‹ Histoire d'AngleterreChapitre 17 sur 70 · MAISON DE BRIINSWICK-HANOVRE · texte numérisé non relu

MAISON DE BRIINSWICK-HANOVRE

Ce fut à ce moment, sous la pression de Topinion publique, que le roi consentit enfin à subir le ministère de Pitt, qui imprima aussitôt aux affaires une énergique impulsion. Il fit faire deux tentatives de descente sur les côtes de France, qui toutes deux échouèrent. Mais en Amérique, en Afrique et aux Indes de brillants succès répondirent enfm à l'attente de la nation : le cap Breton, la Guadeloupe, Corée, Saint-Louis tombèrent au pouvoir des Anglais. En 1759, les succès continuèrent. Québec fut pris, le Canada perdu pour la France, et une défaite navale près de Quiberon aoéantit notre dernière escadre; notre commerce maritime tomba avec elle, etles Anglais devinrent, sans rivaux, les pourvoyeurs du monde. Aussi supportaient-ils aisément , grâce à leurs gains énormes, le poids toujours croissant des charges publiques. La guerre, qui ruine les nations, faisait la fortune de l'Angleterre. Aussi les communes, fières de ces victoires, accordaient tout, et sans peine, à l'heureux ministre. Sur sa demande, l'armée fut portée à cent soixantequinze mille hommes, et trois cent soixante-quinze millions de francs lui furent accordés pour les subsides.

Tel était l'état des choses, lorsque George II mourut subitement, le 26 octobre 1760, par suite de la rupture du ventricule droit du cœur. Il laissait la maison de Hanovre consolidée et par l'habileté deWalpole, et par la victoire in duc de Cumberland à CuUoden, et par la suprématie que le génie de William Pitt assurait sur toutes les mers au pavillon anglais.*

GEORGE in (1760-1820).

AVÈNEMENT DE GEORGE III; PAU DE PARIS (1763). — LES TREIZE COLONIES ANGLAISES DE L* AMÉRIQUE DC NORD. — CAUSES DE L'INSURRECTION DES CO- LONIES AMÉRICAINES (1764-1774) ET GUERRE DE L'INDÉPENDANCE (1775- 1783). — INDES ORIENTALES; COMPAGNIE DES INDES; CLIVE; WARKN HAS- TINGS. — MORT DU PREMIER FITT (1778). — LA RÉVOLUTION FRANÇAISE; BURKE, FOX, SHÉRIDAN; GUERRE AVEC LA FRANCE (1793-1802); INSURREC- TION DE L'IRLANDE (1796-1798). — RUPTURE DE LA PAIX D' AMIENS (1803); TRAFALGAR (1805) ; MORT DE PITT (1805) ET DE FOX (1806). -^ SUITE DE LA GUERRE (1806-1815); GUERRE d'AMÉRIQUE (1812-1815). — RÉGENCE DU PRINCE DE GALLES (1811-1820); LORD CASTLEREAGH, LE COMTE DE LITER- POOL, CANNING. — ÉTAT INTÉRIEUR DE L'ANGLETERRE; ÉMEUTES; QUESTION DE LA RÉFORME PARLEMENTAIRE.

ATénement de deorge ni) paix départs (tV^S).

George III , petit-fils de George II , était né le 4 juin 1738 , de Frédéric- Louis, prince de Galles, et d'une princesse de Saxe-Gotha. Son père valait mieux que George P' ; luimême valait mieux que George II. Il était déjà, quoique âgé seulement de vingt-deux ans, de mœurs irréprochables, d'une grande piété, d'une économie qui allait jusqu'à l'avarice; mais son intelligence fort ordinaire ne put supporter le poids du pouvoir. Il fut privé de raison pendant une grande partie de son règne. Sa première attaque de folie date même de 1766. Tapdis que son aïeul et son bisaïeul n'avaient jamais accordé leur faveur qu'à des whigs, il montra, lui, une prédilection marquée et constante pour les torys, et dès son avènement il manifesta hautement sa partialité pour l'un d'eux, unÊcossais, lord Bute. L'influence de ce dernier, qui avait été son précepteur, ne tarda même pas à affaiblir l'autorité de PUt. Cependant celui-ci poursuivait avec ardeur ses plans de domination au dehors. Non content d'avoir abaissé la France, d'avoir ruiné ses colonies, et commencé cette grande domination dans l'Inde, qui devait indemniser l'Angletei're de la perte de l'Amérique , Pitt voulait abattre l'Espagne, dont il redoutait l'intime alliance avec la France. Sous quelque prétexte , comme la

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politique en trouve toujours, il avait hâte de lui déclarer la guerre; mais, par la secrète autorité de lord Bute, il se vit sur cette important^ question, abandonné de tout le ministère. Alors il se retira du conseil le 5 octobre 1761. La réalité ne tarda pas à justifier ses prévisions, car l'Espagne prit peu après fait et cause pour la France, et l'estime, Tadmiration publiques, s'accrurent alors pour Thomme d*Ëtat qui avait sacrifié son pouvoir à une opinion vérifiée par révénement.

Au reste, cette nouvelle guerre ne fit qu'accroître les succès et les profits de l'Angleterre. L'union de l'Espagne avec la France venait trop tard. Le pacte de famille entraîna notre alliée dans notre ruine. Elle perdit la Havane, Manille, sans nous empêcher d'être chassés de l'Inde et des Antilles.

Enfin, le 10 février 1763 le traité de Paris signé entre l'Anffleterre, d'une part, la France et l'Espagne de l'autre, mit nn à cette guerre lamentable. La France abandonnait à l'Angleterre l'Acadie, le Canada, l'île Royale et tout le fleuve et golfe de Saint-Laurent, où, toutefois, par un faible dédommagement, la liberté de la pêche était réservée aux Français, ainsi que sur une parlie des côtes de l'île de Terre-Neuve, près de laquelle on leur laissait les îles de Saint-Pierre et de Miquelon, sous la condition de ne point les fortifier et de n'y entretenir qu'une garde de cinquante hommes pour la police. La France lui cédait, en outre, la Dominique, Saint- Vincent, Tabago, la rivière et les établissements du Sénégal. Elle lui restituait Minorque , et recouvrait de son côté la Martinique, la Guadeloupe, Marie-Galande, la Désirade, l'île de Gorée, et ses possessions des Grandes-Indes dans leurs humbles limites de 1749. L'Espagne céda aux Anglais la Floride, le fort Saint-Augustin, la baie de Pensacola, de grands territoires à l'est et au' sud-est du Mississipi, et obtint, en retour de ces sacrifices, la restitution de l'île de Cuba.

On voit quel immense accroissement reçut, du traité de Paris, la puissance coloniale de l'Angleterre : c'est donc maintenant le moment de l'examiner en détail.

'm^m «relae eolonles anfflalse* de r Améri^iie du nerd ' .

On se souvient que le Vénitien Sébasliani Gabotto, envoyé par Henri VII à la recherche de nouvelles terres , avait reconnu presque toute la côte orientale de rAmérique du nord ; mais ce fut seulement sous Elisabeth que les Anglais commencèrent à porter leurs spéculations dans toutes les parties du monde. Habitués, depuis plusieurs siècles, à commercer avec les puissances voisines , il était naturel qu'ils cherchassent à étendre leur industrie dans les pays plus éloignés. Déjà ils avaient pénétré, au milieu du xvi* siècle, à travers la Russie, jusque dans la Perse, et leurs expéditions s'étaient même étendues dans les deux Indes. Mais la résistance opiniâtre et les mesures coercitives adoptées par les Espagnols et les Portugais leur avaient suscité sar ces mers de nombreuses difficultés; en sorte que, jusqu'à la guerre de 1588, leurs expéditions lointaines ne furent presque jamais que des tentatives de piraterie exécutées avec audace, et encouragées par l'appât d'un riche butin. De 1576 à 1610, nous avons à mentionner les expéditions infructueuses tentées par Forbiser , Davis et Hudson pour découvrir un passage par l'extrémité septentrionale dô l'Amérique, et de 1577 à 1580 le voyage autour du monde exécuté par Drake.

L'esprit de monopole s'associa bientôt à toutes les entreprises lointaines, et Elisabeth se montra fort empressée à le favoriser; les branches les plus importantes du commerce extérieur furent confiées à des compagnies privilégiées; on vit naître successivement celles de Russie, d'Afrique (1554),' du Levant (1581), et d'autres encore. Par suite de ce système , l'exploitation des Indes orientales fut aussi conférée par privilège. Toutefois, dans le principe, la première compagnie des Indes, créée le 31 décembre 1600, n'eut aucun caractère politique. Elle obtint le monopole du commercé au delà du détroit de Magellan. Mais ne possédant que des comptoirs, tels que Bantam, dans l'île de Java, Surate, dans

1. Tout ce qui concerne, rAmérique sera développé de^ns un des volume» denotrc< colleciion, V Histoire des États-Unis.

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le Guzerate, partie nord-ouest de llndoustan, et n'ayant encore aucun fort comme point de défense , elle ne put soutenir la concurrence des Hollandais , surtout dans les Moluques, objet particulier de leur jalousie, et ses affaires languirent. En 1601 , cette compagnie avait fondé un établissement à Sainte-Hélène, au milieu de l'Atlantique.

A l'ouest , les Anglais commencèrent aussi , durant cette époque, à créer, sur les côtes de l'Amérique septentrio- Inale, des établissements dont le succès devait amener des I colonies d*un nouveau genre, et principalement consacrées [aux exploitations agricoles. Les obstacles que Ton rencontrait dans un sol et une population sauvages ne pouvaient être surmontés qu'à force de travaux et de persévérance ; mais aussi, de telles entreprises fondent des empires. Outre te défrichement de la terre, les Anglais organisèrent, dans les Indes occidentales, l'exploitation de diverses pêcheries; et celle de la baleine , sur la côte du Groenland , prit une grande activité dès le commencement du xvu* siècle.

Quoique les premières expéditions des Anglais dans les lodes.orientales ou occidentales fussent encore peu productives, elles eurent du moins pour résultat de constater d'abord la résistance aux prétentions des Espagnols et des Portugais, et d'établir successivement le principe et le fait de la liberté des mers , qu'ils conquéraient , ainsi que les Hollandais, par la force des armes, tandis que Grotius en démontrait la nécessité dans ses écrits.

A l'époque de la paix de Paris (1763) les principaux établissements fondés par les Anglais dans l'Amérique du nord létaient au nombre de treize, savoir :

I. La Virginie. — Le célèbre Walter Ralegh , dans un voyage fait au nouveau monde, en 1584, reconnut tout le [pays situé entre le 25* degré de latitude et le golfe du Sainliaurent. Courtisan non moins adroit que hardi navigateur , 'il nomma ce pays Virginie en l'honneur d'Elisabeth. Sous Jacques 1", une colonie fut fondée sur les bords du Jamea- River, Les progrès furent d'abord foi*t lents , et il n'en pouvait être autreiQent, car les terres étaient cultivées en commun et les récoltes déposées dans des greniers publics.

ghâpitri xxxiy.

L'industrie , manquant de Taiguillon de l'intérêt privé , languissante jusqu'au moment où le gouvernement de colonie fit des concessions de terres en toute propriété. 1616, la culture du tabac s'introduisit dans la Virginie et la richesse de la colonie.

IL Massachusetts, — Cette colonie fut également fond^ sous Jacques I". Elle dut sa naissance (1620) aux doi breuses sectes de dissidents opprimés par l'Église anglican^

III et IV. Rhode-Island et Connecticut, — Persécut dans le vieux monde, les non-conformistes devenaient soi vent dans le nouveau persécuteurs. Une minorité opprima quitta l'établissement de Massachusetts (1637) pour fond^ ceux de Rhode-Island et de Connecticut.

V. New-Hampshire. — En 1638, John Wheelwright, exil du gouvernement de Massachusetts, par suite d'une dispuj religieuse, alla s'établir, avec ses partisans, dansletei toire qui forme maintenant l'État de New-Hampshire, «qu'ils avaient acheté , dès 1629 , des Indiens qui le pos daient, ceux-ci se réservant le droit de chasse et de pêdM plus , en mémoire de leur ancienne souveraineté , le trib^ annuel d'un habit de drap.

VI. Maryland. — En 1632, une charte de Charles !•' avî concédé au lord Baltimore une grande étendue de territoii au nord du fleuve Potomac. Baltimore donna à ce territoii en l'honneur de la reine Henriette-Marie, le nom de if« land, et y envoya d'abord deux cents émigrants , qui fixèrent, du consentement des Indiens, dans un lieuqu'ij appelèrent Sainte-Marie.

Vn et VIII. Delaware et New-York. — Le pays situé enti les établissements de deux compagnies, celle de Londres celle de Plymouth, créées toutes deux en 1606 pour la Ionisation et l'exploitation de la côte orientale de l'Âmériqi du nord, avait été négligé par l'une et par l'autre. Des Su^ dois et des Irlandais l'occupèrent les premiers et se fixèrei sur la Delaware. Ensuite, quelques Hollandais allèrent s'éU blir près de l'embouchure du fleuve Hudson, ainsi appdj par le capitaine anglais Henri Hudson, qui l'avait découver en 1608, et qui a donné aussi son nom à une vaste baiesil

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tuée beaucoup plus au nord. Leur nombre s'accrut insensi- Uement, et, durant la guerre civile entre le roi et le parlenent, ils s'emparèrent de plusieurs territoires sur lesquels te Anglais avaient des prétentions, quoiqu'ils ne les eussent pas encore occupés, leur donnèrent le nom de Nouveauxfays-Bas, et y bâtirent, entre le fleuve Hudson et l'île Longue, une ville qu'ils appelèrent Nouvelle-Amsterdam. Hais, en 1664, une flotte anglaise débarqua des troupes qui

umirent les Nouveaux-Pays-Bas. Le nom de Nouvellesterdam fit place à celui de New-Tork, qui fut également liqué à tout le pays. Charles II donna ce pays à son

re, le duc d'York, qui , fidèle à son caractère, voulut le ouverner despotiquement et ne convoqua l'assemblée gé-

rale qu'en 1683. Il fut alors forcé par la crainte de voir ^Ànigration, qui déjà commençait, dépeupler le pays, à

rmettre aux colons de se nommer des représentants de propre mouvement, comme dans la Virginie.

IX. New-Jersey, — Le duc d'York avait cédé une partie fbi territoire que son frère lui avait abandonné au lord perkiey de Straton et au chevalier George Carteret. Ceux-ci [y avaient formé des établissements qui furent appelés les wouvelleS' Jerseys ^ Tune orientale et l'autre occidentale.

X. Pensylvanie. — William Penn , l'un des chefs de la Mcie des quakers, obtint, en 1681, par une charte de Charles II , la propriété et la souveraineté de tout le pays à ^occident du New-Jersey. Le 26 avril 1682, il signa et fit frigner à ceux qui devaient émigrer avec lui un acte connu aous le nom de charte de Penn, et portant, entre autres 4)oses , « que le gouvernement résiderait dans l'assemblée générale, composée du gouverneur et des représentants des bommes libres, et qu'il y aurait soixante-douze conseillers ^pour rédiger les projets de loi qui seraient proposés à l'asi «emblée générale, pour exercer le pouvoir exécutif et judijciaire, etc. »> Des écrivains illustres ont préconisé le caractère et le gouvernement de William Penn. Raynal le représente comme un modèle de philanthropie et d'humanité. Montesquieu l'appelle le Lycurgue moderne. Mais il a aussi trouvé des détracteurs, et de ce nombre le docteur

252 CHAPITRE XXXLV. .

Franklin. S'il faut les en croire, le fondateur de la Pensyht vanie et de la belle ville de Philadelphie, Penn, le législa^ teur, le père de son peuple, n'aurait été qu'un adroit char< latan sous le masque d'un sage. Ce qu'il y a de certain, c'( que William Penn a été un des plus serviles complaisant du despotisme de Jacques IL

XI et XII. — Caroline du nord et Caroline du sud. 24 mars 1662, Charles II donna à huit seigneurs anglais ui charte pour les terres situées entre le 31' et le 36' degi de latitude. Le pays fut appelé Caroline, en l'honneur du! roi. En 1728, il fut divisé en deux provinces, la CaroHt méridionale et la Caroline septentrionale, sous deux goi vernements séparés.

XIII. Géorgie. — En 1732, la Caroline méridionale fut nouveau démembrée , et l'on prit sur cette vaste provim une grande étendue de pays qu'on appela Géorgie^ ei l'honneur de George IL Ainsi se trouvèrent constituées h treize colonies, qui, en 1776, se proclamèrent indépei dantes, sous le titre d'États-Unis d'Amérique. Voyons ce qilij amena cette révolution.

Causer de rin«iirrec(toii de« colonies américaines (4V94- 1 VV4) et «oerre de riudcpendanee (t99ft-t99S>

La dette nationale s'était continuellement accrue en Angleterre depuis la fin du règne de Charles II , et elle avait fini par atteindre des proportions gigantesques. De un million trois cent vingt-huit mille livres sterling (trente-trois millions deux cent mille francs), qu'elle se trouvait être m commencement de la révolution, elle s'était successivement élevée au chiffre de seize millions trois cent quatre-vingt-' quatorze mille livres sterling (quatre cent neuf millions tl huit cent cinquante mille francs) sous Guillaume III; è^ cinquante-deux millions cent quarante-cinq mille livres sterling (un milliard trois cent trois millions six cent vingtcinq mille francs) sous la reine Anne; à soixante-dix-neuf millions deux cent quatre-vingt-treize mille livres sterling (un milliard huit cent quatre-vingt-deux millions trois cent vingt-cinq mille francs) sous George I**^ et George U.

)rge III, à son avènement au trône, avait trouvé le chiflre

la dette porté à cent millions de livres sterling (deux

liards cinq cent millions de francs). Â cette époque Tin-

ît (le la dette coûtait à la nation une somme annuelle de

js millions cinq cent mille livres sterling (quatre-vingt-

\i millions cinq cent mille francs). Un tel état de choses

l'ait préoccuper vivement le ministère Granville , entré

affaires «n 1763 après la retraite volontaire de lord Bute,

[ignataire du traité de Paris K

reorge Granville fut le premier ministre qui mit en avant proposition de faire contribuer aux charges publiques de ïgleterre les colonies de TAmérique, à qui déjà Ton inlisait la fabrication de certains produits à leur usage ^ren réserver le monopole à la mère patrie. Le 10 mars

une série de résolutions, dans laquelle étaient déterrés les droits dont allaient être frappées les marchandises >rtées par les Américains, fut donc présentée à la jmbre des communes. Ces résolutions, qui devaient allu-

dix ans plus tard un vaste incendie, furent adoptées à presque unanimité, car il n'y eut qu'un seul membre, le léral Conway, qui protesta. Pitt partageait les opinions ^onway, mais une maladie le tenait alors éloigné de son je. Robert Walpole avait déjà, en 1739, repoussé une in- [ation semblable, en répondant que la meilleure manière iposer les colonies était de favoriser le développement leur commerce qui, n'ayant à transporter après les den-

du sol que les produits des manufactures anglaises, ' )nmerait à celles-ci une activité qui profiterait à la fois

trésor et aux classes laborieuses de la métropole. Dans

iême temps certaines restrictions furent apportées au

imerce de contrebande que faisaient les Américains avec

jcolonies espagnoles.

lais si les nouvelles mesures étaient bien accueillies par

Le ministère de Granville fut marqué par l'affaire de Wilkes, qai eut alors un

lepse retentissement. Rédacteur du Breton du nord . journal dans lequel il at-

|ut avec violence les ministres et le roi, Wilkes fut chassé de la chambre des

QQoes, mais porté en triomphe par le peuple de Londres. Quatre fois il fut réélu

>*ire fois réleclion fut cassée. Cette afiaire occupa l'Angleterre pendant plu-

'" années jusqu'au momeut où les fameuses lettres de Juoius, probablement

^par lord Sackville, vinrent y faire diversion.

toutes les classes de l'Angleterre, qui entrevoyaient dans ui

avenir prochain une diminution considérable de Timpdlj

r Amérique jeta un premier cri d'alarme. Les colons comi

mencèrent par des remontrances et des plaintes. Us d^ *

rèrent hautement que l'interruption de leur commerce a^

les colonies espagnoles les privait de leur meilleure r<

source, ajoutant que c'était une illégalité de leur imp(

des taxes, puis qu'ils n'étaient pas représentés dans le

lement. Cette dernière réclamation, fondée sur le texte

la grande charte, gagna peu à peu un assez grand noml

de membres des communes. Le ministère Buckingham

tira môme, en 1766, Vacte du timbre^ mais maintint le di

de la métropole de taxer ses colonies, demi-mesure

devait mécontenter tout le monde. Quelques niois après,

comte de Chatham, qui s'était déclaré hautement l'adv^

saire de la taxation , fut chargé de former un nouveau

binet, mais sa santé, ruinée par de précoces infirmités,

lui permettant pas de diriger avec son énergie habituellôj

gouvernement, il se retira en 1768, sans- avoir marqué

aucune grande mesure son passage aux affaires. Le roi aloi

appela à la tête de l'administration, d'abord le duc de Gi

ton, puis lord North, ces deux ministres, si rudement at

qués, soit dans les émeutes soulevées par le démago(

Wilkes, soit dans les lettres du spirituel et éloquent Junii

Lord North aurait voulu plaire à tout le monde et

réussit qu'à amener une conflagration générale. Il pro]

*la révocation de toutes les taxes imposées aux colonies,

tamment de celle du timbre, et ne laissa subsister qi

l'impôt sur le thé. Il était léger, mais en s'y soumettant

Américains eussent reconnu au parlement britannique

droit qu'il prétendait avoir de les lier et de les obliger

tout. Or, les Américains étaient fils de ces presbytériens,

ces indépendants, qui avaient préféré l'exil dans un monc

inconnu au joug de l'Église anglicane et au despotisme d<i

Stuarts. Tout le monde reconnaît que, dans les colom|

anglaises, avant leur séparation de la métropole, Tétat de

société et des esprits était essentiellement républicain,

tout prêt à cette nouvelle forme de gouvernement. Pe tels

GEORGE m (1760-1820). 255

kommes ne pouvaient admettre une transaction qui violait ieur droit, quelque légère que fût la violation. Ils déclarèrent donc qu'ils persisteraient dans leurs protestations tant qu'ils ^'auraient pas obtenu satisfaction complète. Les choses al* ent ainsi, s*envenimant de jour en jour, jusqu'à ce que habitants de Boston, ayant jeté à la mer une cargaison le thé envoyé par la compagnie des Indes, le port de Boston

I frappé d'interdiction (1774). Bientôt après il se forma tre toutes les provinces une association, dont les membres

engageaient, devant Dieu et devant les hommes, à rompre

ut commerce avec la Grande-Bretagne, tant que Tinter-

iction du port de Boston ne serait pas révoquée. La con*

tien d'un congrès général fut résolue, et, le 5 sep-

hre 1774, il s'ouvrit à Philadelphie, Il approuva la

duitedes Bostoniens, et, après avoir exposé dans une so-

aelle déclaration les droits et les griefs des Anglo-Amé*

icains, il établit que le moyen le plus efficace pour obtenir

fitice, c'était de ne rien tirer de l'Angleterre et de n'y rien

sporter de l'Amérique.

II était malheureusement impossible que l'insurrection se ruât toujours à une résistance aussi pacifique. Prévoyant e leurs requêtes seraient rejetées, les colons équipèrent

8 milices et amassèrent des armes et des munitions, lur magasin le plus considérable était à Concord (vingtit kilomètres nord^ouest de Boston); le général Gage, chef toutes les forces anglaises d'Amérique, voulut s'en emer. Le détachement d'infanterie, qu'il chargea de cette pédition, rencontra à Lexington (seize kilomètres nordest de Boston) une compagnie de miliciens. Les Anglais nmencèrent le feu que les colons soutinrent bravement 9 avril 1775). D'autres miliciens étant accourus au bruit, ngagement qui coûta la vie à près de deux cents hommes, termina à l'avantage des Américains. Aussitôt retentit ns les treize colonies le cri de guerre et d'indépendance; quakers eux-mêmes prirent les armes, et les femmes se tisèrent pour équiper un régiment. Le 15 juin, Washington it nommé général en chef de l'insurrection. George Washington était né, le 22 février 1732, à Bridge-

Greek , dans le comté de Westmoreland , en Virginie, d'une famille originaire du nord de TAngleterre, établie en Amérique depuis trois générations. Son caractère grave et ré* serve , son intelligence , son activité et la régularité de sa conduite l'avaient fait nommer, à Tâge de dix-neuf ans, un des adjudants généraux des milices de la Virginie , avec le titre de major. Il se distingua dans la guerre de sept ans et jouissait déjà dans sa patrie de la réputation la mieux méritée, lorsque éclata la guerre de Tindépendance. S'il n'y gagna pas de ces grandes batailles dont le nom et la date restent éternellement gravés dans la mémoire des peuples, il lutta contre une telle complication de difficultés que ses succès, pour avoir été peu éclatants , n'en méritent pas moins l'admiration de la postérité. L'armée insurgée, qui avait peu à peu resserré et bloqué dans Boston le général Gage , était forte d'environ quatorze mille hommes ; mais elle manquait de poudre et de baïonnettes; il n'y avait ni ingénieurs ni canonniers, et le plus grand désordre y régnait. Par les soins de Washington , l'armée et les différents corps qui la composaient reçurent une organisation moins irrégulière : la solde fut réglée ; des compagnies de chasseurs furent armées de carabines et devinrent bientôt , sous le nom de riflemen^ l'élite des troupes américaines. Des bâtiments légers allèrent acheter de la poudre aux Bermudes et jusque sur la côte de Guinée aux vaisseaux négriers. Le plus grand vice de l'armée insurgée était le peu de durée des engagements : les soldats avaient droit à leur congé au bout d'un an ; les miliciens partaient à peu près à volonté. II fallut toute la fermeté de Washington , secondé par une députatîon du congrès , pour retenir sous les drapeaux une partie des troupes. Par la suite , fei durée des engagements fut portée à trois ans , et même n'eut plus de terme que celui de la guerre, mais toutes ces mesures ne purent arrêter un mal qui tenait surtout au défaut de moyens de répression; et la désertion fut toujours le fléau des armées américaines.

Il est même très-probable que les Américains, malgré leur patriotisme, malgré leur bon droit, malgré les talents

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et le beau caractère de Washington, auraient fini par succomber sans l'assistance de la France. Ce puissant secours leur fut ménagé par Benjamin Franklin, devenu, de pauvre artisan, ambassadeur à la cour de Versailles. C'est à lui, après Washington , que l'Amérique doit son indépendance. Le 6 février 1778, un traité d'amnistie et de commerce fut conclu entre Sa Majesté Très-Chrétienne et les États-Unis d'Amérique, dont la France reconnut l'indépendance. Bientôt une flotte française, que devaient suivre plusieurs escadres, accourait à la défense de l'Amérique. En 1779, l'Espagne, sur l'invitation de la France, imitait son exemple. En 1780, la république des Provinces-Unies, à son tour, prenait fait et cause pour les États-Unis, et Catherine II, czarine de Russie, signait avec les puissances du nord le fameux traité de Neutralité armée , qui se proposait de changer les bases du droit maritime , tel du moins que les Anglais le concevaient, en refusant aux puissances belligérantes.la faculté de visiter les vaisseaux des Ëtats neutres pour les empêcher de porter à l'un ou à l'autre parti des provisions de guerre.

Les principaux incidents de cette guerre, dont on trouvera le détail ailleurs, furent, pour l'année 1776, la prise de Boston par Washington ; une expédition des Américains sur le Canada qui échoua , mais qui , en donnant au ministère anglais la pensée de diviser ses forces pour attaquer les colonies à la fois par mer le long des côtes et par terre, en partant des lacs, devint la cause du triomphe des insurgés. Enfin la déclaration d'indépendance faite le 4 juillet par le congrès à la suite de l'envoi en Amérique de dix-sept mille mercenaires allemands achetés par le roi George à leurs princes. L'année suivante fut d'abord malheureuse; Washington fut battu à la journée de Brandywine, où La Fayette fut blessé, par le général Howe, qui s'empara de Philaiielphie. Mais l'armée du nord, sous Burgoyne, fut contrainte, à Saratoga, de capituler (17 octobre 1777). La nouvelle de ce revers n'était pas encore arrivée en Angleterre , lorsque le parlement s'assembla le 20 novembre. Les partisans du ministère, dit M. Lacretelle, exaltaient à l'envi les victoires de Bran-

258 CHAPITRE XXXtV.

dywine, de German-Town, la pride ûfi Philadelphie et celle de Ticonderago. L'adresse de remerciment que, suivant la , coutume, on présentait au roi, était pleine d'expressions j enflées comme si la gloire de la nation anglaise et de son souverain eût été égalée à celle des anciens conquérants de. Tunivers. Le comte de Chathanî refusa d'y donner son suffrage.— «Je ne peux, je ne veux, milords, dit- il, féliciter le roi de ces succès insignifiants et peut-être funestes. Savez-vous quelle sera l'issue de cette campagne, par la^quelle on croit avoir réparé les fautes et les malheurs des deux campagnes précédentes? Vous entendrez bientôt les ministres avouer eux-mêmes qu'on ne peut subjuguer l'Amérique. Quelle position solide, centrale, inattaquable, s'est-on assurée au milieu d'un peuple aussi calme qu'opi**, niàtre dans son ressentiment? On a beaucoup souffert, oa. n'a rien gagné dans le cours de trois campagnes ; et cepen« dant nos ministres ont-ils épargné les efforts de la nation?' ont-ils été avares de dépenses? ont-ils dédaigné aucun genre de secours? Ils ont employé jusqu'à la massue et jusqu'au scalpel des sauvages de l'Amérique : voilà les armes qu'ils ont mêlées à celles des soldats anglais. » —Lord Suffolk entreprit de justifier cette dernière mesure du gouvernement, et se servit de ces expressions : «« Nous avons pu nous servir sans honte et sans crime des moyens que Dieu et la nature ont mis entre nos mains. »

A ces mots, lord Chatham fut saisi de la plus violente indignation et voici en quels termes il l'exprima :

« Je suis étonné, milords, je suis atterré d'entendrede telsl principes proférés dans cette chambre, dans ce pays. Je ne croyais pas avoir à réclamer de nouveau votre attention, mais| je me sens forcé de parler : c'est notre devoir à nous tous membres du parl^ent, à nous chrétiens , de nous élever contre cette barbarie. Que Dieu et la nature ont mis entre nos mains? Quelles idées le noble lord se fait-il donc de Dieu et de la nature? Comment ose-t-on justifier, par la loi de Dieu et par l'Évangile, l'acte infânoe de*provoquer la barbarie dé ces cannibales, qui déchirent, torturent, dévorent leurs victimes, boivent leur sang, et se font un trophée de leur chevelure?

GEORGE III (1760-1820j. 259

J'en appelle à ce banc sur lequel siègent des ministres éclairés de notre religion, pour la venger de cette inculpation sacrilège. Je somme les évéques d'interposer la sainteté de leur robe; les juges, d'interposer la pureté de leur herloine pour nous mettre à couvert de cette profanation ; je vous somme, miiords, de venger la dignité de vos ancêtres^ lie de votre caractère, et Thonneur de notre caractère naional. Parmi les images qui décorent les murs de cette ambre, je vois celle de Timmortel ancêtre du noble lord «quel je réponds; je vois lord Ëffingham, ce glorieux descteur de l'Armada, frémir d'indignation. En vain aura- HI défendu la religion et la liberté de la Grande-Bretagne contre la tyrannie de Rome, si des horreurs plus condambles que les plus cruels usages de l'inquisition sont introites et consacrées parmi nous. Vous envoyez des cannibales térésde sang, contre qui?... contre vos frères protestants. 'Espagne fit marcher dans les rangs de ses soldats, des iensde guerre.... Qu'elle ne se vante plus d'avoir tout rpassé en barbarie. Nous avons déchaîné d'autres chiens le guerre contre nos compatriotes, contre ceux qu'unissent nous les liens les plus sacrés. Que les saints prélats de tre religion se hâtent d'accomplir une cérémonie lustrale ur purifier notre pays de cette souillure, de ce crime onstrueux. Miiords, je suis vieux et faible, et ne puis plus ^ dire davantage; mais il m'était impossible d'en dire moins ; je n'aurais puce soir poser ma tête sur mon oreiller, si je n'avais exhalé mon indignation.» Toute l'assemblée ^vait paru partager les sentiments que lord Chaiham venait d*exprimer avec tant d'énergie. Cependant un plan de conciliation avec l'Amérique, qu'il avait présenté, fut rejeté à la majorité de quatre-vingt-dix-sept voix contre vingt-huit. lais ses plus sévères prédictions furent bientôt justifiées, et les ministres se virent forcés de faire connaître au parlement la convention de Saratoga. Les deux partis furent saisis d'une stupeur égale en apprenant une disgrâce aussi humiliante. On baissait les yeux, on gardait le silence. Les adver* sûres des ministres semblaient recueillir les forces de leur indignation pour les terrasser d'un seul coup. Lord North^

dont le flegme dédaigneux allait quelquefois jusqu'à feindre le sommeil pendant les philippiques avec lesquelles on croyait le foudroyer ; l'insensible lord North versa des pleurs, et changeant tout à coup de langage, prétendit qu'il n'avait conseillé des préparatifs de guerre que pour donner plus d'efficacité à des négociations ; il condamna tous les projets de taxe sur les Américains, et parla de leur accorder plas de droits qu'eux-mêmes, avant la déclaration d'indépendance, n'en avaient demandé. A la manière dont il décelaitj ses terreurs et proposait des sacrifices, on jugea qu'il re-j gardait la guerre avec la France comme désormais inévi-i table. ;

La défaite de Saratoga avait décidé la France à conclure le traité négocié par Franklin ; en effet l'Angleterre avait donc maintenant à combattre sur toutes les mers les alliés de l'Amérique. La marine française , sortie de ses ruines^ osa affronter de nouveau le pavillon anglais. Elle livra dans cette guerre dix-sept batailles navales, et, si elle ne les gagna pas toutes, elle n'en perdit complètement qu'une seule. La première fut le grand combat d'Ouessant ( 27 et 28 juillet 1778), entre d'Orvilliers et Keppel.

Le 8 juillet 1778, dit M. Lacretelle, la ville de Brest fut té* moin d'un spectacle imposant qui avait attiré un grand nombre de spectateurs : c'était la sortie de trente-deux vaisseaux de ligne et de quinze frégates ou autres bâtiments. L'amiral Keppel venait de rentrer dans Plymouth avec la plus forte des escadres anglaises. Il en sortit le 12 avec trente vaisseaux de ligne, dont «ept à trois ponts. Le 23, Iqs deux flottes furent en vue, à trente lieues d'Ouessant, et à une même distance des îles Sorlingues. Deux vaisseaux français s'étaient éloignés et étaient tombés sous le vent de l'escadre anglaise. L'amiral Keppel, qui cherchait à engager le combat, les fit poursuivre. D'Orvilliers ne s'inquiéta point de leur salut. On s'observa pendant quatre jours, on manœuvra pour avoir l'avantage du vent. La bataille devint inévitable le 27. Les Anglais voyaient avec étonnement la belle ordonnance dans laquelle leursennemis se déployaient: jamais escadre française, depuis un siècle, n'avait offert une

GEORGfB III (1760-1820). 261

disposition si savante. Les deux armées navales occupaient

. un espace de trois lieues. Le vent soufflait à Test ; il éprouva différentes variations durant le combat ; les Français étaient

, d'abord sous le vent. Trois divisions formaient leur ligne.

F L'avant- garde était sous les ordres du comte DuchalFaud.

,le comte d'Orviiliers était au centre, et montait le superbe vaisseau la Bretagne^ de 110 canons. Un autre vaisseau non moins imposant, la Ville de Paris^ que commandait le comte de Guichen, faisait partie de la même division. L'arrièregarde était ou plutôt paraissait être sous les ordres du duc de Chartres, qu'un excellent marin, Laraothe-Piquet, était chargé de diriger. Il montait le vaisseau le Saint-Esprit, de 80 canons. Sa division se composait , en outre , de cinq vaisseaux de 74 et de trois de 64. Comme elle était la plus faible de l'armée française^ l'amiral anglais avait conçu l'espoir de la couper par une manœuvre hardie, en portant rapidement sur elle sod avant-garde, qui comptait un vaisseau de plus. Le combat s'engage dans cette disposition. Le comte d'Orvilliers craint de profiter du désordre apparent de la ligne anglaise, dont les vaisseaux cherchent à filer successivement le long de la nôtre; mais au moment où il voit le Saint-Esprit et d'autres vaisseaux de l'avant-garde vivement attaqués et soutenant avec vigueur un combat inégal, il renverse son ordre de bataille; son arrière-garde devient avant-garde, et passe à son tour sous le vent de la JUgne ennemie. Cette manœuvre s'exécute avec célérité et sans confusion. Après un feu très- vif, que les Anglais avaient dirigé sur le corps des bâtiments français , et que ceux-ci avaient dirigé sur les mâts, les voiles et les vergues de leurs ennemis, nombre de vaisseaux de part et d'autre étaient grièvement endommagés : nul n'avait été pris. Les deux amiraux croyaient avoir réciproquement l'avantage du combat, et se proposaient d'en user avec vivacité; mais tous deux furent trompés dans leurs espérances par l'impossibilité de se faire entendre ou de se faire obéir dans leurs signaux. Le duc de Chartres, qui d'abord avait engagé le ôombat avec cette gaieté qui accompagne souvent la valeur française, manqua l'occasion de couper deux vaisseaux

de la ligne anglaise. On ne sait si ce fut par inexpérience ou pour avoir cédé à des conseils pusillanimes. Keppd donna en vain au vice^amiral Palliser, qui commandait l'avant-garde, l'ordre de rengager la bataille ; celui-ci ne répondit rien à des signaux répétés trois fois. Le Formidable^ que montait Palliser, était le plus endommagé des vaisseaux anglais. Ceux de la même division se tinrent également immobiles. La nuit vint, et, dans la journée suivante, let deux armées s'éloignèrent à peu près en môme temps. L'amiral Keppel revint à Plymouth, mais il détacha quel* ques vaisseaux pour établir des croisières. D'Orvilliers reo»tra dans la rade de Brest avec toute son escadre, et sans y avoir été contraint par une nécessité impérieuse. La perte?' avait été faible et presque égale des deux cdtés. Les Anglais^ comptaient cent cinquante hommes tués et quatre centra blessés. Les Français en avouaient un peu plus : aucun dé: leurs officiers n'avait péri. Le comte Duchaffaud, blessé, avail^ continué de commander la manœuvre de sa division avee une intelligence qui contribua beaucoup au salut de l'armée. Son fils tomba à ses côtés, blessé , comme lui , dangereuse^ ment, et la douleur du père ne dérangea point les opérations du chef d'escadre.

Si, dans cette bataille indécise, les Français n'eussent signalé que leur courage, Londres n'en eût éprouvé ni étonnement ni vives alarmes; mais comment une marine dont le dernier combat avait été la déroute du maréchal de Conflans, venait-elle de déconcerter les habiles manœuvres d'une marine perfectionnée par trente victoires consécu* tives? Voilà ce que les Anglais avaient à examiner aveo inquiétude. Sans craindre de donner quelque joie à leurs ennemis, ils reconnurent unanimement que, pour eux, l'absence d'une victoire devait être considérée comme une défaite. L'amirauté redoubla de vigilance : tous les vais* seaux, promptement réparés, se hâtèrent de quitter la rade^ et se promenèrent sur l'Océan , où ils étaient accoutumés de dominer; les uns vinrent au-devant des convois que les ports d'Angleterre attendaient des deux Indes, et les autres interceptèrent les convois de Saint-Domingue et de 1«

GEORGK Ht (1760-1820). 263

Jhrtinique. La cupidité des Anglais satisfaite adoucit le& fouffrances de leur orgueil. Eeppel et Palliser portèrent kars accusations réciproques devant un conseil de guerre, qui, au bout de quelque temps, les acquitta Tun et l'autre. L'année suivante l'Espagne se déclara pour la France et l'Orvilliers réunit sous son commandement les flottes des X couronnes. A la tête de soixante- six vaisseaux de e il commanda pendant plusieurs mois l'Atlantique et Manche et assiégeait Plymouth, quand une furieuse tem-^ te le chassa du canal. Avec plus de décision de la part du nëral, plus d^habileté de la part du ministère français, 'Angleterre aurait pu être envahie. Cette occasion ne se reava plus. D'Estaing dans le même temps enlevait Saint* incent et la Grenade et dominait dans la mer des Antilles^ Tamiral Byron n'osait lui livrer bataille. Une tentative Iheureuse sur Savannah a cependant pour effet de conindre les Anglais à évacuer Rhode-Island pour couvrir ew-York. Dans le même temps le Sénégal, cédé par le traité Paris, leur était enlevé par Lauzun-; le corsaire américain tml Jones capturait après un brillant combat, une partie des aisseaux anglais qui faisaient le commerce de la Baltique ;

Efin, dans une rencontre entre le Québec^ frégate anglaise et Surveillante y frégate française commandée par du Couëdic, h Québec après une lutte acharnée sauta en l'air. Du Couêdic ft recueillir les restes du malheureux équipage et le gou*^ ^emement français renvoya ces braves gens dans leur pays. B donnait Tordre aussi à tous ses capitaines de respecter {Mirtout le fameux capitaine Cook qui faisait alors son troitième voyage de découverte autour du monde.

Au commencemept de 1780, l'amiral Rodney, qui s'était fort distingué dans la guerre de sept ans, partit des côtes ^'Angleterre avec vingt et un vaisseaux de ligne. 11 annonçait hautement qu'il allait détruire les forces navales de la Fr&nce et de l'Espagne et il faillit tenir parole. D'abord il Rencontra à la hauteur du cap Sainte-Marie don Juan de langara : quoique inférieurs en nombre, les Espagnols combattirent avec bravoure, etdon Juan, blessé dangereusement, ne se rendit que lorsqu'il vit l'inoendie à bord de ses vaisr-

264 ghaHtrb XXXIV.

seaux et la plus grande partie des siens hors de combat. C'était la première victoire navale que les Anglais eussent remportée depuis le commencement de la guerre ; aussi eut-elle en Angleterre un grand retentissement. Rodney ra» vitailla aussitôt Minorque' et Gibraltar et fit voile vers les Antilles ; là il rencontra le comte de Guichen et lui livra trois combats tous trois indécis, mais où l'avantage était cependant plutôt du côté des Français. Ne pas vaincre pour Rodney c'était être vaincu. Ë tonnés de Thabileté des manœuvres de flotte française, les Anglais craignaient d'avoir trouvé d rivaux avec lesquels il faudrait désormais partager l'empi des mers ; l'approche de la flotte espagnole qui arrivait d'£a rope rendait cet avenir encore plus sombre, car Rodney put empêcher la jonction des deux escadres. Heureuseme une violente tempête causa de nombreuses avaries à la flo ennemie, et une maladie contagieuse frappa l'armée esi gnole. L'amiral français, condamné à l'inaction, se sépara ses alliés et retourna en France, escortant deux riches conv de Saint-Domingue et de la Havane. Les Anglais euri moins de bonheur : croyant toutes les forces navales de maison de Bourbon occupées dans la mer des Antilles, avaient fait partir d'Angleterre deux convois pour les In et l'Amérique; ils. furent interceptés par les Français et 1 Espagnols, qui s'emparèrent de soixante vaisseaux, de qua linille hommes et d'un butin évalué à cinquante millions.

Sur le continent américain les Anglais eurent plus succès, grâce au découragement dans lequel les insu étaient tombés. Ils prirent Charles-Town, battirent le g< néral Gates à Cambden et provoquèrent la trahison colonel Arnold, qui jeta quelques instants l'anxiété d les rangs des Américains. Mais Washington répara to par sa fermeté, et un secours arrivé de France, sept vai seaux de ligne, dix millions et six mille hommes com mandés parRochambeau, rendit à la lutte toute sa vivaci

L'Angleterre était dans un grand état de crise : l'adini nistration était impuissante, la couronne avilie par les in veclives de l'opposition parlementaire, l'Irlande en insur tion, Londres pleine de troubles. Le parlement venait d

modifier les peines atroces portées contre les catholiques et que l'expédition de Charles-Edouard avait fait remettre en vigueur. Un fanatique de l'autre siècle, lord Gordon, ameuta la populace aux cris de no popery. Cent mille hommes assiégèrent la chambre des communes, incendièrent les édifices publics et furent maîtres de la capitale pendant trois jours (juin 1780). Il fallut une véritable bataille, où un grand nombre d'hommes périrent, pour apaiser cette insurrection, qui n'avait pas de base, mais qui faillit emporter le gouvernement. En même temps, les haines que le despotisme maritime des Anglais avait excitées dans toute l'Europe éclataient par une confédération qui les laissa sans ^iiés.

L'Angleterre, depuis un siècle, s'était arrogé le droit de soumettre à une visite les navires des puissances neutres et -de les confisquer s'ils portaient des armes ou des munitions de guerre. La Russie, la Suède, le Danemark, l'Autriche et la Prusse, pour mettre leur commerce à l'abri de ces in-, justes agressions qui faisaient porter le poids delaguerresur iceux qui n'y étaient point engagés, publièrent un manifeste klans lequel ils annoncèrent que des croisières protégeraient le commerce de leurs nationaux. Ce fut ce qu'on appela la neutralité armée.

« C'est à la France, dit un historien anglais, à ses intrigues, à son désir de nous susciter des ennemis, que cette ligue est entièrement due : elle voulait déjouer nos opérations en mettant nos droits en question et en faisant élever contre eux des prétentions exorbitantes. » La France en effet avait soutenu et soutient encore ce système qui peut seul assurer la liberté des mers. Mais c'était Catherine II, impératrice de Russie, qui saisie de la grande ambition d'affranchir l'Océan, avait poussé le plus énergiquement à la formation de cette ligue du nord, à cette inauguration d'un nouveau code maritime dont le principe était que les vaisseaux libres rendent la marchandise libre. Il va sans dire ' que personne ne soutenait que les neutres pussent ravitailler une place assiégée ou même seulement bloquée, mais à condition que la force assaillante fût assez considérable

266 C&APlTRB XXXIV.

pour maintenir un blocus efTectif. Cette question du blocus effectif n'est malheureusement pas encore décidée.

Cette coalition de toutes les marines secondaires était me^ naçante pour l'Angleterre. Elle espéra la déjouer en frappant des coups rapides; les Hollandais, les plus à craindre, furent attaqués les premiers, et trahis par leur stathouder, ils furent battus par Tamiral Parker sur leDoggers-^Bank, Les Anglais se jetèrent aussitôt sur leurs colonies, proie qu'ils convoi-^ talent depuis longtemps. Aux Antilles Rodney s'empara de Saint-Eustache et fit charger sur trente-deux vaisseaux les dépouilles qu'il enleva. Mais le brave Lamothe-Piquet ravit en vue de l'Angleterre ce butin estimé plus de seize mil^ lions. Aux Indes orientales Johnstone fut chargé de mettre la main sur les colonies hollandaises. La France vint au secours de son nouvel allié : une flotte, confiée au bailli de Suffren, partit à la poursuite de Johnstone, tandis que le comte de Grasse se dirigeait avec vingt et un vaisseaux sur les Antilles où il battit le vice-amiral flood , et reprit Saint- Eustache et Tabago.

Il est difficile, dans un résumé nécessaireihent aussi ra^^ pide que celui-ci, de raconter tous les incidents d'une guerre qui s'étendait sur les cinq parties du monde. Nous rappel* lerons seulement la belle opération de Washington, de La Fayette et du comte de Grasse contre York-Town, où Cornwallis fut contraint de se rendre avec sept mille hommes; six vaisseaux de guerre et cinquante bâtiments marchands furent remis aux vainqueurs ( 17 octobre 1781). Ce fut sur le continent américain le plus important fait d'armes de cette guerre. L'Amérique retentit d'un cri de joie, car la lutte semblait terminée. Les Anglais ne possédaient plus en effet que New-York, Charles-Town et Savannah.

Après ce succès, le comte de Grasse, qui avait quelque temps auparavant battu Hood et Grave dans la baie de Chesapeak, remit à la voile, et se dirigea vers les Antilles, où le marquis de Bouille avait repris Saint-Eustache , Saba et Saint-Martin. Il s'empara de l'ile Saint-Christophe et de Mont-Serrat; en même temps les Espagnols chassèrent les Anglais de la Floride, et en Europe le duc de Grillon leur

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preûaiiltfinorque (février 1782). 11 ne restait plus aux Anglais dans les Antilles d'autre possession importante que la Jamaïque: le comte de Grasse résolut d'en faire la conquête. Avec (rente-deux vaisseaux de ligne il allait joindre sei2e mille Espagnols, lorsqu'il rencontra près de Saintes l'amiral Rodney; ce dernier qui avait trente-huit vaisseaux engagea la bataille que de Grasse pouvait et aurait dû éviter : elle fut longue et vivement disputée ; de Grasse au moins y combattit jusqu'à la dernière extrémité : monté sur la Paille de Paris^ vaisseau de 120 canons, il se défendait encore après dix heures de ^combat contre six navires anglais; le soleil était près de se coucher ; la nuit pouvait sauver l'a« mirai, niais le Barfleur^ monté par Samuel Hood, s'approche de la Ville dé Paris et d'une seule décharge emporte soixante hommes : une seconde décharge ne laisse sur la Ville de Paris que trois hommes sans blessure auprès de l'amiral ; cédant à la fortune, Grasse se rend (12 avril 1782). Cette défaite n'eut naturellement d'autre résultat fâcheux que la perte d'hommes et de vaisseaux qu'on y avait faite , mais elle fut d'une grande importance dans l'opinion. On oublia que c'était la première que les Français eussent éprouvée dans cette guerre. Quelque temps après, Lamothe- Piquet enleva aux Anglais un convoi de seize millions , et La Pérouse, avec un vaisseau et deux frégates, dévasta un de leurs plus beaux établissements dans la baie d'Hudson. Londres n'en célébra pas moins son triomphe avec une joie insultante. Un des plus curieux incidents de cette guerre fut le si^ge de Gibraltar. L'Espagne voulait à tout prix rentrer en possession de ce rocher, d'où l'Anglais insultait à son honneur national; mais elle ne savait pas que c'était sur les côtes de la Grande-Bretagne qu'il fallait aller conquérir l'imprenable forteresse. Depuis 1779, Gibraltar était bloqué par quarante-six vaisseaux de guerre , cent petits bâtiments, dix batteries flottantes et une armée de quarante mille hommes. Rodney en 1780, et Darby en 1781, forcèrent la ligne de blocus et ravitaillèrent la place. L'année suivante , la direction du siège fut confiée au duc deCrillon, célèbre par la conquête de Minorque, qu'on

estimait une des plus fortes places du inonde ; mais , contrairement à son avis, on tenta une attaque avec des- batteries flottantes dont rinstallation n*était pas encore complètement achevée. «Le 13 septembre, dit M. Lacretelle, à sept heures du matin, dix batteries flottantes furent lancées d'Algeziras ? trois s'approchèrent fort près de la place. Le prince de Nassau en montait une. Jusqu'à trois heures de l'après-midi, elles eurent un succès qui paraissait confirmer toutes les espérances de leur inventeur. Ce nouveau genre d'attaque était secondé par le feu des batteries du camp de Saint-Rôch. Les Anglais montraient de l'hésitation et de Tétonnement. Les fortifications de la place, et surtout les'murs du vieux môle, étaient vivement attaqués. Les boulets , les bombes et même les boulets rouges n'avaient produit aucun effet sur les batteries flottantes. L'alarme commença quand on vit deux de ces batteries fumer et s'embraser. De petits bâtiments et des nageurs accoururent pour éteindre la flamme; mais pendant qu'on était occupé de ces soins, les batteries ralentissaient leur feu : celui des assiégés redoublait, ils lançaient contre elles des chaloupes canonnières qui les prenaient de flanc. Les boulets rouges déconcertaient les efforts des travailleurs. La valeur héroïque et la présence d'esprit du prince de Nassau, du chevalier d'Arçon et d'un brave Espagnol, Moreux, retardaient }e désastre général; mais la nuit rendit plus affreux le développement de ce vaste incendie. Les bombes et les boulets ne cessaient de pleuvoir de l'inexpugnable rocher ; l'obscurité ne permettait plus ces secours empressés qui avaient arrêté le feu. Les Espagnols mirent le feu à plusieurs des batteries que les boulets rouges avaient épargnées, soit par un mouvement de rage, soit par la crainte qu'elles ne tombassent au pouvoir des Anglais. De malheureux soldats, pour échappera l'incendie, sejetaientdanslamer,et, désespérant d'atteindre le rivage, revenaient s'accrocher aux batteries mêmes qu'ils voyaient brûler.... Plus de quinze cents Français ou Espagnols périrent. Une seule des dix batteries ne fut point brûlée, mais elle se rendit aux Anglais. » Une nouvelle flotte, celle de l'amiral Howe, vint, après cet échec, ravi-

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tailler encore une fois Gibraltar. Dès lors tous les efiTorts des Espagnols furent impuissants, et le siège ne fut plus qu'un blocus. L'honneur de cette énergique défense revint au général EUîot.

Si la cour de Madrid et la cour de Versailles avaient bien compris leurs intérêts et la situation de TAngleterre, elles n'auraient pas été se ruer, en vains efforts, contre le roc inexpugnable de Gibraltar ; elles n'auraient pas envoyé leurs flottes dans la Manche ni même aux Antilles ; Gibraltar pris, l'Angleterre ne perdait qu'un fort, il est vrai, important; les Antilles enlevées, elle ne perdait que quelques îles ; mais là où étaient ses richesses, sa grandeur et sa vie auraient dû se diriger tous les efforts de ses ennemis. C'était aux Indes qu'il fallait vaincre l'Angleterre ; c'est ce que comprit quelques années plus tard un illustre général.

Pourtant une tentative fut faite dans cette direction ; le bailli de Suffren fut à la sollicitation des Hollandais envoyé dans l'Inde. Les Anglais, depuis qu'ils avaient chassé les Français de cette grande presqu'île, y régnaient en maîtres absolus. Tout le Bengale, six radjahs, le grand mogol même •étaient sous leur dépendance. Haïder-Ali seul avait osé leur résister; il les avait même forcés à signer en 1769 une paix honteuse. Réduit à ses seules forces, ce courageux prince fut accablé ; les Anglais venaient de ^e battre dans trois combats, et d'enlever les possessions hollandaises (1781), lorsque Suffren arriva pour les venger. Le 15 février 1782 il remporta une première victoire navale sur l'amiral Hughes, et aida Haïder-Ali à prendre la position de Gondalour. Deux nouvelles victoires permirent à l'amiral français de s'emparer de Trinquemale dans l'île de Ceylan. Haïder-Ali mourut alors; son fils Tippou-Saheb vit ses États ravagés, sa capitale prise avec ses trésors, et se trouvait vivement pressé dans Gondalour, lorsqu'une quatrième victoire navale de Suffren vint le délivrer. Celte bataille se livra le 20 juin 1783, le 25 novembre de la même année la paix fut proclamée dans l'Inde. Les préliminaires avaient été signés à Versailles dès le mois 4e janvier.

Le 28 mars 1782, lord North avait fait place à un nouveau

ministère qui, pour arrêter les succès de la France, s'était décidé à reconnaître Tindépendance des États-Unis. Le 30 novembre 1782, les Américains et les Anglais conclurent sur cette base un traité qui devait être définitif, lorsque FAngleterre et la France auraient réglé leurs différends. Les préliminaires de paix entre ces deux puissances furent signés à Versailles le 20 janvier 1783. L'Angleterre restituait à la France, en Afrique le Sénégal, en Amérique les îles de Saint- Pierre, de Miquelon, de Sainte-Lucie, et lui cédait celle de Tabago. En retour, Tîle de la Grenade et les Grenadines, la Dominique et les îles de Saint-Vincent, de Saiti t-Christophe, de Nevis et de Mont-Serrat lui furent rendues ; dans les Indes orientales , la France recouvra Pondichéry, Karical et tout ce qu'elle possédait , avant la guerre , au Bengale et sur la côte d'Orixa. Elle obtint encore d'autres concessions importantes relatives à son commerce et au droit de fortifier différentes places. Mais une des clauses les plus honorables pour la France fut celle par laquelle le roi d'Angleterre consentit à l'abrogation de tous les articles relatifs au port de Dunkerque, depuis la paix d'Utrecht, en 1713. La cour de Lon-^ dres céda à celle de Madrid l'île de Minorque et les deux Florides, moyennant la restitution des îles de Bahama. Ces préliminaires furent convertis en traité définitif le 3 septembre delà même Anée. La veille, avait été conclu à Parisle traité particulier entre la Grande-Bretagne et lesËtats-Généraux. Les Hollandais recouvraient leur établissement de Trinquemale et cédaient Négapatnam et ses dépendances.

Le résultat de la guerre de l'indépendance fut considéré par l'Angleterre, en 1783, comme une honte et un grave échec. Mais il y avait quelque chose de plus honteux encore que la défaite , c'étaient les moyens employés par l'Angleterre contre ses propres enfants, c'était l'appel fait au tomahawk et au scalpel des sauvages achetés au prix de quelques barils de poudre et de rhum , c'était l'appel fait à la brutalité des soudards vendus au poids de l'or par la cupidité des petits princes allemands , c'était la récompense payée aux Indiens pour les chevelures d'honftneâ, de femmes, d'enfants tombés sous leur couteau. Depuis, l'opinion a bien

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changé relativement à Testimation de la perte de la Grande- Bretagne > et, si la marine américaine est pour celle d'Angleterre une terrible rivale, il n'en est pas moins vrai que la Grande-Bretagne a trouvé pour son commerce , dans les Ëlats-Unis devenus indépendants et prospères, un débouché que rÂmérique , demeurée à l'état de colonie, ne lui aurait jamais offert. Or, pour l'Angleterre , la question vi- } taie, c'est celle de l'écoulement des produits de sa gigantes* I que industrie, qui l'étoufferait si elle ne trouvait à s'épancher au dehors.

I Cette guerre porte avec elle un autre enseignement, c'est ! que la France pourra, quand elle le voudra sérieusement et : que l'Angleterre ne lui jettera pas , suivant son habitude , ^l'£arope entière sur les bras , reparaître avec honneur sur lies mers.

;^ iBdes arlenlales) eomyagnle Aem Indes ) CllTe^ iVarren

lammtlngm.

Si c'est sous George III que l'Angletere perdit ses plus belles colonies des Indes occidentales , c'est également sous lui que, par compensation, elle se créa dans les Indes orientales un empire encore plus vaste.

! La puissance de la compagnie des Indes est un des phéno** ! mènes les plus curieux que puisse présenter l'histoire : Tyr, Carthage, Venise , Gènes, acquirent sans doute par le commerce, quoique très-faibles en elles-mêmes, une splendeur I extraordinaire ; mais ces villes avaient une souveraineté , une ; force publique qui leur appartenait en propre et leur donnait Timpulsion. C'étaient de petits États, mais libres, et ne relevant que d'eux-mêmes. La compagnie des Indes n'est qu'une association de mardiands; elle relève de l'autorité de son ipays, elle obéit aux lois nationales. Cependant cette compagnie est parvenue, en moins de deux siècles, à fonder l'empire le plus vaste qui existe , après l'empire russe et les Etats-Unis, à gouverner avec un pouvoir absolu plus de cent I tniUions d'hommes ; à déclarer la guerre , à signer des traités de paix et d'alliance; à détrôner des rois et des empereurs, comme le font les États régulièrement coi^titnés.

Dans l'année 1599 , quelques marchands réunis au Royal exchange s'étant décidés à envoyer une expédition dans rinde, jettent dans cette entreprise une somme d'environ trente mille livres sterling (sept cent cinquante mille francs), divisée en cent une parts, et sollicitent du trône une charte qui leur est accordée, comme on Fa vu, en 1600. Les profits des premières expéditions varièrent de cent à deux cents pour cent du capital engagé : aussi celui-ci s'accrut successif vement jusqu'à deux millions de livres qu'il était en 1618. Mais deux compagnies rivales se formèrent, l'une en 1636, l'autre en 1655; elles ne tardèrent pas à se fondre dans la compagnie primitive, qui prit le nom, qu'elle porte encore, de compagnie réunie des marchands trafiquant aux Indes orientales.

Les Anglais procédèrent dads l'Hindoustan avec habileté, audace, bonheur et persévérance. La compagnie humble, remplie de prévenances et d'attentions délicates à son début, voulait, disait-elle, borner ses opérations au commerce, et s'enrichir en enrichissant les indigènes eux-mêmes. Grâce à ces dehors trompeurs, elle obtint, en 1611, du grand mogol, la permission d'établir quelques comptoirs à Surate, Ahmedabad, Cambaya et Goya. En retour, elle s'était engagée à payer un droit d'exportation de trois et demi pour cent sur toutes les marchandises achetées dans l'empire* Quelques années plus tard (1650), le grand mogol, à la prière d'un médecin nommé Houghlon, qui avait guéri plusieurs personnes de sa cour, avait accordé à la compagnie le droit de trafiquer dans toute l'étendue de la province dtt Bengale , sans payer aucun droit. Â partir de cette époque, les progrès de la compagnie furent rapides , comme entreprise commerciale. Amsi, en 1681, ses intérêts dans la vallée inférieure du Gange étaient devenus assez considérables pour qu'elle nommât un gouverneur de l'Hougly. Quatre ans plus tard, elle eut le droit de se choisir un président qui fut à la fois général et amiral de toutes les forces dans l'Inde et qui, à la suite d'une guerre heureuse soutenue pour un prince indien, obtint, comme prix de ses services, la cession de quelques terres sur les bords de l'Hougly. La

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compagnie y jeta aussitôt (1690) les premiers fondements du fort Williams sur la rive droite de THougly, Tun des bras du Gange. Cette position offrait de graves inconvénients, l'air malsain , Teau saumâtre , le sol marécageux , l'ancrage peu sûr. Cependant cet établissement si mal situé est de* venu une des plus belles , une des plus opulentes villes du monde f malgré les fréquentes incursions et les ravages des Mahrattes dans le Bengale. Aujourd'hui Calcutta , qui s'est formée autour du fort Williams , compte plus de six cent mille habitants.

La compagnie fit peu de conquêtes territoriales jusqu'à la seconde moitié du xvii'' siècle; car elle n'acquit dans eet intervalle que Bombay, qui en 1688 lui fut cédée par la couronne ^ : les causes en furent la division de ses domaines en trois présidences indépendantes l'une de l'autre, Bombay, Madras et Calcutta, la rivalité de la compagnie d'Ostende (1726) que soutenaient TAutriche et l'Espagne, enfin celle moins sérieuse des deux compagnies suédoise et prussienne. Il y eut même dès lors une tentative de Pierre le Grand pour établir des relations directes entre l'Inde et la Russie par la Boukharie. Mais la concurrence la plus redoutable était celle de la France , qui de Pondichéry menaça sous Dupleix, durant la guerre de la succession d'Autriche , de fonder un vaste empire dans l'Inde entière. Dupleix s'empara de Madras (1746), domina dans le Nizam (17 51) et avait presque soumis le Dekkan, lorsqu'il fut rappelé. Un homme pouvait le remplacer, le grand Bussy, comme les Anglais l'appellent, qui gouvernait réellement le Hizam; Bussy fut laissé de côté et Lally, envoyé comme gousemeur de Pondichéry, ne fit que des fautes; il perdit la bataille de Vandevash (1759) et deux ans plus tard rendit aux Anglais Pondichéry qu'il avait du moins bravement défendu. Depuis ce moment les Anglais avancèrent rapidement dans la domination de l'Inde.

La Bourdonnais et Lally-Tollendal avaient djj : plus i Anglais dans VInde , Clive leur répondit par le cri plus de Français dans VInde et réalisa presque à la lettre sa de-

U Bombay faisait parlie de la dot de Catherine de Portugal, veuve de Charles \*'.

vise. En effet, par la paix de 1763, Pondichéry fut rendu» la France , mais avec un territoire circonscrit de douze à vingt kilomètres vers le sud et Touest. La France recouvra aussi Karical , Cbandernagor et tous ses comptoirs du Bengale , mais sous la condition expresse de n'établir aucune fortification à Cbandernagor et ses dépendances. L'abus de cette convention fut poussé si loin, qu'en 1770 le gouverneur de cette ville ayant voulu creuser un fossé pour don* ner cours à des eaux stagnantes, une compagnie de pionniers, envoyés de Calç^utta, détruisit les travaux et combla, le fossé.

Souveraine au Bengale, la compagnie devait cependant trouver des adversaires redoutables danâ la presqu'île même de l'Inde , les Mahrattes, le Nizam * ou prince du Dekkan, et surtout le régent de Mysore, le célèbre Haïder-Ali, sur-* nommé le Grand Frédéric de l'est , ainsi que son fils l'héroïque Tippou-Saheb. Mais elle triompha de tous les obstacles, grâce à sa vigoureuse organisation. £Ile s'était, en effet, constituée de très-bonne heure en gouvernement régulier. Dès 1624 , Charles I" lui avait conféré le droit de punir, confermement aux lois civiles ou militaires, ceux de ses em* ployés qui se rendraient coupables de délits et de crimes dans les Indes orientales ; ce droit allait jusqu'à la condamnation à mort. En 1661, elle obtint davantage : une nouvelle charte l'autorisa à faire la paix et la guerre. La compagnie eut ensuite une force publique organisée à l'instar des plus puissants États de l'Europe. L'armée de mer fut composée de marins expérimentés et de vaisseaux marchands armés en guerre ; l'armée de terre compta des corps de diverses armes, des officiers et des soldats du génie, des artilleurs achevai et à pied, des troupes régulières et irrégulières tant en infanterie qu'en cavalerie, des corps de vétérans, des corps de sapeurs, divers services de santé, un étatmajor considérable. À l'organisation militaire fut jointe l'organi^tion civile. Une cour suprême de justice composée d'un grand juge et de trois assesseurs, des cours

1. Kizam, nommé vizir du Dekkan par le grand raogol, y avait fondé, en 1723. an Xtat indépendapt qui prit son nom.

provinciales et des tribunaux de police fur^t ii\^tallés. Le gouvernenaent de llnde fut confié à un gouverneur général qui, dès Torigine, ainsi que tous les autres fonc-tionnairesde llnde, reçut des émoluments considérables. Déjà, en 1727, son traitement annuel était de six cent mille francs; celui de chaque membre ordinaire du conseil, de deux cent quarante mille francs ; celui de chacun des gouverneurs ou présidents de Madras et de Bombay de trois cent mille francs; celui du général commandant en chef, indépendamment d'une énorme bonification affectée à ce grade , de cent quatre-vingt mille francs; celui des colonels de qua<rante-cinq mille francs ; celui des capitaines , de seize mille francs; celui des lieutenants, de dix mille francs; celui des sous-lieutenants, de neuf mille deux cent francs.

Mais , tandis que pour affermir sa puissance la compagnie introduisait dans llnde une forme de gouvernement imitée des institutions européennes, elle conservait du gouvernement qui l'avait précédée , tout ce qui pouvait tendre à l'accroissement de ses richesses. Les musulmans, en établi^ant leur domination dans llnde, s'étaient arrogé le droit de propriété absolue sur toutes les terres ; ils avaient décrété que la moitié du produit brut du sol serait le tribut ou l'impôt par lequel les cultivateurs infidèles rachèteraient de la mort, eux, leurs femmes et leurs enfants. Ces principes furent continués par la compagnie; comme ses prédécesseurs, elle préleva la moitié du produit brut de la terre. Elle fit même davantage, et non contente d'imiter les musulmans en matière fiscale , elle ajouta les impôts européens aux impôts musulmans. C'est par millions quMl faut compter les malheureux Indous morts de misère et de désespoir. Pour l'honneur du peuj^le anglais , on est obligé de croire que ces atrocités ne furent impunies que parce qu'elles restèrent longtemps ensevelies dans les ténèbres. Mais enfin la presse souleva un coin du voile. Le célèbre Clive qui avait chassé les Français des ports du Gange et soumis tous les nababs du Bahar, du Bengale et de l'Orissa ne put lui-même, nuilgré ses immenses services, échapper au contrôle de la chambre des communes dont beaucoup de membres , d'ac-

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cord avec lejîiinistre, s'efforcèrent, en 1773, de faire passer, en proposition u que, pour acquérir sa fortune, lord Clive avait abusé du pouvoir qu'on lui avait confié. » La proposition fut rejetée, mais Clive n'en tomba pas moins dans lat' plus sombre mélancolie , et le 22 novembre 1774 » il mit luimême un terme à son existence.

Les crimes comme les succès de Clive devaient encore fl être dépassés par ceux de Warren Aastings. La compagni écrivait sans cesse à ce dernier de ne pas écraser les popu lations et de lui envoyer beaucoup d'argent. Le gouverneur général donnait toute son attention à la dernière partie des dépêches , mais ne tenait jamais compte de la première Raconter toutes les exactions, toutes les infamies , toutes le$ atrocités dont il se rendit coupable pour augmenter la puis-j sance et les richesses de la compagnie serait impossible. Le$^ proconsuls romains se trouvèrent dépassés et de beaucoup Le nouveau Verres comme l'ancien ne ménageait guère plui ses compatriotes que les vaincus. Le jour où il célébra à Ca^ cutta, avec une splendeur tout orientale, ses noces av la baronne Imhoff, auparavant sa maltresse , il fît arracher de chez lui et promener de force dans les salons du palais du gouvernement le conseiller Clavering qui avait refusé de prendre part à la fête. Le malheureux conseiller succomba à ce mauvais traitement peu de jours après. Un autre con-j seiller fut grossièrement insulté en plein conseil par Hastings, qui se battit en duel avec lui , et lui envoya une balle dans le corps.

Le 13 février 1788 la chambre des lords transformée eu cour de justice siégeait, non plus dans son local ordinaire,., mais dans la grande salle de Guillaume le Roux à Westminster, dans cette salle qui avait retent^^d'acclamations de joie à l'avènement de trente rois , dans cette salle qui avait ( entendu prononcer la juste condamnation de Racon , l'éloquente défense de Strafford*, la sentence de Charles I". Quant à l'auditoire , il comprenait tout ce que l'Angleterre renfermait de plus illustre : on y voyait et le prince de Galles , et Reinolds le plus grand peintre de l'époque , et Parr le plus grand érudit, et la belle Georgina, duchesse

4e Devonshîre , dont les baisers sauvèrent Fox d'un rude échec électoral. L'empressempnt était tel qu'un billet d'en- We pour une seule personne fut payé jusqu'à treize cents nos.

On ne s'étonnera plus d'une telle pompe et d'une semle assistance , lorsqu'on saura qu'il s'agissait de juger Mçiinistrateurd'un vaste empire, un homme qui avait fait lois et des traités, commandé des armées, couronné et trôné des souverains. Quand Warren Hastings s'avança à la et s'agenouilla, tous les yeux se fixèrent sur lui. Un rps grêle, délicat et amaigri; une démarche pleine de dilité, un front haut et intelligent, une physionomie pene et grave, sans roideur et sans austérité; une bouche i indiquait un caractère inflexible; une figure pâle et faée, mais sereine, sur laquelle se lisait, aussi distincteent qu'au-dessous d'un portrait placé dans la chambre de cutta : Mens œqua in arduis ; tel fut le grand proconsul , and il se présenta devant ses juges. Ses conseils Taccomaient ; c'étaient des avocats que leurs talents devaient us tard élever jusqu'aux plus hautes dignités de l'ordre idiciaire, Law, Dallas et Palmer. Mais ni l'accusé, ni ses ensenrs n'attiraient la même attention que ses accusajurs. En tête des membres chargés de soutenir l'accusafcn pour les communes se trouvaient Burke , Fox et Shédan, c'est tout dire. La lecture de l'acte àUmpeachment upa deux jours entiers; le troisième jour seulement, 'Orke se leva. Son discours d'ouverture, qui devait renferer l'exposition générale de toutes les charges , remplit atre audiences. Il le termina par cette solennelle déclaraon: « Moi le délégué des communes, j'accuse Warren itïgs de haute trahison. Je l'accuse au nom de la Granderetagne, au nom du parlement, dont il a trahi la confiance, e l'accuse au nom de l'Angleterre , dont il a flétri l'honneur, «l'accuse au nom du peuple indien, dont il a détruit les ùis, anéanti la liberté, ravagé la propriété et désolé le terfitoire. Je l'accuse au nom de ces lois éternelles de vertu et «e justice qu'il a violées ; je l'accuse au nom de ces lois spéciales et nationales qu'il a foulées aux pieds. Je l'ac- II 16

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cuse , enfin , au nom de la nature humaine qu'il a indign( ment outragée, dans tous Igs âges, dans toutes les eei ditions, par l'extorsion et la rapine, par la brutalité l'empoisonnement, par le fer et par le feu. » Après Burke, ce fut Fox qui prit la parole comme second accusateur; api Fox , Shéridan comme troisième accusateur. Shéridan pai deux jours et , en terminant sa péroraison , tomba évanoi dans les bras de Burke. Mais le terme de la session appi chait, et sur les vingt chefs d'accusation, deux seulemei avaient été épuisés ; la suite des débats fut remise à la sion prochaine. Toutefois ce fut seulement en 1795. que termina le procès de Warren Hastings, le plus long de ceux dont les annales criminelles ont conservé le souvenir^ L'accusé fut acquitté! Cette sentence fut accueillie av( sympathie par la nation , car la longueur des débats avi rendu l'accusé un objet de compassion ; mais les frais la procédure , les honoraires de ses défenseurs , les sul Tentions aux journaux , les salaires de divers pamphlétaii avaient absorbé presque toute sa fortune; après son acquit tement, il se trouva complètement ruiné. La compagnie li fit une pension annuelle de cent mille francs , pension l'empêcha à peine, vu ses habitudes de luxe, de torol dans la misère.

Les abus de pouvoir de Warren Hastings, s'ils ne furenl pas flétris par une sentence de réprobation , n'en avaient pas! moins eu pour résultat, même bien avant sa mise en juge*: ment, d'appeler l'attention publique sur la compagnie ^

1. Nous mentionnons rapidement les accroissements successifs de la compegDÎfl depuis le milieu du xviii* siècle : En 1757, Mazulipatam avait été prise et le oabab^ du Bengale avait cédé prè.s de Calcutta le territoire appelé les Vin^t-Qualre Pergao* nahs; quatre ans plus tard, celui du Carnatic avait abandonne Madras avec lei sept Magans, le fort Saint-David et quelques portions du pays des Circars du nord. En 1765, le grand mogol donna à la compagnie le droit de lever les tributs dans k Bengale, le Bahar et l'Orissa, c'est-à-dire la souveraineté de ces riches provincei.' Mais l'abandon qu'il leur fit encore du pays des Circars septenirionaux faillit m^ ner une guerre avec le nizam du Dekkan, qui toutefois consentit, en 1766, à ratifier 11 concession moyennantune pension annuelle de sept lacks de roupies (i 750000 rr.)i qui en i823 fut racheté moyennant une somme de 4i 750000 fr. En 1775, cessionde Bénarès; août 1778, conquête de Chandernagor, Mazulipatam , Karical et Poniiicbéry, sur les Français. 1778, prise de possession d'Ahmedabad, capitale du Caroitic et d'une grande partie du pays des Mahraiies. 1782, cession de l'Ile de Salsette près de Bombay ; 1786, de Pulo-Penang. 1793, le rajah de Mvsore est dépouilla pv lord Cornwallis d'une partie de &es domaines ; la compagnie s'adjuge le Malabar, Pindigul, Sulem etBaraniabal. Après la mort deTippoo, sultan de Mysore, tué en

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iJMs 1773 on était d'avis que cette société avait besoin d'une [Ofganis&tion nouvelle. Jusqu'alors, la cour des vingt'-quatre iirecteurs avait tout réglé darfs llnde sans contrôle. A cette [ue, le gouvernement de la métropole intervint; ungouiroeur général fut envoyé au Bengale, on créa une cour justice dont les membres furent nommés par le roi, et la mp des directeurs se trouva placée sous la surveillance de couronne. Dix ans plus tard on voulut faire davantage, lae proposition de Fox , qui n*avait aucun égard pour les )its des actionnaires et qui transférait tout le pouvoir dans mains des ministres du roi , fut rejetée par la chambre lute; mais une loi rédigée par Pitt, dans un esprit diffé- 8nt, fut adoptée en 1784. Les actionnaires, propriétaires iginels, conservèrent de grands privilèges. Il fut décidé le mille livres sterling (vingt-cinq mille francs) d'actions toneraient droit à une voix dans l'assemblé générale des Btionnaires; trois mille livres sterling ( soixante-quinae "lie francs) à deux voix; six mille livres sterling (cent cinmte mille francs) à trois voix; dix mille livres sterling [deux cent cinquante mille francs) et au-dessus à quatre Nx. Cette assemblée générale élisait vingt-quatre direcleurs, dont six sortaient tous les ans; le gouvernement de rinde était confié à un gouverneur général assisté de quatre

ÇfendaDt sa capitale, Seringapatam, son royaume est partagé entre les Anglais, le r^*^> leur allié, qni l'année suivante rendit ce qu'il avait reçu, et un radja qu'ils mettent sar le trône sans lui laisser môme une ombre d'indépendance. Do iWOà w5, les Anglais renversent le vice-roi d'Oude, le roi de Tanjore et les nababs de ^teet d'Arcot, Wellington fait alors dans le Maiva ses premières armes contre jscnefs m-ahraties Sindia et Holcar. Les acquisitions de ces cinq années sont; «ohilcund et le Dooab inférieur en 1 801 ; Furruckabad en 1802; Alighur, Delhi, «^, Ahromednuggur, Boorhanpore, Gawilgbur, Baroach, Powanghur, Manickpal«ttetKuttach en 1803 et 1804; plusieurs portions du Guzerate en 1805. De 1815 à !*|8, grand effort fait par les Indiens pour jeter les Anglais hors de la péninsule. **ite coalition de tous les États indépendants est dirigée par les Mahrattes. Mais les ^Jiglais sont vainqueurs ; l'empire mahratle est détruit, et tous les petits Étals que «compagnie laisse subsister n'ont qu'une indépendance nominale. En 1815, acjuismon des provinces de Kumaon et Guhrwabl et de la Terrasse , au pied des «onts du Népaul. En 1817, acquisition de Saugurr, Huttah et Darwar : déflnitive J^opaiion d^Ahmedabad. En I8i8, acquisition des provinces de Kandeish, Ajmere, l^oinh, Patna, du Ronkun septentrional et du sud du pays des Mahrattes. En i820, ^wisiiion du Konkun méridional. En 1824-26, après une guerre avec le roi d'Ava, Wisiiion d'Arracan, Assam, Martaban, Tarvy et Mergui, avec les tles de Che- ^ ef, deRamree; 1824, rîledeSingapore; 1825, Malacca; 1826, Tavoy, Ye, «eûnasserim ; i832 , Cachar; 1834 , Coorg et Loodhiana; i835, Jynteeah; 1839, ^aen , (jiaas l'Arabie; 1840, Kurnoul; I84i, Jalown; 1843, le Scinde; 1849, le !^l^. Depuis ce moment, la soumission de la presqu'île du Gange est complète. nm menons plus tard l'expédition de l'Afghanistan .

conseillers, tous nommés par les directeurs, sauf l'approbation du roi ; un grand juge et trois conseillers rendaient la justice, une autre autorité dirigeait le commerce, et unecooh mission nommée par le gouvernement métropolitain {the hoard ofcontrol) prenait connaissance des actes de Tadmir nistration coloniale, et les contrôlait d'une manière efficace. Ce bureau avait en tout temps le droit d'inspecter les re« gistres, se faisait délivrer des copies de toutes les dispositions importantes, influait sur la fixation des dividendes, etc. Son président siège parmi les ministres et est le véritable goiH verneur de l'Inde : toutes les dépêches échangées entre les directeurs et leurs agents passent sous ses yeux ; il pei modifier les ordres envoyés par les directeurs et en donn lui-même .sans les prévenir. Le général en chef est choi parla couronne seule, et le gouverneur général lui-méoM peut être rappelé par elle. En 1788 , il y avait douze ceni quatre-vingt-cinq personnes autorisées à voter dans 1'»' semblée générale , parmi lesquelles quatorze jouissaient (h quatre voix, vingt-trois de trois, cent neuf de deux et odiq cent trente-neuf d'une seule.

Le 21 juillet 1813 une nouvelle loi fut rendue sur la compagnie des Indes , dont voici les principales dispositions. Les possessions au nord de l'équateur demeurent sous la domination de la compagnie ; elle conserve exclusivem^ le droit de commercer avec la Chine et d'importer du thé. Personne ne pourra s'établir aux Indes sans la permissioa des directeurs ; la compagnie devra consacrer, tous les ans, au moins un lack de roupies (environ deux cent cinquante mille francs) à l'éducation des habitants, et ne pourra nommer aux places que des personnes qui auront reçu quelque instruction. Cette loi pose en outre des règles pour le par- ' tage des dividendes qui ne devront jamais dépasser dix pour cent.

Néanmoins les plaintes contre le monopole dont jouissait la compagnie n'en continuèrent pas moins. Le 13 juin 1833 M. Grant proposa de proclamer la liberté complète du commerce de l'Asie, et vit sa demande convertie en loi. L'article qui a rencontré le plus d'opposition , surtout de la part

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de quelques intérêts privés, a été celui qui accordait la liberté du conomerce de la Chine. On assurait que les Chinois lie voudraient traiter qu'avec la compagnie des Indes , qu'ils prohiberaient en conséquence l'exportation du thé et que l'Angleterre mourrait de soif. Aucune de ces prédictions ne s'est vérifiée, et le thé, qui n'était en aucun pays aussi cher iqa'en Angleterre, n'a cessé depuis de baisser de prix, sans Éminuer en qualité. Il est seulement à regretter que les Anglais n'aient témoigné leur reconnaissance aux Chinois qu'en les empoisonnant d'opium , et aient poussé le cytaisme jusqu'à déclarer la guerre au Céleste Empire pour faire passer de force leur infernale drogue. I II faut constater aussi dans la législation coloniale de ,1'Hindoustan un autre changement très-important. Autre- K)is il était défendu aux Européens d'acheter des terres dans hnde et de s'y établir. On craignait sans doute qu'il n'ar-

E'vàt pour les Indes orientales ce qui était arrivé pour les ides occidentales où les colons, d'une part, avait exterminé les indigènes, et, de l'autre, s'étaient émancipés du joug de la mère patrie. Dans le bill Grant on a supprimé toute prohibition à cet égard.

' Ce bill déterminait encore en substance : ^ Que les territoires possédés dans l'Inde par la Grande* Bretagne continueraient à être administrés par la compagnie jusqu'au 30 avril 1854 ;

' Que les privilèges, droits, pouvoirs, immunités de la 0)mpagnie demeureraient en vigueur jusqu'à cette époque;

Que les revenus des propriétés de la compagnie seraient perçus par la couronne, et serviraient à l'acquittement des dépenses occasionnées par l'administration des Indes.

Conformément au système précédemment établi , le gouvernement de rinde demeurait confié à un gouverneur général , qu'assistait un conseil composé de quatre membres. les mesures jugées nécessaires par le gouverneur général devaient avoir la même force dans l'Inde que les actes du parlement. La cour des directeurs demeurait, toutefois.

J^ge en dernier ressort de leur valeur et de leur oppor^ nité.

Enfin , fait de fort peu d'importance , si Napoléon n'avak agrandi tout ce qu'il a touché , Sainte-Hélène , antérieur»* ment sous la domination de la compagnie des Indes, passait à la couronne.

Douze ans plus tard, le 2 février 1845, cette compagnie t acheté au Danemark, moyennant trois millions cent vingt»i cinq mille francs : l'' la ville de Tranquebar, sur la côte de Coromandel , et tous les districts dépendant de cette ville^ S"» la ville de Frédéricsnagore , ou Sérampore , et son terri«> toire dans le Bengale ; 3° un territoire dans la province d9 Balassore.

Mort du premier PlU (âVV9).

Les colonies nous ont détourné de la métropole ; il faut revenir pour voir les derniers moments d'un homme qi aurait voulu éviter à sa patrie, et une lutte fratricide, empêchant d'imposer d'office les colons américains, et issue honteuse, en décidant le gouvernement, une fois combat commencé, à n'y accepter d'autre terme que la soi mission des rebelles.

Le comte de Chatham s'était élevé plusieurs fois, 1774, contre la prétention des ministres de taxer les nies, et en 1775 il proposa un bill pour rappeler les trou] envoyées à Boston, et pour concilier les difiérends qui exil taient avec les Américains. Malgré le peu de succès de tentative, il la renouvela , aussi vainement, en 1777. « vous persistez dans vos mesures désastreuses, dit-il en t( minant un de ses éloquents discours, la guerre étrangèi est suspendue sur vos têtes par un fil léger et fragile. France et l'Espagne ont l'œil sur votre conduite, et attei dent, pour agir, que vos erreurs soient à leur compK maturité. >» Mais les paroles prophétiques de Pitt ne fui point écoutées ; on le traita de visionnaire, et l'on attribuai à l'afiaiblissement de ses facultés ces sinistres prédictions, qui devaient plus tard se vérifier. Le cabinet de VersaiU66| intervint en effet, ainsi que nous l'avons raconté, dans les débats des colonies avec leur métropole, et reconnut formellement leur indépendance, lorsqu'il crut savoir que le

ministère anglais avait proposé aux insurgés de leur &ire la même concession s'ils s'unissaient à TÀngleterre contre la France. Le comte de Chatham témoigna la plus vive indignalion de cet événement, quoiqu'il Teût prévu ; elle augmenta encore lorsqu'il eut appris qu'on devait discuter, dans la ehambre haute, un projet d'adresse au roi présenté par le 4uc de Richmond, dans lequel ce lord insinuait que la reeonnaissance de l'indépendance des colonies par la Grande- IreUgne était le seul moyen de mettre un terme à la perre. Malgré le déplorable état de sa santé, Chatham se fit transporter au parlement. Il entra dans la chambre des ords, le 7 avril 1778, appuyé sur le bras de son second X l'illustre W. Pitt, et accompagné de lord Mahon, son endre. Il était richement habillé, tout de velours noir, is complètement couvert en dessous de flanelle. La pàur répandue sur sa figure et son excessive maigreur, n'an* nçaient que trop les ravages faits par la maladie et les ttes politiques dans cette puissante organisation. A son vée, tous les lords se levèrent et lui formèrent une haie travers laquelle il f^assa pour se rendre au banc des com- • Après les avoir salués gracieusement, il s'assit et écouta ec la plus grande attention le développement de la motion in duc de Richmond. A peine fut-il terminé, qu'il se leva. J'ai fait aujourd'hui, dit-il, un effort au delà de mes forces ur me rendre au milieu de vous, peut-être pour la derière fois, afin d'èkprimer mon indignation contre la pro- SN)8ition de reconnaître la souveraineté de l'Amérique. Je ^ réjouis, milords, de ce que la tombe n'est pas encore jfermée sur moi, de ce que je suis encore en vie, pour élever ^a voix contre le démembrement de cette ancienne et noble ^monarchie. Accablé sous le poids des infirmités, je suis peu icapable d'assister mon pays dans cette conjoncture périlleuse; mais, milords, tant que je conserverai le sentiment ^t la mémoire, je ne consentirai jamais à enlever à la maison ^e Brunswick son plus bel héritage. Où est l'homme qui 4>serait proposer une telle mesure? Milords, Sa Majesté a succédé à un empire dont l'étendue est aussi vaste que la réputation intacte. Ternirez-vous l'éclat de cette nation en

abandonnant d'une manière ignominieuse ses droits et ses plus belles possessions? Faudra-t-il que ce grand royaume, qui a survécu tout entier aux déprédations des Danois, aux invasions des Écossais et à la conquête des Normands , qoi a résistée la menaçante invasion de l'Armada espagnole, tombe maintenant prosterné devant la maison de Bourbon ? Certainement, milords, cette nation n'est plus ce qu'elle était. Un peuple, il y a dix-sept ans la terreur du inonde, sera-til aujourd'hui tombé si bas, que d'être forcé de dire i son ennemi invétéré : Prenez tout ce que nous possédons, et donnez-nous seulement la paix? Cela est impossible. Je ne suis pas , je l'avoue, bien informé des ressources du royaume ; mais j'ai la confiance qu'il en a de suffisantes pour maintenir ses droits. Que ne préférerait-on pas au déshonneur? Faisons encore un effort, et si nous devons succomber, succombons du moins en hommes. » Le duc de Richr mond déclara, dans sa réplique, qu'il ne connaissait pas de moyens de conserver l'Amérique sous la dépendance de U métropole. « Si quelqu'un, ajouta-t-il, pouvait prévenir un tel malheur, lord Chatham serait l'homme qu'il faudrait choisir : mais quels sont les moyens que ce grand homme d'État pourrait proposer? » Lord Chatham , vivement agité par une telle interpellation , fit un violent effort pour se lever ; mais avant qu'il pût prononcer un seul mot, il mit la main sur son cœur et tomba dans un accès convul* sif. Le duc de Cumberland et lord Temple, qui se trouvaient à côté de lui, le reçurent dans leurs bras. Lord Chatham recouvra peu à peu ses sens , par les secours des médecins qu'on avait appelés, et fut ensuite transporté dans sa campagne de Hayes, au comté de Kent. Il y languit jusqu'au 12 mai 1778, qu'il rendit le dernier soupir, dans la soixante et dixième année de sa vie. Ainsi mourut le premier William Pitt, comte de Chatham, grand orateur, grand homme d'État. Pourquoi a-t-il fallu qu'à son patriotisme se mêJât tant de haine pour la France? Et cependant cette haine n'était rien, si nous la comparons à celle dont son fils pou^ suivit toute sa vie notre nation.

Ce que le premier Pitt avait détesté, poursuivi en nous,

['était la France héritière de la gloire de Louis XIV et de m ascendant sur l'Europe; c'était ht France régnant, par Bourbons, en Espagne et à Naples; c'était surtout la france maîtresse du Saint-Laurent et du Mississipi dans les ides occidentales, de Bourbon, de llle de France, de Pon- [ichéry, de Chandernagor dans les Indes orientales: ce que second Pitt détesta, poursuivit en nous, ce fut la France lépublicaine, promenant dans le monde entier la doctrine |e l'égalité ; ce fut la France impériale, dictant des lois à JEarope et prête à fermer à l'industrieuse Angleterre tous ports du continent.

Pitt fut grand, non pas seulement par la persévérance Fec laquelle il s'efforça de faire déchoir la France du preier rang pour y placer sa patrie, non pas seulement par [infatigable activité avec laquelle il nous suscitait sans cesse nouveaux ennemis, mais aussi par l'habileté financière rec laquelle il mit l'Angleterre à même de subvenir aux démses de la guerre la plus ruineuse.

Député à vingt et un ans, le second fils de lord Chatham l'en avait que vingt-quatre lorsqu'il fut nommé, le 18 dé- 'îmbre 1783, premier lord de la trésorerie et chancelier de [échiquier. Toute sa sollicitude se porta immédiatement sur triste état auquel la guerre d'Amérique, qui finissait à îine, avait réduit les finances. Avant d'établir de nouveaux ipôts, il chercha à rendre plus productifs ceux qui existent, en faisant adopter plusieurs bills contre la contremde. Ce fut surtout en diminuant les droits établis sur le ié, sur les liqueurs spiritueuses, etc., qu'il porta un coup însible aux contrebandiers. Ils n'eurent plus qu'un faible itérêt à continuer leur métier frauduleux, et le ministre [hglais prouva cette grande vérité, qu'on peut accroître le Iroduit d'un impôt en diminuant sa quotité. Sous les prélécesseurs de Pitt, les emprunts avaient toujours été abanlonnés, souvent à vil prix, -aux amis du ministère : il Idopta une autre marche ; tout le monde put y prendre )drt, en déposant des propositions cachetées, qui n'étaient ouvertes qu'en présence des concurrents. L'emprunt était accordé à celui qui, en présentant une solvabilité suffisante.

286 CHAPITRB XXXIV.

offrait les conditions les plus avantageuses au trésor. U ré* sulta de cette fnéthod(f que les souscripteurs d'emprunt, qui ne cherchent en général qu'un bénéfice de commission, ré' duisirent la prétention de leurs profits dans la proportion de six à trois. Pour rétablir la balance entre les recettes et les dépenses, Pitt fit adopter différentes taxes sur les chapeaux, sur les rubans, les gazes et autres articles de luxe, et il sou* mit les^vins étrangers aux droits à^aceise.

Au moyen de ces mesures et de diverses économies, il parvint, en 1786, après avoir pourvu aux besoins de tous les services, à réaliser un excédant de neuf cent mille livres sterling (vingt-deux millions cinq cent mille francs). En ajoutant à cette somme le produit de quelques taxes additionnelles peu onéreuses, il forma un fonds annuel de vingtcinq millions de francs, qu'il appliqua au rachat progressif de la dette publique. Ce fonds d'amortissement , qui s'aug* menta chaque année de Tintérét des effets publics rachetés, et auquel Pitt fit ajouter toutes les sommes dont il n'avait pas été fait emploi, fut versé par quartier entre les mains de commissaires choisis parmi les personnages les plus éminents. L'orateur de la chambre des communes les présidait; le chancelier de Téchiquier, le gouverneur de la banque, le maître des rôles, en faisaient partie. Loin d'imiter Walpole, premier auteur d'un semblable établissement, qui avait dé* tourné pour d'autres usages les sommes affectées à l'amortissement, Pitt considéra la destination de ce fonds comme sacrée, et il aima mieux, dans plusieurs occasions, créer dé nouvelles taxes, en risquant de perdre sa popularité, que d'en distraire la moindre partie. Son plan d'amortissement était, à ses yeux, la mesure qui lui faisait le plus d'honneur. Il se glorifiait d'avoir élevé une colonne qui devait pour toujours soutenir le crédit public, et sur laquelle il désirait que son nom pût être inscrit comme la seule récompense de tous ses travaux.

Le mode de perception adopté pour les douanes excitait les plus vives réclamations de la part des négociants, qui se trouvaient arrêtés à chaque instant par la complication des droits. Avant Pitt, tous les ministres avaient reculé devant

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les difficultés que présentait une telle réforme. Plus hardi et plus habile, Pitt trancha dans le vif et réunit tous les suffrages en simplifiant des rouages jusque-là fort compliqués et en étendant la réforme à Vaecise et au timbre, qui offraient 'ies mêmes inconvénients.

Nous terminerons ce tableau des mesures financières de Pitt en rappelant le traité de commerce qu'il avait conclu avec la France le 26 septembre 1786, et qui, sévèrement ' critiqué dans les deux pays, méritait plus de reconnaissance de la part des Anglais. Nous dirons aussi un mot des moyens hardis et décisifs qu'il employa, en 1797, pour sauver la banque nationale d'une chute imminente. A cette époque désastreuse, une insurrection générale était sur le point d'éclater en Irlande ; l'esprit de révolte soufflait la sédition jusqu'au milieu.de la flotte stationnée à la Nore, vis-à-vis de Sheeraess*; enfin la descente de quinze à dix-huit cents Français sur la côte du pays de Galles inspirait une terreur panique sans exemple dans les comtés de l'ouest et du nord. L'augmentation prodigieuse et rapide de la dette nationale avait répandu les plus vives alarmes parmi les propriétaires de fonds publics. Aux craintes qu'on avait conçues sur le crédit, s'en étaient jointes d'autres sur la solidité de la banque, à cause des prêts énormes qu'elle avait faits au gouvernement, et des demandes de fonds qu'on savait l'État disposé à lui adresser encore. L'empressement que le public mettait à réaliser en argent les billets de banque avait presque épuisé les espèces métalliques de cet établissement. Pour suffire aux exigences du public , les directeurs de la banque demandèrent au gouvernement le remboursement de leurs avances. Pitt, dans l'impossibilité d'effectuer ce

1. Les matelots se plaignaient depuis longtemps de la modicité de leur solde et de la mauvaise qualité des aliments. Un complot fut formé, et au moment où l'on donnait aux vaisseaux stationnés à Spithead l'ordre d'appareiller, les équipages se saisirent des oflBciers , et le gouvernement, cédant sur tous les points , promit une anrmentation de la solde. Cette faiblesse encouragea les matelots de la flotte, placée à l'embouchure de la Tamise , à la Nore. Ils s'emparèrent des vaisseaux , quèlquesnns menacèrent de les conduire en France; le plus grand nombre s'y opposa* toutefois, le gouvernement fit enlever les boules qui servaient à indiquer les passes dangereuses. La situation fut quelque temps terrible; l'Angleterre semblait prèle à périr, car à ce moment la France, l'Espagne et la Hollande, songeaient à reunir leurs flottes pour en former une véritable armée d'invasion. Heureusement des défections ^datèrent, et peu à peu les matelots firent leur soumission. '

288 CHAPITRE XXXIT.

remboursement , décida immédiatement le conseil à inter* venir et à rendre un arrêt qui ordonnait aux directeurs de la banque de suspendre provisoirement les payements en argent. Peu de jours après, le comité qu'il avait fait nommer par le parlement pour rendre compte de la situation de ia banque, ayant établi, dans son rapport, qu'elle possédait bien au delà du mcmtant de ses engagements, même sans y comprendre environ douze millions sterling (trois cents mil* lions de francs) qui lui étaient dus par le gouvernement, Pitt proposa et fit adopter un bill qui autorisait la banque à continuer rémission de ses billets et la dispensait provisoirement de la condition de les rembourser en espèces métalliques. Cette mesure hardie, que l'opposition appelait une banqueroute déguisée, et que des contemporains, fort éclairés, nomment désastreuse parce qu'ils prétendent qu'elle donna aux ministres les moyens de contracter une dette de près de vingt-cinq milliards de fraiics , produisît l'effet que Pitt en attendait : les esprits se calmèrent ; la banque et le crédit furent sauvés. Si, au lieu d'agir avec cette vigueur et cette promptitude qui caractérisaient tous ses actes, Pitt eût laissé aux premières inquiétudes le temps de s'exalter, et aux ennemis de l'ordre le temps d'effrayer les esprits faibles sur la solvabilité de la banque, la suspension subite de son payement aurait, au milieu de l'abondance, paralysé le gouvernement et le commerce dans toute l'Angleterre.

Telles sont les principales opérations financières que Pitt fit adopter pendant le cours de sa longue carrière administrative, et qui le placent au premier rang des ministres des finances. Il allait encore rendre à son pays un service non moins signalé par la réunion de l'Irlande et de l'Angleterre sous une administration commune.

Mm réTolntion française; Bnrke, Fox, Staérldan; Snerre m\tt la Tranee (f 99S-I909); Insurrection de Tirlande (1990- 1998).

Il était naturel qu'une grande nation comme l'Angleterre, qui avait conquis ses libertés au prix de luttes séculaires, s'émût profondément au spectacle des premières scènes de

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notre révolution , et notamment de la prise de la Bastille ^ Cette première phase de la lutte eut un retentissement eitraordinaire dans toutes les parties des Iles britanniques. Mais la France, à la différence de TÀngleterre, son aînée dans la carrière des révolutions, voulait faire table rase du passé et ranger, sans transition, sous le même niveau politique, tous les membres du corps social. Cette différence souleva contre elle, eu Angleterre, non-seulement la haute noblesse pour laquelle le triomphe du parti populaire français devenait un sujet d'alarme, mais encore une grande partie de la bourgeoisie. En effet, en Angleterre, le génie de l'inégalité se retrouve aussi bien dans le bour* |eois que dans le noble, et le premier tient tout autant que le second à pouvoir avantager son fils aîné pour l'honneur du nom qu'il sera appelé à représenter. Dans lK)tre France, nivelée par l'action constante de la royauté, par Louis XI, Richelieu et Louis XIY, nous avons soif d'égalité, beaucoup plus encore que de liberté. C'est le contraire pour l'Anglais. Cependant, de même que tout esprit aristocratique n'est jpas complètement banni de France ^ tout esprit démocratique est loin d'être entièrement étranger à l'Angleterre , et la révolution française a donné naissance, au delà du détroit, à un parti de jour en jour plus formidable^ celui des radicaux y qui, beaucoup plus avancé que celui des whigs, veut modifier, transformer radicale* fnent la société anglaise ; mais aussi elle rejeta vers le pôle opposé quelques-uns de ceux qui avaient jusqu'alors le plus chaleureusement défendu la liberté.

De ce nombre fut Edouard Burke, l'honneur de l'Irlande,

I t. Soaihey , qui fut plus tard poète de cour, avait d'abord chaleureusement professé les idées françaises. Quand , après sa mort, il s'agit de lui élever un monu* iBent, un de ses amis d'eufance raconta la scène suivante, qui s'était passée à Bristol en 1789, et que M. Amédée Pichol nous conte à son tour : u Tel était Ten^ thoosiasme de notre génération , messieurs , qu'une troupe de jeunes amateurs i ^présenta sur le théâtre do la ville une pièce ae circonstance intitulée : la Prise ! ^ la Bastille. Je ne crois pas que Southey eût composé la pièce , mais il avait I «Mtcé les acteurs. Quelques-uns d'entre vous ont peut-être connu Beagley. C'était ^i qui faisait La Fayette. Quand on fut arrivé au dénoûment, IC' premier coup de ; wsil tiré par les gardes françaises fut un signal pour le parterre, qui, saisi d'une I Mpèce de délire, se précipita sur la scène, se mêla aux comparses, et prit part à I4 I destruction de notre oastille de carton. Beagley fut porté en triomphe dans son ous-^ I tnm6 de La Fayette.»

de cette ile si féconde en grands orateurs, et qui jusqu'à ce jour avait toujours fait cause commune avec les whigs. Use sépara alors hautement de ses amis politiques; il flétrit la révolution française de Tépithète de tyrannie féroce, et établissant un parallèle entre elle et la révolution de 1648, il déclara que la première était aussi odieuse que l'autre avait été grande et profitable. Fox, au contraire, qui oubliait assez qu'il était fils de lord Holland , pour porter un toast à sa majesté le peuple souverain, releva les expressiom tombées de la bouche de Burke, et fut soutenu dans cetie lutte par un autre Irlandais, le spirituel Sheridan. Fox, répondant au parallèle établi par Burke entre les deux révolutions de France et d'Angleterre, dit que la situation des deux royaumes n'avait aucune similitude ; qu'en France il y avait une nouvelle constitution à créer, tandis qu'en Angleterre la constitution n'avait eu besoin que d'être affermie* « S'il y a eu destruction totale de l'ancienne constitution en France, s'écria-t-il, c'est parce que tout le système était ra* dicalement hostile à la liberté, et que chaque partie de ce système était imprégnée de l'esprit funeste de despotisme. » Sheridan prenant ensuite la parole : « Le peuple français, dit-il, a commis, il est vrai, des actes de barbarie qui ont soulevé, à juste titre, l'indignation de tous les cœurs généreux; j'abhorre autant que M. Burke lui-même, les cruautés dont il s'est rendu coupable ! Mais que nous enseignent ces outrages, sinon à détester le système des gouvernements despotiques? Ce sont ces gouvernements qui corrompent la nature humaine au point de la pousser à de pareils excès; car ils foulent aux pieds la propriété, la liberté et la vie des citoyens ; ils se plaisent à commettre des extorsions, à bâtir des prisons età inventerde nouvelles tortures ; ce sontcesgouvernements qui préparent de longue main les jours de sangui* naire vengeance. Le peuple français, a, j'en conviens, cédé à de mauvaises inspirations : mais,sous le point de vue général, il a agi avec équité dans le grand objet qu'il s'est proposé.» La conviction de Burke ne fut point ébranlée par ce discours; il attaqua de nouveau la révolution française, et rompit, à cette occasion, avec Fox. « J'ai, dit-il, différé

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dans bien des circonstances d'opinion avec M. Fox, et cette dissidence n'a point porté préjudice à notre amitié; mais il y a dans la constitution française je ne sais quoi de maudit, qui détruit les choses les plus saintes. » À ces paroles, Fox vivement ému, répondit de son banc, et dit que son amitié n'avait nullement souffert dans ce débat. Ce moment eut un grand caractère de solennité : tous les yeux se tournaient par un mouvement spontané vers Fox. Il se leva ; mais à ses traits altérés, aux larmes qui coulaient de ses yeux, il était facile de reconnaître qu'une émotion profonde s'était emparée de son âme. S'étant un peu remis, il dit que, bien qne les événements pussent avoir modifié les dispositions de son honorable ami, « car, s'écria-t-il, je ne puis m'empécher de l'appeler encore ainsi, » il ne pouvait se résignera briser les liens d'une ancienne amitié, et à abandonner des rektions intimes qui duraient depuis vingt-cinq ans ; il espé* .nit que Burke songerait au temps passé, et que, si quel* t(ues expressions malséantes étaient sorties de sa bouche , larke ne les attribuerait à aucune mauvaise intention. Ces concessions de Fox, bien qu'elles fussent vivement applaudies par la chambre, ne firent aucune impression sur l'âme hautaine de Burke, qui n'y répondit par aucune marque affectueuse (9 février 1790). Il publia même, à quelque temps de là, sous le titre de Réflexions sur la révolution française, un ouvrage dans lequel il s'efforçait d'appeler Tindignation publique sur la tête des personnes qui, en Angleterre, approuvaient cette révolution. Le livre de Burke fut salué avec enthousiasme par les torys, par toute la haute Église, et servit admirablement les projets de Pitt.

Ce ne fut toutefois qu'en 1793 qu'éclata entre l'Angleterre et la France, cette lutte gigantesque où nous avons fini par succomber sans honte, puisque, pour nous abattre, il ne fallut pas moins de six coalitions successives de l'Europe entière. Ce fut le 1" janvier 1793 que la France, «près de nombreux efforts pour conserver la paix, déclara enfin la guerre à la Grande-Bretagne. Aussitôt, l'Angleterre beureuse de cette occasion de tirer vengeance, avec l'aide

292 CHAPITRE XXXIT.

de l'Europe, du traité de 1783, signa de tous côtés des conventions de subsides; et, à Tabri derrière son grand fossé de la Manche, attisa le feu de la guerre universelle sans y prendre part elle-même, si ce n*est par son or et par ses es» * cadres. Tandis que les puissances du continent s'épuisaient en efforts convulsifs pour étouffer le géant révolutionnaire, pendant que la guerre occupait tous les bras , tous les es» prits, r Angleterre allait prendre, à petit bruit, possession de la mer et de tous les marchés, couvrir TOcéan de ses vaisseaux et inonder le continent de ses marchandises, tuant notre marine, mais tuant aussi Tindustrie et le conmierce de ses propres alliés. Le 8 juin 1793, elle déclara tous nos ports en état de blocus , et le 27 août, un traître qu'il faut nommer, le vice-namiral Turgoff, livra Toulon à la flotte anglaise. Il avait naïvement stipulé que les Anglais recevraient la ville , les arsenaux et la flotte en dépôt au nom de Louis XVIL Quand le capitaine d'artillerie Bonaparte, par, ses habiles dispositions , eut forcé l'amiral Hood à évacuer Toulon, celui-ci mit le feu à l'arsenal, incendia vingt bàti« ments de guerre dont onze vaisseaux de ligne , et en em<* mena quinze. Cette perfidie avait été punie d'avance par la défaite, à Hondschoote, d'une armée anglaise, qui, sousJe commandement du duc d'York, assiégeait Dunkerque. On voit que si l'Angleterre avait armé dans l'intérêt de la relM gion chrétienne, comme le disait Pitt, elle n'oubliait pas ses intérêts temporels en essayant de mettre à la fois la main sur Toulon et sur Dunkerque.

La campagne de 1794 ne fut pas plus heureuse pour ^a^ mée anglaise des Pays-Bas. Une suite de défaites la rejeta derrière le Wahal ; mais Paoli livra la Corse à l'Angleterre, et l'inexpérience de nos officiers de marine , presque tous ceux qui avaient fait la guerre d'Amérique ayant émigré, fit gagner à lord Howe, sur Villaret-Joyeuse , la bataille navale signalée par l'héroïsme de l'équipage du Vengeur. Nous perdîmes sept vaisseaux ; mais un immense convoi de blé qui arrivait d'Amérique entra dans nos ports, qu'il sauva de la famine.

L'année suivante , l'armée anglaise des Pays-Bas, chassée

GEORGE Ht (1760-1820). 293

de poste en poste , fut contrainte d'évacuer la Hollande , et seâ débris, sept mille hommes, restes de trente-cinq mille, •lièrent s'embarquer à Brème pour rentrer en Angleterre , où le stathouder de Hollande les suivit. Ces succès inespérés .de la France désunirent la coalition et amenèrent deux traités de paix. L'Angleterre trouvait trop d'avantages dans eette lutte, qui lui livrait nos colonies sans défense, pour ne la point continuer. Afin d'épargner le sang anglais, elle prit nos émigrés à sa solde, et vint, le 27 juin 1795, les débar- ([aer sur la presqu'île de Quiberon, pensant qu'ils soulèveraient la Bretagne. Il était trop tard , Hoche était là. Ces malheureux étaient , pour la plupart , d'anciens officiers de niarine. L'Angleterre les sacrifiait très-volontiers dans cette [ expédition désespérée ; il n'en échappa qu'un très-petit nombre. Sur mer, deux rencontres eurent lieu cette année^ une, indécise, dans la Méditerranée, à la hauteur de Savone, fautre en face du Morbihan. Nous n'éprouvions pas de désastres , mais chaque fois un ou deux de nos vaisseaux

tarissaient, et, nos arsenaux étant vides, la belle flotte issée par Louis XVI se détruisait sans pouvoir être re-

< Aouvelée.

Ainsi l'Angleterre, entrée la dernière dans cette guerre avec d'immenses espérances, voyait la France, soutenue par le génie de la liberté, braver toutes les attaques, dompter l'anarchie intérieure, et porter à son tour l'invasion au delK)rs. Si l'Angleterre était pour le moment à l'abri de nos Bataillons, les idées, que ne peuvent arrêter ni les flottes ni la mer, passaient la Manche et venaient semer l'agitation jusque dans Londres. Quand, le 29 octobre 1795, le roi vint ouvrir le parlement, il fut assailli de clameurs bruyantes : « Du pain ! la paix I à bas Pitt ! point de guerre ! » Un coup de feu fut même tiré sur sa voiture, et à son retour, une pluie de pierres fut lancée sur le carrosse royal. . Les brillants succès de Bonaparte en Italie, dans'la mémomble campagne de 1796, le soulèvement de la Corse, qui dassa les Anglais, l'interdiction prononcée dans tous les

I ïtats alliés de la France, contre l'entrée des marchandises

I anglaises, et la destruction, par une de nos escadres, des

294 CHAPITRE XXXIY.

pêcheries de Terre<»Neuve , enfin les préparatifs ftdts par Hoche, pour porter dans la Grande-Bretagne une armée d'in« vasion de quinze mille hommes, accrurent les alarmes, et le ministère fut contraint, pour paraître accorder quelque chose à Tesprit public, d'envoyer à Paris lord Malmsbury (25 octobre 1795). Les conditions qu'il apportait étaient telles, que le Directoire lui donna l'ordre de partir de Paris sous quarante-huît heures.

Cependant une agitation formidable troublait l'Irlande. Si une partie du peuple anglais avait accueilli avec bonheur la chute du despotisme en France, quels ne devaient pas être les sentiments des n^alheureux Irlandais. Nous avons donné déjà les principales stipulations de l'atroce législation que le protestantisme, vainqueur avec Guillaume III, imposa au catholicisme battu dans la personne de Jacques. Il était im« possible que les Irlandais se résignassent à leur sort. Ne pensant plus, après les rudes leçons qui leur avaient été données par Cromwell et Guillaume, à une résistance ouverte, ils organisèrent des sociétés secrètes qui frappaient dans l'ombre et qui, par leur discipline, échappaient aux poursuites de la police et des troupes. Les exploits des Ef^ fants blancs (White boys) font encore aujourd'hui le texte favori des histoires que l'Irlandais conte à la veillée. On les appelait ainsi parce qu'ils avaient coutume de porter, pa^ dessus leurs vêtements, une longue souquenille blanche. Ils étaient armés dé fusils, de sabres, de pistolets; brisaient les clôtures, mettaient à contribution les protestants, et faisaient une guerre d'embûches à l'autorité anglaise. Les Hearts of oak, ou Cœurs de chêne, les Hearts ofsteel, ou Cœurs d'acier, les Right boys, ou Enfants justes, étaient des associations formées sur le modèle des Enfants blancs. Les Right boys avaient juré haine éternelle à la dîme, qu'ils ne payaient à personne, et obéissaient à un chef mystérieux, le capitaine Right (juste). Redresseurs de tous les torts, les Right boys punissaient les propriétaires qui spéculaient sur le prix des terres, ou élevaient le loyer des fermes au delà d'un prix raisonnable. Les punitions étaient de plusieurs sortes : tantôt ils brûlaient les habitations de ceux qu'ils regardaient

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eemme leurs ennemis ; tantdt ils arrachaient de son lit, par une froide nuit d'hiver, l'homme signalé à leur vengeance, lui faisaient faire une longue course à cheval ; après quoi ils l'enterraient jusqu'au menton dans un trou perpendiculaire, et le laissaient là, non sans lui avoir coupé une oreille: tan- Ut enfin ils mutilaient le bétail, bêchaient les prairies, ou enlevaient les filles des riches propriétaires.

Ce fut au milieu de cette agitation profonde qu'éclatft la révolution française. Les Irlandais la saluèrent avec enlhouliasme. Us céléhrèrent l'anniversaire de la prise de laBaslille :

KLLG EBT NÉE LE 14 JDILLET 1789.

L'uir de la Marseillaise retentit dans toutes les parties de rirlande :

Ërelllez-vous, enfauts de l'Hibernie ; Le Jour de gloire est arrlTé.

Une vaste association, sous le nom 6' Irlandais-Unis, se fiffma à la voix du légiste Wolf-Tone, homme de Ulent et ^énergie. Le but des Irlandais- Unis, dans le principe, fut d'obtenir une amélioration générale dans la condition des habitants, au moyen d'une réforme parlementaire. Ils insistaient surtout pour que les catholiques eussent, en commun nec les protestants, la jouissance des mêmes privilèges, tant civils et religieux que politiques ; mais bientôt le cercle de leurs prétentions s'élargit, et ils conçurent le projet d« séparer entièrement l'Irlande de l'Angleterre. Une contrewtion, composée de protestants, et qui prit le nom d'Orangiites, en commémoration des services rendus à la cause protestante par Guillaume III, prince d'Orange, se forma Bussitét pour combattre les projets des Irlandais-Unis. Toutefois les deux partis parvinrent à se rapprocher temporairement par demutuelles concessions. Sur ces entrefaites, le gouvernement français ayant envoyé plusieurs agents ett Irlande et ayant fait de grandes promesses de secours , il ] ent une levée générale. Une vaste insurrection éclata; oi courut aux armes; la province d'Ulster seule fournil ceni cinquante mille hommes.

Cependant, à la nouvelle de l'insurrection , le gouvernement britannique s'était hâté d'envoyer des troupes de renfort en Irlande. Différentes rencontres eurent lieu; et, dans quelques-unes, les insurgés remportèrent l'avantage ; mais comme le courage ne suffisait point contre la discipline des troupes qu'ils avaient à combattre, ils reconnurent Tinuti* lité de la résistance et se soumirent.

L'insurrection était presque entièrement étouffée, lorsqu'on apprit qu'une expédition partie de la Rochelle, et commandée par le général Humbert, venait de débarquer dans la baie de Killala, comté de Mayo, dans le Connaught Les Français, au nombre de onze cents hommes, établirent leur quartier général au palais de l'évéque. Leur bannière portait une harpe, avec cette devise si chère aux enfants de l'Irlande : Erin go bragh (Irlande pour toujours). Ce renfort rendit l'espoir aux Irlandais, et un grand nombre d'entre eux reprirent les armes. Mais leurs alliés n'étaient point assez nombreux ; Humbert fut défait. Bientôt pai'ut en vue de l'Irlande une escadre française, composée d'un vaisseau de ligne, de huit frégates et de plusieurs bateaux de transport. Cette flotte apportait des renforts; mais ils arrivaient trop tard. Après une action de quatre heures, le vaisseau de ligne français, le Hoche, et trois frégates anfienèrent leur pavillon ; le reste fut dispersé. Parmi les prisonniers trouvés à bord du Hoche était le fameux Wolf- Tone, le fondateur de la société des Irlandais-Unis et le négociateur le plus entreprenant que cette société eût à Paris. Traduit devant une cour martiale , il ne put même obtenir de mourir de la mort du soldat, et fut pendu.

Un message royal, présenté à la chambre des communes (29 janvier 1799), fut défendu par Pitt, qui invoqua les résultats avantageux qu'avait produits pour le pays la fusion de l'Angleterre et de l'Ecosse. Mais il n'y avait aucune analogie dans la situation respective de l'Ecosse et de l'Irlande vis-à-vis de l'Angleterre. Celle-ci avait consenti à reconnaître l'Église presbytérienne d'Ecosse comme église de l'État, mais n'avait nulle intention d'accorder pareil privilège aux catholiques irlandais.

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La proposition passa ; pour la faire adopter du parlement iiiandais , il fallut recourir tour à tour aux promesses et •ax menaces. Les places, les pensions, les titres furent pro^ dtgaés. Il existe un livre, intitulé The Irish hlack list and national mirror of corruption^ dans lequel sont indiqués les noms des membres qui votèrent pour la suppression du parlement irlandais et les compensations pécuniait'es qui payèrent leur vote. Cette espèce de livre rouge indique que je seul achat des bourgs pourris irlandais coûta à TAngle^ terre un million deux cent quarante-cinq mille livres ster-> ]iog(plus de trente et un millions de francs). Toutefois, dans ce parlement vendu , il y eut encore des protestations 'énergiques. Le trop fameux lord Castlereâgh , alors lord-» lieutenant d'Irlande, ayant fait dans la chambre des communes irlandaiseis une motion tendante à obtenir Texpé-» dition du bill dans la forme ordinaire , un membre de la minorité, du nom d*0*Donnel, se leva et dit d*une voix vibrante : Et moi je demande que le Mil soit brûlé, — Oui^ reprit un autre membre de la minorité, brûlé par la main du bourreau. Vaines protestations! Le parlement irlandais, acheté par les oppresseurs de llrlande, se suicida lui-même, et, le 26 mai 1800, vota sa propre mort à une majorité de cent dix-huit voix contre soixante et treize. Depuis ce jour, le cri du rappel de l'union n'a cessé de retentir en Irlande, et c'est encore lui que faisait entendre naguère la voix mourante d'O'Connell.

L'Irlande fut représentée , dans la chambre haute, par trente-deux lords, dont vingt-huit laïques élus à vie, et, dans la chambre basse, par cent députés. La disproportion de cette représentation avec celle des deux autres parties de la Grande-Bretagne subordonne entièrement les intérêts de l'Irlande à ceux du reste de l'État. Les deux pays prirent le titre de royaume-uni de la Grande-Bretagne ^t d'Irlande y et le parlement celui de parlement im^ périal.

C'est aussi au commericement du xix" siècle que George III cessa de s'intituler roi de France et de porter des fleurs de lis dans ses armes. Il prit, à dater du 1*' janvier, le

GIAPITRB XXXIV.

nom et le titre de George III, par la gràoe de Dieu^ roi Bretagnes, défenseur de la foi : Georgius III^ Dei grM»!ti Britanniarum rex^ fidei defensor ^

Cependant la guerre ^vec la France continuait av( acharnement. L'Autriche aux abois signa, en avril 1797, h préliminaires de Léoben, et l'Angleterre allait se trouver son todr dans Tisolement où la France avait été quatre plus tôt. La Hollande, TEspagne et la France étaient déj convenues d'unir leurs flottes pour faciliter le débarquemei en Angleterre d'une armée réunie à Boulogne, etph sous le commandement du vainqueur d'Arcole et de RivotiJ Une victoire de l'amiral Jervis, près du cap Saint-Yincenj (14 février), sur la flotte espagnole, et une autre de loi Duncan sur la flotte hollandaise (11 octobre) dans la m( du Nord , prévinrent cette jonction. Nelson commandaij sous lord Jervis ; détaché quelque temps après pour faii une tentative sur Die de Ténériffe, il y perdit le bras droit Une nouvelle ambassade de lord Malmsbury à Paris n( réussit pas mieux ; l!Angleterre exigeait qu'on traitât $\ la base des compensations réciproques.

Ce fut alors que Bonaparte , au lieu d'attaquer corps corps l'Angleterre si bien gardée par ses flottes , entreprit l'audacieuse expédition d'Egypte. Il traversa la Méditer* ranée, prit Malte en passant et débarqua à Alexandrie. Cet! entreprise pouvait avoir les conséquences les plus graves4 Maîtresse de l'Egypte et de Malte, la France l'était de Méditerranée, et des bords du Nil pouvait porter à son ennemie dans l'Inde des coups mortels. Mais un grand d^ astre maritime fit tout avorter. La flotte française , n'ayt pu pénétrer dans le port d'Alexandrie , s'embossa dans rade d'Aboukir. Nelson, l'ayant surprise dans cette posi-l tion, passa entre la terre et la ligne d'embossage. Cette ma*'| nœuvre, qui ne demandait point du génie militaire mais de l'audace, plaça notre flotte entre deux feux. L'inaction da contre-amiral Villeneuve, qui, en obéissant aux signaux de

1. Le traité d'Amiens (27 mars 1802) fut le premier acte diplomatique entre la France et l'Angleterre, oti le souverain de ce dernier royaume ne prit pas le titre de roi de France.

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M amiral aurait pu replier son aile sur Nelson en opérant comme lui, livra Taile gauche et le centre à la destruction {V* août 1798). La bataille d'Âboukir ou comme les Anglais l'appellent la victoire du Nil enfermait en Egypte la meilleure armée et le plus redoutable général de la république; lassi amena-t-elle une nouvelle coalition des États monarchiques contre nous.

L'Italie fut perdue et la France même menacée sur trois points , par le Var, en Suisse et en Hollande , où le duc dTork débarqua avec quarante mille Anglo-Russes. Mais Brune rejeta le duc d'Tork à la mer par la victoire de Bergen , tandis que Masséna sauvait la France à Zurich. Bonaparte, revenu d*Égypte, renversait le Directoire au 18 brumaire et, huit mois après, écrasait Tarmée autrichienne. La coalition était encore une fois brisée. Mais tandis que ses al^ liés s'égorgeaient sur terre, l'Angleterre occupait Minorque, Gozzo, près de Malte, qu'elle assiégeait et qu'elle prit ; en £gypte , aidée d'une armée turque , elle forçait les Français de capituler; enfin dans Tlnde elle faisait la conquête du royaume de Mysore sur le fils de Hyder-Ali, Tippou-Saheb, qui, à la nouvelle de l'arrivée des Français en Egypte, avait aussitôt repris les armes.

L'Angleterre n'en était pas moins retombée pour la se* coude fois dans l'isolement. Elle vit même en 1801 se reformer contre elle la neutralité armée de 1780. Elle eût pu, pour ne pas ajouter à ses embarras, dissimuler sa colère et ne pas voir des eânemis dans ceux qui ne parlaient encore que de la dignité de leur pavillon. Mais sa position devenait bitolérable. A Londres, le peuple mourait de faim'; au dehors, reine des mers, pas un de ses navires ne pouvait mouiller dans un port du continent! D'ailleurs elle ne voulait abandonner aucune des prétentions qu'elle regardait comme des droits, et elle se décida à prendre audacieusement l'offensive. '

Elle avait alors plus de huit cents bâtiments de guerre, dont cent vingt-cinq vaisseaux de ligne et deux cent cinquante frégates, montés par plus de cent mille marins, et un grand homme de mer, Nelson. Tandis qu'une armée bri-

300 CËAPITRS XXXlf .

tannique portée sur les vaisseaux de Tamiral Keith allait disputer l'Egypte aux Français, une flotte anglaise cingla vers la Baltique S commandée par Parker et Nelson; elle parut dans le Cattegat le 20 mars 1801 et se composait de dix-sept gros vaisseaux et trente frégates.

Pour aller du Cattegat dans la Baltique Tescadre anglaise avait à choisir entre deux routes également difficiles : la première y conduisait soit par le grand Belt soit fBT le petit Belt, deux bras de mer qui séparent, Tun, Tile de Séeland de nie de Fionie ; l'autre, Tile de Fionie de la côte du Jutland. Or, outre les feux croisés des batteries entre ces détroits resserrés, les Anglais avaient à craindre des bas-fonds. La seconde route est celle du Sund. On appelle ainsi le détroit compris entre l'extrémité de la Suède et la côte du Danemark. L'espace y est assez large pour permettre à une flotte de le traverser par le milieu sans avoir beaucoup à craindre les batteries placées sur les deux rives; mais comme il y a des bas-fonds du côté du Danemark les grands vaisseaux sont obligés de raser pour ainsi dire la côte suédoise. Ils se mettent à peu près hors de portée de canon de la côte danoise qui est très-fortifiée, mais passent sous le feu de la côte suédoise qui heureusement alors ne Tétait pas du tout. Helsingor ou Élseneur, le seul port du côté du Danemark, est défendu par la citadelle presque imprenable de Kroneborg. Sur la côte suédoise on ne trouve que Hei* singborg, triste rade où les vaisseaux ne sont guère tentés d'aborder, et où se trouvait à peine un canon.

Le 21 mars une frégate anglaise apporta à Elseneur Fulti' matum de l'amiral anglais: il enjoignait aux Danois de rouvrir leurs ports aux Anglais et de se retirer de la coalition maritime. Le prince royal répondit avec fermeté que jamais il ne trahirait ses alliés, qu'il n'avait pas fait de déclaration de guerre, mais un simple exposé des principes des <;onfédérés en matière de droit maritime. Que ceux-là étaient, au contraire, de mauvaise foi et agresseurs qui en pleine paix mettaient Yembargo sur tous les bâtiments qu'ils rencontraient;

I. Pour celte expédition , voyez, dans cette collection. Histoire det Etats #candmaves, le plan de Copenhague, p. 351, et la carte des détroits, p. 6.

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enfin que si les Anglais employaient la violence, les Danois sauraient repousser la force par la force.

Le peuple de Copenhague, après cette noble réponse de son chef y se tint sous les armes prêt à tout événement ; les hostilités commencèrent^

Les deux amiraux anglais tinrent conseil avant d'agir. Le plan de Nelson était d'entrer dans la Baltique en forçant le Sund : il valait mieux , disait-il , risquer quelques coups de canon que de s'exposer à rester éternellement dans le grand Belt et le petit Belt où Ton toucherait à chaque in-» stant sur des bas-fonds, où Ton ne pouvait faire un pas sans avoir la sonde à la main. Une fois le Sund franchi Nelson se chargeait avec une douzaine de vaisseaux de donner la chasse aux flottes suédoise et russe, et de les exterminer pendant que le reste de Tescadre anglaise bombarderait Copenhague.

Moins audacieux, Parker fit une tentative par les petits détroits, mais il reconnut que son lieutenant avait raison, et qu'il fallait une parfaite connaissance de cette mer pour se risquer aux passes dangereuses du grand Belt. Il se dirigea donc vers le Sund le 30 mars. Un bon vent le favorisait. La flotte fut disposée de la manière suivante pour franchir la passe : Nelson à Tavant-garde, Parker au centre, et l'amiral Graves à l'arrière-garde. Les vaisseaux de ligne étaient en colonne serrée au milieu du canal, leur marche était protégée par des bombardes à bords peu élevés, et placées en flanqueurs le long de la côte danoise et suédoise pour essuyer le feu de l'ennemi et y répondre.

Il arriva ce que nous avons dit plus haut. Dès que la flotte &U à la hauteur d'£lseneur la forteresse de Kroneborg ouvrit son feu : cent bouches de gros calibre vomirent sur la flotte anglaise des bombes et des boulets rouges ; mais Nelson ne voyant partir de la côte suédoise qu'un feu trèsfoible s'en rapprocha et les Anglais traversèrent le détroit eu se raillant de l'artillerie danoise dont les projectiles venaient mourir à deux cents toises de leurs vaisseaux. Les bombardes seules furent exposées; encore eurent-elles ^ peine quelques blessés. Elles lancèrent de leur côté des

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bombes sur Blseneur, mais n'y endommagèrent qu'une seule maison ; ce fut précisément celle qui servait de résidence au consul anglais. Les Danois n'eurent que deux tués et deux blessés.

A midi le Sund était passé et les trois amiraux jetaient l'ancre à Tlle de Hwen. Le golfe descend du nord au sud l'espace de quatre-vingts kilom. environ , il s'élargit ou se rétrécit depuis 12 jusqu'à 48 kilom.^ et ne présente que quelques passes navigables. A 39 kilom. au sud d'Elseneur, on trouve Copenhague située à l'ouest du golfe sur la côte da Danemark, s'élevant à peine au-dessus des eaux, et formant un plan légèrement incliné qui rase la mer de ses feux. Le golfe est fort large en cet endroit, et divisé par l'Ile basse de Saltholm en deux canaux navigables; l'un qui s'appelle la passe de Malmo longe la c6te de Suède, et n'est que peo accessible aux grands bâtiments ; l'autre qui s'appelle Drogden longe la cdte de Danemark et ordinairement est préféré par la navigation. Ce dernier est divisé lui-môme par un banc de sable, qu'on appelle le Middel-Orund^ en deux passes : l'une sous le nom de Passe-Royale côtoie la ville de Copenhague ; l'autre sous le nom de Passe des Hollandais est située de l'autre côté du Middel-Grund, C'est danslaPasse- Royale que les Danois s'étaient établis laissant l'autre ouverte aux Anglais, et songeant ainsi plutôt à défendre Co« penhague qu'à interdire l'entrée de la Baltique à l'ennemi. Mais il était bien certain que Parker et Nelson ne s'enga* géraient pas dans la Baltique sans faii^ tomber auparavant les défenses de Copenhague, et sans détruire les forces ma** ritimes que les neutres y pouvaient réunir.

Les moyens de défense des Danois consistaient en batteries fixes, situées à droite et à gauche du port et en une ligne de batteries flottantes, ou vaisseaux rasés, amarrés dans le milieu de la Passe-Royale, tout le long de Copenhague, de manière à éloigner de la place le feu de Tennemi. £n commençant par le nord de la position, se trouvait un ouvrage dit des Trois Couronnes^ construit en maçonnerie, presque complètement fermé à la gorge, commandant l'entrée même du port, et liant ses feux avec la citadelle de Go-

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penbagua ; il était armé de soixante et dix pièces de canon du plus gros calibre. Quatre vaisseaux de ligne, dont deux à l'ancre, deux sous voile, barraient le chenal qui conduit au port. De ce fort, dit des Trois Couronnes^ en descendant au sud, vingt carcasses de gros bâtiments, chargées de gros canons et fortement amarrées, remplissaient le milieu de la Passe-Boyale, et venaient se lier à des batteries en terre placées sur rUe d'Âmack. Ainsi la ligne de défense des Danois s'appuyait à gauche au fort des Trois Couronnes^ à droite à nie d'Amack, occupant dans sa longueur, et interceptant absolument, le milieu de la Passe-Royale. L'ouvrage des Trois Couronnes ne pouvait être forcé, défendu qu'il était par soixante et dix bouches à feu et cinq bâtiments dont trois sous voile. La ligne d'embossage au contraire, composée de carcasses immobiles, était trop longue, pas assez serrée, privée de la ressource des manœuvres, et, dans le dessein qu'on avait eu d'obstruer le milieu de la passe, placée trop en avant du point d'appui de la droite, c'est-à-dire des batteries fixes de l'île d'Amack. Cette ile n'est que la continuation de la côte sur laquelle Copenhague est assise. La ligne d'embossage pouvait donc être attaquée par la droite. Si elle eût été composée d'une division sous voile, capable de se mouvoir, ou bien si elle eût été plus serrée, plus fortement appuyée au rivage, les Anglais ne seraient pas sortis sains et saufs de cette attaque. Mais les Danois tenant beaucoup à leur escadre de guerre qu'ils n'étaient pas assez riches pour remplacer si elle venait à être détruite, n'ayant pas d'ailleurs reçu encore tous leurs matelots de la Norvège pour l'équiper, l'avaient renfermée dans l'intérieur du port, et avaient cru qu'il suffisait de vaisseaux hors de service pour remplir la fonction de batteries flottantes contre les Anglais. Leurs plus braves matelots commandés par des officiers intrépides servaient l'artillerie do ces vieux bâtiments amarrés*.

La flotte anglaise pouvait donc très-bien, d'après ce que BOUS venons de voir, entrer dans la Baltique sans essuyer le

l.TMen, Uià^iuiu Conmlat, liv. iX, p. 409 oi ittiv.

304 CHAPITRS XXXIV.

feu des Danois. Pour cela il suffisait de négliger la ?ass»^ Royale qui défendait la capitale et de prendre le Middel- Grund , puis la Passe des Hollandais, qui n'offraient d'autres dangers que les bas-fonds. Mais était-il prudent de laissa derrière soi une force imposante qui eût pu fermer la retraite aux Anglais lorsqu'ils reviendraient après leur lutte contre les Russes et les Suédois? Cette lutte elle-même pouvait ne pas être heureuse, aussi valait-il mieux écraser les Danois pendant qu'ils étaient isolés ; eux vaincus on aurait meilleur marché de leurs alliés. C'est ce que pensèrent et firent Parker et Nelson.

Ce dernier fit adopter un plan de bataille absolument semblable à celui d'Aboukir. Parker en vit le danger, aussi ne l'accepta-t-il qu'avec sa réserve habituelle. Ce plan consistait à descendre le long du Middel-Grund par la Passe des Hollandais, de le doubler ensuite pour remonter dans la Passe-Royale et venir s'embosser vaisseau contre vaisseau à demi-portée de canon de la ligne danoise. Nelson se chargea lui-même de l'exécution. Parker devait rester en arrière pour rallier les bâtiments maltraités. Le 31 mars fut employé à reconnaître la ligne des Danois, à sonder les passes, à combiner les mouvements de la flotte ; le 1*' avril au soir Nelson mouillait à Drago en un point de l'île d'Amack. Le lendemain matin comme il remontait vers la Passe-Royale, trois de ses vaisseaux sur douze échouèrent sur les bas-fonds du Middel-Grund. Cet accident qui faillit plus tard lui faire perdre la victoire, ne le découragea pas. Il confia l'attaque des Trois Couronnes à un intrépide marin, le capitaine Riou, et vint se poster presque à bout portant de l'artillerie ennemie. A dix heures du matin les deux nations échangeaient déjà un feu épouvantable. De Copenhague huit cents canons tonnaient contre les Anglais, les bombardes de ces derniers lançaient une grêle de bombes qui passait par-dessus les deux escadres pour aller tomber sur la ville.

Les Danois montrèrent un courage héroïque. Le Proves' fg», batterie flottante montée par six cents artilleurs, soutint à lui seul l'effort de quatre vaisseaux anglais. Le comman-

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dant ne le quitta que lorsqu'il Teut vu en flalimes, et après avoir fait tuer cinq cents de ses artilleurs, il se jeta à la nage avec les cent qui lui restaient pour aller combattre sur un autre navire.

Pendant ce temps le capitaine Riou, obligé par suite de la perte des trois vaisseaux échoués, d'employer des frégates contre le fort des Trois Couronnes, était cruellement maltraité et désespérait d'éteindre son feu. Parker voyant l'attaque échouer de ce côté, trois vaisseaux hors de l'action et Nelson aux prises avec une artillerie quadruple de la sienne, donna l'ordre de cesser le combat : Nelson apercevant ce signal au grand mât de Parker laissa échapper un noble mouvement de colère. Il était privé de l'usage d'un œil ; il Saisit sa lunette, et la plaçant sur son œil borgne, il dit froidement : »< Je ne vois pas les signaux de Parker, » et il ordonna de continuer le combat à outrance. Ce fut là une , Doble imprudence, suivie, comme il arrive souvent au courage téméraire, d'un heureux succès.

En effet les batteries flottantes sur lesquelles les Danois avaient tant compté furent peu à peu détruites. Le Danebrog sauta avec un fracas épouvantable, les autres désemparés s'en allèrent à la dérive, trop lourds et d'ailleurs trop incapables de se mouvoir pour aller se mettre sous la protection des batteries de terre ; mais Nelson de son côté avait trois de ses vaisseaux déjà littéralement rasés.. Riou, qu'il avait obligé à rester devant l'attaque des Trois Couronnes avec des forces inférieures, venait d'être coupé en deux par un boulet, et ses frégates s'éloignaient devant un feu de plus en plus meurtrier. Lui-même en essayant d'aller amarrer les navires qui avaient amené leur pavillon avait été reçu par un feu si violent parti de la côte qu'il avait dû reculer. Cependant il usa d'audace et envoya un parlementaire au prince royal, espérant obtenir par une négociation les avantages d'une victoire qu'il voyait lui échapper. Trois de ses vaisseaux venaient encore d'échouer sur le Middel- Grund; il avait perdu plus de douze cents hommes, la moitié de ses bâtiments était hors de combat ou à peu près. Il cacha soigneusement ces détails au prince royal, et lui

306 * CHAPITEE XXXIV.

fit dire au coilIralFe, en jouant la générosité» qu'il regardait les Danois comme les frères des Anglais, mais que si le feu des batteries de terre Tempèchait de prendre possession des navires qu'il avait capturés, il se verrait forcé de les faire sauter.

Le prince ébranlé, ordonna la suspension du feu pour éviter à la ville un bombardement. Nelson était sauvé, car nul doute que si Taction eût continué la flotte anglaise n'eût été contrainte de se retirer battue. Le prince signa une convention qui établissait un statu quo de quatorze semaines.

Cette attaque avait été une odieuse violation du droit des gens; mais l'Angleterre ne voulait pas admettre qu'on restât neutre dans sa querelle avec la France. L'assassinat du czar Paul 1*', auquel les intrigues des Anglais ne furent sans doute pas étrangères, changea de ce côté la face des choses. L'Angleterre retrouva son influence à Saint-Pétersbourg. Tout le nord recomiùença à être inondé de ses produits, et par le nord toute l'Allemagne.

Cependant les rivages de la Manche se couvraient d'une armée formidable , qu'une flottille réunie à Boulogne menaçait de porter en quelques heures sur la côte opposée, k travers le brouillard ou après un coup de vent qui eût chassé du canal les flottes anglaises. La Grande-Bretagne, mise ainsi à la merci d'un hasard de mer, essaya de conjurer les déplorables efiets d'une descente des Français en formant des corps de volontaires , en exerçant ses milices et sa gentry. Mais elle se fiait plus sûrement à ses vaisseaux. Nelson se vantait de détruire sans peine la flottille de Boulogne. Il veut l'attaquer pendant une nuit, croyant la surprendre ; il fut repoussé avec perte : une seconde attaque ne réussit pas mieux. Cette flottille dont on s'était moqué parut dès lors formidable ; pour en éviter lés terribles atteintes il semblait qu'il n'y eût que deux moyens, la paix ou une nouvelle coalition. Mais l'Autriche, sous le, poids de tant de défaites, résistait à l'appât trompeur de l'or anglais : il fallut donc recourir aux négociations. Le premier consul, en prenant possession du pouvoir, avait

écrit au roi d'Angleterre une belle et noble lettre pour lui demander d'arrêter ces flots de sang que la rivalité des deux peuples faisait verser. Pitt avait fait rejeter cette ouverture; il était encore le principal obstacle à la paix. Plutôt que d'àbmsser son fier esprit devant cet humiliant aveu, il se retira. George III désigna pour secrétaire d'État des affaires étrangères lord Hawkesbury, et le comte de Saint- Vincent (amiral Jervis) pour le département de la marine. Quelques jours après , il tomba dans un état de malaise et d'hébétisme devenu malheureusement trop fréquent ; il n'acheva la composition du ministère qu'une semaine après , en désignant Addington pour le successeur de Pitt. Dès ce moment les négociations furent possibles avec la France , et la paix fut signée à Amiens, au mois de mars 1802, entre l'Angleterre d'une part, et la France, l'Espagne et la république batave de l'autre. Les conditions étaient : V restitution par l'Angleterre de toutes ses conquêtes sur la France et sur ses alliés, excepté l'tle de la Trinité cédée par l'Espagne, et Ceylan par la république batave : le cap de Bonne- Espérance devenait un port franc ; 2*' maintien de la Porte ottomane dans son intégrité ; 3"^ la France reconnaît la république des Sept-Iles. Les îles de Malte , de Gozzo et de Gomino doivent être rendues par l'Angleterre à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dans le délai de trois mois, occupées par des troupes napolitaines, et rester indépendantes, sous la garantie de la France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche, de l'Espagne et de la Prusse. Il ne doit y avoir dans l'ordre ni langue française, ni langue anglaise ; mais il en sera créé une maltaise , et les chevaliers rétablis choisiront parmi eux le grand maître. L'Angleterre reconnaissait toutes les acquisitions continentales de la France.

KvptOM de la paix d'Amleas (t9«8) 9 Traff«i«ar («••&)$ mort de PUt (t9«ft) et de Fox (il»««).

Malheureusement pour le repos du monde, il ne pouvait pas y avoir alors entre la France et l'Angleterre de traité durable, parce que deux systèmes conquérants ne peuvent être pacifiquement en présence : l'Angleterre voulait gar-

308 CHAPITRS xxxiy.

(1er toutes les possessions acquises pendant la guerre, no« tamment Malte, dont le traité avait expressément proclamé l'indépendance ; ie premier consul, expression de la révolution française, ne voulait ni ne pouvait faire une concession aussi importante, et lui-même, de son cdté, envahissait sur le continent. Il réunissait le Piémont et Ttle d'Elbe à la France; il intervenait en Suisse; il occupait Parme.

Le ministère Addington, au milieu des deux opinions radicale et tory, toutes deux passionnées, était sans énergie et sans force. Venu pour la paix, il la fit mal, ne restitua point Malte , et voulait contraindre Bonaparte à évacuer la Hol^ lande. Dès le 8 mars 1803, le ministère envoya au parlement un message hostile à la France ; deux mois plus tard, la guerre était déclarée. Mais les deux nations adverses ne pouvaient se frapper au corps. Quand Tune nous eut pris encore quelques vaisseaux, et le reste de nos colonies; quand l'autre eut enlevé Télectorat de Hanovre, elles furent réduites à se mesurer encore des yeux des deux côtés de la Manche. Cette fois les préparatifs furent de la part de Bonaparte poussés avec la ferme résolution d'en finir, et de passer le détroit, fallût-il sacrifier une partie de l'armée^ Une admirable combinaison devait d'ailleurs tenir les escadres anglaises éloignées pendant quelque temps du canal Villeneuve, sorti de Toulon, devait aller aux Antilles avec toutes ses forces, faire beaucoup de bruit de ee côté, y attirer Nelson, et, avant d'en être atteint, remonter vers l'Europe, quand on l'aurait cru parti peut-être pour l'Inde; dégager les escadres de Cadix, de Bochefort et de Brest, et entrer dans la Manche en repliant devant soi toutes les croisières anglaises pour venir avec soixante vaisseaux de ligne protéger ie passage de cent cinquante mille hommes. Tout d'abord réussit à souhait. Nelson fut trompé. Tandis qu'il courait le golfe du Mexique, Villeneuve revenait en Europe; mais il se laissa arrêter à la hauteur du cap Finistère par une bataille avec l'amiral Calder. L'issue en fut incertaine. Villeneuve pouvait continuer sa route et accomplir le plan de Bonaparte ; il n'en eut pas le courage, et revint réparer ses avaries à Cadix, où il fut bientôt bloqué»

GEORGE m (1760-1820). 309

Au* rnomenl où ce plan magnifique échouait; Bonaparte apprit que Tor anglais avait formé une coalition nouvelle. II quitta en frémissant la mer pour la terre. La capitulation d'Dlm, la bataille d'Austerlitz et le traité de Presbourg brisèrent en quelques semaines cette ligue du continent; mais l'Angleterre était sauvée. Klle avait même une grande victoire à enregistrer dans ses annales : Villeneuve, sorti de Cadix avec la flotte espagnole, s'était fait battre par Nelson. A Trafalgar, Villeneuve avait sous ses ordres trente -trois vaisseaux français ou espagnols, mais, surtout les derniers, mal gréés et pourvus d'une force de matelots insuffisante. Quand l'amiral annonça à ses officiers l'intention de combattre, les plus braves mêmes se récrièrent contre la pensée d'aller attaquer la flotte anglaise au moins aussi nombreuse et à qui rien ne manquait en matériel et en hommes éprouvés par de longues campagnes ^ Villeneuve persista. Napoléon l'avait appelé lâche et il avait le courage du soldat, s'il n'avait pas le génie de l'amiral ; il voulait prouver sa bravoure, dût-il rester sur le champ de bataille avec toute sa flotte. Nous avions alors d'admirables généraux de terre, nous n'avions pas un seul grand homme de mer, c'est là un de ces hasards, faciles au reste à expliquer, qui pèsent d'an poids terrible dans la balance des destinées des em- « pires. Ce qui manquait aussi à notre marine, dit M. Thiers, dont nous empruntons le récit pour cette bataille, c'était un système de tactique navale approprié à la nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en bataille sur deux lignes contraires comme on faisait autrefois, de s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui, les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson dans la guerre -de la révolution, avaient contracté l'habitude de s'avancer hardiment sans observer aucun ordre que celui qui résultait de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre deux feux, de ne

I . La flotte anglaise n'avait que vingt-sept vaisseaux, mais le même nombre de boucbes à fen, par conséquent une force égale.

310 CHAPITRB XXXIV.

pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les uns sw les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assurant tou'* jours dans ces entreprises téméraires l'avantage sur leun adversaires moins agiles, moins confiants quoique ayanl autant de bravoure et souvent davantage ; les Anglais avaient donc opéré sur mer une révolution assez semblable à celte ^ que Napoléon venait d'opérer sur terre. Nelson qui avait contribué à cette révolution n'était pas un esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait, il était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il avait le génie de son art; il était résolu, intelligent et possédait k un haut degré toutes les qualités propres à la guerre offensive : l'activité, l'audace et le coup d'œil. »

Nelson, averti de toutes les dispositions de Villeneuve par des espions espagnols, sut bientôt que l'amiral français était décidé à une action désespérée, et il avait donné à ses offi* ciers des instructions qui ont été admirées de tous les marins. Il avait ordonné de former deux colonnes, l'une « placée directement sous son commandement, l'autre sous le cornmandement du vice-amiral Coliingwood, de les porter vive^ ment sur la ligne ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse; de couper cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper ensuite les portions qu'on aurait coupées et de les détruire. » « La partie de la flotte que vous laisserez en dehors du combat, avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et vous aurez vaincu avant qu'elle arrive. » Le 19 octobre 1805, Villeneuve donna le signal d'appareiller. Sur le soir on ne vit que dix-huit voiles ennemies. Il se flatta de trouver les Anglais en forces inférieures et ordonna de se mettre eu bataille par rang de vitesse. La brise venait de varier, la flotte française était sur l'entrée du détroit. Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient à Nelson les mouvements des vaisseaux français.

Le 20 au matin les Anglais se dirigèrent par groupes sur

la flotte française^ dont cinq lieues les séparaient encore.

Yilleneuve changea §lors ses dispositions : il appela à lui

l'escadre de réserve pour former toute la flotte sur une

! mâme ligne. Ce fut une faute, car cette division étant dans

b direction du vent, avait ses mouvements libres et pouvait

suivant les circonstances , prendre telle ou telle disposition

qui lui eût permis, par exemple, de mettre les Anglais entre

' éeux feux. Ce fut vers onze heures du matin que les deux

eolonnes ennemies s'avançant vent arrière joignirent la

\ flotte française.

Yers^midi la colonne de l'amiral Collingwood arriva lapremiëTe au feu, avant celle de Nelson , et coupa la ligne française .à la hauteur du vaisseau espagnol à trois ponts le Sania^ Anna, Aussitôt /e FougneuXy vaisseau français, lâcha toute sa ; bordée sur le Royal souverain qui marchait en tète de la co« lonne anglaise et portait le pavillon de Tamiral Collingwood. Mais les autres vaisseaux anglais suivirent le Royal sou^ terain et percèrent la ligne espagnole; un seul des vaisseaux de cette nation fit son devoir, ce fut le Prince des Asturies, monté par Tamiral Gravina. Le Fougueux, le Pluton, VAlyéiiras, monté par l'amiral Magon soutinrent seuls l'eflbrt des quinze vaisseaux anglais composant la colonne de Col* lingwood qui faisait tirer à double charge, boulet et mitraille. Pendant que notre arrière-garde était ainsi déjà coupée, notre centre Tétait par Nelson. La colonne de celui-ci, arrivée au feu une demi-heure après celle de Colliogv^ood, voulut traverser notre ligne en passant entre le vaisseau amiral le Bucentaure, monté par Yilleneuve, et le Redoutable commandé par un vaillant officier, le capitaine Lucas , qui , comprenant Tintention de l'amiral anglais , déploya toutes ses voiles pour recueillir un dernier souffle de vent, et arriva à temps pour barrer la route à Nelson. Il vint'si près que son beaupré rencontra et fracassa le couronnement qui ornait la poupe du Bucentaure, Nelson trouva donc l'espace fermé. 11 n'était pas homme à reculer, il s'obstina, et ,ne pouvant avec sa proue sépifrer les deux vaisseaux si fortement unis, il se laissa tomber le long du Redoutable en appliquant son flanc au sien. Ce choc et un

312 CUAPITRE XXXIV.

reste de brise emportèrent les deux bâtiments hors de la lignes ! et le chemin se trouva ouvert de nouveau derrière le Bueen- ^ taure. Plusieurs vaisseaux anglais s*y jetèrent à la fois afia^ d'envelopper le Bucentaure et le SantissimorTrinidad. Lesij dix vaisseaux français de la tête de la ligne restèrent sanaj ennemi et à peu près inutiles.

Pendant que Villeneuve appelait vainement au feu le$. vaisseaux que la manœuvre de Nelson en avait séparés, une' lutte sans exemple s'était engagée au centre : le capitaine Lucas commandant le Redoutable, après avoir lancé contra: le vaisseau de Nelson le Victory et contre le Téméraire plvt* sieurs bordées de bâbord qui avaient causé un effroyable ravage, avait été obligé de renoncer à tirer de sa batteriA. basse, parce que dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans pour diriger sur le pont da Victory un feu meurtrier de grenades et de mousqueterie* En même temps il se servait de toutes ses batteries de trir bord contre le Téméraire placé à quelque distance. Pour ea finir avec le Victory, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau n'étant qu'à deux ponts et le Victory à trois, il avait la hauteur d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour passer d'un bord à l'autre , car la forme rentrante des vaisseaux laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses vergues pour rétablir un moyen de passage entre les deux bâtiments. Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes et des haubans du Redoutable sur le pont du Victory. Nelson revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant à ses côtés son capitaine de pavillon le commandant Hardy, n'avait pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son secrétaire avait été tué , et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la fois.

Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre admiration ^impassible sur son gaillard d'arrière, obse^

mi cette horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du Redoutable, vint le frapper à Tépaule gauche et se fixer Ibns les reins. Ployant sur ses genoux, il tomba sur le pont jlJsant effort pour se soutenir de Tune de ses mains. En mbant il dit à son capitaine de pavillon : « Hardy, les rançais en ont fini avec moi. — Non pas encore, lui rendit le capitaine Hardy. — Si , je vais mourir, » ajouta élson. On remporta au poste où l'on panse les blessés, is il avait presque perdu connaissance, et il ne lui tait que peu d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits

^ intervalle , il demandait des nouvelles de la bataille et tait un conseil qui prouva bientôt sa profonde pré* Vyance. « Mouillez, disait-il, mouillez l'escadre à la fin de îi journée. »

; Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du fictory. Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant |ee qui se passait, le brave Lucas, à la tête d'une troupe de 'matelots d'élite était déjà monté sur l'une des vergues étenidoes entre les deux vaisseaux, quand le Téméraire ne ces- I sant de seconder le Victory lâcha une épouvantable bordée I de mitraille. Près de deux cents Français tombent morts ou 1 blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à l'abor* ' dage. II ne restait plus assez de monde pour persister dans ! cette tentative : on retourna aux batteries de tribord et on I redoubla contre le Téméraire un feu vengeur qui le démâta ! et le maltraita horriblement. Mais un troisième vaisseau à trois ponts vient se joindre aux deux premiers. Le capitaine ^ Lucas voit deux de ses mâts coupés, son artillerie démontée, une des murailles de son navire presque démolie, le gouvernail hors de service, tout l'état-major tué ou blessé; sur six cent quarante hommes d'équipage trois cents morts et deux cent vingt-deux blessés ; il amène enfin son pavillon, mais il avait délivré la marine française de son plus redbu* table ennemi.

Pendant cette lutte héroïque, le Bucentaure^ monté par

Villeneuve, était aussi aux prises avec quatre vaisseaux, dont

deux à trois ponts. L'amiral français aussi ferme devant les

boulets qu'indécis dans son commandement, combattit jus-

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qu'à la dernière extrémité, espérant que les vaisseaux n engagés viendraient le secourir; il vit successivement ber deux de ses mâts, et arbora son pavillon à celui de saine que les boulets coupèrent encore. Dès lors le B taure se trouva rasé comme un ponton. « Mon rôle est sur celui-ci, dit Tinfortuné marin, allons sur un autre. Mais il ne restait pas un canot pour le transporter à boi d'un autre navire. Il fut obligé de se rendre.

A cinq heures le combat finissait. Dix-sept vaisseaux fi çais ou espagnols étaient pris, un avait sauté, quinze s'e chappaient vers Cadix ou le détroit. L'escadre combi avait perdu six ou sept mille hommes , les Anglais mille, et Nelson, aussi regrettable à lui seul qu'une mée. Mais une affreuse tempête s'éleva le soir même et plupart des vaisseaux pris par les Anglais leur échappèrent' ou périrent dans les flots, comme V Indomptable q\x\^*9ii près de la pointe du Diamant avec quinze cents hommes» Lorsque l'amiral anglais rentra à Gibraltar il n'amenait plai que quatre prises sur dix-sept qu'il avait faites. Le corpi de Nelson porté en Angleterre sur le Victory, fut enseveli avec une pompe lugubre à Saint-Paul. Le titre de comt( fut conféré à son frère avec une pension de six mille livres sterling. Le parlement vota en outre un don de dix milh livres à chacune de ses sœurs, et les Anglais ont uni son nom à celui de Wellington dans leur reconnaissance. Sur la colonne qu'ils lui ont élevée dans Trafalgar-Square ils ont gravé les mots qu'il jeta pour dernier signal à ses vaisseaux ; « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir. ■ Sa dernière pensée avant de mourir avait été la même : « Dieu merci, j'ai bien fait mon devoir. » Il y a dansées simples et nobles paroles une grandeur que les Anglaisent comprise, lorsqu'ils en ont fait l'épitaphe de leur glorieux amiral.

Pltt vit ce grand succès, mais y survécut peu : Austerlitz le tua. Il avait d'abord soutenu le ministère Addington, ensuite il l'attaqua vivement, et, au mois de mai 1804, redevint premier lord de la trésorerie et chancelier de l'échiquier. Puisque la. guerre recommençait, c'était à notre

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End ennemi à la conduire. Et en effet il avait presque sitdt reformé la troisième coalition, et s'était mêlé à des |ttenées ténébreuses contre le gouvernement de la France; moins le ministre anglais auprès de la cour de Bavière It part à un complot contre la vie du premier consul, ce fut d'Angleterre que partit George Cadoudal venant Paris assassiner le premier consul. Mais il était déjà iné, comme son père, par la goutte, maladie héréditaire s^sa famille; elle s'augmenta considérablement par usage immodéré du vin, et par les travaux auxquels il ntinua de se livrer sans relâche. Au mois de décembre S05, les médecins lui ordonnèrent de se rendre à Bath ; is les eaux ne produisirent aucune amélioration dans n état. Transporté avec peine à sa résidence de Putney, y fut bientôt dans une situation désespérée, qui s'aggrava core lorsqu'il apprit les fâcheuses nouvelles du continent. L'évéque de Lincoln, son ancien précepteur, lui Ipyant proposé de prier avec lui, Pitt y consentit, en disant : ^ Je crains d'avoir, comme beaucoup d'autres, trop négligé k prière pour que celle que je ferai sur mon lit de mort puisse être efficace. Je me confie à la miséricorde de Dieu.» Il parut se joindre ensuite ayx prières de l'évéque avec une i piété calme, confia, quelques instants après, le soin de ses I papiers à son frère et à ce prélat , et recommanda ses I nièces, filles du comte Stanhope, parmi lesquelles la fa- ; meuse lady Ësther, à la générosité de la nation anglaise, en I disant qu'il désirait qu'on leur accordât une pension de '' mille à quinze cents livres sterling (de vingt-cinq mille à ■ trente-sept mille cinq cents francs), si le pays jugeait que I ses services eussent mérité cette récompense. Il expira, le 23 janvier 1806, dans la quarante-septième année de son âge.

Un des avantages de notre époque, c'est d'avoir vu disparaître complètement ces haines féroces de peuple à peuple, qui naguère encore rendaient toute impartialité impossible. Aujourd'hui, il nous est même difficile de comprendre à. quel degré d'exaspération une lutte acharnée I avait porté nos pères, et il nous en coûte peu pour rendre

justice à Tun des ennemis les plus obstinés du nom français. Comme orateur, le second Pitt n'avait ni Félévatioa ni rame de son père, mais il possédait plusieurs des qualités qui constituent l'homme vraiment éloquent : ii était excellent dialecticien, exposait ses idées avec une clarté remarquable, et savait les présenter sous le jour le plus favorable avec une facilité telle, qu'il semblait toujours lire ses discours. Comme financier, nous avons exposé ses ti** très de gloire. Comme politique, c'est sous son administration que le trône de Tippou Saheb fut renversé, que Tlle de Ceylan, une partie des Moluques et le cap de Bonne* Espérance furent conquis, que Malte devint un second Gibraltar, que l'Angleterre fit presque seule le commerce du monde entier, et que son pavillon domina sur toutes les mers. Quant aux qualités privées de cet homme supérieur, elles ont obtenu les éloges de ses plus grands adversaires,* et il n'y a à lui reprocher qu'un penchant pour la boisson, défaut ordinaire, à cette époque, à la plupart des membres de l'aristocratie britannique. Tout le monde a rendu hommage à son désintéressement, à la simplicité de ses manières, à la régularité de ses mœurs, qui l'avaient fait nommer le ministre immaculé^ Il ne fut jamais marié : sa vie entière fut consacrée à son pays, et toutes ses affections étaient dominées par un désir insatiable de gouverner, quoiqu'il fût insensible aux honneurs , aux titres et aux richesses. Cet homme , qui disposait des destinées de la Grande-Bretagne, refusa l'ordre de la Jarretière, ne voulut jamais être que William Pitt, et mourut pauvre.

Ce qui prouve toute l'importance personnelle de Pitt, et l'irrésistible influence exercée par cet homme d'État sur la politique de l'Angleterre, c'est qu'immédiatement après sa mort George III, qui avait toujours eu autant de penchant pour les torys que George I" et George II pourleswhîgs,se vit contraint par l'opinion publique de confier à ces derniers la direction des affaires. Fox reçut le département des affaires étrangères; avec lui allaient prédominer tout naturellement les idées de pacification. Malheureusement, dès le 13 septembre 1806, il succombait à une hydropisie, et

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, allait reposer à Westminster à côté de Pitt , son ancien ijrivai. 11 avait toujours existé entre ces deux hommes un rude antagonisme. Pitt, malgré quelques discours d'oppo- .«ttion en faveur de la réforme parlementaire, malgré ses ■vœux pour l'émancipation des catholiques et pour Tabo- Jition de la traite des noirs, était l'homme du passé : c'était ^'Anglais animé par une haine séculaire à la ruine de la France; c'était le tory disposé à combattre partout, et de toutes les manières, en faveur des abus de l'ancien régime. J'ox, au contraire, était l'homme du progrès : son noble eœur battait pour tous les sentiments généreux. Anglais, il avait salué avec bonheur- l'émancipation de la France; ,|nembre de la plus orgueilleuse de toutes les aristocraties, jl voulait pour tous ses compatriotes l'égalité politique là plus complète ; élevé dans les principes de cette Ëglise anjglicane si intolérante, si tracassière, il voyait des frères non-seulement dans les dissidents protestants, mais encore dans les catholiques, dans les juifs. Fox brille au premier rang parmi ces êtres bienfaisants qui ne semblent avoir d'autre mission sur cette terre de douleur que de calmer les haines, que de lutter contre les trop puissantes suggestions de l'égoïsme, du fanatisme et de l'orgueil.

Suite de la guerre (19«e-flSfltt).

Bonaparte avait dit à Ulm, aux généraux autrichiens prisonniers ; « Je n'ai pas besoin de nouveaux territoires, c'est du commerce et des vaisseaux que je veux. » La France, en effet, était assez grande alors et assez glorieuse ; pour la porter au comble de la puissance et de la Richesse , il ne lui manquait que la liberté des mers. Trafalgar venait de clé-* jouer tous les plans de Napoléon ;»il se jeta dans une autre voie; ce qu'il n'avait pu faire par la force, il l'essaya par des décrets. 11 n'avait pu vaincre les flottes de l'Angleterre, il travailla à tuer son commerce. Les ouvertures de paix faites sous le ministère de Fox n'ayant pas abouti. Napoléon brisa, à léna, la monarchie prussienne, soudoyée de l'Angleterre, força la Russie, après Friedland, à traiter, et à l'entrevue de Tilsitt, fit accepter du czar Alexandre son alliance et ses

projets. La Turquie même échappa à Tinfluence anglaise , et une double expédition sur Constantinople et sur TËgypte échoua. Une autre sur Buenos-Âires eut le même sort. Des succès isolés sur les rares escadres que la France osait lancer de loin en loin, à travers les mers, étaient une bien faible compensation ; encore le contre-amiral Linois avait-ii pu faire dans Tocéan Indien une campagne désastreuse pour les négociants de Londres et de Bristol. Ainsi le continent, sous la pression de la puissante main de Napoléon , redevenait ennemi de l'Angleterre. Il fit plus, il voulut le fermer, non-seulement à ses armes, mais à ses marchands. Il inaugura (21 novembre 18C6) le système continental par le décret de Berlin, qui, par représailles de mesures prises contre les neutres, déclarait les lies britanniques en état dé blocus, et interdisait toute relation avec elles. Le ministère tory, qui prit les affaires en 1807, répondit à cette attaque par des prohibitions analogues. L'entrée des ports anglais et celle des ports des États alliés à la France fut interdite aux neutres. Tous les ports d'où le pavillon de la Grande-Bretagne était exclu furent déclarés en état de blocus, avec peine de la saisie pour tout navire qui y entrerait. Napoléon, allant plus avant dans cette guerre gigantesque dont les neutres et les populations commerçantes du globe entier faisaient les frais, porta sentence de confiscation contre tout bâtiment qui serait entré dans un port anglais, ou qui se serait laissé visiter par un croiseur ennemi. En même temps il travailla à nouer une ligue maritime avec la Russie, le Danemark et le Portugal. Le Danemark avait une marine florissante et une flotte qjiii faisait tout son orgueil. Au commencement de septembre 1807, avant toute déclaration de guerre, sans que le Danemark eût commis «ucun acte d'hostilité , une flotte anglaise vint sommer le gouvernement danois de lui livrer sa flotte jusqu'à la paix générale, et, sur son refus, bombarda pendant cinq jours Copenhague, y brûla neuif mille maisons et vola au Danemark vingt vaisseaux de ligne, seize frégates , cinq bricks et vingt-neuf chaloupes canonnières.

Ce nouvel attentat contre le droit des gens amena une

déclaration de guerre de la Russie et de rAutriche. Les Ëtats-Unis, pour un autre motif dont nous parlerons bientôt, semblaient prêts aussi à prendre les armes. L'Angleterre, repoussée du continent, sans alliés, sans commerce, ét6uf« fait de pléthore dans son île, au milieu des produits accumulés de son industrie. Déjà s'élevaient les plaintes amères des négociants et des planteurs coloniaux, qui ne pouvaient

; écouler leurs produits ; le système continental allait réussir, les peuples apprenaient à se passer des marchandises anglaises, et, ce qui était plus menaçant, apprenaient à les imiter. Le génie inventif, excité par les promesses de Napoléon, trouvait de nouvelles machines et donnait les moyens ée remplacer même certaines denrées^coloniales. Le conti-

I nent devenait industriel. C'est à ce moment qu'une faute de Napoléon changea les chances qui lui étaient si favorables. Ce que l'Angleterre avait fait à Copenhague, il le fit à Bayonne; l'une n'avait pris qu'une flotte, il prit un royaume. Mais de cette violence sortit pour lui une guerre terrible qui moissonna ses meilleures légions. La guerre d'Es*

. pagne ouvrit au flanc de la France une plaie qui alla s'agrandissant jusqu'à ce qu'elle eût emporté le grand empire. Ce fut par là aussi que l'Angleterre rentra en lice sur le continent. Elle y reparut avec un chef qui s'était distingué dans les guerres de l'Inde, général froid, circonspect, méthodique, sans élan mais sans faiblesse, rarement vainqueur, jamais vaincu complètement, Ylronduke, comme les Anglais l'ont appelé, le duc de fer, sir Arthur Wellesley, lord Wellington.

Le peuple espagnol s'était levé tout entier pour repousser l'odieuse usurpation de Napoléon. L'Angleterre accourut à son aide, Uii donna des armes, des officiers, des généraux. Wellington battit Junot à Vimiera , et le força d'évacuer le Portugal; en 1809, il vainquit le maréchal Victor à Talavera. Refoulé l'année suivante par Masséna sur Lisbonne, il s'arrêta, lorsqu'on le croyait déjà embarqué, aux lignes célèbres de Torrès-Védras , et Masséna fut forcé, en 1811, par la disette, de reculer à son tour. Wellington recouvra ce qu'il avait perdu, et voulut pénétrer en Espagne pour donner la

main aux années insurrectionnelles, et fut rejeté encore une fois sur le Portugal. Mais là il retrouvait sa force, parce qu'il retrouvait la mer et les flottes anglaises. Il en sortit enfin victorieusement en 1812, lorsque la folle expédition de Moscou emmena à cinq cents lieues de TEspagne toutes les forces de la France. Quand l'hiver eut tué la grande armée, les Anglo-Espagnols pénétrèrent jusqu'à Tarragone, où SouU les arrêta par une victoire (12 juin). Mais le 22 juillet Wellington battait Marmont aux Ârapiles. L'année 1813 montra TEurope entière soulevée contre la France. La diplomatie i anglaise n'était pas étrangère à cette dernière coalition. Sen- i tant approcher le moment suprême , elle prodiguait Tor, I les promesses, et prenait largement sa part de Faction en menant l'Espagne à fassaut de la France par les Pyrénées, tandis que ses alliés l'assaillaient par le Rhin avec cinq cent mille hommes. Wellington , vainqueur des recrues de Jourdan à Vittoria avec sa vieille armée, toujours si bien ménagée et si bien pourvue, enleva Saint-Sébastien le 8 sep* tembre 1813, passa la Bidassoa le mois suivant avec des forces très-supérieures, vainquit à Saint-Jean de Luz le maréchal Soult qui, forcé, par son infériorité numérique, de reculer, le fit avec une savante et énergique lenteur, le vainquit encore, le 27 février 1814, àOrthez, et lui livra le 10 avril cette bataille de Toulouse, où vingt-sept mille Français arrêtèrent les quatre-vingt-quatre mille hommes de Wellington, et en tuèrent vingt mille. Ce fut la dernière action de cette guerre de géants. Déjà Paris avait capitulé, et Napoléon allait se diriger sur l'ile d'Elbe, qu'on lui laissait pour résidence.

Mais Wellington n'avait pas encore cueilli sa palme la plus glorieuse. Le sanglant et inutile intermède des centjours la lui donna. Car les Anglais qui depuis le commencement de la grande guerre n'avaient joué sur le continent qu'un rôle très-secondaire, eurent le principal honneur de la lutte suprême. Cette gloire était due à leur opiniâtre persévérance. Les alliés occupaient la Belgique avec de grandes forces. Napoléon, qui avait en quelques jours reconquis la France, chassé les Bourbons, réorganisé l'année,

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I commença le 14 juin 1815 cette cannpagne terrible de cinq I jours, durant laquelle, selon son expression, il vit lui échapper trois fois des mains le triomphe assuré de la France. ! Tarmée anglaise^ commandée par le duc de Wellington, comprenait cent deux mille cinq cents hommes en trois lîorps : le premier sous le prince d'Orange, le deuxième sous lordHill, le troisième sous lord Uxbridge. Ces trois corps, manis d'une artillerie de deux cent cinquante pièces, étaient disséminés depuis Nivelles jusqu'au littoral de la mer. Le quartier général du duc de Wellington était à Bruxelles. Le point de concentration indiqué, en cas d'urgence, était les Quatre-Bras.

L'armée prussienne^ commandée par Bliicher, comptait cent trente-trois mille quatre cents hommes et trois cents touches à feu, et était partagée en quatre corps : le premier sous Ziéthen , le deuxième sous Pirch , le troisième sous Thielmanu, le quatrième sous Bulow. Le quartier général de Blùcher était à Namur. Le point de concentration, qui n'avait été que trop bien choisi et pris, comme on le verra, était à Fleurus.

En observant la carte, on voit que les deux armées ne pouvaient se réunir qu'entre les Quatre-Bras et Fleurus. Là était leur centre. C'est là aussi que Napoléon comptait porter ses premiers coups. L'armée française était établie sur l'extrême frontière, entre Maubeuge.et Philippeville.

Elle fut concentrée tout entière, le 14 au soir, sur trois directions : Philippeville, Beaumont, Maubeuge ; elle comprenait cent quinze mille cinq cents hommes, divisés en cinq corps, sous les ordres de d'Erlon, Reille, Vandamme, Gérard et Lobau, plus la garde impériale et trois- cent cinquante bouches à feu.

Le quartier général était à Beaumont. Les forces des alliés étaient donc juste doubles de celles des Français, deux cent trente-cinq mille neuf cents contre cent quinze mille cinq cents. Il y avait seize lieues de Bruxelles à Namur, et quinze de Namur à Beaumont.

Dans la matinée du 15, Blûcher apprit par le général Bourmont, qui désertait le camp français, que Napoléon

avait donné ordre à tous les corps de se diriger sur Charleroi. Mais, averti à temps de cette trahison, l'empereur changea ses dispositions, et ordonna le passage de la Sambre à Marchiennes, à Charleroi et au Châtelet. Ziéthen, qui avait son quartier général à Charleroi, pris à Timproviste, fut culbuté et repoussé sur Gilly, à une demi*lieue en arrière de Charleroi. Aussitôt le passage assuré, Napoléon donna au maréchal Ney le commandement des corps Reille et d'Erlon, avec ordre d'aller chasser les Anglais des Quatre-Bras pour occuper cette position d*oii dépendait le sort de la campagne. En même temps Yandamme chassait Ziéthen de Gilly , et Napoléon lui-même ma^ chait sur f leurus, point de concentration de Tarmée prussienne.

Ainsi, dès la première journée de combat, les Français avaient réussi à forcer les avant-postes ennemis, et menaçaient déjà de percer leur ligne à son point de jonction. D'après les bulletins français, les Prussiens avaient perdu dans cette journée deux mille soldats tués ou faits prisonniers; les Français une centaine de blessés et quatre-vingts morts. Dans la nuit du 15 au 16, l'empereur changea la composition de son armée, et l'organisa ainsi : Aile gauche: Ney, quarante-sept mille quatre cent cinquante hommes, cent seize canons. — Aile droite : Grouchy , trente-huit mille hommes, cent douze canons. — Centre et réserve : l'empereur, vingt-huit mille hommes, cent vingt-deux canons. Voici quel était le plan do Napoléon pour cette journée:

II devait marcher sur Fleurus, puis sur Gembloux, et là prendre la route de Bruxelles, où il comptait arriver le 17 au matin. Pour amener ce résultat, il ordonnait à Grouchy de se porter sur Sombref pour y tomber à bras raccourci^ ce fut son expression, sur les Prussiens, et à Ney de se bien garder aux Quatre-Bras, mais d'envoyer une division à Marbais pour que l'empereur pût Kappeler à Sombref en cas de besoin, et d'éclairer la route de Bruxelles. Ces dispositions, si elles avaient réussi, auraient eu pour effet de rejeter les Anglais au delà de Bruxelles, les Prussiens sur

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Namur, d'isoler Blùcher et Wellington pour les battre l'un après Tâutre.

Wellington, il est vrai, fut surpris, au milieu des fêtes qu'on lui donnait à Bruxelles, par la subite attaque de son habile adversaire ; mais sur le compte de Blûcher l'empereur se trompait. Il le croyait toujours à Namur. Blûcher, au contraire, averti peut-être par Bourmont, avait compris tout le plan de Napoléon. Il s'était porté de sa personne vers Ziéthen, et avait poussé Pirch, Thielmann et Bulow sur ïleurus à marches forcées. Bulow, cantonné à Liège, était trop loin, mais ses collègues arrivèrent à temps, et le 16, Blûcher se trouvait avec quatre-vfngt-quinze mille hommes «entre Bry et Sombref. Il fallut donc que Napoléon changeât encore une fois ses dispositions. Il avait cru arriver à Bruxelles après quelques escarmouches seulement, et Blûeber était venu barrer la route et le forcer à une bataille, avec la possibilité de pouvoir se joindre encore après à Wellington. Il y avait encore une chance pour Napoléon, c'était de battre si bien Blûcher et de le rejeter si décidément vers la Meuse, que la jonction avec les Anglais fût impossible. Pour cela il fallait que Ney et Grouchy coopérassent à l'action.

Ney reçut l'ordre de pousser les Anglais vers le nord, puis de se rabattre sur le corps de Napoléon, pour envelopper les Prussiens; firouchy devait aussi faire volte-face et se retourner sur Fleurus. Avant d'engager l'action, Napoléon voulut attendre la réponse de Ney. Elle ne vint pas. Il lui écrivit une deuxième fois, puis une troisième, que le sort de la France était entre ses mains. Ney, pour la première fois, hésitait; il hésita longtemps.

L'armée prussienne comptait, nous l'avons dit, quatrevingt-quinze mille hommes ; la portion de l'armée française qui lui était opposée n'en avait que cinquante-neuf mille. Le terrain était découvert, l'artiUerie avait libre jeu.

L'attaque commença par Vandamme, au village de Saint- Amand, à l'aile gauche ; les Prussiens, embusqués derrière les haies et couverts par les maisons du village, firent, à bout portant, un feu meurtrier. Il fallut faire le siège de chaque maison et de chaque étage. Les Prussiens furent

cependant rejetés au delà du ruisseau qui borde le village. Mais Blûcher, accourant avec sa réserve, arrêta de ce côtÉ nos succès. L'attaque avait commencé en même temps iM l'aile droite, à Ligny, par Gérard. Les Prussiens y furent cîi fois vainqueurs, et cinq fois vaincus. Des deux côtés on m< trait un acharnement qui ne s'était pas vu encore. « Il sei blait, à Ligny, dit un journal autrichien militaire (Vienni 1819), que chaque soldat eût trouvé dans son adversaire ennemi mortel, et se réjouit de trouver enfin le moment ]a vengeance. » Quatre fois les Français prirent le vilh quatre fois il fut repris par les Prussiens. « Ce combat, Blûcher dans son rapport, peut être considéré comme plus sanguinaire dont l'histoire fasse mention. » La gs impériale restait immobile ; Napoléon attendait, pour la h cer, l'attaque de Ney. Qu'il paraisse, qu'il prenne les Pi siens à dos, et leur destruction sera complète. Mais il parut pas. On vit seulement une division s'approcher champ de bataille, puis s'éloigner.... Ëtaient-ce des An{ ou des Français 7 On le sut plus tard. C'était le général d'] Ion, qui aurait pu réaliser le plan de Napoléon ; mais par obéissance militaire, n'osa s'arrêter pour attaquer Prussiens, parce qu'il avait reçu l'ordre d'aller rejoini Ney. Irréparable faute I

La bataille durait depuis trois heures ; il é^ait sept hem du soir. Napoléon se décida à intervenir. Il envoya la (^'~ sion Gérard, qui fit reculer l'ennemi. Blûcher, à cette charge avec sa cavalerie ; mais il rencontre les cuii français : il est renversé de cheval , foulé aux pieds, reusement pour lui il ne fut point reconnu, et put s'échai La bataille de Ligny était gagnée, mais pas assez compl ment, par la faute de Ney.

Ce maréchal avait reçu les ordres de Napoléon temps; mais ignorant la quantité de forces ennemies avait devant lui, il n'y avait pas obtempéré. Or, aux Qui Bras, en face desquels il se trouvait, il n'y avait que la gade de Saxe-Weimar, et le prince d'Oran/ïA »imé giments hollandais, en tout huit mille b-^^ été attaqués, ils étaient perdus.

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Mais Wellington profita de Tinaction du maréchal. C'est m milieu d'une fête qu'il apprend les opérations des Français depuis le 14. Il quitte sur-le-champ le bal, accourt jwrec quelques officiers d'état-major, et, grâce à une prodikpeuse activité, il a bientôt porté à cinquante mille hommes h petite troupe du prince d'Orange. Aux Quatre-Bras, Ney iretrouve alors toute son énergie; il enfonce les Brunswickois , tue leur duc et repousse le 42* écossais , dont le eolonel est tué ; mais le généralissime anglais s'élance contre les Français à la tête de dteux divisions arrivées de Nivelles «a pas de course. Ney touchait déjà la ferme des Quatre- Bras lorsque Wellington le rejeta dans ses premières portions.

Ney comptait sur d'Erlon comme Napoléon avait compté sur lui , mais d'Erlon n'amène ses vingt mille hommes qu'à neuf heures du soir, après avoir inutilement erré dans la plaine entre les deux combats avec une force qui eût donné une victoire décisive au parti vers lequel il se serait tourné. ' Cependant les Anglais , à leur tour assaillants , allaient se rendre maîtres de Frasnes, quartier général de Ney, lorsque Kellerman se précipite à la tète de ses deux régiments de cuirassiers; le 69' britannique est culbuté, les batteries sont enlevées par l'infanterie française, qui a suivi les cuirassiers au pas de course. Ceux-ci arrivent jusqu'à la ferme, mais là Wellington les arrête , les décime par un feu meurtrier. Kellerman, démonté, ne s'échappe qu'avec peine. A ce moment, le général Alten vient encore augmenter les forces de Wellington ; l'avantage reste à ce dernier ; les Français sont une deuxième fois repoussés sur Frasnes. Aussitôt Ney envoie dire à d'Erlon de venir, quels que fussent les ordres à lui transmis par Napoléon. D'Erlon arrive à neuf heures du soir pour voir le désespoir du maréchal que la nuit empêche de continuer à combattre. Les Français étaient sinon battus, au moins emprisonnés dans leurs positions.

Le chiffre officiel des morts, dans cette journée du 16, fut,

pour les Anglo-Belges, aux Quatre-Bras, de neuf mille, et

Celui des Français de trois mille quatre cents ; mais Ney

avait cinquante pièces de canon, et Wellington, à ce mo-

326 CHAPITRE xxxiv.

ment , n'avait que fort peu d'artillerie. À Ligny , les Profr siens perdirent vingt-cinq mille hommes» et Napoléon mille neuf cent cinquante. On n'avait fait de quartier d' cun côté.

Le soir de cette même journée, 16 juin, les trois de Ziéthen , de Pirch et de Thielman se rallièrent à G bloux à une heure et demie de Ligny , derrière les trou non entamées de Bulow.

Napoléon , selon son habitude , campa sur son champ victoire. C'était le dernier. Ney, (^ui n'avait pas fait un resta dans ses positions de Frasnes en face de Wellingto;

Le 17 au matin, Wellington, qui avait appris pendant nuit la défaite de Ligny et la retraite deBlùcher, fit mouvement parallèle ; il quitta les Quatre-Bras au point jour et se replia sur Bruxelles en passant par Genappe. laissait aux Quatre-Bras le commandant du troisième cor lord Uxbridge. (

Le maréchal Ney, à qui l'empereur avait, pendant la nu^ envoyé l'ordre de recommencer au point du jour l'attaqi» des Quatre-Bras, était resté dans ses positions de Frasnes. Uk maréchal n'était plus le même homme ; ses brillantes facultéi étaient comme paralysées. Wellington venait de lui échapper* Lord Uxbridge abandonna encore, sans être troublé dans sa retraite, les Quatre-Bras, lorsqu'il vit arriver le sixième corpi (centre et. réserve) conduit par l'empereur lui-même. Napo» léon, en effet, ne recevant pas de réponse, à neuf heures dit matin , avait résolu d'aller prendre lui-même le comman* dément de l'aile gauche. Il était aux Quatre-Bras à unû heure, et Ney n'y était pas encore. Profondément blessé de cette inaction , l'empereur envoya directement aux chefs de corps du maréchal l'ordre d'avancer.

D'Erlon, qui arriva le premier, fut lancé à la poursuite de l'arrière-garde anglaise de lord Uxbridge. Reille le suivit , Ney parut enfin devant Napoléon , qui lui reprocha vivement ses inconcevables lenteurs. Il répondit qu'il n'avait pas attaqué parce qu'il croyait que Wellington était encore aux Quatre-Bras. Et il y avait plus de dix heures que le général anglais s'était replié sur Bruxelles.

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Les troupes conduites par Napoléon contre Tarmée anglaise, jointes aux deux corps de Taile gauche, se montaient à soixante-cinq mille hommes. Elles ne tardèrent pas à rencontrer Wellington , qui , comprenant le danger de trop s'éloigner de Blûcher , s'était arrêté en avant de la forêt de Soignes.

Napoléon, qui avait suivi aussi la route de Bruxelles, arriva à six heujres du soir en vue de cette forêt et de Tarmée anglaise , forte de quatre-vingt-dix mille hommes et de fioixante pièces de canon ; il prit position en avant de P/anehenoiSj à quatre ou cinq cents pas à droite de la route.

Pendant ces mouvements, que faisait Blûcher? Napoléon avait laissé Grouchy à Fleurus avec Taile droite , qui se montait à trente-quatre mille hommes. Grouchy avait ordre d'occuper Gembloux et de pousser les Prussiens Fépée dans les reins. La démoralisation s'était mise dans leur armée. A la suite de la défaite de Ligny, les corps étaient désorganisés, la désertion commençait. Si Grouchy eût activement continué la poursuite , les alliés de Wellington étaient perdus; mais ce général devait faire le 17 ce que Ney avait fait le 16. Il laissa à son ennemi toute la journée du 17 et toute 1a nuit pour se reconnaître et se reformer. Il n'arriva que le 17 au soir à Gembloux , n'ayant pas fait dans sa journée deux lieues; il est vrai que la pluie, depuis la veille, tombait par torrents, que les chemins étaient défoncés. Mais la situation voulait des efforts désespérés , des prodiges : il fal*lait les faire. Blûcher mettait ce temps à profit ; il partageait son armée en deux : une partie était renvoyée sur Liège, et lui , avec l'autre , prenait le chemin de Wavres pour rejoindre Wellington à la forêt de Soignes. Napoléon apprit ce mouvement à onze heures et demie du soir ; il envoya ordre aussitôt à Grouchy de porter en toute hâte, dans la direction de Saint-Lambert, une division de sept mille hommes, et de suivre lui-même cette division dès qu'il n'y aurait plus de doute sur la marche des Prussiens pour venir opérer avec la grande armée.

Le 18 au matin, l'armée de Wellington était toujours en avant de la forêt de Soignes , à gauche d'Hougoumont , en

328 CUAPITHË XXXiV.

face de Pianchenois. G*était, il semble, une mauvaise position, condamnée par les règles les plus simples de la guerre, puisque s'il était battu, avec cette forêt à dos, il n'avait pour retraite que d'étroits défilés. Mais le moment était venu de moins regarder en arrière qu'en avant. Comme défensive, la position était excellente; et Wellington, qui sentait bien que reculer plus loin s'était s'avouer vaincu , et qu'être vaincu, c'étaient les routes de Berlin et de Vienne encore ouvertes à Napoléon, était résolu de faire là une résistance désespérée. Napoléon comptant sur Grouchy pour contenir les Prussiens, ne s'en croyait que plus sûr de la victoire. Il disait lui-môme, avant la bataille, qu'il avait quatre-vingt-dix chances contre dix pour écraser les Anglais. Mais un autre ennemi , le temps, était contre lui. La pluie avait détrempé les terres ; l'armée française bivouaquait au milieu de la boue ; Tartillerie et la cavalerie ne pouvaient manœuvrer. Cependant, à neuf heures du matin, l'armée se mit en marche sur onze colonnes. A dix heures et demie, elle était en position, en face de l'ennemi , rangée sur six lignes en forme de six V. L'empereur mit pied à terre sur les hauteurs de Rossomme. Ces hauteurs sont un plateau que traverse la chaussée de Charleroi à Bruxelles. Elles naissent à la ferme du Caillou , où l'empereur avait passé la nuit; elles finissent à la ferme de la Belle-Alliance, à quatre cents pas à peu près de là ; la route de Bruxelles traversait Mont Saint-Jean, hameau d'une trentaine de maisons, et à trois quarts de lieue plus loin, au milieu de la forêt de Soignes ^ se trouvait aussi sur la route le village de Waterloo. Napoléon resta en observation, depuis onze heures jusqu'à trois, sur un tertre des hauteurs de Rossomme, placé sur le côté gauche de la route, en face d'une maison isolée appelée la Maison d'Ecosse.

Une heure avant d'attaquer, Napoléon écrivit encore à Grouchy de se rendre immédiatement à Wav^res, d'en chasser les Prussiens et de se joindre à lui en revenant par Pianchenois.

A onze heures, deux corps de l'aile gauche de l'armée française attaquèrent le bois et le château d'Hougoumont, où s'appuyait la droite de Wellington.

GEORGE in (1760-1820). 329

L'empereur, par cette attaque, voulait tromper son adrsaire ; son intention était de couper par un violent effort centre de Farmée anglaise, de s'emparer de Mont Saintn, et de se rendre ainsi maître du principal débouché le la forêt de Soignes, S'il eût réussi, les deux ailes de Welington une fois séparées, leur retraite devenait impossible, rsque Wellington vit Hougoùmont attaqué, il porta sur te point ses meilleures troupes. Aussitôt l'empereur dirige (Quatre-vingts pièces de canon sur Mont Saint- Jean, et fait ieommencer par Ney l'attaque de ce hameau, qui était occupé far le centre de l'armée anglaise. Alors apparut sur la gau- ■«fae de l'ennemi, dans la direction de Saint-Lambert, une Colonne que l'on reconnut pour être l'avant-garde du corps Hé Bulow. Bulow, qui n'avait pas combattu à Ligny, avait trente mille hommes de troupes fraîches avec lesquels il dlait donner en plein dans notre flanc droit, s'il n'était ^s contenu. On apprenait en même temps que Grouchy ■n'était pas encore arrivé à Wawres, et que rien par con- '^uent n'empêchait la jonction des Prussiens avec leurs alliés. Mais Napoléon, croyant que Grouchy se trouvait à la poursuite du corps de Bulow^, ne désespéra pas encore de 'la journée, malgré l'approche de ce nouvel ennemi; il se 'disposa même à le prendre entre deux feux et fit faire une I des plus belles et des plus audacieuses manœuvres qui aient I été exécutées sur un champ de bataille : un changement de front oblique sur le centre, l'aile gauche en avant par division. Le comte Lobau, chargé de ce mouvement, n'avait que dix mille hommes pour en arrêter trente mille ; mais il ne devait ouvrir le feu que lorsqu'il entendrait le canon de Grouchy à Saint-Lambert. Cette partie de la bataille générale pouvait réussir; Napoléon ne s'en affaiblissait pas moins de dix mille hommes. Il ne lui en restait plus que cinquante-cinq mille contre les quatre-vingt-dix mille du général anglais. En réalité, c'étaient soixante-cinq mille hommes qui allaient en combattre cent vingt mille, un contre deux.

« Nous avions ce matin quatre-vingt-dix chances pour nous, dit Napoléon à Soult, l'arrivée de Bulow nous en a fait

330 CDAPITRB XXXIV.

perdre trente, mais nous en avons encore soixante quarante, et si Groucby répare Fhorrible faute qu'il a de s*amuser hier à Gembloux et envoie son corps avec dite, la victoire ne sera que plus décisive, car Bulow s< perdu entièrement »

Pendant que Ney attaquait Mont Saint- Jean et la Haii Sainte, où était la gauche de Wellington, Tattaque du cl teau et du bois d'Hougoumont, que Napoléon avait ordonna pour faire diversion , devenait une lutte affreuse et des p] sanglantes. Les Français se jetèrent dans le bois, mais ne sU rendirent maîtres qu'après avoir chassé les Anglais d'arl en arbre. Au delà était un nouvel obstacle, le mur en bri^ ques du château, percé de milliers de meurtrières, d'où Anglais, à peu près invisibles, firent un feu meurtrier sap tout ce qui débouchait du bois.

Quatre heures durant, cette boucherie continua. Napo^ léon fit enfin amener de l'artillerie, et les obus eurent bietf vite mis le feu au château. Les Français pénétrèrent un in«4 stant dans îa cour, dont ils avaient forcé la porte, mais ib en furent repoussés à la baïonnette. L'ennemi conserva ce poste toute la journée. Ce n'était là qu'une fausse attaque^ La véritable, au centre, paraissait réussir; l'artillerie de Ney enfilait le débouché de la forêt de Soignes et faisait un ravage affreux dans les rangs ennemis. A l'aile gauche de Wellington, la division anglaise Picton, et la brigade belge Perponcher essayaient en vain de repousser le corps de d'Erlon, qui descendait des hauteurs de la Belle-Alliance pour se placer entre la gauche des Anglais et Bulow. La première ligne des Anglais fut culbutée, et le brave général Picton tué ; les hameaux de Smouhen, de la Haie et de Papelotte furent enlevés.

Wellington^ à cheval près d'un arbre à moins de cent pas en arrière du bord de la terrasse, suivait attentivement la marche des colonnes de Ney. A la vue du désordre qui suivit la mort de Picton, il fit soutenir sa brigade. Mais en ce moment ses officiers lui montrent plusieurs corps qui, écharpés par les pièces de douze de l'armée française, se sauvaient sur la route de Bruxelles. Wellington s'élance

MMNir arrêter cette fuite. Le général Ratty, qui commandait Pftrtillerie, apercevant Wellington et son état-major au mi-> leu des fuyards, crut qu'il battait en retraite, et fit ralentir Ib feu de ses pièces pour aller dire à Napoléon que Welling- [ton abandonnait ses positions. Loin delà, ce général parvint rallier ses régiments qui, voyant cesser cette pluie de miille devant laquelle ils fuyaient, rentrèrent dans leur preière position . Il revint précipitamment à sa place de bataille. *im n'est perdu, dit-il, après avoir sondé du regard le ravin. Ney avait été trompé comme le général Rutty par le moument de Wellington et cette panique des troupes anglaises, itdt qu'il vit son adversaire quitter la terrasse qu'il occu- ^it, il crut hâter la défaite des Anglais en portant l'artillerie sur les positions mêmes de l'ennemi ; les pièces de douze avec lesquelles Rutty avait fait tant de mal aux Ânglo- Belges furent relevées, et les chevaux lancés au galop du Ifâut en bas de la ferme de la Relle-ÂIliance pour traverser le ravin et gravir l'autre pente, afin de mitrailler à brûlepourpoint les Anglais.

Wellington, moins éloigné du théâtre de l'action que

Napoléon , suivait attentivement les péripéties du drame

émouvant que jouaient deux cent mille soldats au-dessous

! de lui. Il voit dans le ravin les canonniers embourbés jus-

f qu'aux genoux, les bSClIs enterrés jusqu'à l'essieu, les artil-

; leurs français condamnés à l'immobilité. II pousse un cri

de joie et lance deux régiments de dragons à fond de train

I dans le vallon. Ces hommes, les meilleurs soldats de l'ar*

I mée anglaise, coupent les traits, tuent les chevaux et sabrent

\ les artilleurs. Ils furent à leur tour chargés et sabrés jus-

I qu'au idemier par les cuirassiers de Milhaud. Mais l'armée

{ française ne s'en trouva pas moins sans artillerie de réserve ;

: il ne restait en effet à Napoléon que des pièces de quatre ;

I niais que pouvait-il faire avec ces pièces contre l'artillerie

; anglaise de calibre et de portée triples.

I Plus loin, une autre brigade de dragons, commandée par

: sir William Ponsomby, fit une charge à fond pour arrêter

1 Ney qui montait toujours; elle enleva plusieurs pièces d'ar-

tillerie légère et deux aigles ; mais les cuirassiers de Mil'*

332 CHAPITRB XXXIV.

haud chargèrent à leur tour, culbutèrent les dragons an* glais et reprirent les canons. Le général hanovrien Oaiptéds et le major général Ponsomby furent tués. Cependant Ney, en dépit de rartillerie de Wellington , aborde enfin la Haie-Sainte et s'en empare, après une horrible mêlée où^ Anglais, Allemands, Belges, Hanovriens, Français, lut<« tèrent corps à corps, et où les Écossais firent admirer leuf inébranlable courage. L'avantage restant aux Français, h désordre se mit encore une fois dans Tarmée anglaise : un«. grande quantité de fuyards se précipitèrent sur la route de Bruxelles, le bruit de la défaite de Wellington arriva même dans cette capitale. Napoléon apprenant par Ney que le centre des Anglais était percé, crut une troisième fois avoir sai^i la victoire. La garde alors s*ébranle et se jette à la poursuite de l'armée anglo-belge pour achever sa déroule. Soudain le canon gronde derrière l'armée française. £st-ce Grouchy?

C'était Bulow qui, avec ses trente mille Prussiens, faisait la puissante diversion promise. La veille au soir, le général Gneizenau était venu dire au généralissime anglais , de la part de Blûcher, à qui Grouchy avait laissé le temps de réor* ganiser son armée , que le premier attaqué par Napoléon soutiendrait la lutte à outrance, et que l'autre viendrait à son secours. Wellington avait tenu parole. Bulow venait dégager son chef.

Reprenons les incidents de l'action particulière qui amenait ainsi Bulow sur les derrières de l'armée française. On a vu qjje Lobau avait été envoyé avec dix mille hommes contre lui pour lui barrer la route, tandis que Groucby l'atteindrait par derrière. Bulow, arrivé à Planchenois, y soutint un combat opiniâtre; mais les Français étaient un contre trois, ils furent obligés de céder au nombre, et refoulés sur le cimetière de l'église du village. L'artillerie prussienne déborda la ligne de Lobau , et ses boulets vinrent labourer la terre du tertre de la Maison d'Ecosse, devant laquelle se trouvait l'empereur. Ney était à ce moment au pied du plateau, attendant deux régiments de la réserve qu'il avait demandés à Napoléon. Mais l'ofiFensive

décidée de Bulow obligea l'empereur, pour ne pas être toamé, d'envoyer sa jeuoe garde à Lobau. •

Wellington voyait pour la seconde fois les chances tourner contre lui , les Prussiens n'arrivant pas ; mais quand le ^canon de Bulow éclate, il comprend que le moment décisif est venu ; et à son tour il attaque Ney dans la Haie-Sainte. [L'infanterie repousse ses colonnes, nos cuirassiers les sabrent, ^ftranchissent un talus rapide et se précipitent sur les carrés l'anglais. A cette vue, Ney, à qui Napoléon a recommandé de 86 tenir quelque temps sur la défensive, pour attendre l'effet de l'attaque de Bulow, oublie ses ordres , marche sur le gâteau , le gravit le premier, et se trouve avec ses soldats ,exk dedans de la deuxième ligne^ anglaise , entraînant avec lui toute la grosse cavalerie , sept mille chevaux , qui gravit le plateau fatal et va hacher la cavalerie anglaise, quand eelle-ci se repliant à droite et à gauche démasque soixante pièces de canon qui vomissent la mort. Après le feu essuyé nos cavaliers s'élancent sur les carrés anglais. Mais ils ne peuvent rompre cette valeureuse infanterie ; chaque carré reçoit impassÛ)le la charge des cuirassiers français , et quand ceux-ci se retirent^ se déploie et lance ses. feux ; nos cavaliers reviennent, le carré se reforme. Onze fois la brigade du major général Hackett répéta cette manœuvre, onze fois elle fut chargée. Nous devons donner les numéros des régiments composant cette héroïque brigade , c'étaient les 30", 33% 69' et 73^ Après la onzième charge , le 69% qui était à la face la plus exposée, se trouva^ haché; les autres, aux deux tiers entamés.

Cette lutte dura deux heures, pendant lesquelles Wellington, lord Hill, le prince d'Orange, se montrèrent sublimes de courage, constamment enfermés dans les carrés ou courant de l'un à l'autre, et encourageant leurs soldats : Courage, mes enfants, s'écriaitleduc Wellington, si nous quittons d'ici, que dira-t-on de nous en Angleterre? Cependant il sentie danger croître pour lui , il voudrait changer de position , il songe encore à la retraite. Mon Dieu y s'écrie-t-il avec désespoir, we faudra-t-il donc voir tailler en pièces tant de braves gens! Un aide de camp lui annonce que la cinquième di«

vision est réduite de quatre mille hommes à quatre cents^ qu'elle napeut plus tenir. « U faut pourtant, dit ropinîàlii général , qui ce jour-là mérita si bien son surnom d7ron dnkef \ le duc de Fer ; il faut qu'elle reste ici avec moi sur ce terrrà { jusqu'au dernier moment. Il n'y a que la nuit ou Blûch^ qui puissent nous tirer d'ici. »

Si notre réserve d'infanterie eût alors été disponible, c'ei était fait de l'armée anglaise. Malheureusement cette ré4 serve était avecLobau, elle venait de lui donner la victoire)^ Bulow était contenu, repoussé ; mais il fallait toujours oocok, per des troupes à l'observer, et le moment d'agir sur li plateau était passé. A sept heures nos cavaliers, dont prei^ que tous les chefs avaient été blessés ou tués, sont rejetai hofs du plateau. L'artillerie anglaise reparait et fait d'ak' freux ravages. Napoléon fait alors avancer la jeune garde mais il est trop tard, Wellington la brise à coups de canoQt. Deux bataillons entiers sont détruits , les autres se retirenlt Le corps de Reille, resté à Hougoumont, entre alors en action. U était huit heures, Wellington rassemble ses der^ nières forces et consulte sa montre; il regarde dans it direction d'Ohain. Des détonations se font entendre à l'ex* tréme droite de l'armée française. On pousse des cris de joie autour de l'empereur; c'est Grouchy, dit-on. Nouvelle erreur I Après l'armée de Bulov^, c'était la seconde armée prussienne , celle de Blûcher, qui arrivait.

Dès lors tout était perdu. Les Français entendant le canon derrière eux se croi^t trahis; ils se débandent , Napo-^ léon pâlit et fait avancer [sa vieille garde. Elle se forme en carré au fond du ravin. Pour comble de calamité, Bulow, averti par Blûcher, recommençait à tonner de son cété. Nous sommes trahis, crient quelques soldats. Dominés par ces fatals soupçons de trahison , que les faux mouvements des deux derniers jours avaient encore augmentés , les régiments de Ney hésitent et faiblissent. Wellington s'en ape^ çoit ; il ramène toute son infanterie, tout à l'heure disloquée: c'est environ soixante et dix mille hommes qu'il pousse sur les débris rompus des régiments de l'empereur. Toutes les positions que les Français ont prises, sont une à uneabaa-

680R6B ni (1760-1820). 335

données. Le mouvement concentrique de ces trois armées anglaise et prussiennes , resserre la dernière armée de la France, qui ne représente bientôt plus qu'une masse

eonfose.

Napoléon , désespéré , tire son épée et veut s'élancer au milieu des ennemis, il veut périr avec sa fortune ; ses génélaox l'entourent , on l'arrête et l'entraîne sur la route de léenappe. Il est plus de neuf heures ; la nuit est descendue for ce. terrible champ de bataille; et on lutte encore. La vieille garde forme six carrés , cinq sont successivement déilraits par un ennemi trente fois plus nombreux ; un seul jieste quelque temps encore debout , c'est celui de Cam- Ikronne, à la hauteur de la Maison d'Ecosse. Ces braves refusent de se rendre , et seuls contre toute l'armée ennemie, la chargent à la baïonnette pour donner à leur chef aimé le temps d'échapper. Leur sacrifice réussit, et leur a valu une gloire immortelle. La bataille de Waterloo avait duré dix heures. Les Français , qui étaient cinquante-neuf mille àLigny contre plus de quatre-vingt-dix mille Prussiens, et à Waterloo soixante-cinq mille contre près de cent soixante mille soldats, qui deux fois, dans cette dernière lutte, virent ia victoire s'échapper de leurs mains, eurent dans ces deux joamées ving[t-huit mille huit cent cinquante morts et s^t ihille huit prisonniers. Mais jamais armée française ne porta de coups plus terribles, puisque les alliés perdirent près de soixante mille hommes.

iinsi finit cette campagne célèbre :

Sans la désertion d'un traître , les alliés étaient anéantis an début de la campagne.

Si Ney eût fait son devoir, ils étaient écrasés à Ligny.

Si Grouchy eût fait le sien , ils l'étaient à Waterloo.

Rendons justice aussi au duc de Wellington. 11 n'eut point de manœuvres bien décisives, il n'eut pas de plan profondément conçu. Surpris par son adversaire, il dut recevoir la bataille où celui-ci voulut, adossé à une forêt dans ^ï^e situation désespérée, s'il était vaincu. Toute sa gloire ^t dans son opiniâtre résistance, dans son invincible ténacité, dans sa résolution de tenir jusqu'à l'arrivée des Prus-

siens, dût l'armée anglaise et lui-même être anéantis aupa* ravant. Lord Hill lui demandait à un des moments les pius critiques, ce qu'il ordonnait. «Rien, répondit-il. — Mais vous pouvez être tué, il est important que celui qui vous remplacera connaisse votre pensée. — Je n'en ai pas d'autres, répliqua le duc, que de tenir ici tant que je pourrai. »

L'Angleterre reçut avec une joie indicible la nouvelle de ce grand succès , le premier qu'elle remportait sur terre depuis le commencement de la guerre. Il n'y avait plus de dignité à conférer au vainqueur, il les avait toutes. On lui donna deux cent mille livres sterling. Tous les régiments qui avaient combattu au Mont Saint-Jean, inscrivirent sur leur drapeau le mot Waterloo, et cette campagne de cinq jours équivalut, pour tous les soldats à deux années de service. On les désigna sous le titre de^aterloo-Men.

Il est fâcheux d'avoir à dire que l'Angleterre usa mal de ce grand succès. Napoléon, irréparablement vaincu, n'avait pas voulu fuir en aventurier; il vint à bord d'un vaisseau anglais, le Bellérophon^ s'asseoir, comme Thémistocle, au foyer du peuple britannique. Généreuse confiance indignement trompée! Le grand captif fut conduit à Sainte-Hélène, au milieu de l'Atlantique, à cinq cents lieues de toute terre. Il y grandit encore, parce qu'il y effaça ses fautes sous les outrages et les tortures d'Hudson Lowe, ce geôlier de l'Angleterre. Il y mourut le 5 mai 1821.

Les traités qui suivirent la victoire de Wellington à Waterloo se proposèrent pour but d'effacer tout ce qui s'était fait depuis vingt-cinq ans en Europe. La Pologne fut livrée à la Russie, l'Italie à TAutricbe, T Allemagne occidentale à la Prusse, la mer aux Anglais. On leur laissa, en effet, la colonie du Cap, à l'extrémité de l'Afrique, qui commande le passage aux Indes par l'Atlantique; Berbice, Esséquibo, Démérara dans la Guyane ; Malte avec ses dépendances, qui commande toute la navigation de la Méditerranée ; les Sept- Iles dans la mer ionienne, où Corfou est la clef de l'Adriatique; l'Ile-de-France, le meilleur port et la meilleure forteresse de la mer des Indes ; Tabago et Sainte-Lucie dans les Antilles. Ainsi l'Angleterre avait maintenant des stations

GB0R6E m (1760-1820). 337

formidables pour sa marine militaire et marchande sur toutes les mers. Le sceptre de TOcéan était bien assuré dans ses mains; et ce qui fortifiait cet empire, c'était la faiblesse où était réduite la France, ramenée en deçà de ses frontières de 1789. Tandis que les puissances allemandes ébrécbaient notre frontière et y faisaient des jours par où une invasion nouvelle pût entrer plus aisément; tandis qu'on nous donnait perfidement pour voisines d'anciennes alliées, la Prusse et la Bavière, afin de nous les rendre enneniies, TÂngleterre nous enlevait les bouches de la Meuse et de TEscaut, et fai* sait élever contre nous un nouveau royaume^ celui des Pays- Bas, qui ne pouvait utiliser Anvers. Après les mesures prises contre la puissance militaire de la France, vinrent les mesures prises contre l'esprit de progrès et de réformes. On avait renversé Napoléon au cri de liberté; cette liberté , invoquée , promise dans les jours de malheur, on Fétouffa après la victoire ; et à l'alliance des peuples proposée par la révolution , on substitua la sainte-alliance des rois. L'Angleterre , malgré la nature de son gouvernement, prit la part la plus active à ces mesures, qui fondaient un nouveau droit des gens et une nouvelle politique, la prépotence des cinq grands États chargés de faire la police de l'Europe.

Cette politique, résultat de la grande guerre, dure encore ; heureusement l'Angleterre paraît vouloir s'en détacher. Un autre résultat de cette lutte, celui-ci plus heureux, a été de rendre l'Europe industrielle; le blocus continental la força <f élever des fabriques , qui font aujourd'hui , comme la récente exposition de Londres l'a montré, une concurrence redoutable aux manufactures de la Grande-Bretagne. Enfin, tandis que l'Europe était en feu, l'Amérique, à la faveur de la paix, se peuplait, défrichait son sol vierge, fondait des villes et développait ses forces avec la mâle vigueur d'une robuste jeunesse. Naguère ce n'était que des colonies insurgées; maintenant c'était un peuple. En 1812, frère Jonathan avait même assez grandi pour ne pas craindre de se me-

338 GHAPITRl XIXIY.

surer avec John Bull pour une question de conunerce. Leâ

exigences de FÂngleterre à l'égard des neutres , et particulièrement le droit de visite, que les croiseurs anglais s'arrogeaient sur les navires américains, sous prétexte de re* chercher des matelots déserteurs, amenèrent à plusieurs reprises dé vives contestations entre les deux pays , et en 1812 une guerre ouverte.

Cette guerre ne pouvait ressembler à celles de l'Europe ;elle se fit avec de petits corps de troupes sur les frontières, particulièrement sur celles du Canada, et avec des bâtiment! isolés. La marine américaine naissante s'y couvrit de gloiret et ses corsaires firent subir au commerce anglais des pertes immenses; il n'en fut pas ainsi des forces de terre. La capitale même des États-Unis, Washington, fut prise le 24 août 1814 par le général Ross, qui y incendia tous les édifices publics. Cette violence fut blâmée en Angleterre même; mais le général Packenham attaqua sans succès la Nouvelle- Orléans, vaillamment défendue par le général Jackson (8 janvier 1815). La paix avait été conclue à Gand peu de jours auparavant (24 décembre 1814), aux conditions suivantes : 1"* Fixation de la ligne de démarcation du c6té du Canada, jusqu'au lac des Bois {lake of Woods) , et aux lies dans la baie de Passamaquoddy, baie située en partie entre le New- Brunswick et l'État du Maine. L'exécution en était renvoyée à des commissaires; 2'' restitution de toutes les conquêtes; S"" les deux parties s'engagent à faire tout leur possible pour l'abolition du commerce des esclaves.

Cette guerre, qui révéla le fort et le faible des Ëtats-Unis, augmenta leur dette publique ; mais ils n'en recueillirent pas moins de grands avantages : d'abord l'affermissement de rUnion , principalement depuis l'incendie de Washington, qui confondit dans un même sentiment les opinions divergentes du nord et du midi ; ensuite, par l'effet de l'interruption de tout commerce extérieur, l'établissement de manufactures et de fabriques ; enfin la création d'une marine militaire, dont le besoin se fit sentir, et qui devint l'objet principal des soins du gouvernement. L'Angleterre s'était donné elle-même une rivale.

GEOftGX ni (1760-1820). aS9

Le règne de George IH avait fini , à proprement parler, ^n 1811. Sa raison, depuis si longtemps chancelante, l'ayant mt à fait abandonné à cefte époque, un bill avait fait passr l'antorité royale entre les mains du prince de Galles son ;. Le vieux roi fut conduit à Windsor, où il resta jusqu'au mr de sa mort (29 janvier 1820). Il n'était point fou fuieux et avmt conservé la douceur de son caractère. Le peule se découvrait avec respect lorsqu'il voyait passer ce ieillard chez qui, dans les dernières années, une cécité )inplète était venue s'ajouter à la démence. Quand George III descendit au tombeau, il atteignait sa latre-vingt- deuxième année et en avait régné soixante, n'avait jamais été un homme supérieur, mais il était loué d'un certain bon sens, d'une certaine fermeté de résoition. Bien difierent de George I*', de George II et de son propre fils George IV, il avait toutes les vertus privées, s'eût toujours montré bon père, et avait constamment vécu Ivec sa femme dans la plus douce et la plus simple intimité. <e prince de Galles, qui lui succéda avec le titre de régent ^n 1811, et avec le titre de roi en 1820, était, au contraire, honte de la famille royale. De très-bonne heure il se signala par les plus folles prodigalités. Nonobstant un revenu de deux millions de francs par année, le parlement avait été obligé de lui accorder une somme de quatre millions de francs pour ses dettes, parmi lesquelles figuraient environ trois cent mille francs de parfumerie et de poudre à la maréchale. Entouré de débauchés et de dissipateurs, le prince de Galles jouait dans les clubs ou cercles, pariait à outrance et corrigeait les chances du jeu comme on le faisait à la cour de Louis ÎIY et de Charles II. Plus d'une fois les membres du Jockey's-club lui reprochèrent de fâcheuses erreurs ; grand parieur de courses, amateur de chevaux, il se servait de mille ruses pour rester vainqueur, et les annales de la fashion de Londres rapportent qu'un jour le jokey de Son Altesse Royale pénétra dans une écurie, et fit manger au cheval qui devait courir avec le sien une préparation qui neu-

tralisa son ardeur. Le fait devint public, et il fut même un moment question d*exclure le prince du club, témoin d'une si honteuse spéculation. En 1795, pour se débarrasser de ses dettes, qui avaient fini par atteindre le chifire de quinze millions, il avait promis à son père de se marier, si l'on payait ses créanciers, et il épousa, le 8 avril 1795, sa cousine germaine, Caroline de Brunswick, fille du duc de Brunswick, si connu par l'invasion de la France en 1792, et d'Augusta d'Angleterre , sœur aînée de George III. Cette princesse, née en 1768, avait dix-huit ans lorsque Mirabeau la caractérisait, dans une lettre, comme une personne « tout à fait aimable, spirituelle, jolie, vive et sémillante. » Néan* moins, dès les premiers jours de son union, elle se vit indignement traitée par son mari, qu'elle rendit père, le 7ijanvier 1796, de la princesse Charlotte. Au mois d'avril suivant, elle se vit notifier, par écrit, que toute relation conjugale cessait entre elle et l'héritier du trône. Plus tard les restrictions les plus pénibles furent apportées à ses communications avec sa fille. Faut-il s'étonner si cette malheureuse femme se laissa aller plus tard à de coupables oublis?

Quant à la conduite politique du prince de Galles elle n'est pas plus honorable que sa conduite privée. Tant que son père le tint éloigné des afi'aires il fit cause commune avec l'opposition, et il ne quittait guère ce fat fameux, le beau Brummel, que pour se montrer en public avec Fox, Sheridan, leslordsGrey et Russell. Mais à partir de 1811, du moment où il fut nommé régent, il répudia ses anciens amis, et ses premières opinions pour se jeter dans les bras des torys. Du reste que fait à l'Angleterre, avec sa monarchie constitutionnelle si fortement organisée, le caractère personnel de ses princes? que le souverain soit un pauvre fou comme George 111, un débauché comme George IV, ou une jeune femme sans expérience, comme l'était la jeune reine qui monta en 1837 surle trône, le peuple anglais n'en marche point d'un pas moins sûr à l'accomplissement de ses glorieuses destinées. Le véritable roi, sous George III, avait été William Pitt; sous le régent et sous George lY

GEORGE m (1760-1820). 341

ce fut Castlereagb, en compagnie du comte de Liverpool et de Canning.

Tous les trois étaient nés à quelques mois de distance : Castlereagh, le 18 juin 1769, date heureuse pour le chef du torysme qui devait voir marqués de ce chiffre et son entrée dans la vie et le triomphe définitif de l'aristocratie britannique aux champs de Waterloo; George Canning, le 11 avril 1770, et Robert Banks Jenkinson, baron Hawkesbury, ensuite comte de Liverpool, le 7 juin 1770. Robert Stewart, vicomte de Castlereagh, plus tard marquis de Londonderry, descendait d'une famille écossaise qui s'était établie en Irlande sous le règne de Jacques !•'. Rien de plus prosaïque que l'existence de ce diplomate haineux et opiniâtre, rien de plus poétique que sa première jeunesse, la vie de pêcheur qu'il mena au milieu des îles du vaste lac de Coyne, voisin du château paternel, ses amours pour la pauvre Nelly, son duel sur un rocher au milieu du lac, à la &çon des Scandinaves. Sa famille obtint enfin qu'il renonçât à ses bizarreries pour aller faire du latin et du grec à Cambridge. A vingt et un ans il fut nommé membre du parlement irlandais pour le comté de Down, et ne tarda pas à s'y feire remarquer, quoiqu'il fût un orateur pesant, prolixe, ennuyeux. George Canning grandissait pendant ce temps au collège d'Eton, et y publiait à seize ans, sous un nom d'empnint, une feuille hebdomadaire remplie de verve et d'esprit. D passa, en 1787, à l'université d'Oxford, où il se lia avec Bsùiks Jenkinson, depuis comte de Liverpool, qui lui-même, doué des plus heureuses facultés, pouvait déjà faire concevoir les plus légitimes espérances.

George Canning était né à Londres d'une famille qui, originaire du Cumberland, s'était fixée en Irlande, comme celle de Castlereagh, au commencement du xvn* siècle. Son père, avocat instruit, s'occupait cependant encore plus de poésie que de jurisprudence, ce qui ne devait pas le mener * la fortune. Son mariage avec une femme belle et spirituelle, mais sans fortune, augmenta sa détresse, et à sa mort il laissa sa veuve avec trois enfants et de très-faibles res sources. Elle se fit actrice, et nous mentionnons cette cii

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constance parce que bien souvent elle fut sottement repro* chée à son fils dans les débats du parlement. Ganninf s'était d'abord destiné à la profession de son père, mais le$ conseils de Jenkinson l'en détournèrent. Il alla, pendant mt été, passer ses vacances chez le célèbre Sheridan, qui Id était pareni du côté de sa mère. Sheridan recevait chez lui une société brillante et choisie. Le jeune Canning put y v(Ât les hommes politiques les plus distingués de l'époque, 81 carrière s'y décida; il ne songea plus qu'à la vie publique* Son ami Jenkinson , au retour d'un voyage en France où H avait assisté à la prise de la Bastille, fut envoyé, quoique mineur, à la chambre des communes, par le bourg pourri de Rye ; il présenta Canning à Pitt, alors premier ministre« Canning avait jusque-là montré des idées d'opposition assef avancées, mais Pitt lui offrit de le faire entrer au parlement comme représentant du bourg de Newtown dans l'Ile dé Wight, en lui imposant bien entendu d'adopter les prin-* cipes ministériels, ce que le jeune ambitieux accepta. Ca fut en 1793qu'il siégea pour la première fois dans la chambre des communes, où son éloquence facile, railleuse, pleine de verve et d'entrain; et parée en même temps des vives couleurs d'une riche et poétique imagination, plut autant que celle de Castlereagh fatiguait. Pitt le fit sous- secrétaire' d'£tat dès 1796.

Ces deux personnages vécurent en assez bonne intelligence, tant que Pitt, leur maître commun, se trouva entre eux pour apaiser leurs dissentiments passagers ; mais la di* vision éclata aussitôt après sa mort. Canning cherchait à éloigner des affaires Castlereagh qu'il trouvait « sans talent, sans éloquence, lent à parler, lent à écrire, et dont la seule qualité était la mémoire. » De son côté Castlereagh considérait Canning, fils d'une comédienne, « comme un intrigant heureux de s'être trompé de théâtre. » Il est en effet asseï curieux de voir que depuis cinquante ans les deux plus habiles défenseurs de l'aristocratie anglaise ont été Canning et Peel, le premier, fils d'un avocat ruiné devenu marchand de vin et marié à une comédienne; le second, fils d'un filateur de coton.

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Après la mort de Pitt, Ganning resta quelque temps étoile du gouvernement ; nommé ministre des affaires étranfgères en 1807, il se montra le plus fidèle disciple de notre lijBiortel ennemi ; ce fut lui qui proposa les mesures les plus ^goureuses et contre la France et contre ses alliés. Il or- [donna le bombardement de Copenhague et Tenlèvement de pla flotte danoise ; il voulait que des troupes anglaises fussent [débarquées en Espagne pour repousser de ce côté les teuilatives de Napoléon, et encourager à la résistance les habitants de la péninsule. Mais à mesure que la lutte approcha y^ son terme, Canning, sorti du ministère en 1809, devint de flus en plus modéré, et Castlereagh, au contraire, de plus en plus acharné à rabaissement de la France et à la ruine de Napoléon. C'est lui qu'il faut considérer, encore plus que Budson Lowe, comme le véritable bourreau de l'empereur. C'est lui que l'on vit accourir à tous les congrès pour obtenir sinon que la France fût démembrée, au moins qu'elle fût resserrée dans les plus étroites limites, que de redoutables forteresses fussent élevées contre nous, avec notre propre argent, sur les frontières du royaume naissant des Pays-Bas et sur les bords du Rhin.

iUit Intérieur de l'Angleterre ; émeutes ; question de la réforme parlementaire (1918) '•

Nous avons dit les avantages faits à l'Angleterre par les traités de 1815. Us étaient grands, mais avaient été chèrement achetés. La dette nationale avait augmenté dans d'énormes proportions et elle est encore aujourd'hui de dixneuf milliards de francs, absorbant chaque année, pour le service de l'intérêt, une somme de sept cents millions de francs sur un revenu qui est d'environ un milliard trois cents millions. La misère des classes pauvres était extrême. Le blocus continental d'une part avait singulièrement réduit les exportations, et d'autre part les puissantes mécaniques inventées par Watt, le créateur des machines à vapeur , par le perruquier Arkwright , inventeur de la mull-jenny, et l'artisan Samuel Crompton, avaient produit,

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