‹ Histoire d'Angleterre depuis les temps les plus reculésChapitre 131 sur 145 · S CONÇU SU · texte numérisé non relu

S CONÇU SU

celle des événements; je les ai prises a leur soorce, je les ai étudiées dans leur action, j'en ai montré les principaux fruits. Je me suis attaché, en suivant leurs <leveloppements successifs, à bien faire reconnaître ce qui est le çaractère propre de la constitution anglaise, ce qui la dislingue si essentiellement des constitutions des autres peuples libres ou qui ont aspiré à l'être; j'ai montré qu'elle n'a point été faite d'un jet, d'après des modèles connus, ni basée à priori sur des principes rationnels et généraux, mais que sa formation a été lente et graduelle, établie sur la coutume, subordonnée toutefois aux temps et aux circonstances, semblable aux digues opposées sur des terrains mouvante, selon les périls elles besoins de chaque jour, à l'Océan ou à ses fleuves.

J'ai fail voir également que, si la méthode est complètement absente dans la rédaction de cette longue suite de coutumes, de lois et de statuts dont l'ensemble forme les principaux anneaux de la constitution anglaise l unilé se rencontre du moins dans l'objet comme dans le génie des législateurs. Toules ces institutions, depuis les lois saxonnes et la grande charte de 124 5V jusqu'à la pétition des droits, à l'acte d'établissement de 1701 et aux principaux statuts qui en ont découlé, tendent au même but et sont inspirées par un même esprit : elles révèlent, dans leurs auteurs, une âme libre et fière, le culte de la tradition tempéré par le besoin du progrès, le

I. 0» le saurait dire où commence cl où finit celle conilitulion. ci l parler proprement, elle consiste dans l'cnstniMe général de» luit du p»y», • -rau* l'in liiim- Mack>lunc h la fin de «on granj ou* raye. Comtnettlairt nr Ift tm* aiiglaitrt, lit. IV, clup. 33.

CONCLUSION

respect des supériorités légitimes uni au sentiment de la dignité humaine et du droit individuel, la haine de l'oppression, la volonté immuable de dérober la personne et la fortune de tous à la tyrannie, soit du prince, soit de la multitude.

Renfermant, dans un espace limité, un sujet immense, j'ai reconnu, ici surtout, combien il est plus difficile à l'historien de se contenir que de se répandre : il m'a fallu faire de grands efforts pour conserver aux faits, en les resserrant, l'intérêt qu'ils comportent, et pour me restreindre dans les détails, tout en

donnant l'étendue nécessaire aux vues d'ensemble et aux considérations générales. Le plan que j'ai suivi, cessait de convenir pour la période révolutionnaire où je m'arrête, et dont l'histoire, pour être comprise, demande un cadre très-différent. Mais, durant cette période presque contemporaine, de \ives clartés jaillissent des débats du parlement pour l'appréciation de la constitution anglaise : leurs résultats, complétés par ceux des débats parlementaires de l'époque suivante jusqu'aux temps actuels, nous apprennent tout ensemble ce qu'il y a de force et de puissance dans cette constitution pour comprimer, comme pour affranchir, les abus qui sont inséparables, et dans quelle mesure elle participe aux imperfections de toutes les choses humaines.

Quel étonnant spectacle présente le gouvernement britannique dans sa lutte gigantesque contre la Révolution et l'Empire! Exerçant, pour les combattre, une sorte de dictature, avec le concours du parlement et de Topi nion, habile, infatigable, à coaliser L'Europe et à soudoyer ses armées, plus ivsolu, plus indomptable après

CONCLUSION

chaque nouvelle défaite, on le voit ainsi, durant vingt années, dans la personne de Pittetdes hommes formés à son école, des Addington, des Portland, des Perceval, des Liverpool, des Castlereagh, incliner, en s'appuyant sur l'église et sur le trône, aux passions religieuses et politiques des torys, s'armer de pouvoirs redoutables, briser les résistances par la suspension légale des plus précieuses garanties de la liberté individuelle, et repousser toute réforme équitable, soit en maintenant les vieui abus du système électoral et les lois prohibitives sur les subsistances, soit en refusant toute concession aux dissidents, aux catholiques et à l'Irlande : mais on le voit aussi, et dans le même temps, accumuler des forces prodigieuses pour la défense commune, obtenir de toutes les classes des sacrifices inouïs, multiplier enfin les ressources de l'Etat au delà de toute prévision , en faisant appel à des sentiments d'une incalculable énergie, au patriotisme, à l'intérêt commercial, à la haine de l'étranger, à l'effroi pour les principes anarcbiques de la révolution, comme pour le despotisme militaire sous lequel fléchissait l'Europe.

Il y a, ici, matière pour l'admiration comme pour le blâme, et si la permanence était acquise à un Ici ordre de choses, les avantages obtenus seraient peutêtre payés d'un trop haut prix. Mais c'est un des caractères propres aux institutions de la Grande-Bretagne que le mal, dans quelque proportion qu'il y soit mêlé, n'y est le plus souvent que transitoire : il se manifeste surtout dans les temps de crise lorsqu'il arrive qu'une seule partie ou une seule classe de la nation devient complètement dominante à l'exclusion des autres, il cesse,

CONCLUSION

ou tend à s'affaiblir dans les temps réguliers où lous les intérêts du pays représentés au sein du parlement obtiennent satisfaction légitime ».

Après l'apaisement des passions surexcitées pendant la guerre contre la révolution et l'empire, l'élévation de Canning en 4822 au poste de ministre des affaires étrangères fut, pour le peuple anglais, le point de départ d'une ère nouvelle 2, et, dans les vingt-huit années suivantes, les grands intérêts en souffrance et si longtemps méconnus eurent tous, soit au sein du parlement, soit dans la nation, d'éloquents et victorieux interprètes : Brougham, Mackintosh, O'Connel, lord John Russel, lord Grey, Cobden, Peel enfin, plaidèrent successivement leur cause et la firent triompher. Durant ce quart de siècle, les dissidents furent relevés de leurs incapacités légales, les catholiques furent émancipés; l'Irlande si longtemps opprimée, et pour laquelle l'Angleterre a fait de nos jours des sacrifices immenses et expiatoires, obtint une égalité complète avec la Grande-Bretagne dans sa législation religieuse, politique et commerciale, l'es-

4. De tout temps el surtout depuis la réforme de I83Ï, dans la composition de la chambre de» commuucs, le législateur a eu pour objet beaucoup moins la représentation des individus que celle de» intérêts : celle vérité importante • été parrailcmenl mise eu lumière par M. A. Lelevre Ponlalis, dans ion article sur 1rs élections de l'Angleterre en 1857; travail remarquable ou se révèle un sens droit et pratique uni a des vues élevées el libérales. Revue des Deux Mondes, 15 mai et l*r juillet (857.

2.Le»tor\s cependant demeurèrent en place jmqu'a la dissolution du parlement en 4 826. Us possédèrmt ainsi le pouvoir douie années encore après le rétablissement de la pais. « Les périls dont l'Angleterre s'était vue menacée n'existaient plus, dit M. Guixot.et les causes qui l'avaient p >rlée a lendrc fortement les ressorts du pouvoir s'étaient évanouies ou grandement atlénutcs mais les effets survivent longtemps aus causes, etc. • Elude sur sir Robert Pal, p. 10.

CONÇU SI ON

clavage fui aboli dans les colonies anglaises, le dangereux el pernicieux système adopté pour l'entretien des pauvres subit une réforme complète, les lois de navigation furent abrogées, les monopoles révoqués, toute entraxe à la libre circulation des céréales fut supprimée et la prohibition disparut dans le tarif des douanes anglaises. Ces grandes réformes, à la plupart desquelles l'aristocratie territoriale s'était longtemps opposée, s'accomplirent avec son concours quand l'heure en fut venue : elles manifestèrent, dans la société anglaise, les irrésistibles progrès d'un esprit nouveau, et, tandis que jusqu'alors les intérêts aristocratiques avaient eu la prépondérance dans l'État, ceux de la démocratie commencèrent à prévaloir dans la société, dans le parlement et dans les conseils de la couronne '. Cette influence nouvelle de la démocratie sur la direction générale des affaires amena la décomposition des deux partis célèbres qui, en se faisant contrepoids l'un à l'autre, et en se surveillant mutuellement, avaient préservé la nation de beaucoup d'excès et dont la salutaire rivalité fut considérée cent soixante ans comme la sauvegarde du pays. Ils se mêlèrent et se transformèrent en se confondant : révolution toute pacifique, accomplie dans les mœurs avant d'être manifestée dans les lois, féconde jusqu'à présent en avantages incontestables, pour la grande ma-

I. La démocratie n'a point en Angleterre la signification qu'on lui donne en général »ur le continent, /lious avons dit déjà que, par tes intérêt» aristocratiques, il faut entendre surtout les intérêts territoriaux et ceux Hu peut nombre de famille* puissantes entre lesquelles la majeure partie du sol «I Jisîtie; les intérêt» de la démocratie anglaise sont, par opposition, rt plais particulièrement ccui de l'industrie, du commerce et de la richesse mobilière.

CONCî.l'SION

jorité du peuple anglais, mais inséparable aussi de nombreux périls. Ceux-ci deviendraient sérieux si, dans l'administration dts affaires du public ou de l'État, l'intérêt individuel étouffait l'intérêt national, si, dans le fond des consciences, au spiritualisme chrétien était substitué je ne sais quel étroit positivisme, quel triste culte de l'utile qui n'est autre chose que le culte des biens matériels, si la démocratie anglaise s'égarait jusqu'à poursuivre, sous les fallacieuses apparences d'une liberté plus complète, le fantôme d'une égalité destructive de la civilisation et de la liberté même !, si enfin pour règle dans la politique intérieure ou étrangère, les chefs et les législateurs du pays fermaient l'oreille à la voix de l'opinion éclairée sur ses intérêts véritables, pour écouter les confuses rumeurs d'une foule aveugle, et pour fléchir sous la brutale pression du nombre. Mais l'Angleterre alors ne serait plus l'Angleterre, sa constitution périrait non sans péril pour la civilisation du monde, et la nation serait poussée vers les abîmes avec une rapidité proportionnée à son énergie même.

Le peuple anglais a comme tous les peuples un compte sévère à rendre devant l'histoire : je n'ai déguisé ni les erreurs, ni les criminelles violences auxquelles trop souvent il s'est laissé entraîner, soit par ses préjugés et ses défauts naturels, soit parles imperfections mêmes de ses institutions : celles-ci sont de ces choses dont, selon l'expression antique, il faut payer le prix aux dieux, et elles n'ont pu sans doute ni le retenir sur toutes les

I. C'est le plu* grand péril «1rs sociétés moderne* , el Tecueil que l'Aminque u'a pa» sufOvniim«*nl évité.

COÎSCLISION.

pentes coupables, ni fermer toutes ses plaies : mais elles ont concouru, dans une large mesure, à tout ce qu'il a fait de bien et de grand; elles ont développé les meilleures tendances de son caractère et de son génie ; elles ont nourri, dans la partie la plus saine de la population, le patriotisme, l'esprit public, l'activité laborieuse, la sève des vertus religieuses et civiles : elles ont élevé au plus haut degré la puissance de l'État, sans rien ôter à l'énergie individuelle Est-ce à dire que ces institutions soient à copier servilement ailleurs, ou à transporter partout comme ces plantes étrangères qui s'acclimatent sous les latitudes les plus diverses? J'aurais été bien mal compris, et c'est un besoin pour moi, en terminant, de dire ici toute ma pensée. Si la liberté 2 a fleuri • particulièrement sur le sol Anglais, il est facile de signaler quelques-unes des causes nombreuses et exceptionnelles de ce phénomène : l'Angleterre le doit à sa position maritime et insulaire, à la puissance de ses convictions religieuses \ à ses traditions qui s'allient avec

1. On ne lira point sans intérêt le téinoi|;naj;c que rendait a l'Angleterre, il y i un demi-siècle, un des homme* Ut plus excellents d'une nation rivale, h la teille d'une guerre entre les deux pays : • Il faut, dit l'américain Ctuniting, juger principalement du caractère de la nation anglaise par celui Je la classe moyenne, plus nombreuse et plus puissante en Angleterre que dans toute autre contrée de l'Europe. C'est U que le chiislianisme exerce la plus heureuse influence, c'est laque les meilleurs éléments de la nature liumaioe. la raison, la terlu. la foi religieuse, sont nourris par d'excellentes institution! dont les fruit» précieux sont le bonheur domestique, l'ordre social el la proipérile publiques. »

2. J'ai dit, tome III, p. 680, e» quoi consiste, selon moi, la traie liber»*.

3. Elles ne sont fortes, on ne saurait trop le redire, que parce qu'elles sont libres. Toute atteinte portée a la liberté de la conscience et des cultes, quand ceux-ci n'offensent point la morale, ne profile qu'a l'irréligion el au sic*.

CONCLUSION

le progrès, aux éléments homogènes de sa population, aux liens étroits qui unissent son aristocratie et sa démocratie, liens puissants, resserrés par une communauté d'action et d'intérêts durant une longue suite de siècles, elle le doit enfin aux fortes qualités de sa race développées par une multitude de circonstances propices.

Les institutions libres peuvent s'établir sous des formes diverses et dans des conditions très-différentes, comme on le voit aux États-Unis 1 et dans les contrées de l'Europe où elles subsistent : mais pour qu'elles soient durables, deux conditions sont partout et invariablement requises, soit que le peuple s'abrite sous un sceptre, soit qu'il se constitue en république : il faul, qu'il se montre par ses lumières, par sa religion, par son esprit public et ses mœurs au niveau de ses institutions : il faut, d'autre part, que les grands pouvoirs de l'État se fassent mutuellement contre-poids 2. Si l'une ou l'autre de ces conditions vient à faillir; si, au sommet de l'Etat,

I . Qui aurait jamais songé, par exemple, i transporter en Amérique Us loi* qui établissent les substitution* elles droit» de la priinogénilure, véritables clefs de voûte de la constitution do la société en AngleUre, et causes puissantes de la prodigieuse expansion de la race anglaise dans le monde entier. — J*engage à lire à ce sujet un liès-remarquable article de M. Arthur Dudlcy, Revue dti Deux-Mondes, 15 septembre 1858. Dans mou lluloire- des quatre conquêtes de l'Angleterre, j'ai examiné a ^a source, cbcl les Danois, Pins li I u I i»n du droit d'alnette, cl, il est tre<-rcmarquable que, decetle institution, cause au moyen âge de tant de ruines, soient sortit plus tard de puissants moyens de civilisation daus les deux inondes.

2. La constitution des Etats Unis offro aux yeux la preuve la plu> frappante que cet équilibre peut et doit être maintenu dans des conditions eu harmonie avec l'etal particulier Je» Sociétés humaines. Elle a résolu le problème au moyen de la haute cour de justice et de lu belle institution du ►ensjl, gardien jaloux des droili des Etals. Celte constitution lulle puissamment contre les dang. r* propres h celle grande république, M je suis de ceux qui voient en

<:om;lish>\

le pouvoir n'arrête le pouvoir \ si, au cœur de la nation, la vie religieuse el morale sommeille et si l'esprit publie s'éteint, cette nation n'aura, dans son existence intérieure, qu'une indépendance illusoire ou précaire; en vain se dirait-elle émancipée pour avoir délégué librement l'autorité souveraine à une foule de représentants ou à un chef unique 1 ; vainement porterait-elle aux extrémités du monde sa civilisation, ses drapeaux et sa gloire; vainement enchaînerait-elle l'univers; elle ne sera point véritablement libre : et si la fortune ou quelque tempête jette un jour la liberté sur ses rivages, celle-ci n'y poussera point des rameaux vigoureux, elle n'y sera pas ce chêne vénérable à l'ombre duquel reposent, dans leur force, pasteurs et troupeaux ; elle y sera ce tronc desséché que l'Europe a vu, aux jours néfastes, se dresser sur ses places publiques, bois stérile et mort, sans feuillage comme sans racines.

elle un des chefi-d'œuvrc de l'esprit humain. J'engage a lire, pour Pelade Je se* nombreux ressorts cl de leur savant mécanisme, outre le beau livre Jk l* Itimocratie en Amérique, par 18. de Tocqueville; le* Discourt et opim%$ de feu S. 0. r.atkoun, tice-président dea Rlals-Uui». New-York, in 8. •

1. Le* pouvoir» dit Montesquieu, défraient linai former un repo* ou une inaction, mais comme, par le mouvement naturel dei choae», ils soul conlta»Bl< d'aller, il* seront fore* d'aller de concert. Etprit dft loù, I. XI, c f|.

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