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CHAPITRE III

Marie.

Sommaire. Jeanne Gray proclamée reine. — Intrigues de la France en sa faveur. — Succès de Marie. — Déchéance de Jeanne Gray. — Arrestation et mort de Northumberland. — Disgrâce de Cramner. — Rétablissement du culte catholique.— Mariage de Marie avec Philippe d’Espagne.— Conspiration formidable.

— Exécution de Jeanne Gray. — Provocations des réformateurs. — Exécution de Cramner. — Nouvelle conspiration.— Elle échoue.— Guerre avec la France.

— Bataille de St-Quentin. — Prise de Calais par le duc de Guise. — Mort de Marie.

Northumberland , après avoir pris toutes ses mesures, lit proclamer Jeanne Gray reine d’Angleterre, tandis que Marie, retirée dans le SulTolk, appelait autour d’elle les seigneurs, mécontents de l’ambition du duc. Charles V avait envoyé à Londres des ambassadeurs extraordinaires , pour appuyer les droits de Marie, et le roi de France chargea Noailles d’in-

triguer en faveur de la nouvelle reine. Mais ceux qui soutenaient Jeanne Gray n’avaient aucune popularité , et cet escamotage du trône excitait les murmures des citoyens de Londres. Tous les seigneurs qui n’étaient pas gagnés par Northumberland allaient successivement offrir leurs services à Marie , et bientôt elle se trouva à la tête de trente mille hommes.

Northumberland se mit en campagne pour les combattre; mais, aussitôt après son départ, les autorités et le peuple de Londres proclamèrent Marie. Jeanne Gray descendit du trône, après un règne de neuf jours. Northumberland se soumit et fut conduit à la Tour; Marie fit son entrée à Londres , au milieu des acclamations unanimes du peuple.

Northumberland fut exécuté avec ses principaux complices; mais la reine ne voulut pas faire monter sur l’échafaud sa malheureuse rivale, qui n’avait été que l’instrument docile de l’ambition d’autrui.

Marie n’avait jamais caché son attachement à la religion catholique, et, dès son avènement, il ne fut pas difficile de prévoir qu’elle en tenterait le rétablissement. Gardiner fut fait chancelier, et Cramner fut disgracié. Les membres des communes étaient la plupart catholiques , et les lords professaient une complète

indifférence. La liturgie de Cramner fut abolie, la messe rétablie partout, et le serment de suprématie supprimé.

Toutes ces modifications se firent sans difficulté. La majorité de la nation était encore catholique, et Marie ne faisait, après tout, que donner un exemple de tolérance qu'on n’avait pas rencontré chez ses prédécesseurs. Si , plus tard, elle se montra plus sévère, c’est qu’on l’y contraignit.

lTne mesure qui devait lui donner de la force contre les réformateurs, mais qui compromit sa popularité, fut son mariage avec le fils de Charles-Quint, Philippe d’Espagne. Les Anglais virent avec méfiance cet étranger placé à la tête de l’fctat, et les ennemis du catholicisme exploitèrent le mécontentement par les calomnies les plus ridicules. Ainsi partout on parlait de l’arrogance extrême du prince espagnol , tandis qu’il se montrait au contraire affable et bienveillant; partout on répandait le bruit qu’il faisait passer sur le continent les trésors de l’Angleterre, tandis qu’il est démontré qu’il y apporta des sommes considérables, et que les frais du mariage furent entièrement à sa charge.

Avant même que ce mariage eut été conclu , une formidable conspiration menaça la puissance de Marie. L’ambassadeur français, Noailles,

était l’agent le plus actif du complot. Le duc de Suffolk en fut ostensiblement le chef, et la princesse Élisabeth n’y était pas étrangère. Quinze mille hommes de Kent pénétrèrent jusqu’à Londres, sous les ordres de sir Thomas Wyatt, et le duc de Suffblk alla dans le Wanvickshire armer ses tenanciers. Mais quelques troupes sous les ordres du comte de Hungtindon suffirent pour le soumettre, et, quinze jours après son départ de Londres, il était renfermé dans la Tour.

Wyatt fut aussi repoussé par les troupes royales, et fait prisonier avec ses principaux complices. Cette tentative avortée amena l’exé- ' cution de l’infortunée Jeanne Gray. Après la première conspiration de Northumberland, la reine n’avait laissé exécuter que trois personnes. Jamais révolution de palais n’avait été moins sanglante. Mais, dans cette nouvelle circonstance, les conseillers de la reine lui représentèrent le danger qu’il y avait à laisser vivre son ancienne rivale, qui servirait toujours d’instrument aux factieux. En conséquence , elle fut exécutée avec son mari, Dudley. Le duc de Suffolk, son frère, Thomas Gray et Wyatt eurent le même sort. Un grand nombre de prisonniers reçurent leur grâce, et quoiqu’on ait à ce sujet accusé Marie de cruauté, il est certain qu’elle

fut beaucoup moins sévère que ne le furent généralement, dans des circonstances semblables, tous scs prédécesseurs, et que ne le fut depuis Élisabeth.

Celle-ci, qui d’abord avait été conduite à la Tour , et contre laquelle il y Vivait de très graves présomptions, rentra bientôt en grâce auprès de sa sœur, qui usa pour elle de la plus grande indulgence.

Itien ne s’opposait plus à la conclusion du mariage projeté , et , le 25 juillet 1554 , Marie et Philippe furent unis dans la cathédrale de Winchester.

Quoiqu’il eut été admis en principe que les hérétiques étaient dignes de mort ; quoique les réformateurs, sous le règne précédent, eussent fait de cette théorie plus d’une application sanglante, Marie ne s’empressa pas d’imiter leur exemple. Mais les provocations des réformateurs appelèrent forcément les mesures sévères. Outre qu’ils étaient toujours activement mêlés à toutes les conspirations , ils excitaient sans cesse le peuple, dans leurs prédications, à repousser l'autorité de la reine, l’accablant des épithètes les plus injurieuses. Les membres du clergé catholique ne pouvaient, sans danger, remplir leur ministère; un poignard fut lancé à un prêtre dans une chaire ; un fusil fut dé-

chargé contre un autre , et un troisième reçut plusieurs blessures , au moment où il administrait la communion dans une église. Ces actes de violence obligèrent le gouvernement à sévir. Ou était d’ailleurs à une époque d’intolérance, où le fanatisme était égal de part et d’autre, sinon plus grand chez les réformateurs. Il n’est donc pas étonnant que les catholiques fussent entraînés à user des mêmes rigueurs qu'on avait employées contre leurs frères. Il n’est pas étonnant surtout que Cramner , le ministre complaisant de Henri VIII , et qui s’était établi le grand - inquisiteur du protestantisme, sous Édouard VI , fût à son tour appelé à répondre à des accusations semblables à celles qu’il avait lui-même formulées. Son exécution et celle de Latimer causèrent quelque sensation, d’abord à cause de sa position élevée, ensuite à cause des prédications furieuses de ses coreligionnaires. Mais c’était un fait dans la logique du siècle, et il s’était montré trop de fois cruel envers les autres, pour qu’on puisse entourer sa mémoire de la vénération que lui ont prodiguée les écrivains protestants.

Après avoir vainement tenté de rétablir la paix entre la France et l’Espagne, Philippe partit pour la Flandre, et ne prit qu’une part très indirecte aux affaires du gouvernement anglais.

Sur ces entrefaites, mourut Gardincr, qui, dans l’office de chancelier, avait servi la reine avec zèle et habileté, et sa mort enhardit les factieux à renouveler leurs tentatives. Les réformateurs d’un côté, Noailles de l’autre, excitaient les esprits. On répandit dans les rues, dans le palais, et jusque dans les deux chambres du parlement, des pamphlets contre la reine, imprimés sur le continent. Enfin, il fut résolu de tenter une nouvelle conspiration pour déposer Marie et élever Elisabeth sur le trône. A la tète des conspirateurs se plaça sir Henry Dudley, parent du duc de Northumberland , auquel le roi de France faisait une pension considérable. 11 avait de nombreuses relations avec les chefs des réformateurs , et l’on espérait beaucoup de leur fanatisme. Élisabeth, avertie du complot, avait promis sa coopération, et le cabinet français laissait croire que son appui serait très actif.

Mais Noailles ne marchait pas assez vite au gré des conspirateurs anglais : ils étaient résolus d’agir au plus tôt, quand ils furent trahis par un de leurs associés. Plusieurs furent arrêtés et exécutés; un grand nombre se sauva en France.

La plupart des prisonniers arrêtés étaient des hommes obscurs; mais parmi eux se trouvaient T. i. 13

deux officiers de la maison d’Élisabeth, dont les dépositions n’étaient pas très rassurantes pour la princesse. La politique de Philippe la sauva. Désespérant d’avoir aucun héritier de Marie, il prévoyait que, si Élisabeth était écartée, la couronne d’Angleterre serait, à la mort de sa femme, dévolue de droit à la jeune reine d’Ëcosse, femme du dauphin de France. Cet évènement devait tellement ajouter à la puissance de son adversaire , qu’il était important pour lui de ne pas faciliter à Marie Stuart et à son époux l’accès du trône anglais. Il est probable que ces considérations sauvèrent la vie d’Élisabeth. On arrêta l’enquête, et les officiers dè la princesse furent exécutés comme traîtres et menteurs.

Il paraît néanmoins qu’Élisabeth se rendait justice elle-même, car elle songea à s’enfuir en France. Ce fut Noailles qui l’en dissuada. Quant à celui-ci, il abusait singulièrement de ses privilèges d’ambassadeur, en se mêlant, depuis le commencement du règne, à toutes les conspirations. Il appelle cela dans ses correspondances : « tenir la puce à l’oreille de la reine. »

Ces hostilités permanentes du roi de France, au sein même du palais de Londres, cette guerre déloyale faite par le moyen de conspirateurs soudoyés, engagea Marie à rompre ouvertement

avec Henri II, et à se joindre aux forces espagnoles.

La guerre commença en Flandre, où Philippe avait rassemblé les mercenaires d’Allemagne et les levées d’Espagne. Sept mille Anglais, sous les ordres du comte de Pembroke, se réunirent à lui. Philibert, duc de Savoie, prit le commandement de l’armée combinée, pénétra dans la France et mit le siège devant Saint-Quentin. Le connétable de Montmorency accourut avec une forte armée. Une rencontre eut lieu le 10 août 1557; les Français furent battus avec une perte considérable.

Ce désastre lit rappeler d’Italie le duc de Cuise, auquel fut confiée la direction des opérations. Il résolut d’effrayer l’ennemi par un coup vigoureux et décisif. Au cœur de l’hiver, il part de Compiègne avec une armée de vingtcinq mille hommes et un train considérable d’artillerie de siège. Tout le monde croyait qu’il marchait vers Saint-Quentin, quand tout à coup il se présente sous les murs de Calais. Le gouverneur , lord Wentworth, était à peine revenu de sa surprise, que déjà les boulevards extérieurs étaient enlevés par les troupes françaises. De nombreuses batteries ouvrent le feu sur la ville; les Français y pénètrent, et, huit jours après la première attaque, le 8 janvier 1 558,

la ville et le château sont en leur possession. Le duc de Guise marche aussitôt sur Gaines; la résistance des Anglais fut opiniâtre , mais courte. Deux jours après le premier assaut, le gouverneur, lord Grey, capitula.

La perte de Calais et de ses dépendances, après deux cents ans de possession, jeta la consternation en Angleterre, et fut pour la reine une vive cause de douleur. Elle répéta souvent que, si on lui ouvrait la poitrine après sa mort, on trouverait le mot Calais gravé sur son cœur.

Ce désastre devint bientôt un nouveau sujet d’accusation de la part des mécontents; et il faut convenir aussi que, même les ministres les plus fidèles de la reine témoignèrent toujours à son époux une méfiance qui devait la blesser. Ainsi, peu de semaines avant le coup de main du duc de Guise, Philippe avait averti le conseil de son dessein, en offrant, pour la défense de Calais, une garnison de troupes espagnoles. On refusa, et quelques lords ne craignirent pas d’insinuer que , sous prétexte de protéger la place, il voulait s’en emparer. Après la perte de la ville, il offrit encore de joindre un certain nombre d’Espagnols à un nombre égal d’Anglais, pour tâcher de la reprendre, avant que les ennemis en eussent ré-

paré les fortifications. Cette demande fut encore repoussée sous différents prétextes.

Une nouvelle défaite que les Français éprouvèrent sur les bords de l’Aa ne fut qu’une triste compensation pour la perte de Calais. Une tentative faite sur lîrest n’eut aucun succès; et, malgré deux victoires signalées, Philippe entra en négociation avec Henri II. Mais, ayant fait de la restitution de Calais une condition indispensable à la paix, il fut impossible de l’accorder.

Marie ne survécut pas longtemps à l’impression douloureuse que lui avait causée la perte de Calais. Elle mourut le 18 novembre 1558.

La mémoire de Marie a été. attaquée avec fureur par les écrivains protestants, et leurs accusations, souvent répétées sans vérification, ont laissé subsister contre elle des reproches de cruauté qu’elle ne mérite pas. Montée sur un trône qu’on lui contestait, elle épargna la plupart de ceux (pii lui avaient disputé ses droits; et cela à une époque où toutes les révolutions de palais étaient toujours suivies d’exécutions sanglantes. Régnant au milieu des commotions religieuses, dans un pays accoutumé à voir résoudre toutes les controverses sur le bûcher, elle ne permit à la réaction de s’exercer que lorsque le fanatisme et les insultes de ses adversaires eurent provoqué de justes ressentiments,

que lorsque la réforme devint contre elle une conspiration permanente. Deux fois elle pardonna à sa sœur, qui avait voulu lui ravir la couronne, et cependant cette sœur était à ses yeux l’enfant illégitime d’Anne Boleyn , qui avait écarté du trône Catherine d’Aragon, sa mère. Dans le malheur, Marie avait fait preuve de courage, en résistant fièrement aux ordres et aux menaces de ministres cruels, qui prétendaient lui faire abjurer sa religion ; tandis qu’Èlisabetli, protestante au fond de l'âme, ainsi qu’elle le prouva plus tard, avait abjuré sous Marie, et professait publiquement la religion catholique.

Il est à remarquer que les souverains réactionnaires, ceux qui veulent rétablir l’ancien état de choses, sont toujours, quels que soient d’ailleurs leurs mérites personnels, traités par les historiens avec une sévérité qui va jusqu'à l’injustice, et même jusqu’à la calomnie. C’est ce qui explique les traditions fâcheuses qui se sont attachées au nom de Marie. Élisabeth, au contraire, qui, moralement, valait beaucoup moins qu’elle, a été exaltée par l’histoire, et citée avec fierté par la reconnaissance nationale. C’est que d’Élisabeth a daté le triomphe delà réforme.

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