CHAPITRE II
Henri VI.
Sommaire. — Nouveaux succès en France. — Siège d’Orléans.— Jeanne d’Arc. — Levée du siège. — Sacre de Charles VII. — Revers des Anglais. — Insurrection populaire. — John Cade, maître de Londres. — Sa défaite et son exécution. — Richard, duc d’York, prend les armes. — Premières guerres de la rose rouge et de la rose blanche. — Succès de Warwick. — Bataille de Saint-Albans. — Victoire d'York. — Il est battu à Worcester. — Énergie de Marguerite d’Anjou. — Défaite d’Henri VI à Northampton. — Sa Captivité. — York est déclaré successeur de Henri. — Retour de fortune. — York battu et tué à Wakefield.— Son fils Edouard prend les armes. — Triomphe de Henri; il se fait proclamer roi. — Nouvelle captivité de Henri. Son rétablissement et sa mort.
Sons Henri V, les communes avaient obtenu la confirmation de leurs prétentions à ce qu’aucune loi ne fût valide, si elle n’était rendue avec leur assentiment. A sa mort, le parlement fit un acte d’autorité signalée, en conférant la ré- T. i. 9
gence d’Angleterre au duc de Bedford, malgré les dernières volontés d’Henri. Glocester n’eut que le titre de protecteur. La mort du roi de France, Charles VI, ramena à son successeur plusieurs seigneurs français , qui n’avaient donné leur adhésion à Henri que par déférence pour la volonté de leur souverain.
Bedford obtint d’abord quelques succès signalés, et la bataille de Yerneuil (1423) semblait lui promettre une gloire égale à celle de son frère. Mais la comtesse Jacqueline de Bavière ayant abandonné son mari, cousin du duc de Bourgogne, pour se retirer en Angleterre, où Glocester l’épousa , la désunion commença entre les Anglais et les Bourguignons. Pendant trois ans, la guerre languit en France, et les opérations se bornèrent à des escarmouches et à des sièges sans importance. La cour d’Angleterre était un foyer d’intrigues, de discussions et de meurtres , occasionés par l’ambition de Glocester, auquel s’opposait avec force le chancelier Henri Beaufort, évêque de Winchester. Bedford accourut en Angleterre pour apaiser les ressentiments, parvint à réconcilier les deux rivaux, et reprit bientôt ses opérations en France. Jusque-là les conquêtes des Anglais ne s’étendaient pas au delà de la Loire; ils résolurent de traverser ce fleuve, et d’attaquer Charles
dans les provinces qui étaient toujours restées fidèles à sa cause. Le siège fut donc mis devant la ville importante d’Orléans. Les habitants se défendirent avec une valeur désespérée.Quelques tentatives furent faites pour secourir la place; mais l’armée anglaise était trop forte pour pouvoir être entamée par des corps de partisans. Soixante bastilles élevées autour de la ville avaient complètement intercepté la communication avec le pays, et, après dix-lmit mois de blocus, toutes les horreurs de la famine se faisaient sentir dans les murs.
La chute d’Orléans était regardée comme certaine. Les partisans de Charles disparaissaient silencieusement de sa cour, et le prince luimême songeait à se retirer dans le coihté de Provence ou même en Ecosse, lorsque le trône français et l’indépendance nationale furent sauvés par une jeune paysanne de Domrémy.
Jeanne d’Arc, qui réunissait en elle tout l’enthousiasme religieux de l’époque aux haines populaires contre l’étranger, se persuada dans ses rêves solitaires qu’elle avait mission de combattre l'Anglais, et de mener sacrer le roi à Reims. Le mysticisme de son langage, l'énergie de ses convictions , les malheurs de l’époque, qui ne laissaient plus de place qu’aux espérances surnaturelles, la tirent accueillir à
la cour de Charles VII, au moment même où se rassemblait un corps considérable, qui devait faire tous ses efforts pour jeter des vivres dans la ville. La Pucelle, comme on l’appelait déjà, sollicita et obtint la permission de diriger l’expédition.
Accompagnée du brave bâtard Dunois, elle pénétra dans Orléans, et le convoi put entrer dans la ville sans être inquiété par les assiégeants, dont l’esprit superstitieux était troublé par les merveilles que l’on racontait de cette fille envoyée du ciel.
D’un autre côté, la présence de Jeanne avait donné aux assiégés une audace qui présageait le succès. Des sorties multipliées inquiétèrent l’ennemi, les forts les plus importants des Anglais tombèrent coup sur coup, et Suffolk, qui commandait le siège, fut obligé de retirer son armée affaiblie et découragée.
Depuis ce temps, les succès des Français furent aussi rapides que leurs revers. Suffolk, assiégé à son tour dans Fargeau, fut pris. Talbot, battu à Patay, fut obligé de se rendre prisonnier; et Charles VIl,traversantavec la Pucelle tout le pays occupé par les forces bourguignonnes et anglaises, fut couronné à Reims le 17 juillet 1429, trois mois après que Jeanne lui avait annoncé sa mission.
Elle voulut alors se retirer chez elle; mais, cédant aux instances du roi, elle consentit à combattre encore. Cependant son enthousiasme sembla l’avoir abandonnée, et sa fortune ne fut plus la même. A l’assaut de Paris, elle reçut une blessure dangereuse, fut jetée dans le fossé, et y resta inaperçue jusqu’au soir. Plus tard, eu voulant délivrer Compiègne, elle fut attaquée par un fort parti de Bourguignons, et prise par Jean de Luxembourg, qui la vendit à Bedford (1430). On connaît son procès à Bouen et son exécution cruelle. Il est honteux de dire que ce furent des Français qui la jugèrent; Charles VII, qui lui devait son trône, ne fit aucune démarche pour la sauver.
Mais la mort de Jeanne ne rétablit pas les affaires des Anglais. Philippe de Bourgogne se détacha de leur alliance, et la guerre devint languissante par l’épuisement des deux partis. La mort de Bedford fut un motif de découragement pour les Anglais, et Paris ayant ouvert ses portes au roi Charles, le parti national reprit de nouvelles forces. Cependant les chevaliers Anglais et leurs hommes d’armes luttèrent vaillamment pendant dix ans contre les attaques multipliées des Français. Mais les divisions intérieures de l’Angleterre ne permirent pas de maintenir les conquêtes de Henri V : toutes
les villes et les forteresses de la Normandie rentrèrent sous la domination de Charles VII. Il poursuivit ses opérations dans la Guyenne, et, en 1451, la bannière française flottait triompliante depuis l’embouchure de la Garonne jusqu’aux Pyrénées. De toutes les possessions des Anglais en France, il ne leur restait plus que Calais.
Après de longues et violentes querelles entre Glocester et Beaufort, devenu cardinal, le pouvoir qu’ils ambitionnaient leur échappa à tous deux. Henri VI venait d’épouser Marguerite D’Anjou, et le duc de Suffolk, négociateur de ce mariage, était devenu le premier ministre du roi. Peu après, Glocester, arrêté pour crime de trahison, mourut en prison quelques jours avant le jugement. Sa mort et celle de Bedford rapprochaient du trône Richard, duc d’York, qui était, du côté maternel, le représentant de Lionel, troisième fils d’Êdouard III. Il devint bientôt le centre de toutes les intrigues. Mais il fallait avant tout se débarrasser de Suffolk, hommè habile et dévoué. A l’instigation de ses rivaux, les communes l’accusèrent de haute trahison. La cour le bannit pour le sauver. Ses ennemis envoyèrent des vaisseaux pour le saisir en mer, et il fut décapité à bord du bâtiment qui l’avait pris.
A la même époque, John Cade, aventurier irlandais, se lit passer pour un Mortimer, assembla n ingt mille hommes du comté de Kent, pénétra dans Londres, y commanda pendant trois jours, et finit par en être chassé à l’aide des bourgeois. Poursuivi et pris, il fut exécuté avec ses principaux complices, dont quelques-uns, assure-t-on, avouèrent qu’ils voulaient placer le duc d’York sur le trône.
Ce prince, par sa conduite, ne tarda pas à justifier ces accusations. Revenu sans autorisation de son gouvernement d’Irlande, il s’avança jusqu’aux portes de Londres, à la tête d’une armée, et demanda, la mise en jugement de Somerset, le premier ministre. Arrêté dans une entrevue avec le roi, puis relâché, parce qu’on annonçait que son fils accourait à la tête d’une armée, il prêta serment de fidélité, et fut nommé protecteur du royaume. Somerset, envoyé à la Tour, fut mis en liberté par ordre du roi.
Quoique la reine fût récemment accouchée d'un fils, York poursuivait activement ses projets. Saisissant la première occasion de se retirer de la cour, il invita ses amis à le rejoindre dans les marais de Galles, et se vit bientôt à la tète d’une armée, avec le duc de Norfolk, le comte de Salisbury et son fils, le célèbre comte de Warwick. Henri quitte Londres, s’avance avec
une armée, rencontre les rebelles à Saint-Albans (1455), est battu et fait prisonnier. Le duc de Somerset est tué dans l’action, ainsique lecomte de Northumberland et lord Clifford.
Henri VI fut ramené à Londres par York, qui se contenta du titre de protecteur, et confia toutes les charges importantes à ses créatures. Warwick fut nommé commandant delà flotte et gouverneur de Calais.
Mais les amis du roi cherchaient à le délivrer de la tutelle qui lui était imposée : tandis que les yorkistes, de leur côté, rassemblaient de nouvelles forces, le parti de Lancaster ou de la cour avait pris pour signe de ralliement une rose rouge; l’emblème des yorkistes était une rose blanche. Au mois d’octobre 1458, les deux partis étaient en présence auprès de Worcester, lorsque le maréchal de l’armée yorkiste, sir Andrew Frollop, vint offrir au roi ses services. La méfiance et la consternation se répandirent aussitôt dans le camp des confédérés, et les chefs s’enfuirent précipitamment dans différentes directions.
York regagna son gouvernement d’Irlande, Warwick se retira à Calais.
Henri, remis sur le trône sans combat, eut la faiblesse de laisser le gouvernement d’Irlande à son rival , tandis que Warwick repoussait de
force le jeune duc de Somerset, qui venait le remplacer dans le gouvernement de Calais.
La bonhomie du roi, dont Marguerite d’Anjou cherchait vainement à stimuler l’énergie, encouragea ses adversaires. Au mois dejuin 14G0,\Yarwick débarqua dans le Kent, à la tète de quinze cents hommes, et bientôt la foule des seigneurs qui le joignirent porta son armée à vingt-cinq mille hommes. Henri le joignit à Northampton, fut battu et fait de nouveau prisonnier. La reine put s'échapper et gagner T'Écosse.
Après la victoire, le duc d’York remit aux lords, assemblés en parlement, un mémoire où il exposait ses droits à la couronne. Les lords n’osèrent ni repousser entièrement ses prétentions ni les satisfaire; mais, par une transaction qui n’était pas sans exemple, ils proposèrent de laisser la couronne à Henri, en déclarant le duc d’York son héritier présomptif. Celui-ci consentit, et l’infortuné Henri n’eut pas la force de refuser.
Mais les lords, restés lidèles à la maison de Lancaster, rassemblaient leurs vassaux, et la reine rentrait en Angleterre avec quelques secours. York courut au devant de ses ennemis, les rencontra à Wakefield, fut battu, pris et décapité sur place. Son second fils, le comte de Rutland, âgé de dix-huit ans, fut impitoyable-
ment tué par Clifford, et Marguerite, à qui l’on présenta la tête du duc d’York, ordonna de la couronner d’un diadème de papier, et de la placer sur les murs d’York.
Édouard, comte de Marck, fils et héritier du duc d’York, prit le commandement des forces de son parti, battit une petite armée composée de Gallois et d’Irlandais, et fit décapiter huit capitaines sur le champ de bataille. La guerre prenait un caractère de férocité qui témoignait de la haine des deux partis.
Cependant la reine avec son armée victorieuse s’avança vers Londres, et rencontra l’armée de Warwick à Saint-Albans. Les lancastriens attaquèrent avec vigueur, battirent complètement Warwick, et reprirent le roi Henri; mais Marguerite neput rentrer dans Londres. Son armée, composée d’hommes des frontières, accoutumés à vivre de rapines, se dispersa dans toutes les directions pour piller, et, pendant ce temps, Édouard, ayant rejoint Warwick, fit son entrée dans la capitale, et fut reconnu roi par les deux chambres de parlement.
Les lancastriens, retirés dans le nord, se maintinrent encore longtemps.
L’indomptable Marguerite avait réuni 60,000 hommes; Édouard et Warwick coururent au devant d’elle, et la vainquirent à Towton, après
lin combat acharné on périrent 36,000 combattants, dont 28,000 du côté des lancastriens. Édouafd avait défendu de faire quartier, et les seigneurs du parti contraire furent massacrés sans pitié sur le champ de bataille, ou décapités après l'action.
La cause de la rose rouge était encore soutenue par le courage et l’activité de Marguerite. On obtint de Louis XI, en lui promettant Calais, une petite armée qui fut encore battue. Après des fatigues inouïes et des dangers de toute espèce, Marguerite parvint enlin à se sauver en Flandre avec son fils, et trouva un asile honorable auprès du duc de Bourgogne. Henri, caché pendant un an au milieu des populations fidèles du nord, fut pris par la trahison d’un moine, conduit à la Tour, et tenu pendant quelques années dans une rigoureuse réclusion.
Warwick avait placé Édouard sur le trône; il conserva quelque temps sur lui une influence toute-puissante. Mais ce prince, qui avait secrètement épousé Élisabeth de Wydeville, tille de lord Hivers, venait de la faire reconnaître et couronner reine; bientôt le frère et le père d’Élisabeth furent appelés aux premières charges du royaume : le crédit de Warwick diminuait de jour en jour. Ce seigneur dès lors commença avec le duc de Clarence, frère du roi,
une série d’intrigues qui se terminèrent par des entrevues avec le roi de France, Louis XI, dans lesquelles cet habile monarque réconcilia Warwick avec Marguerite d’Anjou. Le fils de cette princesse, le jeune Édouard, fut marié à la fille de Warwick, et Clarence y donna son consentement, à condition que le trône d’Angleterre lui reviendrait à défaut d’enfants de ce mariage. Après ce singulier traité fait à Amboise, Warwick débarqua en Angleterre, et son immense popularité attira autour de lui une armée nombreuse.
Édouard fit un vain appel à ses partisans. Des troupes entières de ses propres soldats prirent la rose rouge, et il n’eut que le temps de gagner la mer, d’où il se rendit auprès du duc de Bourgogne.
La reine Élisabeth était restée dans la Tour avec sa famille ; mais, voyant que les citoyens de Londres se prononçaient pour Henri, elle quitta secrètement cette forteresse, et s’enfuit avec sa mère et ses trois filles au sanctuaire de Westminster, où, peu après, elle accoucha d’un fils.
Bientôt Clarence et Warwick firent leur entrée dans la capitale. Henri fut conduit de la Tour au palais de l’évêque, et de là se rendit en procession solennelle, la couronne sur la tête, à la cathédrale de Saint-Paul (1470).
Cn parlement déclara Édouard usurpateur, et confirma le traité d’Amboise par un acte constitutif, qui substituait la couronne à la descendance mâle de Henri VI, et, à défaut de cette descendance, au duc de Clarence et à ses héritiers.
Louis XI envoya une brillante ambassade à Londres pour complimenter Henri. Charles de Bourgogne, au contraire, fournissait de l’argent et une Hotte à Édouard. Celui-ci entra dans le Humbcr au mois de mars 1471, et débarqua à Ravenspur avec quinze cents hommes. Son armée se grossit en route; il entra à Londres, où il avait pour lui tous les marchands, parce qu’il leur devait de l’argent. Les sanctuaires contenaient aussi deux mille de ses adhérents, que Warwick avait respectés.
Bientôt Clarence revint à lui, et ses succès furent aussi rapides que sa chute. Warwick est vaincu et tué à Barnet. Marguerite est vaincue et prise à Tewksbury avec son fils. Ce prince, âgé de dix huit ans, est insulté et souffleté par Édouard, puis assassiné par lesgens de sa suite; quelques-uns disent par son frère, le duc de Glocester.
Édouard, chaque fois qu’il était vainqueur, se signalait par des cruautés. Les seigneurs lancastriens furent massacrés sans pitié après
la bataille. Il força même l’entrée des sanctuaires pour assassiner ses ennemis. Il oubliait que sa femme et ses enfants avaient été protégés par la sainteté des asiles.
Le malheureux Henri fut reconduit à la Tour ; le lendemain, on apprit la nouvelle de sa mort, et personne ne douta qu’il n’eût été assassiné.