CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — Partage des terres conquises. — Résistance des Saxons. — Edwin et Mokar. — Campagne de Guillaume dans le nord. — Descente des Danois. Guillaume augmente ses conquêtes. — L’île d’Ely. — Camp du refuge. — Hereward le Saxon. — Affaiblissement du parti nationnal.
Cependant l'Angleterre était loin d’être entièrement conquise. Les grands chefs saxons étaient retranchés, chacun dans son gouvernement; mais, agissant sans concert et livrant des combats isolés, ils succombaient les uns après les autres. Longtemps la domination normande resta concentrée autour de Londres et sur les côtes du sud et de l’est, les plus voisines de la Gaule.
Un des premiers soins du conquérant fut de partager les richesses du territoire envahi. Il envoya des commissaires pour faire l’inventaire de toutes les propriétés. On fit des enquêtes minutieuses pour connaître les noms de tous les Anglais morts en combattant, ou qui avaient survécu à la défaite, ou qui, ayant pris les armes, avaient été retenus par des retards involontaires. Tous les biens, meubles et immeubles, de ces trois classes d’hommes furent confisqués, et le produit de cette spoliation générale servit à solder les aventuriers de tout pays, qui s’étaient enrôlés sous la bannière de Guillaume.
Pour mieux assurer sa conquête , le nouveau roi fit couvrir de citadelles et de châteaux forts le territoire envahi. Lui-même ne voulut s’établir dans Londres qu’après y avoir fait construire trois fortes tours garnies de machines. De là, il tenait en respect la nombreuse population de cette cité. Ce ne fut qu’après avoir pris toutes ces précautions qu’il se mit en route pour aller subjuguer les provinces encore libres.
Édith, mère d’Harold, s’était, après la bataille d’Hastings, réfugiée à Exeter, d’où elle dirigeait les mouvements des Saxons fidèles à la cause nationale. Ce fut de ce côté que se dirigea d’abord le roi normand. Après un long siège, durant lequel les étrangers eurent beaucoup à
souffrir, Guillaume se rendit maître de la place, et la mère d Harold, gagnant la côte, s’embarqua pour la Flandre.
La prise d’Exeter, qui rendait le roi normand maître du sud-ouest, fut suivie des mêmes spoliations que la première victoire. Les Bretons du Cornouailles, qui s’étaient, pour la première fois, ligués avec les Anglo-Saxons contre l’envahisseur, subirent la même proscription, et le territoire des deux populations fut distribué aux soldats victorieux.
Cependant toutes les provinces du nord conservaient leur indépendance, et servaient de retraite aux Saxons qui ne voulaient pas accepter le joug de l’étranger. Plusieurs même des chefs qui, dans les premiers jours de la conquête, s’étaient soumis à Guillaume, et avaient été retenus par lui en qualité d’otages, s’enfuirent secrètement de son palais, et gagnèrent les contrées du nord. Parmi eux étaient Edwin et Mokar, gouverneurs du Northumberland et de la Mercie. Bientôt ils furent rejoints par le roi Edgar, qui, de même qu’eux, était parvenu à s’échapper des mains du conquérant. Pendant qu’Edwin et Mokar organisaient la résistance dans leurs anciens gouvernements, Edgar traversait la Tweed et recevait un accueil amical de Malcolm, roi descontrées du nord.
Ce pays avait, deux cents ans auparavant, subi une grande révolution. L’ancienne division du territoire entre les deux populations des Pietés et des Scots n’existait plus. Les Pietés, entièrement soumis par leurs voisins, avaient reconnu leur suprématie, et depuis ce temps tout le pays, depuis la Tweed jusqu’aux extrémités de l’île, s’appelait terre des Scots, Scotland, et tous les habitants portaient le nom de Scots ou Écossais.
Malcolm, pour resserrer encore les liens de l’hospitalité, prit en mariage la jeune Marguerite, sœur d’Edgar.
A la nouvelle de cette alliance et des rassemblements qui se formaient dans le nord, Guillaume entra en campagne. Après avoir pris les villes d’Oxford, de Norwich , de Leicester et de Nottingham, il rencontra près de l’Humber l’armée confédérée des Anglo-Saxons et des Gallois. Malgré la résistance opiniâtre des nationaux, la supériorité des armes normandes les contraignit encore de fuir, après des pertes considérables.
Cette victoire ouvrit aux étrangers la grande ville d’York, et Robert de Comines fut envoyé pour attaquer Durham, avec le titre de comte du Northumbcrland. Mais, surpris par les indigènes, il fut massacré avec douze cents cavaliers qui l’accompagnaient. Cette portion du
pays était habitée surtout par les descendants des colons danois, qui avaient mieux aimé accepter la domination saxonne que de s’enfuir avec leurs compatriotes expulsés ; mais ils avaient toujours conservé des relations avec leur ancienne patrie. En conséquence, ils sollicitèrent et obtinreut des secours de Swen, roi de Danemark. Dans l’automne de 10G9, deux cent quarante vaisseaux conduits par Osbeorn, frère de Swen, et par ses deux lils, Harold et Knut, entrèrent dans le golfe de l’IIumber, et le poi Edgar accourut aussitôt d’Ecosse avec une foule de chefs anglais, pour se joindre à leurs alliés. La ville d’York, assiégée par l’armée confédérée, fut prise avec un massacre terrible des Normands, et Edgar reprit possession de tout le territoire qui s’étend de la Tweed à l’Humber.
En même temps, des insurrections dans le sud et dans l’ouest avertissaient Guillaume que sa conquête devait être achetée par de rudes combats. Dans ces circonstances difficiles, le chef normand eut recours aux négociations. Par un traité secret avec Osbeorn, chef de la flotte danoise, il obtint qu’il se retirerait moyennant une forte somme d’argent; après avoir ainsi enlevé aux Saxons leur plus puissant allié, il se mit lui-même en marche avec ses meilleures
troupes, et se présenta devant les murs d’York. La résistance fut opiniâtre et la victoire meurtrière; mais les Saxons durent céder, et le roi Edgar se retira de nouveau en Écosse.
Guillaume ne s’arrêta pas, comme ses officiers, à la ville d’York. Poussant ses troupes de tous côtés sur les terres situées au nord de l’Humber, il détruisit pièce à pièce tous les éléments de la résistance nationale, et porta la domination normande jusqu’à la Tweed, dernière limite du royaume saxon. Les terres et les villes du nord furent partagées entre les conquérants, comme l’avaient été les possessions du midi. Les capitaines normands couvrirent le territoire de forteresses qui devaient tenir les habitants en respect, et tous les puissants chefs saxons, dépossédés de leurs biens, perdirent l’influence qui servait à entretenir l’esprit insurrectionnel.
Bientôt à ces conquêtes vinrent s’ajouter celle des provinces du nord-ouest, voisines du territoire gallois. Les Normands ne s’arrêtèrent même pas à la tranchée d’Offa, qui formait l’extrémité des possessions saxonnes; mais, franchissant ce rempart, ils formèrent quelques établissements sur le territoire des Cambriens. Enfin, en 1070, tout le royaume des Anglo- Saxons était conquis, depuis laTwced jusqu’au cap de Cornouailles, et de la mer de Gaule à la
Saverne : le roi Edgar eut encore une fois la faiblesse de venir faire acte de soumission entre les mains du vainqueur.
Mais plusieurs chefs et un grand nombre d’hommes d’armes se retirèrent dans les bois et les marais, d’où ils sortaient la nuit, tombant à l’improviste sur les bandes étrangères, attaquant quelquefois leurs châteaux, et portant l’incendie dans leurs villes. Les grandes routes par où passaient les convois normands avaient besoin d’ètrc bien gardées pour être à l’abri des incursions de ces hommes désespérés, qui se condamnaient par patriotisme à mener une vie de brigands.
L’ilc d’Ély, formée par la réunion des eaux du centre de l’Angleterre, fut choisie par un grand nombre de proscrits pour y établir une demeure en même temps qu’une place forte. Cette île, environnée de marais, était inabordable pour la cavalerie et les soldats pesamment armés. Un grand nombre de Saxons s’y porta de différents côtés. Des retranchements y furent élevés, et cet établissement des malheureux fut appelé camp du refuge. Bientôt le nombre des guerriers s’y accrut tellement, qu’ils purent entreprendre une guerre de partisans, dont les Normands eurent beaucoup à souffrir.
Des évêques et des prêtres saxons y vinrent
aussi, par leur présence et leurs exhortations religieuses, soutenir l’ardeur des défenseurs de la cause nationale. Edwin et Mokar, échappés de nouveau de Londres, s’y rendirent aussi, pendant que le roi Edgar, trompant la vigilance de ses gardiens , gagnait encore une fois l’Écosse. Cependant Mokar, se laissant séduire par de belles promesses, abandonna le camp du refuge pour retourner auprès de Guillaume. Mais il eut à peine quitté sa retraite, qu’il fut saisi et enfermé dans une forteresse. Son frère, Edwin, assembla des guerriers pour le délivrer ; mais, trahi par deux des siens, il fut surpris par des forces supérieures , et succomba en se défendant vaillamment.
A la tête des réfugiés de Pile d’Êly était un Saxon nommé Hereward, qui, après avoir repris son héritage paternel sur le chef normand auquel il avait été donné par le conquérant, fit une guerre acharnée aux étrangers. Sa valeur et son infatigable activité étaient un sujet de terreur pour ses voisins normands, en même temps qu’elles servaient à attirer au camp du refuge de nouveaux partisans. Une flotte envoyée par le roi Swen vint en même temps amener des auxiliaires danois, qui promettaient de nouvelles chances de succès à la cause des indigènes. Mais bientôt Swen, gagné comme son frère par
les présents (Je Guillaume, abandonna ses alliés, et le roi normand profita des premiers moments de découragement pour investir de toutes parts nie d’Èly. Des digues et des ponts furent construits sur les marais, et une chaussée longue de trois mille pas fut commencée à travers les lacs. Cependant les réfugiés se défendaient avec vigueur, détruisant les travaux , massacrant les travailleurs, et livrant plus d’un combat heureux aux guerriers qui les assiégeaient. Il y avait plusieurs mois que durait le siège d’fcly, lorsque les moines d’un couvent <lii i s’y trouvait ouvrirent traîtreusement un passage aux soldats normands : ceux-ci, pénétrant inopinément dans 111e, firent un grand massacre des Anglais, et, cernant le camp du refuge, forcèrent tous les Saxons à se rendre à discrétion. Hereward seul, avec un petit nombre de compagnons, lit sa retraite, et gagna les terres basses de la province de Lincoln , où il recruta de nouvelles bandes, et continua à guerroyer contre les Normands, jusqu’à ce que les vainqueurs, fatigués d’avoir affaire à ce rude jouteur, lui offrirent la paix avec la conservation de son héritage. Hereward crut sans doute avoir assez fait pour une cause désespérée, et se retira dans son manoir, où les Normands ne vinrent plus le troubler.
La dispersion des réfugiés de Pile d’Ély permit à Guillaume de compléter sa conquête. Conduisant son armée aux extrémités septentrionales de son royaume, il traversa la Tweed pour punir Malcolm de l’appui qu’il avait accordé aux émigrés. Le roi d’Êcosse ne tenta pas de résister, et se déclara l’homme lige du Normand.
-L’entière pacification de l’Angleterre permit à Guillaume de songer à ses affaires du continent, et, devenu plus avide de conquêtes, il envahit le Maine, dont il s’empara malgré la résistance des habitants.
Pendant ce temps, Edgar parcourait la Flandre, la France et l’Écosse pour trouver des secours; mais, enfin, désespéré de sa mauvaise fortune, il fit de nouveau la paix avec Guillaume, qui l’accueillit dans ses possessions de Normandie, où il passa onze années à s’occuper de chiens et de chevaux.
La puissance toujours croissante du chef normand rendit plus rares les tentatives d’insurrection. Cependant, durant environ deux siècles encore, les pays situés au nord de l’Humber virent surgir des bandes de partisans, qui, retranchés dans les bois, bravaient encore la loi du vainqueur.