‹ Histoire d'AngleterreChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire. — Popularité de Henri VIII. — Guerre avec la France. — Bataille de Terouane. — Paix avec la France. — Champ du drap d’or. — Nouvelle guerre . contre la France. — Transactions avec François Ier.

— Discours du roi. — Son mariage avec Anne de Boleyn. — Ses querelles avec le pape. — Henri se sépare de l’Église de Rome. — Exécution de Fisher et Morus. — Cruautés de Henri.— Destruction des monastères.

— Exécution d’Anne de Boleyn. — Persécutions religieuses. — Statut de sang. — Exécution de la reine Catherine Howard. — Poursuites contre les hérétiques. — Arrestation du duc de Norfolk. — Mort de Henri VIII.

Aussitôt qu’il fut monté sur le trône, Henri VIII, âgé alors de dix-huit ans, fit célébrer son mariage avec Catherine d’Aragon, la jeune veuve de son frère. Il y avait eu quelques ob-

jections à cause de la parenté des parties; mais le pape avait accordé une dispense, et Catherine aflirmait solennellement, et offrait de prouver, par l'attestation de plusieurs matrones, que son précédent mariage avec Arthur n’avait jamais été consommé. On ne se doutait guère alors combien cette question devait plus tard acquérir d’importance.

Par ses premiers actes publics, le jeune monarque se concilia l’affection du peuple, et rendit l’espérance à ceux qui avaient si longtemps gémi sous l’oppression liscaledu premier Tudor. Les deux principaux instruments de rapacité du feu roi, Empson et Dudley, furent arrêtés, mis en jugement et condamnés à mort. Le peuple applaudit à leur exécution.

A l’opposé de son père, Henri VIII brûlait de renouveler sur le continent les exploits d’Édouard III et de Henri V. L’occasion s’en présenta bientôt. Le pape, la république de Venise, Ferdinand d’Espagne et Maximilien, empereur d’Allemagne, s’étaient ligués contre le roi de France, Louis XII, qui faisait des conquêtes en Italie. Henri se laissa persuader d’entrer dans la coalition; Jules II promit de récompenser ses services par le titre de« roi très chrétien, » que Louis avait perdu, disait-il, par sa conduite schismatique, et ses llatteurs lui faisaient espé-

rer de recouvrer la couronne de France, portée par Henri V.

Les Espagnols pénétrèrent en France par Saint-Jean-Pied-de-Port, et les Anglais par la Picardie. Une bataille livrée par Henri sous les murs de Terouane (1513) fut gagnée sans résistance. Les Français, avec leur gaîté caractéristique, l’appelèrent la journée des éperons.

Un mois après, une bataille bien plus importante se livrait à Flodden, sur les frontières de l’Écosse. L’armée des Écossais était formidable et commandée par le roi Jacques, beau-frère d’Henri VIII. Les Anglais étaient sous les ordres de Surrey. Après une action des plus vives, -les Écossais furent battus avec des pertes immenses, et le roi Jacques fut tué en combattant au milieu des siens.

Henri, fier des succès de sa première campagne, revint en Angleterre pour lever de nouvelles troupes et demander de nouveaux subsides. Le peuple l’accueillit avec enthousiasme.

Cependant les alliés, ligués contre la France, s’étaient détachés l’un après l’autre de la coalition , et Louis XII fit des offres de paix au roi d’Angleterre, à la suite desquelles la sœur de Henri, la princesse Marie, âgée de seize ans, devint reine de France en épousant Louis XII.

Mais, trois mois après, ce mariage dispropor-

lionne conduisit Louis XII au tombeau, et il fut remplacé par le comte d’Angoulème, sous le nom de François Ier. Celui-ci renouvela tous les engagements de son prédécesseur avec le cabinet anglais. Mais l’invasion de François Ier en Italie, où il s’empara du duché de Milan après la victoire décisive de Marignan, commença à donner de l’ombrage au monarque anglais. Il avait alors pour premier ministre le cardinal Wolsey, (jui, sorti des rangs du peuple, avait su, par son habileté, parvenir aux plus hautes dignités, et n’aspirait à rien moins qu’à la papauté. La politique de ce ministre consistait à tenir la balance du pouvoir entre François Ier et Charles d’Autriche, qui venait de succéder à Ferdinand sur le trône d’Espagne.

Mais la mort de l’empereur Maximilien, en 1510, vint changer la face des affaires, et détruire toutes les alliances qui semblaient promettre à l’Europe une paix durable. Les trois rois de France, d’Angleterre et d’Epagne se présentèrent comme candidats à l’empire: il ne fallut paslongtempsà Henri VIII pour se convaincre qu’il n’avait aucune chance, et ses agents travaillèrent en faveur de Charles, qui fut élu à l’unanimité, et prit le nom de Charles-Quint. François Ier se plaignit; mais, jugeant plus utile de conserver l’alliance du roi anglais T. I. * 11

que de réunir contre lui ses deux rivaux, il fit proposer à Henri une entrevue pour cimenter leur union. Cette conférence fameuse, qui eut lieu entre Ardres et Guines, dans une plaine appelée, à cette occasion, Champ du drap d'or, à cause du faste qu’y déployèrent les deux cours, n’aboutit qu’à des dépenses inutiles et à de mensongères promesses.

Henri VIII considérait toujours la couronne de France comme son héritage, et Charles V songeait à réunir de nouveau à ses États l’ancien patrimoine de la maison de Bourgogne, que les rois de France avaient enlevé à ses an^ cêtres. De son côté, le pape avait à cœur de chasser les Français de l’Italie. Un traité d’al-

liance fut formé entre ces trois puissances. Le premier résultat fut la reprise de tout le Milanais, que les Français furent obligés d’évacuer. Bientôt une armée anglaise pénètre en Picardie ; mais elle ne commet que des ravages sans résultats. Les maladies et le défaut d’argent la forcent de rentrer dans Calais.

Pendant huit ans, Henri avait levé des impôts sans consulter le parlement; mais, au moment où les apprêts de la guerre continentale l’obligeaient à un surcroît de dépenses , il crut ne pouvoir plus s’en dispenser. Il y eut bien quelque opposition dans la chambre basse et dans le

clergé, mais les menaces de Wolsey triomphèrent de toutes les résistances.

Une coalition formidable était organisée contre la France. L’empereur, son frère Ferdinand, archiduc d’Autriche, les Vénitiens et* François Sforza, duc de Milan, faisaient cause commune avec le pape, les rois d’Angleterre et de Hongrie, et les républiques de Florence, de Sienne et de Gênes. Aux étrangers s’était réuni le plus puissant des seigneurs français, Charles, duc de Bourbon, connétable du royaume.

François Ier rêvait toujours la conquête de l’Italie. On convint donc qu’aussitét qu’il aurait passé les Alpes, les Anglais envahiraient la Picardie, les Allemands la Bourgogne, et les Espagnols la Guienne, tandis que Charles de Bourbon déploierait son étendard au centre du royaume. 11 semblait impossible que François résistât à des attaques si bien combinées. Cependant il n’y eut pas d’ensemble dans les opérations. Le duc ‘de SutTolk, à la tête de l’armée anglaise, traversa l’Artois et la Picardie pour rejoindre l’armée d’Allemagne; mais celle- ci avait été forcée par le duc de Guise d’évacuer le territoire français, et les Anglais séviront contraints de revenir à Valenciennes, où ils furent licen-

Îciés. L’empereur, de son côté, n’avait pas réalisé l’invasion de la Guienne: de sorte que tous

les efforts de la guerre se concentrèrent en Italie, où était François Ier. Une affaire décisive y mit bientôt fin. Le 28 octobre 1524, François perdit la bataille dePavie, et fut fait prisonnier. Sa captivité ranima les espérances ambitieuses de Henri VIII. Il fit proposer à Charles Y d’envahir de concert la France, de se rejoindre à Paris, où le roi d’Angleterre reprendrait la couronne française, tandis que l’empereur rentrerait en possession des provinces qui avaient appartenu à la maison de Bourgogne.

Mais il fallait pour cette entreprise des sommes considérables, et Henri VIII n’osait faire un appel au parlement. Il tenta bien de faire lever un nouveau subside par des commissaires nommés en vertu de la prérogative royale ; mais le clergé ne voulut rien donner, et prêcha en chaire la résistance. Les citoyens de Londres ne furent pas plus accommodants. Dans le Kent, les commissaires royaux furent insultés et mis en fuite; dans le Suffolk, il y eut des soulèvements formidables, et le roi se vit obligé de céder au mécontement général,

De son côté, Charles V, loin d’être en état de faire les frais d’une nouvelle expédition, n’avait même pas de quoi liquider les arriérés deson armée d’Italie. C’était encore la France vaincue qui offrait à son prince le plus de ressources.

Ne pouvant extorquer d’argent de ses sujets, Henri VIII tâcha d’en obtenir de son ennemi. Il lit des ouvertures à François Ier, et une alliance fut conclue entre les deux pays, à condition que François paierait à Henri deux millions de couronnes, et, à l’acquittement de cette dette, une pension annuelle de cent mille couronnes. Des sommes considérables étaient aussi allouées au négociateur, le cardinal Wolsey.

Ce traité fait sans lui commença à refroidir Charles Quint; une autre négociation contribua à augmenter la désunion entre les deux alliés. Il avait été convenu que l’empereur épouserait Marie, fille de Henri VIII. Ni l’une ni l’autre des deux parties ne se montrant empressée d’accomplir cet engagement, Charles épousa Isabelle, infante de Portugal. En mémo temps, il négociait avec son royal prisonnier.

François 1er se montra d’abord fier et difficile; mais, vaincu par les rigueurs de la captivité, il consentit, en 1526, à céder la Bourgogne à l’empereur et à renoncer à ses prétentions sur Milan, Naples et la souveraineté de Flandre. Ses deux fils, le dauphin et le duc d’Orléans, furent remis en otage. Mais, à peine François fut-il libre, qu’il refusa de rendre la Bourgogne, donnant pour raison que c’était contraire au serment de son couronnement et à la volonté des

habitants. Charles le somma aussitôt de venir, selon sa promesse, se reconstituer prisonnier ; mais il ne tint pas compte de cette réquisition, et négocia avec Henri YIII.

Le roi anglais était, à la même époque, oc» cupé d’une autre transaction qui devait avoir des résultats bien plus importants qu’il ne le prévoyait lui-même. Il était alors vivement épris d’Anne Boleyn, fille d’honneur de la reine, et, après seize ans d’union avec Catherine, il s’avisa de penser que son mariage n’était pas régulier, parce qu’il avait épousé la veuve de son frère. Il fit donc solliciter du pape Clément VII une bulle de divorce. Ce qu’il y avait de plus singulier, c’est que la même raison aurait du être un obstacle au nouveau mariage qu’il projetait; car il avait eu pour maîtresse la sœur aînée d’Anne Boleyn. Mais la logique du roi ne s’inquiétait pas de si peu. Catherine, vainement pressée par Henri VIII et ses conseillers, refusa fièrement de consentir à un acte de divorce, qui devait frapper d’illégitimité sa fille Marie.

Wolsey, qui consentait à appuyer le divorce, mais qui s’opposait au mariage avec Anne Boleyn , fut disgracié : retiré à la campagne , dans une espèce d’exil, il mourut de chagrin. Thomas Morus fut nommé à la place de chancelier.

Mais le pape, soutenu par Charles-Quint, qui avait pris chaudement le parti de sa tante, différait toujours de se prononcer. En Angleterre, l’opinion populaire était en faveur de Catherine, et, dans les Etats d’Allemagne, les réformés eux - mêmes se prononçaient contre Henri : Luther écrivait à un agent du roi qu’il autoriserait plutôt Henri à avoir deux femmes à la fois qu’à se séparer de Catherine, alin d’en épouser une autre.

Henri s’inquiétait et s’irritait de cette opposition générale, lorsque, sur l’avis de Cromwell, autrefois créature de Wolsey, maintenant dévoué à Anne Boleyn, il se décida à se déclarer chef suprême de l’Église d’Angleterre. Le clergé, menacé de la confiscation de scs biens, s’il ne se soumettait, reconnut publiquement la suprématie royale.

Cinq années s’étaient écoulées pendant les négociations relatives au divorce, et rien n’était encore décidé. Henri résolut encore de se passer du pape. Thomas Cramner, récemment élevé à l’archevêché de Canterbury , convoqua une assemblée de théologiens qui décidèrent ainsi que le voulait le roi, et le divorce fut solennellement prononcé le 23 mai 1533. Le 1er juin, le couronnement d’Anne Boleyn se lit en présence de toute la noblesse d’Angleterre. La princesse

Marie, fille de Catherine, fut déclarée illégitime, et le parlement confirma cet acte d’injustice, déclarant crime de haute trahison tout écrit ou toute parole contre le nouveau mariage. Ce qu’il y avait encore de plus odieux dans l’acte du parlement était la complicité de non-révélation , qui faisait appliquer la peine de mort à tous ceux qui entendraient, sans les dénoncer, quelques paroles injurieuses relatives au divorce et au mariage avec Anne Boleyn.

L’application sanglante de cette loi infâme ne se fit pas longtemps attendre. Une foule d’accusés obscurs furent condamnés à mort; mis deux hommes du rang le plus élevé furent aussi sommés de comparaître devant la cour des lords, pour crime de non-révélation. C’étaient Fisher, évêque de Rochester, et le lord chancelier, Thomas Morus. Tous deux s’étaient prononcés contre le divorce : c’était là leur véritable crime. Aussi, avant le jugement, on leur fit subir des interrogatoires qui n’avaient aucun trait à l’accusation, mais qui révélaient la véritable pensée de Henri. Il leur fut demandé : 1° s’ils voulaient considérer et reconnaître le roi comme chef suprême de l’Église et de l’État ; 2° s’ils voulaient affirmer que le mariage avec Catherine était illégal.

Ils refusèrent de répondre, et furent condamnés à mort.

L’exécution de ces deux hommes renommés par leurs vertus et leurs talents prouvait la dégradation des juges qui les condamnaient, et l’opiniâtre cruauté de Henri. A dater de cette époque, les exécutions se multiplièrent au gré du tyran, et les parlements dociles n’osèrent plus mettre aucune opposition à scs volontés, soit qu’il leur demandât des subsides, soit qu’il leur dictât des lois sanguinaires qui devaient assurer son despotisme. La cour de Rome avait lancé sa bulle d’excommunication, et rien ne retenait plus Henri dans sa lutte avec l’Église.

Pour mieux établir la suprématie spirituelle, il nomma Cromwell son vicaire-général, et suspendit le pouvoir de tous les dignitaires de l’Église. De cette manière, ils étaient obligés de lui demander le rétablissement de leurs fonctions, et de reconnaître ainsi la couronnecomme la source réelle de la juridiction spirituelle.

Les hauts dignitaires du clergé se soumirent avec une lâche complaisance aux volontés royales ; mais la partie populaire et non corrompue, la population laborieuse et modeste des monastères, défendit avec ardeur la foi antique. Le roi ordonna alors la dissolution des

monastères, et un bill du parlement donna au roi et à ses héritiers tous les établissements monastiques dont le revenu net ne dépassait pas 200 livres sterling par an. Cette immense spoliation ruinait d’un seul coup trois cent quatre-vingts communautés , et ajoutait plus de 32,000 livres sterling au revenu de la couronne, outre une recette immédiate de 100,000 livres en argent, bijoux et argenterie.

Pendant que s’accomplissaient ces odieuses confiscations, Catherine était morte sans avoir jamais consenti à renoncer à ses droits, et sans avoir pu obtenir de son tyrannique époux la faveur de voir sa fille avant de mourir.

Quatre mois s’étaient à peine écoulés après la mort de Catherine, que sa rivale montait à l’échafaud, sur une accusation d’infidélité. L’archevêque Cramner, qui avait prononcé la nullité du mariage de Catherine, prononça également la nullité de celui d’Anne Boleyn.

Un acte du parlement avait porté la peine de mort contre quiconque attaquerait la légitimité du mariage avec Anne Boleyn ; un nouvel acte du parlement porta la peine de mort contre quiconque soutiendrait que ce mariage était légitime. La fille d’Anne Boleyn, Élisabeth, fut déclarée illégitime, ainsi que l’avait été Marie, fille de Catherine.

Le lendemain de l’exécution d’Anne, le roi épousait une de ses filles d’honneur, Jeanne Seymour.

La joie de ses nouvelles amours fut troublée par une insurrection formidable dans les provinces du nord, qui étaient très attachées à l’ancienne foi, et dont le mécontentement s’était accru par la destruction des monastères. Les insurgés, au nombre de près de trente mille, furent joints par l’archevêque d’York, par les lords Travil, I)arcy, Lumley et Latimer, et par la plupart des chevaliers et des gentilshommes du nord. Le duc de Suffolk, qui commandait les troupes du roi, jugea plus prudent de négocier que de combattre, et, quoiqu’il fût rejoint par le duc de Norfolk, il fallut transiger. Un pardon illimité fut accordé; mais, lorsque les insurgés se furent dispersés, Henri viola sa promesse, et ils furent pendus par vingtaines dans différentes villes.

Cette insurrection ne fit qu’assurer la ruine des monastères qu’on avait jusque-là conservés.

Des commissaires royaux furent envoyés dans toutes les provinces sous prétexte d’examiner les abus ; et, comme les abus entraînaient la conliscation au profit de la couronne, on ne manquait pas d’en trouver. Si cependant

la bonne réputation d’une maison religieuse, et la piété des populations voisines, empêchaient de recourir à la violence, les commissaires, par menaces ou prières, obtenaient de la communauté une donation volontaire au profit du roi, et le but était rempli.

Henri était maître des biens temporels de l’Ëglise: il prétendit aussi régner sur les consciences. Il se croyait un fort théologien, et, avant sa querelle avec le pape, il avait attaqué Luther dans un Traité sur les sept sacrements. Luther lui répondit qu’il était un sot, un âne, un blasphémateur et un menteur. Le pape, au contraire, lui fit des compliments, et satisfit sa vanité en lui donnant le titre de défenseur de la foi.

Mais, depuis qu’il s’était séparé de l’Église de Rome, sa position était singulière. Devenu hérétique en s’attribuant la suprématie spirituelle, il prétendait rester orthodoxe relativement à tous les points de doctrine. C’était un schisme entièrement à son profit personnel. 11 voulait en outre que toutes les consciences prissent exemple sur lui, et ses moyens de persuasion étaient l’échafaud et les confiscations. Ceux qui étaient trop bons catholiques pour détruire l’unité de l’Église étaient brûlés; ceux qui étaient assez libres penseurs pour combattre

l'infaillibilité du roi, après avoir repoussé l’infaillibilité du pape, étaient également brûlés. Les conseillers du roi étaient fort embarrassés, et le clergé ne savait que résoudre. Il se trou- 4 ait alors divisé en deux factions opposées : l’une voulait conserver toute la religion catholique, moins l’autorité papale; l’autre combattait non-seulement la papauté, mais tous les points de doctrine qui lui semblaient attaquables. On appelait ces deux factions les hommes de l’ancienne doctrine, et ceux de la nouvelle. A la tète de la première était Gardiner, évêque de Winchester, appuyé par le roi lui-même. A la tète de la seconde étaient Cramner, l'archevêque de Canterbury et Thomas Cromwell, le vicaire-général. Mais ils n’osaient faire connaître ouvertement leur manière de penser, tant ils redoutaient les foudres du théologien royal. Ils n’étaient pas hommes à ambitionner les honneurs du martyre.

Ce qui, au surplus, animait le roi contre les réformateurs, c’était d'abord le souvenir de son ancienne lutte contre Luther, et leur refus d’approuver le divorce. Aussi, se détermina-t-il à prouver publiquement qu’il était l’avocat dé*eidé des anciennes doctrines.

En conséquence, il présenta à l'approbation du parlement un statut comprenant six articles

de foi, à savoir : 1° que dans l’Eucharistie est réellement présent le corps naturel du Christ, sous la forme et la substance du pain et du vin ; 2° que la communion sous les deux espèces n’estpas nécessaire au salut ; 3° que les prêtres ne peuvent se marier d’après la loi de Dieu ; 4° que les vœux de chasteté doivent être observés ; 5° que les messes privées doivent être conservées ; 6° que l’usage de la confession auriculaire est utile et nécessaire. Tous les articles de ce statut devaient être observés sous peine du feu, du gibet ou de la prison. On l’appela le statut de sang. Cramner et Cromwell se crurent perdus. Au fait, personne n’était en sûreté. La reconnaissance de l’autorité romaine était une trahison ; le rejet du symbole romain était une hérésie. Les catholiques et les protestants passaient alternativement par la main du bourreau : les premiers étaient pendus comme traîtres, les seconds étaient brûlés comme hérétiques.

Sur ces entrefaites, Henri VIII était devenu veuf. En 1537, Jeanne Seymour avait donné le jour à un enfant mâle, qui fut depuis Édouard VI, et était morte quinze jours après. Cromwell, qui voyait son influence décroître, voulut attacher le roi au parti de la réforme, en lui faisant épouser Anne, sœur du duc de Clèves, prince luthé-

rien. Un portrait flatteur, peint par Holbein , décida le roi. La main de la princesse fut demandée et accordée; mais, lorsqu’elle fut en Angleterre, Henri la trouva laide et désagréable, et voulut la renvoyer à son frère. Les conseils de Cromwell le décidèrent enfin au mariage. Mais, peu de mois après, il obtint du parlement et du clergé, également serviles, un acte de divorce, et en même temps la condamnation de Cromw ell comme hérétique. Le 28 juillet 1510, cet agent de persécution fut conduit au supplice.

Un mois après, Catherine Iloward, nièce du duc de Norfolk, apparut à la cour avec le titre de reine. Mais bientôt on découvrit qu’antérieurement à son mariage elle avait eu quelques faiblesses, et l’archevêque Cramner, ennemi de Catherine, parce qu’elle avait été la cause indirecte de la mort de Cromwell, l’accusa auprès du roi. Les preuves furent assez convaincantes pour persuader un homme moins ombrageux qu’ Henri \ III ; la reine fut décapitée, et presque tous ses parents subirent le même sort pour n’avoir pas révélé sa conduite passée. Le parlement fit une loi qui punissait de mort 1° toute reine qui, supposée vierge avant le mariage, serait convaincue de ne l’avoir pas été ; 2° quiconque n’avertirait pas le roi des infidélités de la reine, passées ou présentes.

Cette terrible loi ne put recevoir une nouvelle application, car la sixième femme de Henri fut une veuve, Catherine Parr. Mais elle était attachée aux doctrines réformées, et trahit ses sentiments à cet égard dans une discussion théologique avec le roi. Celui-ci n’était pas d’humeur à se voir contredire dans ses doctrines, et il ordonna au chancelier de préparer un acte d’accusation contre la reine. Elle fut avertie à temps, alla rendre visite au vieux monarque, et dans une conversation habilement conduite, exprima toute son admiration pour le savoir du théologien couronné et la déférence entière qu’elle avait pour ses décisions. « Non, non, par sainte Marie, s’écria-t-il, je vous connais bien, Kate; vous êtes un docteur. » Elle répliqua que si parfois elle avait osé discuter ses opinions, c’était simplement pour l’amuser, parce qu’elle avait remarqué que, dans la chaleur de la dispute, il semblait oublier les douleurs qui le tourmentaient (il avait un ulcère à la cuisse qui le faisait beaucoup souffrir) . ce Est-ce bien vrai, mon cœur? dit Henri, alors nous sommes toujours amis. » Et, le lendemain matin, le chancelier étant venu avec une garde pour arrêter la reine, fut renvoyé avec un torrent de reproches.

Cependant, malgré les efforts du roi, les nouvelles doctrines se répandaient avec rapidité. Les

prédications de Wicleff et des lollards avaient déjà ébranlé les esprits, et la révolte de Henri contre Home encouragé les libres penseurs. Ils avaient plus de logique que le roi, et se sentaient surtout guidés par des motifs plus purs. Les bûchers et l’échafaud donnaient momentanément raison au monarque contre des individus; mais la nécessité meme de ces moyens extrêmes témoignait de son impuissance , et l’esprit publie ne se laissait persuader ni par les doctrines du théologien royal, ni par les statuts d’un parlement avili, ni par le glaive du bourreau.

Aussi, à la lin de son règne, Henri, comme tous les vieux tyrans , vivait-il au milieu d’inquiétudes et de soupçons continuels. Le duc de Norfolk, un de ses plus zélés serviteurs, et son lils, le comte de Surrey, furent tout à coup arrêtés et conduits à la Tour. Leur véritable crime était d'appartenir à la maison de Iloward, et de donner de l’ombrage à la famille des Seymour, qui commandaient dans les conseils du roi. Le prétexte de leur arrestation était le dessein formé par le comte de Surrey d’épouser Marie, la fille de Catherine d’Aragon , pour s’emparer de la succession royale.

Êt re accusé sous Henri VIH équivalait toujours à une condamnation. Aussi le père et le fils T. i. 12

furent-ils déclarés coupables. Le comte de Surrey fut exécuté le 19 janvier 1547, et le supplice du duc de Norfolk fut indiqué pour le 28. Mais, ce jour même, avant le lever du soleil, Henri VIII était mort, et l’exécution suspendue.

Il est malheureux pour la réforme de dater son existence, en Angleterre, de ce règne de corruption et d’esclavage. Partout ailleurs elle s’établit avec des idées de liberté : ici elle ne commence qu’avec des idées de servilité. Dans les autres pays, lepontificat romain n’est attaqué qu’à cause de ses abus : en Angleterre il est vaincu parce qu’il refuse d’être le serviteur complaisant des débauches royales.

' Quand Henri VIII monta sur le trône, il existait encore un certain esprit de. liberté qui avait quelquefois arrêté les tentatives arbitraires de son prédécesseur. Mais, en peu d’années, rabaissement des lords, la dégradation du clergé et les terreurs des communes avaien t élevé la puissance du roi au despotisme absolu. La présence d’un parlement ne servait plus qu’à sanctionner les actes odieux d’un règne de sang. Et cependant, comme Henri conserva soigneusement les formes extérieures du gouvernement représentatif, afin de n’avoir pas seul la responsabilité de ses iniquités, ces formes se transmirent pour devenir plus tard la garantie des libertés publiques.

Le despotisme d’Henri VIII donna aussi plus d’unité au royaume, en soumet tant tout le pays de Galles à la juridiction anglaise, et en augmentant l’influence de la métropole sur l’Irlande (1). Henri tenta aussi de détacher l’Écosse de l’Église romaine; mais le roi, Jacques Stuart, ne voulut pas y consentir. L’accomplissement de la réforme était réservé au zèle des prédicateurs , secondé par l’ambition des seigneurs.

(1) Voyez Résumé de l’histoire d’Irlande.

Page 1