CHAPITRE II
Sommaire. — Guerre entre les fils de Guillaume. — Guillaume-le-Roux a recours à la population saxonne. Il conserve le trône. — Sa mort. — Guerre nouvelle entre les fils du conquérant. — Charte accordée aux Saxons.— Bataille de Tinchebrai. — Captivité de Robert. — Querelles du roi Henri avec l’Eglise. — Sa mort. — Etiennej, comte de Blois , s’empare du trône. — Guerres civiles. — Conspiration nationale. — Mort d’Etienne.
La mort de Guillaume amena la division parmi les chefs normands. Ceux qui étaient en Angleterre prirent parti pour Guillaume, surnommé le Roux. Ceux de Normandie firent valoir les droits de Robert, fils aîné du conquérant. Ces derniers avaient mis dans leur parti l’évêque de Bayeux , Eudes , frère du conquérant, qui, avec plusieurs autres opposants , s’enferma dans la ville maritime de Rochester, en attendant les secours qui devaient venir de Normandie.
Guillaume-le-Roux, menacé dans son royaume
en meme temps que par les barons du continent, eut recours à la population saxonne. 11 promit aux vaincus des lois plus douces, leur rendit le droit de porter les armes et la jouissance de leurs forets, dont les excluaient les lois cruelles sur la chasse, et arrêta la levée des impôts les plus onéreux.
Trente mille Saxons s’enrôlèrent sous sa bannière; avec leur aide, il reprit la ville de Rochester, et lutta avec avantage contre les chefs normands. Mais, quand la guerre fut terminée, par un traité avec Robert, lés concessions faites aux Saxons furent révoquées, et l’oppression de la conquête se lit sentir aussi lourdement que par le passé.
Le clergé anglo-saxon, persécuté non moins que la population laïque, fut expulsé de toutes les églises importantes; et tous les riches bénéfices et les opulents monastères furent occupés par des clercs normands. Les Saxons furent poursuivis par Guillaume-le-Roux pour les transgressions aux lois de chasse, encore plus vivement que par le conquérant, et il se montrait si jaloux de ses droits sur les forêts, que la population opprimée l’appelait gardien des bois et berger des bêles fauves.
Mais, soit par hasard, soit par vengeance, il
rencontra la mort au sein de ces forêts qu’il aimait tant. Étant un jour à la chasse, accompagné d’un fameux archer normand , Gaultier Tyrrel, il fut atteint d’une flèche qui le tua sur le coup, sans qu’on pût jamais savoir quelle main l’avait lancée. Gaultier, épouvanté, galopa vers la côte et gagna la Normandie. Des charbonniers trouvèrent le roi gisant dans la forêt, et le transportèrent dans leurs charrettes à Manchester, où il fut enseveli à la hâte le lendemain matin.
Aux ternies du traité fait avec Robert, le trône d’Angleterre devait lui revenir à la mort de Guillaume; mais ce prince avait depuis quatre ans abandonné ses États d’Europe, pour suivre en Palestine la bannière de la croix. Henri profita de son absence pour se faire reconnaître roi d’Angleterre. Convaincu que le parti national pourrait le défendre contre les agressions des barons normands, il publia une charte qui promettait aux Saxons le maintien des lois d’Édouard, telles qu’elles avaient été reconnues et modifiées par Guillaume-le-Conquérant. Plusieurs abus de la conquête furent en outre abolis, et, pour mieux affermir son pouvoir, Henri rappela l’archevêque de Cantorbery, Anselme, qui avait été persécuté et exilé par Guillaume-le-Pioux , et dont l’influence était très
grande sur l’Eglise par sa science, et sur le peuple par ses vertus.
Il se trouva bien de ces habiles précautions; car Robert, après son retour en Normandie, ayant fait une descente en Angleterre pour faire valoir ses droits, plusieurs des Normands de l’Angleterre, qui avaient pris parti pour leur duc, furent ramenés au roi par les exhortations de l’archevêque Anselme. Peu après, les deux frères se réconcilièrent, et Robert consentit de nouveau à renoncer au trône d’Angleterre en faveur de Henri, sous la condition qu’à la mort de ce dernier il rentrerait dans ses droits.
Pour mieux attacher à sa cause la population nationale, Henri avait épousé une femme de l’antique race royale, Mathilde, tille de Malcolm et de Marguerite, sœur d’Edgar. Mais, une fois qu’il fut bien affermi sur le trône, il oublia les promesses qu’il avait faites à ses sujets anglais; les exemplaires de la charte, qu’il avait fait déposer dans la principale église de chaque province, furent enlevés, les impôts les plus ruineux pesèrent sur les Saxons, et il se fit remarquer, aussi bien que ses prédécesseurs , par le mépris qu’il affectait pour les indigènes. Son impitoyable dureté s’appesantit principalement sur eux lorsqu’il entreprit une expédition contre son frère Robert, auquel il voulait enlever
le duché de Normandie. Une taxe d’argent fut imposée en Angleterre pour les frais de cette guerre, et les collecteurs royaux poursuivirent avec avidité les bourgeois et les paysans saxons, sacrifiant jusqu’aux derniers meubles de ceux qui n’avaient pas d’argent à leur remettre.
Ce fut au milieu des larmes et des secrètes malédictions de ses sujets que Henri partit pour son expédition de Normandie, où son habileté triompha encore de son frère. Robert, vaincu et fait prisonnier à la bataille de Tinchebrai (1106), fut conduit en Angleterre, et renfermé dans le donjon de Cardiff, bâti sur la côte méridionale du pays de Galles. Ce malheureux prince y subit vingt-sept ans de captivité, après avoir eu les yeux crevés par les ordres de son frère.
- A cette même bataille de Tinchebrai fut fait prisonnier le roi saxon Edgar. Le vainqueur, le redoutant moins que Robert, le traita avec plus d’humanité, et lui accorda une modique pension, de laquelle il vécut obscurément jusqu’à la fin de ses jours.
Ces faciles succès mirent Henri en possession de toute la Normandie. Le jeune Guillaume, fils de Robert, trouva un asyle à la cour de Louis, roi de France, et périt quelques années après. Avec l’aide de son protecteur, il s’était emparé du duché de Flandre.
Cependant, au milieu de ses triomphes, le roi se trouvait engagé dans une querelle moins heureuse avec Anselme et la cour de Home, au sujet du droit d’investiture. Anselme, plutôt que de rien céder des droits de l’Église, subit un nouvel exil; mais Henri, menace d’excommunication, fut obligé de renoncer à quelquesunes de ses prétentions, et une transaction intervint entre les deux pouvoirs rivaux.
Du mariage de Henri avec la princesse saxonne étaient nés deux enfants, Guillaume et Mathilde. Guillaume, âgé de dix-huit ans, venait d’être investi du duché de Normandie, lorsqu’il périt dans un naufrage en revenant en Angleterre : il fut peu regretté de la population saxonne, pour laquelle déjà il témoignait le plus insolent mépris. Mathilde, mariée à Henri IV, empereur d’Allemagne, et veuve depuis peu de temps, fut présentée aux barons de l'Angleterre et de la Normandie, et reconnue solennellement héritière du trône. Peu de temps après, elle fut unie, par les soins de son père, à Geoffroy Plantagenet, comte d’Anjou. Les seigneurs normands se plaignirent que ce mariage eût été fait sans leur consentement. Néanmoins, un fils étant né de cette union, le roi convoqua encore ses barons, et les requit de renouveler leur serment de fidélité à sa lilleetauxenfauts desa fille.
Deux ans après, le roi mourut (1135). Étienne, comte de Blois’, petit-fils du conquérant en ligne féminine, passa aussitôt en Angleterre et se fit couronner par le primat de Canterbury. Les exemples des règnes précédents ont déjà prouvé que l’ordre de succession n’était pas bien régulièrement établi, et les barons déclarèrent que le serment fait en faveur de Mathilde était nul, parce que Henri l’avait mariée sans leur consentement.
Pour se mieux concilier les barons, Étienne leur permit l’usage libre des forêts dont ils avaient été exclus par les rois précédents, et partagea entre eux les trésors de son prédécesseur. Ils profitèrent aussi du besoin qu’il avait d’eux, pour fortifier leurs châteaux, droit qui n’avait jusque-là été accordé qu’à un petit nombre des plus favorisés par les rois. Sous Étienne, chaque seigneur aspira hautement à l’indépendance, et il se trouva bientôt trop occupé pour se montrer bien jaloux des prérogatives de la couronne. Le roi d’Ecosse, David, leva une armée pour faire valoir les droits de Mathilde; il fut bientôt rejoint par Robert , comte de Gloucester, frère naturel de cette princesse.
Leurs premiers efforts ne furent pas heureux. Étienne les battit dans une sanglante rencontre, où il périt près de douze mille Écossais (1138).
Peu après, Mathilde accourue en personne rallia de nombreux partisans. Gloucester fit le roi prisonnier, et le primat couronna Mathilde. Mais cette princesse, pleine d’arrogance, refusa d’accorder aux barons les libertés de la charte de Henri, et de nombreux soulèvements la contraignirent de se sauver sur le continent. La guerre continua entre ses partisans et ceux d’Étienne.
Pendant que la population conquérante, divisée en deux factions, se déchirait entre elle, les Saxons pensèrent encore une fois à s’affranchir. Une vaste conspiration fut organisée secrètement, et une alliance nationale fut renouvelée avee les habitants du pays de Galles et des frontières de l’Ècosse. Le projet des conjurés était de massacrer partout les Normands, à un jour donné.
Mais l’entreprise manqua , parce que plusieurs des conjurés avouèrent ou laissèrent pénétrer leur projet dans le secret de la confession. Les prélats avertirent le pouvoir temporel. Toutefois, les plus considérables d’entre les conjurés eurent le temps de se dérober aux poursuites, et se retirèrent dans le pays de Galles, où la population entière soulevée fit une guerre acharnée aux Normands des frontières.
Cependant la guerre se continuait avec des
succès divers, lorsque le comte de Gloucester, ayant été à son tour fait prisonnier, fut échangé contre Étienne, de sorte que toutes choses étaient plus que jamais remises en question.
Pendant ce temps, le mari de Mathilde, Geoffroy, comte d’Anjou, s’emparait de la Normandie, qu’il cédait à son fils Henri. Celui-ci débarqua bientôt en Angleterre avec une petite troupe de chevaliers, mais sans obtenir aucun succès décisif. Enfin, les deux compétiteurs, fatigués d’une guerre qui n’était qu’une suite de pillages et de dévastations, consentirent à un traité moyennant lequel Étienne devait conserver la couronne sa vie durant, à condition qu’après lui le fils de Mathilde serait roi. La teneur du traité fut jurée par les évêques , comtes, barons et chevaliers des deux partis. Un an après, Étienne mourut (1154).