‹ Histoire d'Angleterre depuis les temps les plus reculés. T. 2Chapitre 40 sur 224 · Déposition du frère Maquerel · texte numérisé non relu

Déposition du frère Maquerel

HENRI VI

royaume, depuis les ministres et les maréchaux jusqu'au monarque. Elle n’hésitait pas dans l’occasion à s’exprimer avec toute l’autorité que donne la conviction d'une haute mission à remplir. Elle brûlait de rendre témoignage par ses actes, à celui dont elle se disait l’envoyée; à l’annonce de chaque danger nouveau, son front rayonnait de joie comme d’une occasion nouvelle de faire éclater la force du Dieu qui l’avait armée : aussi dédaignait-elle les lenteurs et beaucoup de précautions jugées nécessaires d’après les conseils de l’humaine sagesse aux yeux des chefs ; et l’événement prouva presque constamment, lorsque leur avis prévalut, qu’ils eussent mieux fait de se ranger au sien. Déjà abusée une première fois par les généraux qui avaient voulu conduire l’armée à Orléans par la rive gauche de la Loire, elle craignait sans cesse qu’en lui cachant leurs résolutions pour en prendre de contraires aux siennes, ils ne laissassent échapper la victoire. Ayant su par finnois que Jean Falslaff était en marche pour ravitailler Orléans, elle lui dit ces paroles remarquables par la hardiesse, lors môme qu’il ne faudrait pas les juger trop sérieuses: « Bastard, bastard, s’écria-t-elle, an nom de Dieu, je le commande que tantost que tu sauras la venue dudit Falstatf tu me le fasses savoir; car, s’il passe sans que je le sache , je te promets que je te ferai ôter la tète. 1 » Son inquiétude était légitime et avait plusieurs causes : la faveur universelle qui l’entourait, l’admiration enthousiaste dont elle était l’objet faisaient des jaloux : plus d’un chef illustre parmi les Français répugnait a parta-

Déposition de J. d’Aiilon.

per avec une femme , avec une obscure villageoise l’honneur de la victoire , et bien plus encore, de se le voir enlever par elle. Elle en eut la preuve dès le premier jour de son arrivée à Orléans : une attaque nocturne fut résolue et les généraux ne lui en donnèrent point avis. Son instinct ou ses voix l’avertirent : au milieu de la nuit elle s’éveilla jetant un grand cri. Son écuyer d'Aulon accourut: «Le sang français coule, dit-elle, pourquoi ne m’a-t-on point réveillée? Nos amis ont besoin de secours; mes armes, mon cheval ! » D’Aulon l’aide à s’armer et s’arme lui-même à la hâte. De grandes clameùrs se font entendre : Jeanne se précipite dans la rue, et rencontrant son page à cheval, elle le fait descendre, monte à sa place1 2 *, saisit son étendard qu’on lui jette d’une fenêtre et s’élance au combat 4.

Une attaque avait été faite sur la bastille de Saint- Loup : les Anglais l’avaient repoussée et rejetaient les assaillants dans la villes Jeanne les rencontra en désordre et fuyant : un blessé est porté près d’elle, à sa vue elle frémit : « Je n’ai jamais vu, dit-elle, couler le sang d’un Français sans que mes cheveux se soient soulevés sur ma tête. » Bientôt, maîtresse d’elle-même, elle poursuit sa course, rallie les fuyards, les ramène et se précipite avec eux sur l’ennemi. Dunois accourt avec du renfort ;

1, Dépotilion de J. d'Aulon.

2. Si dit qu'un l’armaat hâtivement et qu'on l'aidatl a t'armer: cl quand elle fut proie elle monta a cheval, et courut lur le pavé tellement que le f.u

eu faitloil ; et alla autti dioil comme ri elle eusl tien accu le chemin aupara

vaut, et toute) foii onequet n’r avait-elle entré. (Me moins concernant la psrcllt d'Orléant, Collection Micliaud et Poujoulal.)

HENRI VI

mais Talbot, qui commandait de ce côté', fait évacuer les autres bastilles pour secourir la forteresse menacée. Le danger de Jeanne et des assaillants devient extrême : invitée à battre en retraite : « Eh quoi, dit-elle, laisserons-nous nos amis en danger? » Elle s’élance de nouveau; elle entraîne tout par son exemple; rien ne résiste à son impétuosité : le fort est enlevé. En repassant sur le théâtre du carnage, elle frissonne à la vue des cadavres étendus sur le sol, elle s'attendrit, donne des soins aux blessés, et commande qu’on épargne les ca|>tifs. La bastille, par son ordre, est rasée, et les munitions de toutes sortes qu’elle contient sontla proie des flammes.

Ce fut là le premier exploit de l’héroïne; l’élan était donné, l’armcc et le peuple d’Orléans ne connaissent plus rien d’im|»ossible avec elle. Le lendemain était le jour de l’Ascension : Jeanne le consacre à de pieux exercices. On tient conseil cependant, et une nouvelle attaque est résolue pour le jour suivant. La bastille des Augustins fut la seconde emportée après une lutte très-sanglante. Les Anglais évacuèrent alors toutes les autres au sud de la Loire , sauf le fort des Tournelles où commandait Glasdale, et dont les défenses étaient formidables : c’est la que l’ennemi concentre scs forces. La position paraissait tellement inexpugnable, que les généraux français, voyant la ville bien pourvue, décidèrent qu’on attendrait de nouveaux renforts avant de hasarder l’attaque. Leur résolution fut signifiée à la pucelle, qui répondit : « Vous avez tenu votre conseil , mais le conseil de mon Seigneur sera accompli , et celui des hommes périra : Soyez debout au lever du jour, dit-elle à son chapelain, et II. 9

Mlaqiio Je la bastille des

Tfiimellrt.

tenez-vous près de moi, car j’aurai beaucoup à faire, il sortira demain du sang de mon corps 1 : je serai blessée devant la bastille au bout du pont *. » Le lendemain elle se leva avant le soleil, se revêtit de scs armes, et malgré l’avis des généraux, mais avec l’accord des bourgeois d’Orléans, elle se prépara à marcher à l'attaque des Tournelles de l'autre côté du fleuve, et annonça qu’elle repasserait le soir par-dessus le pont, après avoir pris la forteresse®. Le pont était rompu et cette prédiction parut a tous un rêve. L’héroïne monte à cheval; au bruit de son entreprise, une partie des troupes et une foule de citoyens accourent et veulent la suivre ; elle gagne à leur tète l’une des portes qu’elle trouve fermée; le sire de Gaucourt, grand-maître de la maison du roi, et gouverneur de la ville, avait obéi aux généraux et défendait de passer outre : « Veuillez ou non , dit Jeanne , les gens d’armes iront et remporteront la victoire. » Elle commande d’ouvrir : la foule qui la suit se précipite pour frayer le passage. La résistance était imprudente, sinon impossible, une porte fut ouverte, une autre forcée, le fleuve fut franchi, et, au lever du soleil, toute cette multitude, guidée par l’héroïne, investit le fort anglais. Les capitaines français, jugeant le mouvement irrésistible, le secondèrent lorsqu’ils se virent impuissants à l’arrêter. La

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