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CHAPITRE VIII

Richard II.

Sommaire. — Minorité. — Mouvements populaires. — Prédications de Wicleff.— Insurrections menaçantes.

— Jack-Straw et Wat-Tyler. — Les insurgés marchent sur Londres. — Ils s’emparent de la Tour. — Entrevue du roi et de Wat-Tyler. — Meurtre de Wat- Tyler. — Dispersion des insurgés. — Succès des pré-

. dications de Wicleff. — Sa mort. — Accusation des ministres et leur condamnation par les communes. — Intrigues des oncles du roi. — Fautes de Richard.

— Mécontentement général. — Révolte de Henri de Lancaster.— Déposition de Richard. — Sa mort.

Le roi Richard II, fils du prince Noir, n’avait que onze ans lorsqu’il fut appelé au trône. Son oncle, le duc de Lancaster, dont l’ambition s’était déjà signalée sous le règne précédent, se plaça par son inflence à la tête du conseil de régence.

La guerre avec la France nécessitait de nouveaux subsides. Le parlement les accorda ; mais

le peuple protesta contre cette facile libéralité. A cette époque, un esprit de mécontentement agitait le corps entier des vilains, qui étaient restés presque dans la môme condition où les avait placés la conquête normande. Plusieurs causes produisaient cette fermentation générale : les assemblées fréquentes des communes, les prédications de WiclelT, qui attaquait le luxe et la corruption du clergé ; les exhortations d’autres réformateurs ambulants, qui disaient partout que la nature avait fait les hommes égaux, «pie la distinction de servage et de liberté était une invention de leurs oppresseurs, et contraire aux vues de Dieu ; enfin l’exigence toujours croissante des hommes du fisc. Ce fut à l’occasion de la levée des impôts que se manifesta le premier mouvement. Un des commissaires royaux, qui siégeait dans l’Essex, ayant cité devant lui les habitants de Fobbings, ils s’y refusèrent, assassinèrent les jurés et les clercs de la commission, et, portant sur des bâtons les têtes de leurs victimes, allèrent réclamer l’appui des municipalités voisines (1381). En peu de jours, toutes les communes de l’Essex furent en insurrection, sous le commandement d’un homme qu’on appelait Jack Straw ( Jean la Paille).

A Dartford, dans le Kent, un des collecteurs

avait réclamé la taxe personnelle pour une jeune fille dont le père était couvreur : sa mère soutint qu’elle n’avait pas l’âge requis par la loi ; et l’oflicier se disposait à vérifier le fait par un examen indécent, lorsque le père , qui revenait du travail, lui fendit la tête d’un coup de marteau. Les assistants applaudirent, s’armèrent du mieux qu’ils purent , ameutèrent les villages voisins, et bientôt toutes les communes du Kent étaient soulevées, ayant pour commandant Wat-Tyler (le Tuilier). Avec les insurgés , marchait aussi un prêtre nommé John Bail, qui les animait par ses prédications démagogiques.

Bientôt les différentes bandes d’insurgés se -réunirent et se dirigèrent sur Londres, armés de bâtons ferrés, de haches et d’épées Touillées, et chantant des chansons politiques, dont les deux vers suivants peuvent faire connaître le sens :

« Quand Adam bêchait, quand Ève filait, où était alors le gentilhomme? »

Leur nombre s’accrut considérablement sur la route, et, lorsqu’ils s’arrêtèrent à Blakheath, à quatre milles de Londres, ils n’étaient pas moins de 100,000 hommes.

Ayant fait demander au roi une entrevue, ils pénétrèrent, sur son refus, dans la capitale, brûlèrent l’hôtel du duc de Lancaster, tuèrent plusieurs oflieiers du roi, mais ne firent aucun mal aux hommes de la classe bourgeoise, excepté aux Lombards et aux Flamands qui faisaient la banque, et avaient pris à ferme les taxes; puis, le soir venu, ils allèrent camper au pied de la tour, où était retiré le roi avec ses ministres.

Sur le matin, un héraut leur ordonna, par prociamation, de se retirera Miles-end, où le roi écouterait j leurs réclamations. En même temps, les portes de la tour s’ouvrirent, et Richard, accompagné de. quelques personnes sans armes, s’avança à cheval : la foule des insurgés le suivit, et, à Miles-end, il se vit entouré de soixante mille pétitionnaires.

Pendant ce temps , Wat-Tyler et Straw se précipitèrent dans la tour, suivis d’environ quatre cents hommes , saisirent l'archevêque de Canterbury, un des trésoriers du roi, Legge, le fermier de l’impôt et trois de ses associés, et, après les avoir tous massacrés, ils promenèrent leurs tètes au bout de leurs piques.

Cependant, les insurgés, qui environnaient le roi, lui soumirent quatre demandes : 1° l’abolition du servage; 2° la réduction de la rente

des terres à 4 pences l'acre; 3° la libre faculté d’acheter et de vendre dans toutes les foires et tous les marchés ; 4° un pardon général de toutes les offenses passées.

Le roi consentit à tout, les engageant à retourner chez eux, en laissant deux ou trois commissaires pour représenter chaque municipalité. Des chartes à cet effet furent rédigées, et, durant la nuit, trente clercs furent occupés à en transcrire des copies ; ils les remettaient aux commissaires des insurgés, qui partaient aussitôt après les avoir reçues.

Mais les chefs Wat-Tyler et John Bail, soit qu’ils se méfiassent des promesses royales, soit qu’ils eussent des vues plus ambitieuses, s’efforcèrent d’arrêter la dispersion de leurs adhérents, et parvinrent à en rallier plusieurs milliers.

Le roi se décida en -conséquence à avoir une nouvelle entrevue avec les paysans. Ils étaient alors à Smithfield. Wat-Tyler s’avança seul à la rencontre de Richard, et lui fit la demande de certains droits qui étaient la conséquence de l’affranchissement. Pendant la conversation , Tyler jouait avec son poignard, et mit la main sur la bride du cheval de Richard. A l’instant, le maire de Londres, William Walworth, qui se trouvait à côté du roi, frappa Tyler de sa masse

d’armes, et les gens de la suite royale l'achevèrent. Dès que les insurgés virent tomber leur chef, ils tendirent leurs ares, et Richard eût inévitablement perdu la vie, si son intrépidité ne l'eût sauvé. Se séparant de sa suite, il galopa seul vers les paysans qui se rangeaient en bataille. « Qu’allez-vous faire, mes hommes liges? leur dit-il, Tyler était un traître, venez avec moi, et je serai votre chef. »

Étonnés et irrésolus, la plupart des paysans le suivirent jusqu’à Islington , où une troupe d’hommes d’armes rassemblés par le lord-maire les rencontra, prit le roi dans ses rangs et attaqua les paysans, qui, surpris et effrayés, s’enfuirent en désordre.

Bientôt, des troupes levées de toutes parts se dirigèrent vers les provinces soulevées, saisirent les chefs et les exécutèrent. Les premières victimes furent Jack Strawet John Bail.

Dès que le parlement fut rassemblé, le chancelier informa les deux chambres que le roi avait révoqué les chartes d’affranchissement qu’il avait été forcé d’octroyer aux vilains; mais qu’en même temps il voulait leur soumettre la question de savoir s’il ne serait pas sage d’abolir entièrement le servage. Les lords et les communes répondirent unanimement que personne ne pouvait les priver des services de leurs vilains t. i. 8

sans leur consentement, et qu’on ne l’obtiendrait jamais. La révocation des chartes d’affranchissement fut donc consacrée par autorité du parlement.

Ce parlement fut encore remarquable en ce qu’on y discuta la première fois un emprunt à faire au public sur la garantie parlementaire (1382).

Cependant les prédications de Wicleff, qui n’avaient pas été tout à fait étrangères aux mouvements insurrectionnels, continuaient d’occuper les esprits. Ses attaques contre un clergé opulent et perverti, ses doctrines audacieuses sur la propriété, ses déclamations en faveur de Légalité naturelle , excitaient l’indignation des grands de l’Église et l’enthousiasme de la multitude. Ses disciples se multipliaient, et, malgré les censures ecclésiastiques, il poursuivait son œuvre.

Il n’est presque pas de points de doctrine soutenus plus tard par Calvin qui n’aient été prêchés par Wicleff. Ainsi, il commença par attaquer les indulgences, les lieux de refuge et les pèlerinages. Mais, ce qui est le plus important, il appelait la liberté d’examen , appuyant sa doctrine sur les Écritures, et par conséquent faisant ses disciples juges entre lui et les évêques. La Bible fut traduite par ses soins, et les

exemplaires en furent multipliés à l’aide de ses copistes. Les prêtres qui l’aidaient dans son œuvre en faisaient la lecture aux classes pauvres; et peu à peu les nouvelles doctrines acquirent des partisans et des protecteurs dans les hautes classes, qui seules savaient lire. Wicletf était ouvertement protégé par le duc de Lancaster et d’autres puissants seigneurs. C’est ce qui explique peut-être l’indulgence dont les évêques usèrent envers lui, se contentant de l’obliger à une profession de foi publique dans un synode ecclésiastique. 11 conservait encore toute son intluence lorsqu’il mourut d’une attaque d’apoplexie, à la fin de l’année 1384.

Après sa mort, l’influence de ses disciples s’affaiblit; mais il est certain que ses doctrines- jetèrent dans le pays de profondes racines, et quelles préparèrent les esprits à la révolution religieuse qui devait, un siècle après, remuer toute l’Europe. Wicleff fut le précurseur de Luther.

Richard, qui avait alors dix-sept ans, ne tarda pas à rencontrer dans les hommes qui l’entouraient des adversaires plus redoutables que les paysans. Ses oncles, les ducs de Lancaster, de Glocester, cherchaient à s’emparer de l’autorité, et leurs projets ambitieux avaient déjà été plus d’une fois signalés au jeune roi, soit par

leurs propres imprudences , soit par les avis de personnes qui lui étaient dévouées. Il s’était cependant entouré de ministres fidèles et capables. Mais ils n’avaient pas été choisis dans les hautes classes de l’Ètat, et les ambitieux exploitèrent habilement le mécontentement des seigneurs, jaloux des faveurs accordées à des parvenus.

Le duc de Lancaster était absent; mais le duc de Glocester n’était ni moins audacieux ni moins habile. Déjà maître de la chambre des lords, il se fit un parti considérable dans les communes, en représentant les ministres et favoris du roi comme les seules causes de l’accroissement des impôts. Les principaux ministres étaient Robert de Vere et Michel de La Pôle. Le premier venait d’être créé comte d’Oxford et duc d’Irlande; le second, comte de SufTolk.

Excitées par les clameurs de Glocester, les communes mirent les ministres en accusation, et les condamnèrent. C’est le premier acte judiciaire accompli par les communes, et ce précédent constitua depuis un des droits fondamentaux de la chambre.

En même temps , le parlement nomma un conseil, qui, sous la direction de Glocester, s’empara de l’autorité. Mais, parvenu à l’âge

(le vingt-deux ans, Richard reprit le pouvoir, (ilocester intrigua de nouveau, fut arrêté avec quelques-uns de ses partisans, et cité à comparaître devant le parlement. Mais, quelques jours avant le jugement, il mourut à Calais, où il était détenu, non sans que l’opinion publique conçut quelques soupçons sur une mort aussi opportune.

Peu après mourut le duc de Lancaster, et le bann issement de son iils, Henri, délivra le roi de ses plus puissants ennemis. Mais le jeune duc avait su se rendre populaire, et conservait dans son exil de nombreux adhérents. Les fautes de Richard favorisèrent bientôt les projets de son rival. Pour ne pas dépendre de ses parlements, il se procura de l’argent par des emprunts forcés, il contraignit les partisans de Glocester à acheter des chartes de pardon, et mit d’un seul coup dix -sept comtés hors la loi, sous prétexte qu’ils avaient favorisé ses ennemis.

Le mécontentement était général, lorsque Richard partit en Irlande pour arrêter les incursions des indigènes. Henri de Lancaster prolita de son absence pour débarquer dans le comté d’York avec un petit nombre de partisans ; mais bientôt il fut rejoint par une foule de mécontents, et , lorsque Richard accourut

pour le combattre, toute l’armée royale se joignit au rebelle. Abandonné de tous, le roi fut livré au duc de Lancaster, déposé par les deux chambres du parlement, enfermé à la Tour, et, peu après, assassiné (1399).

1399 a 1 if 2.

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