la sincérité de leur repenlir, en rapportant toutes les lois qu'ils avaient rendues contre la religion catholique et le saint-siége' au temps de leur aveuglement. Philippe et Marie ayant intercédé pour eux, le légat déclara le parlement et le royaume absous de tout schisme et de toute hérésie, ainsi que des peines et jugements encourus pour cette cause. Des actions de grâces furent rendues à Dieu dans un Te Deum
solennel, pour ce grand événement que le pape célébra à Home comme la seconde conversion de l'Angleterre au christianisme.
Tout jusqu'alors avait réussi à la reine, elle se crut assez affermie pour s'abandonner en liberté à ses penchants, et l'on vit succéder aux fêtes de la réunion avec le saint-siége les apprêts d'une cruelle persécution ivraïcution
religieuse.
contre ceux qui demeurèrent attachés au culte aboli. Le vénérable cardinal Pôle n'éleva pas la voix, comme on Pa cru, en leur faveur, mais il eût volontiers modéré cette réaction sanguinaire que le chancelier Gardiner conseilla et dont l'évêquc Bonner , d'exécrable mémoire, fut le plus barbare instrument. Les premiers qui souffrirent la mort furent Roger, chanoine de Saint-Paul, brûlé à Smithtield, et Hooper, évèque de (îlocester, dont le bûcher fut allumé dans sa ville épiscopale. On essaya en vain de l'ébranler en lui offrant
sa grâce sur l'échafaud : lorsqu'il fut lié au poteau, on plaça devant lui, sur un tabouret, les lettres de grâce (|ue la reine lui accordait au cas où il voudrait se rétracter. 11 les fit éloigner et souffrit la mort dans sa rigueur la plus terrible. Le bois était vert et le vent portait la flamme loin de lui; toutes les parties de son corps furent consumées avant que les parties vitales fussent attaquées; une de ses mains tomba en charbon cl il continua de se frapper la poitrine avec l'autre; on l'entendit prier et exhorter le peuple jusqu'à ce que ?a langue, épaissie par la violence du tourment, fût devenue incapable d'articuler : il fut trois quarts d'heure à mourir et montra jusqu'à la fin une constance inaltérable, fondera fut brûlé à Covcntry, on lui offrit sa grâce aux mêmes conditions, il la refusa aussi : « Bienvenue soit la croix de Jésus-Christ, s'écria-t-il en embrassant le poteau, bienvenue soit la vie éternelle î » L'acte pour lequel presque tous les protestants furent condamnés était le refus d'acquiescer à la présence réelle. Gardiner voyant grossir chaque jour le nombre des victimes, se reconnut avec effroi chargé seul de l'horreur de Jant d'exécutions, il voulut en rejeter une partie sur d'autres et confia ce soin odieux à l'évèque de Londres, Bonner, homme violent et féroce, qui repaissait avec joie ses yeux des souffrances des victimes. Il suffira d'ajouter quelques noms à ceux déjà connus : Ferrar, évèque de Saint-David, fut brûlé dans son diocèse; Hidley et Latimer, anciens évèques, l'un de Londres, l'autre de Worccster, célèbres tous deux par leur savoir et leurs vertus, périrent ensemble dans les flammes, à oxford, en s'exhortant L'un l'autre. Lors-
MARIE. ;*i)3
qu'un eut lié Latimcr au poteau, il dit à Hidley : « Héjouissons-nous, mon frère, nous allumons aujourd'hui en Angleterre un flambeau qui, s'il plaît à Dieu, ne s'éteindra jamais. »
Parmi ceux qui subirent le martyre sous ce règne, aucun, plus que l'archevêque Cranmer, justement nommé le patriarche de la réforme en Angleterre, n'excita une émotion profonde et durable. Cranmer, homme bienveillant, mais sans force morale, avait traversé des règnes orageux en se pliant aux circonstances, suivant presque toujours le torrent, et n'opposant sous Henri VHl que de faibles digues aux volontés d'un despote intraitable et sans pitié. H avait été, sous le règne suivant, le docile instrument de l'ambition de Warwick ; il avait couronné l'infortunée Jeanne Gray et nous l'avons vu, pour ce fait, condamné à mort. Il obtint sa grâce cependant, mais non la liberté. Marie le réservait à de plus grandes douleurs, et après avoir accompli la réconciliation de son royaume avec l'Eglise, elle provoqua contre lui l'explosion de la colère du saint-siége. Cranmer fut cité à comparaître à Home devant le pape : il était alors retenu prisonnier à Oxford et dans l'impossibilité absolue de se rendre à cet appel; Mon sa sentence fut néanmoins prononcée par la cour ro- . *tl maine et Marie donna l'ordre de l'exécuter. L'effroi des Crau"ief tourments et de la mort l'emporta, dans ce moment (isss) terrible , sur ses convictions : Cranmer se rétracta , abjura ses croyances et demanda la vie. Le matin même du jour marqué pour son supplier, il signa une rétractation nouvelle, mais ri se parjura en vain : l'ordre fut donné de le conduire au bûcher : alors seulement, n'es-
Itérant plus rien des hommes, il trouva du courage dans l'excès de sa honte et de sa douleur et s'éleva au-dessus de lui même. On attendait de lui une rétractation publique et verbale qui confirmât celle qu'il avait donnée par écrit, et il fut conduit à cet effet à l'église Sainte-Marie, où un sermon fut prêché par un prédicateur envoyé à Oxford par la reine. Un écrivain catholique, témoin de cette scène lugubre, nous décrit, dans cette circonstance, la conduite de l'archevêque en des termes que nous transcrivons ici fidèlement : « Qu'ai-je besoin de rappeler, dit-il, son air triste, ses joues baignées de larmes, tenant ses yeux tantôt levés au ciel avec espérance, tantôt inclinés vers la terre avec honte : image vivante de l'affliction, mais néanmoins toujours grave et tranquille, ce qui augmenta tellement la pitié des spectateurs, qu'ils prenaient un intérêt évident à lui, croyant voir dans sa conduite les marques du repentir. Mais Cran mer, adressant la parole à l'auditoire, le détrompa en lui révélant la cause véritable de sa contrition et de ses regrets. « J'arrive maintenant, dit-il, au grand motif qui trouble ma conscience plus que toute autre chose que j'aie pu dire ou faire, dans tout le cours de ma vie, c'est d'avoir publié des écrits contraires à la vérité, par crainte de la mort et pour sauver ma vie, s'il était possible; ce qui comprend tout ce que, depuis ma dégradation, j'ai écrit de faux et revêtu de ma signature. Et, attendu que ma main a péché en écrivant ce qui n'était pas dicté par mon cœur, elle sera brûléè la première quand je serai livré aux flammes.... » On lui rappela alors sa dissimulation et sa rétractation, et il répondit : « Hélas j'ai toute ma
vie aimé la franchise et je n'avais jamais dissimulé la vérité jusqu'à ce moment que je regrette. » On le (H taire alors et on l'emmena. Arrivant au bûcher d'un air tranquille et résigné, il se dépouilla rapidement de ses vêtements, et restant debout en chemise, il déclara qu'il se repentait amèrement de sa rétractation; sur quoi lord William, qui présidait à l'exécution, dit aux bourreaux : « Hâtez- vous. » Le bûcher ayant été allumé, l'archevêque étendit la main droite et l'exposa aux flammes quelque temps avant qu'elles eussent atteint les autres parties de son corps, et chacun put voir sa main brûler, tandis qu'il s'écriait à haute voix : « Cette main a péché. » « Sa patience dans les tourments, dit le même auteur catholique, son courage en mourant, si c'eût été pour la gloire de Dieu, pour le bien de son pays, ou pour rendre témoignage à la vérité, et non pas pour une erreur pernicieuse, auraient été un exemple digne d'éloges et d'une renommée égale à celle de tous les pères de l'Eglise des anciens temps. Chacun regretta sa mort : ses amis par affection, ses ennemis par pitié, les étrangers par ce sentiment général d'humanité qui nous attache les uns aux autres »
Telle fut la fin de cet homme célèbre, et sur lequel les opinions sont encore partagées en Angleterre. Les uns lui vouent un culte comme au fondateur de la réforme dans leur pays, et comme a\ant couronné son œuvre par le martyre; les autres ne se souviennent que de ses nombreuses faiblesses. On peut dire de lui avec vérité
<. Slryp*, m«m. de l'archev; Cranmer, i, 514. Kdii. d'Oxford
qu'il eût peut-être traversé irréprochable une époque paisible dans une condition obscure; mais personne mieux que lui n'a fait voir, par sa vie, tout ce qu'il va de dangers pour le caractère moral du prêtre dans l'atmosphère des cours, au milieu d'orageuses révolutions, et par sa mort, combien, dans l'histoire des persécutions, un seul trait d'héroïsme et de grandeur d'âme efface de péchés aux yeux des hommes lorsque la passion s'en empare, et qu'a la sympathie pour la victime se joignent la haine et le mépris pour les persécuteurs.
Les actes barbares dont l'avènement de Marie fut le présage, continuèrent durant tout son règne. Les historiens varient touchant le nombre des victimes : l'estimation qui semble la plus exacte est celle de lord Hurleigh, qui rapporte que ceux qui périrent, sous ce règne, pour leurs opinions religieuses, dans les cachots ou dans les supplices, fut d'environ quatre cents, parmi lesquels deux cent quatre-vingt-dix furent brûlés vifs1, le plus grand nombre dans la plaine de Smithfield, de sinistre mémoire. Le sexe faible rivalisa avec le plus fort en constance et en intrépidité, et brava toute la furie des bourreaux. Une exécution, entre autres, épouvanta par une férocité inouïe : on vit à Guernesey une femme, sur son terme, accoucher dans les flammes : un des gardes retira l'enfant du brasier, où le magistrat qui présidait à l'exécution le fit rejeter, déclarant indigne de vivre l'exécrable rejeton d'une hérétique si opiniâtre2.
On ne saurait trop rappeler ces exemples, afin de faire
4. Lord Burleigh. Dé l'exécution de la justice en Angltlerrt. Le docteur
Lingard réduil ce chiffre *> environ drut ccnlf. 2. Fi<*. — Hevlm. — Dunicl.
>l A 1IIF.
comprendre jusqu'où peut s'égarer l'esprit humain aveuglé par le fanatisme. 11 n'y a rien à ajouter au simple récit des faits, et toute éloquence est ici au-dessous de la simple vérité. L'opinion détestable qui porte l'homme à égorger celui qui ne partage pas sa croyance a ses racines dans l'orgueil, et cette opinion était alors commune aux protestants et aux catholiques. Aucun de ceux-ci, il est vrai, ne fut mis à mort sous Edouard VI, et comme ils étaient censés avoir conservé une portion considérable de la vérité, le statut terrible de Iferetico comburendo , en 'vertu duquel un si grand nombre de leurs adversaires périrent dans les flammes sous le règne de Marie ne leur fut point appliqué : mais plusieurs antitrinilaires et anabaptistes subirent la peine du feu sous le règne d'Edouard VI, et si les réformés épargnèrent les catholiques, ils observèrent en cela beaucoup plus la lettre écrite des statuts que les principes éternels de la tolérance, qui étaient alors partout méconnus, et aussi complètement étrangers aux persécutes qu'aux persécuteurs. Le cœur se serre et s'indigne au récit de tant d'atroces barbaries; et l'on serait tenté de murmurer contre railleur souverain du monde qui les a permises, si elles n'avaient pour résultat de mettre en lumière et dans son plus beau jour notre nature morale, de nous montrer l'esprit surmontant les angoisses de la chair, et le culte de la vérité poussé jusqu'au plus sublime dévouement : si lespersécuteursentin,si ceux qui jugent leurs semblables dignes de la mort la plus affreuse, parce qu'ils préfèrent celle-ci à l'apostasie et au mensonge, sont aussi cruels que les esprits infernaux et plus stupides que les brutes, leurs victimes participent déjà de la nature cé-
leste, elles nous font voir toute la sublimité de la vertu et de la foi triomphantes, exemple le plus héroïque qui soit offert à l'admiration des hommes, et la plus forte garantie de leurs immortelles destinées.
On jugera par un seul fait de l'excès où fut portée à cette époque en Angleterre l'ardeur de la persécution : Philippe II la modéra : ce prince, si fanatique et si impitoyable dans ses propres Etats, ralentit le cours de ces cruautés sur le sol de la Grande-Bretagne par la crainte de l'horreur qu'elles y inspiraient : on assure que ce fut lui qui sauva la vie à la princesse Elisabeth , non sans doute par compassion, mais par un profond calcul de sa politique. La reine, âgée de plus de quarante ans et maladive, ne lui avait pas donné d'enfants : les catholiques jetaient déjà les yeux, pour sa succession, sur la reine d'Ecosse, Marie Stuart, unie au dauphin, fils de Henri II, et cette dernière union aurait rendu la France trop puissante si, à la couronne d'Ecosse, Marie avait joint celle d'Angleterre. Philippe, enfin, supposant le cas où il deviendrait veuf, paraît avoir songé à épouscrElisabeth ellemême, la plus proche héritière du trône. Mais s'il adoucit dans le royaume les effets de la persécution, il contribua puissamment à y introduire ses deux instruments les plus actifs, l'inquisition et la torture : une commission, composée de vingt-un membres, et que trois d'entre eux représentaient, fut armée de pleins pouvoirs contre l'hérésie, et la seule possession de livres infectés de doctrines hérétiques fut considérée comme un crime digne du feu '.La réaction alla plus loin encore : elle