CHAPITRE V
Richard 1er et Jean.
Som ma ikk. — Départ de Richard pour la croisade. — Sa captivité. — Son retour. — Guerre avec Philippe- Auguste. — Mort de Richard. — Jean s’empare du trône au déliiment d’Arthur de Bretagne.— Captivité et disparition d’Arthur. — Philippe-Auguste reprend la Normandie et plusieurs autres provinces. — Mécontentement des barons. — Les bourgeois saxons se joignent à eux. — Soulèvement général. — Grande charte. — Mort de Jean.
Le règne de Richard, appelé Cœur-de-Lion , fut une époque d’aventures poétiques et de gloire chevaleresque, mais en meme temps d’oppression et de malheurs.
Sa première occupation , à son arrivée en Angleterre, fut de courir aux différents trésors royaux conservés dans plusieurs villes , et de les faire inventorier pour ensuite les dissiper follement. Il mit en vente un grand nombre de terres, villes et châteaux que Guillaume-
le-Conquérant avait érigés en propriétés royales sur la vaste portion qu’il s’était réservée dans la conquête. Dans plusieurs villes, les habitants saxons se cotisèrent pour racheter leurs maisons, et redevenir, à charge de rente annuelle. propriétaires du lieu qu’ils habitaient. Ce fut l’origine de certaines communes qui se gouvernèrent alors par leurs propres corporations municipales.
Avec ces trésors accumulés, Richard rassembla une armée destinée à la conquête de la terre sainte, et partit pour la croisade, en compagnie de son rival, Philippe-Auguste.
Dans cette guerre lointaine, Richard se fit la réputation du plus vaillant chevalier de la chrétienté. Mais il perdit presque toute son armée, et revint presque seul à travers les États de Léopold, duc d’Autriche. Celui-ci, qu’il avait mortellement offensé pendant la croisade, le fit arrêter, et le livra ensuite- à l’empereur d’Allemagne, qui ne le relâcha que moyennant une rançon de 100,000 livres d’argent. Enfin, après avoir échappé à mille périls, Richard regagna l’Angleterre , qui, depuis son absence, était livrée à la plus complète anarchie. Jean, son frère, allié avec Philippe-Auguste , s’était fait donner le titre de roi ; mais plusieurs barons , soit pour mieux conserver leur propre
indépendance, soit par un sentiment de fidélité féodale, luttaient en faveur du roi absent, et, à son arrivée, Richard trouva la majorité des comtes et barons bien disposés pour sa cause. La plupart des garnisons, qui tenaient encore pour Jean, furent promptement réduites, et Philippe-Auguste fut obligé de recourir aux moyens ordinaires de soulèvement dans les provinces continentales du roi anglais.
Un des premiers actes de Richard , à son retour, fut d’annuler toutes les ventes de domaines qu’il avait faites avant de partir pour la croisade. Puis il s’en alla guerroyer en France, où Philippe s’était ligué avec les barons de l’Aquitaine.
Après trois ans de combats sans résultats définitifs , Richard périt dans une misérable querelle avec un de ses barons, le vicomte de Limoges, sur le domaine duquel avait été découvert un trésor. Richard le réclamait comme propriétaire suzerain ; mais le vicomte ne voulait lui en remettre qu’une partie. Richard assiégea en conséquence le château de Chalny, et tut tué par une flèche partie des remparts.
A sa mort, il laissait un royaume appauvri par les exactions, affaibli par les discordes, et compromis par la valeur brutale d’un chef impolitique.
Il laissa cependant deux chartes législatives dont la sagesse ne peut être contestée. Par l’une, il établit l’uniformité des poids et mesures dans tout le royaume ; par l’autre , il adoucit la sévérité des lois sur les naufrages.
Richard, avant sa mort, avait désigné pour son successeur le jeune lils de son frère Geoffroy, Arthur, duc de Bretagne. Mais l'éloignement de ce prince, la protection ouverte que lui accordait Philippe-Auguste, et les intrigues de Jean, déterminèrent les barons anglo-normands à faire choix de ce dernier. Il est à remarquer que, depuis la conquête, la monarchie n’était pas rigoureusement héréditaire, et que beaucoup de formes électives s’y étaient conservées. Au couronnement de Jean , les barons eurent soin de faire valoir publiquement leurs droits à cet égard. Dans le discours qui ouvrit la cérémonie, le primat fit observer que la couronne n’était la propriété d’aucune personne en particulier: « C’était, disait-il, le don de la nation, qui choisissait, en général, parmi les membres de la famille régnante, le prince qui paraissait le plus digne de la royauté, dans les circonstances existantes ».
Pendant que l’on couronnait Jean à Westminster, Philippe recevait l’hommage d’Arthur pour la Bretagne, l’Anjou, le Maine et la Tou-
raine. Les populations indigènes, toujours prêtes à se soulever contre la domination anglonormande, se hâtèrent de rejoindre la bannière des Français; les forteresses se rendirent successivement aux confédérés , lorsqu’un évènement imprévu vint rendre quelque espoir au roi d’Angleterre. A l’attaque du château de Mirabeau, assiégé par Arthur en personne, Jean accourut pour secourir la place, où était enfermée sa mère, Lléonore. Son attaque fut si vive qu’il contraignit les assiégeants à capituler, et, parmi les captifs, se trouva le jeune duc de Bretagne.
Jean essaya vainement d’obtenir de son neveu une renonciation à la couronne d’Angleterre : Arthur fut renfermé au château de Rouen. Peu de mois après, il avait disparu, sans qu’on put jamais savoir ce qui advint de lui. La voix publique accusa Jean de l’avoir poignardé de sa propre main. Philippe profita heureusement de cette rumeur vraie ou fausse, et somma le roi de venir, comme son homme lige, prouver son innocence en présence des pairs français. Jean ne tint point compte de la sommation, et la cour, par un jugement solennel, le déclara coupable de félonie, et ordonna la confiscation de toutes les terres de France qu’il tenait par hommage.
Cette sentence n’eùt été que dérisoire , si Philippe n’avait eu les forces nécessaires pour la mettre à exécution. Pénétrant d’un côté dans les États de Jean , pendant que les Bretons l'envahissaient de l’antre, il réduisit toutes les forteresses importantes de la Normandie, et enfin vint mettre le siège devant Rouen. Soit indolence, soit impuissance d’obtenir l’aide de ses barons , Jean laissa les Normands se défendre tout seuls, jusqu’à ce que, incapables de résister plus longtemps, ils se rendirent au roi Philippe (1204), et cette riche province fut annexée pour toujours au royaume de France. L’Anjou, le Maine, le Poitou et la Touraine suivirent l’exemple de la Normandie.
Bientôt après, les hommes de l’Anjou et du Poitou, qui avaient cru combattre pour leur indépendance , virent qu’ils n’avaient fait que changer de maître. De nouvelles confédérations s’organisèrent. Mais la bataille de Bouvines (1214), en donnant une puissance plus grande à Philippe, les maintint dans l’obéissance. Les Poitevins seuls osèrent tenter un soulèvement, et furent écrasés. Beaucoup d’entre eux se réfugièrent en Angleterre auprès de Jean, qui les accueillit avec faveur. Ces étrangers, insinuants et adroits, prirent bientôt une grande puissance sur l’esprit du roi, qui leur distribua
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les offices et les fiefs au préjudice des Normands : ceux-ci murmuraient hautement contre les préférences accordées aux nouveaux-
venus.
Les bourgeois saxons partagèrent le mécontentent des Anglo-Normands, et la haine commune de l’étranger rapprocha les deux populations si longtemps divisées. Les prélats euxmêmes, jaloux de voir introduire dans l’Église anglo-normande des clercs poitevins, prirent le parti des plaignants, et les barons, après avoir réclamé du roi l’ancienne charte de Henri Ier, renoncèrent solennellement à leur serment de féauté, et entrèrent en campagne, sous le commandement de Robert Fitz-Walter, qui prit le titre de maréchal de l'armée de Dieu et de la sainte Eglise.
Les bourgeois de Londres se déclarèrent pour les confédérés contre les étrangers, et Jean se trouva réduit à capituler avec le mécontentement général. lTne conférence eut lieu entre le roi et les barons dans la plaine de Uunneymead, entre Staines et Windsor. Les requêtes des insurgés furent débattues, et Jean y fit droit par une charte scellée de son sceau, et connue, depuis cette époque, sous le nom de grande charte (L215 ).
Cette charte a été considérée comme la base
sur laquelle reposent les libertés anglaises. Cependant il ne faut pas la considérer comme une tentative pour faire valoir les grands principes de droit et de justice. Le but immédiat était d'obtenir l’expulsion des étrangers , et ce fut l’objet d’un des premiers articles de la charte; le but ultérieur était de mettre des bornes aux abus qui étaient nés des coutumes féodales, dans les rapports du roi avec ses grands vassaux. Cependantla bourgeoisie, qui avait pris part à la révolte, ne fut pas entièrement oubliée. Certaines corvées pour la réparation des routes et des ponts furent modérées, certaines vexations contre les marchands et les vilains furent interdites. 11 fut en outre inscrit dans la charte des principes assez vagues sur la liberté individuelle, mais dont on devait plus tard développer et réclamer les conséquences. Enfin, et ce qui lui donna sa véritable importance, la grande charte devint le signe national autour duquel se rallièrent, pendant les règnes suivants, tous ceux qui luttèrent contre les abus du despotismeroyal. Les rois, d’ailleurs, montraientbien l’importance qu’ils attachaient à cette concession, puisqu’ils cherchaient continuellement à l’éluder, et le peuple faisait chaque fois valoir ses droits avec non moins d’obstination. Il ne fallut pas moins de trente-huit ratifications suc-
cessives pour donner à la charte une sanction définitive; c'est assez prouver combien les rois étaient peu disposés à la maintenir; combien, au contraire, la nation y était attachée.
Jean lui-même donna le premier exemple de mauvaise foi, en éludant la plupart des dispositions de la charte, et, pour mieux assurer ses desseins, il fit venir une armée de mercenaires appelés Brabançons. Les barons rentrèrent en campagne, prononcèrent la déchéance du roi, et offrirent sa couronne à Louis, fils du roi de France, qui arriva bientôt en Angleterre avec une armée, fit de rapides conquêtes, puis irrita de nouveau la susceptibilité nationale par des préférences pour les Français. Déjà les barons et surtout les bourgeois descendants des Saxons se détachaient de Louis , lorsque Jean mourut en 1216 ; tous les partis se réunirent en faveur de son fils, le jeune Henri, alors âgé de dix ans. Le soin de sa personne fut confié au comte de Pembroke, avec le titre de tuteur du royaume. Bientôt par les soins de celui-ci , les Français, attaqués de tous côtés, furent contraints de capituler: on leur accorda la vie sauve, à condition de s’embarquer sans délai.