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CHAPITRE IV

llenrl 11.

Sommaire. — Puissance de Henri II. — Guerre contre la France. — Invasion de l’Irlande. — Querelles avec Thomas Pocket. — Lutte acharnée. — Exil de Becket. — Son retour. — Son assassinat. — Pénitence publique de Henri II. — Révoltes et guerres des fils du roi. — Mort de Henri II.

Deux ans avant la mort d’Êtienne, Henri Plantagenet avait épousé la femme divorcée de Louis VII, roi de France, fille de Guillaume, comte de Poitou et duc d’Aquitaine. Cette princesse lui avait apporté en dot sept provinces de la Gaule occidentale, qui s’étendaient depuis l'embouchure de la Loire jusqu’au pied des Pyrénées. Du chef de sa mère, il possédait le Maine et la Normandie. Par la mort de son père, il héritait de la Touraine et de l’Anjou. Entin, la mort d’Étienne le mettait en possession de l’Angleterre. A l’âge de vingt et un ans, il se trouvait le prince le plus puissant de l’Europe.

Un des premiers soins de Henri II, aussitôt qu’il se vit sur le trône, fut de joindre au domaine royal les villes et châteaux qu’Ètienne avait donnés ou laissé prendre aux seigneurs. Il n’en reprit pas moins de cent cinquante à main armée, et il en fit abattre les fortifications.

Quelques mesures sages servirent aussi à fortifier le nouveau règne. Une nouvelle monnaie, irréprochable pour le poids comme pour la pureté, fut mise en circulation. Les soldats mercenaires, qui, sous Étienne, avaient dévasté toutes les propriétés, reçurent l’ordre de quitter le royaume à jour fixe, sous peine de mort ; le service féodal put être remplacé par un impôt en argent, appelé scutage. Cette contribution pécuniaire donnait à Henri II le moyen de tenir sur pied une armée soudoyée, et de poursuivre avec avantage ses guerres sur le continent. Son frère, Geoffroy, avait été nommé comte de Nantes par les habitants du pays. À sa mort, Henri réclama les mêmes droits sur la Bretagne, et se maintint dans plusieurs villes, malgré la résistance de la population celtique.

Bientôt les peuples du Poitou et de l’Aquitaine se soulevèrent à leur tour contre la domination étrangère, et furent appuyés par Louisle-Jeune,roi de France, qui s’alarmait, non sans

raison, do la puissance toujours: croissante de son formidable vassal. Comme à l'ordinaire, les deux partis commirent des ravages sans fruit, et bientôt les deux rois, fatigués d’une guerre sans résultats, conclurent un traité à Montmirail, en Perche (1169). Le roi de France reconnaissait les droits de Henri II sur la Bretagne, et le roi d’Angleterre se déclarait homme lige et vassal de Louis, en comprenant la Bretagne dans le nouveau serment d’hommage. Henri institua son lils aîné duc de Bretagne, d’Anjou et du Maine. Peu de temps après, son second lils, Geoflroi, fut mis en possession du duché de Bretagne; Henri, le lils aîné, ne garda que le comté d’Anjou.

Vers la même époque, quelques chevaliers normands pénétrèrent en Irlande, s’emparèrent des provinces méridionales, et y établirent la domination anglaise. Plus tard, Henri, fondant ses droits de conquête sur une donation faite par le pape Adrien IV, prétendit à la souveraineté de l’ile entière. Mais il se passa encore bien des années avant que l’Angleterre put étendre sa puissance sur les parties occidentales et septentrionales de l’Irlande.

Pendant que ces succès se poursuivaient au dehors, des querelles intérieures d’une haute gravité devenaient pour le roi une source de

chagrins qui troublaient la joie de ses triomphes. I/archevêché de Canterbury était alors occupé par Thomas Becket, homme issu de la race saxonne. D’abord chancelier d’Angleterre et guerrier valeureux, il s’était fait distinguer par son faste et ses prodigalités, non moins que par ses talents littéraires et diplomatiques. C’était le conseiller le plus intime de Henri II, l’homme en qui il mettait le plus de confiance. Aussi, à la mort de Théobald, archevêque de Canterbury, Henri insista-t-il auprès de son favori pour qu’il acceptât la première dignité ecclésiastique du royaume, malgré les répugnances vraies ou simulées que témoignait Becket.

Mais, immédiatement après sa consécration, il ne fut plus le môme homme. Dépouillant ses riches vêtements, renonçant à ses goûts somptueux, il se revêtit d’une robe de bure, rompit avec les nobles normands qui avaient été les compagnons de ses plaisirs , et fit amitié avec les pauvres et avec les Saxons. Le roi et les barons s’alarmèrent de ce changement; les évêques et les hauts prélats normands regardèrent le nouveau primat avec méfiance, tandis que le clergé inférieur, composé en grande partie de Saxons, et en général les indigènes de toutes classes, crurent avoir trouvé en lui un appui et un défenseur.

Peu de temps après, il résigna entre les mains du roi sa charge de chancelier ; et Henri crut voir dans cette abdication le désir de s’alfranchir de tout lien de dépendance à son égard. Son mécontentement en augmenta. Une occasion importante se présenta de le témoigner plus haut, et en même temps de préparer à l'archevêque de longues humiliations.

Guillaume- le- Conquérant, pour donner de l’unité à sa conquête, et en même temps pour placer les prélats saxons sous la juridiction normande, avait institué des .cours épiscopales qui devaient juger tous les procès intentés à des clercs. Cette institution était d’ailleurs conforme à l’orthodoxie romaine, et des cours semhlahles étaient établies dans toutes les autres parties de l’Église d’Occident. 11 en était certainement résulté beaucoup d’abus ; mais les juridictions seigneuriales n’en présentaient pas moins, et l’indépendance cléricale était une sauvegarde offerte à la population indigène. En effet, tout serf saxon, une fois qu’il était ordonné prêtre, ne pouvait être rappelé à la servitude; toute action intentée contre lui par les baillis du roi ou des seigneurs était nulle, et la juridiction cléricale ne consentait point à laisser retourner à la charrue ceux qui étaient devenus les oints du Seigneur. Les hommes

d’épée faisaient entendre de vives plaintes contre un état de choses qui arrachait souvent des vassaux à leur domination tyrannique ; et les rois, qui voyaient de hautes cours judiciaires indépendantes de leur autorité, avaient manifesté plus d’une fois le désir de combattre les privilèges des clercs.

Henri II, se sentant plus puissant qu’aucun de ses prédécesseurs, voulut entreprendre ouvertement cette réforme; et c’était aussi pour mieux réussir dans ce projet qu’il avait appelé au siège de Canterbury l’homme qui lui avait été jusqu’alors le plus dévoué. Il est donc facile de comprendre ses ressentiments contre Becket, lorsqu’il le vit prêt à sacrifier l’amitié royale à la défense des doctrines de l’Église. Néanmoins, il ne s’en montra que plus ardent à entreprendre la lutte.

Henri avait pour lui tous les barons normands et une grande partie des hauts dignitaires de l’Église, jaloux de la puissance et de la popularité de Becket; l’archevêque était appuyé par le clergé inférieur et par toute la population indigène, qui, soit à cause de la naissance de Becket, soit à cause de la protection que rencontraient dans l’Église les malheureux Saxons, considérait ce dissentiment comme une querelle nationale.

Dans l’année 116ï, les justiciers royaux citeront devant eux un prêtre accusé de viol et de meurtre. L’archevêque de Cantcrbury déclara la citation nulle, lit amener devant le tribunal ecclésiastique l’accusé, qui fut privé de sa prébende, battu publiquement de verges et suspendu de tout office. La justice était satisfaite, mais les officiers rovaux avaient eu le dessous. Henri, plein de fureur, convoqua une grande assemblée des seigneurs et des prélats, leur exposa les délits nombreux commis chaque jour par des prêtres, et leur demanda s’ils ne trouvaient pas bon que, pour faire cesser les abus, il fit revivre les coutumes de son aïeul, Henri Ier. Les laïques don nêren t promptement leur acquiescemcnt; mais tous les prélats, moins l’évêque de Chichester, répondirent avec Becket : « Sauf l’honneur de Dieu et de la sainte Église. » — « Il y a du venin dans ces paroles, » répliqua le roi. Et il s’élança plein de fureur hors de la salle.

Suivant alors une voie plus cauteleuse, il vit l’un après l’autre les évêques normands, et, irritant leur envie contre le primat, faisant entendre en même temps des paroles pleines de mépris contre l’ambition de ce fils des Saxons, il leur fit promettre de l’aider à dompter le rebelle.

En conséquence, il convoqua une nouvelle

assemblée à Clarendon, à laquelle il présenta de prétendues constitutions de Henri Ier, divisées en seize articles, directement contraires aux ordonnances de Guillaume-le-Conquérant. Une des clauses , spécialement dirigée contre les hommes de race saxonne, portait défense d’ordonner prêtre aucun serf sans le consentement de son seigneur.

Tous les ecclésiastiques présents y donnèrent leur acquiescement, à l’exception de Becket, qui voulut maintenir la clause de réserve. L’indignation du roi fut extrême; il menaça Becket de l’exil ou de la mort ; la porte de la salle s’ouvrit brusquement, et laissa voir un corps de chevaliers qui apprêtaient leurs armes. Les nobles et les prélats supplièrent l’archevêque de céder; et deux des templiers le conjurèrent, à genoux, d’empêcher le massacre de tous les évêques , qui certainement allait avoir lieu. Becket, voulant éviter des scènes de meurtres, promit d’observer la constitution ; mais, le lendemain , requis d’y apposer son sceau comme les autres évêques, il refusa.

Dès lors, la ruine de l’archevêque devint le principal objet qui occupa l’esprit du roi. Dénonçant prudemment à la discussion relative aux constitutions, il eut recours aux chicanes de la jurisprudence féodale, et il réclama un

compte de toutes les recettes provenant des abbayes et évêchés vacants, qui avaient passé par les mains de llecket, lorsqu'il était chancelier, estimant la balance due à la couronne à la somme de 44,000 marcs. L’archevêque répondit qu’au jour où il fut consacré, les barons de l’échiquier et Richard de Lacy, justicier d’Angleterre, l’avaient déclaré quitte de tout compte et de toute réclamation. Il n’en fut pas moins cité à comparaître devant le grand-conseil convoqué à Northampton.

Il y comparut dans ses habits pontificaux, et tenant à la main la crosse archiépiscopale. Les courtisans, et après eux les évêques de Londres et l’archeVêque d’York , l’insultèrent par de grossières paroles. L’évêque d’Exeter, plus modéré, le conjura d’avoir pitié de lui-même et de l’ordre épiscopal , car le roi avait menacé de mort le premier qui parlerait en sa faveur. <( Paix donc, répliqua-t-il, tu ne peux comprendre les choses de Dieu. » Et il resta sur son banc dans une attitude calme. Quand le comte de Leicester, à la tête des barons, vint lui lire sa sentence, il répondit qu’il en appelait au pape. Puis il se retira lentement au milieu des injures des barons. Mais, à sa sortie, il fut accueilli par les acclamations du peuple, et conduit en triomphe à sa demeure.

Cependant, averti par ses amis que ses jours étaient en danger, il s’échappa pendant la nuit, et, après quinze jours de dangers, pendant lesquels il se cacha sous un faux nom , il aborda à Gravelines, en Flandre. Sa première visite fut pour le roi de France, qui le reçut avec vénération. Puis il alla trouver le pape Alexandre III, qui tenait sa cour à Sens. Celui-ci désapprouva hautement les constitutions ; mais, n’ayant pas le courage d’entrer en lutte avec le roi d’Angleterre, il se borna à exhorter Becket à supporter avec résignation les peines de l’exil.

Pendant sept ans, en effet, que dura sa proscription, Thomas Becket montra la plus inébranlable fermeté, tandis que Henri satisfaisait sa haine par des persécutions incessantes, forçant les moines de Pontigny à le chasser de l'asile qu’ils lui avaient donné, sollicitant le roi de France de lui livrer son ennemi, confisquant les biens du prélat, et saisissant les revenus de tous les ecclésiastiques qui lui envoyaient des secours pécuniaires. La violence de Henri força la cour de Rome à donner un appui ostensible à l’archevêque persécuté, et Becket lui-même, excité par les provocations de son ennemi, prit un parti décisif, frappant d’excommunication les ministres du roi et les prélats qui avaient

composé et consenti les constitutions de Clarendon, et tous ceux qui avaient envahi les propriétés de l’Église.

Sur ces entrefaites, Henri II, voulant associer son lits aîné à son trône, le fit couronner dans l’abbaye de Westminster par l’archevêque d’York. Le droit de présider à cette cérémonie appartenant à l’archevêque de Canterbury, lîecket obtint du pape des lettres d’excommunication contre l’archevêque d’York et contre ses suffragants, les évêques de Londres et de Salisbury.

Enfin, Henri, etTrayé de voir les foudres spirituelles troubler les É’glises de son royaume, consentit à accepter la médiation du pape, et, dans une entrevue solennelle, qui eut lieu à Frctval, sur les frontières de Touraine, le roi et l’évêque se réconcilièrent. Cependant, malgré les promesses d'oubli, Henri ne voulut pas donner à son adversaire le baiser de paix, suivant qu’il était d’usage.

Quoi qu’il en soit , l’archevêque résolut de regagner son diocèse, et, après avoir évité les embûches que lui tendaient les barons, à son débarquement, il rentra à Canterbury, le 3 décembre 1171, au milieu des acclamations du clergé et du peuple. Cependant, avant son débarquement, il avait envoyé en Angleterre les lettres d’excommunication contre l’archevêque T. I. O .

d’York et les évêques de Londres et cle Salisbury. En apprenant cette nouvelle, le roi, qui était en Normandie, entra dans un violent accès de fureur. « Quoi! s’écria-t-il, de ces lâches qui mangent mon pain, n’en est-il aucun qui me délivrera de ce prêtre turbulent?» Ces paroles furent prises pour un ordre par quatre chevaliers qui les entendirent. Ils s’embarquèrent aussitôt pour l’Angleterre, et, parvenus à Canterbury le 29 décembre, ils pénétrèrent dans l’église au moment où l’archevêque officiait, et le massacrèrent au pied de l’autel.

En apprenant cet attentat, Henri II fut consterné : il n’ignorait pas le parti que ses ennemis pouvaient tirer d’un fait aussi odieux. En effet, le roi de France y vit un moyen d’amener le pape à se déclarer son auxiliaire dans la guerre qu’il voulait recommencer. L’archevêque de Sens, primat des Gaules, lança un arrêt d’interdit sur toutes les provinces continentales du roi d’Angleterre, et deux légats cardinaux furent envoyés auprès de Henri pour lui faire rendre compte de ce meurtre sacrilège. Deux années se passèrent en négociations, après lesquelles le roi consentit à subir une punition publique, à reconnaître Thomas Becket comme saint et martyr, et à abolir les constitutions de Clarendon (1173).

Dans le cours de cette lutte, Henri II était allé en Irlande prendre possession de sa nouvelle conquête et recevoir l’hommage tant de s<s barons que des princes indigènes. Mais, à peine était-il revenu en Normandie, que ces derniers recommencèrent contre les envahisseurs une guerre qui devait se prolonger longtemps encore.

Une autre source de troubles et de chagrins pour Henri IL fut le partage qu’il fit de ses possessions continentales entre ses fils. L’aîné, Henri, avait été investi du. duché d’Aquitaine, Kichard avait le Poitou, et Geoffroy, la lîretagne. Mais les populations de ces contrées n’obéissaient qu’à regret à la domination du roi du nord : c’est ainsi qu'ils appelaient le roi anglais, et elles étaient toujours prêtes à se soulever contre la suzeraineté étrangère. L’ambition des lils de Henri vint en aide aux ressentiments nationaux ; à chaque instant, les jeunes princes se mettaient en révolte ouverte contre leur père , tantôt poussés par les seigneurs aquitains, poitevins ou bretons, tantôt excités par leur propre désir d’agrandir leur territoire, et trouvant toujours autour d’eux des auxiliaires disposés à combattre l’Anglais. Le roi de France, Louis-le-Jeune , était aussi leur appui constant dans toutes leurs entreprises contre son rival.

Les dernières années du roi se passèrent à lutter contre ses fils. Plus d’une fois il leur pardonna; mais toujours l’influence des seigneurs qui les environnaient et les intrigues du roi de France les entraînaient à de nouvelles guerres.

En 1183, Henri, son fils aîné, mourut, et, deux ans après, Geoffroy fut tué dans un tournoi; mais les soulèvements n’en continuèrent pas moins , et Richard soutint seul la guerre. Enfln, le nouveau roi de France, Philippe-Auguste, projetant une expédition dans la terre sainte, fit proposer la paix à Henri, et proposa sa médiation entre le père et le fils.

La conférence des deux rois eut lieu dans une plaine entre Tours et Azay-sur-Cher. Henri, accablé de chagrins et d’années, se laissa dicter des conditions humiliantes , et mourut peu de jours après à Chinon , en maudissant ses fils (1189).

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