‹ Histoire d'AngleterreChapitre 4 sur 70 · Voy. l'Irlande de M. G. de Beaumont · texte numérisé non relu

Voy. l'Irlande de M. G. de Beaumont

portes de Dublin et ravageant impunément les faubourgs de cette cité. Au milieu du règne de Henri YIII, quand ce prince est à Tapogée de sa puissance, le Pale de la colonie est réduit à un rayon de trente kilomètres ^

Mais ce que l'intérêt politique n'avait pu faire dans Tespace de quatre cents ans , l'intérêt religieux Taccomplit dans le cours de quelques années. L'Angleterre , devenant protestante, dut vouloir que Tljrlande le devint aussi. Néanmoins , tandis que Henri YUI et Elisabeth établissaient à leur gré la religion réformée en Angleterre , tous leurs efforts pour la fonder en Irlande n'aboutirent qu'à trois ou quatre insurrections de ce pays , auxquelles sans doute le sentiment national ne fut pas étranger , mais qui prenaient cependant leur principale source dans cette nouvelle cause de haine que la religion venait de faire naître. Sous Elisabeth en particulier l'Irlande devint le foyer des intrigues de Philippe n, qui y fomenta les révoltes d'O'Nial, d'O'Donnell et du comté de Tyrone. A la vérité , l'Irlande fut domptée par d'énergiques efforts, car Elisabeth, en moins de dix années, y dépensa quatre-vingt-six millions de francs, somme énorme pour ce temps. Toutefois , le résultat de cette soumission fut la cessation de la guerre et non l'adoption du culte anglican. I^ne resta, chez les Irlandais, que le souvenir de la tyrannie : ils se rappelaient que, pour les conquérir et chsufiger leur culte , Elisabeth leur avait infligé une guerre cruelle, suivie de famines affreuses et des fléaux les plus meurtriers.

Les Stuarts ayant remplacé les Tudors sur le trône d'Angleterre, les Anglais devinrent d'autant plus protestants,

t. L'histoire de l'Irlande dans les quatre siècles qui suivent la conquête peut se résumer en quelques lignes : 1315, soulèvement des Irlandais qui offrent la royauté à Edouard, frère de Robert Bruce. Edouard livra dix-huit combats aux Anglais et périt au dernier, près deDundalk. 1337, grande défaite des Irlandais du Connaught parles barons anglais. 1367, statuts de Kilkenny promulgués par le parlement ulrlande, dans le but machiavélique de rendre plus profonde encore la ligne de démarcation entre les deux populations. On a vu durant la guerre des deux roses, llrlande soutenir la maison dnfork, puis appuyer Lambert Simnel et Warbeck contre

gouvernement de lord Grey firent disparaître, sans toutefois avancer d'un pas la conquête définitive du pays.

Il s

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qu^ils craignaient que ces princes ne le fussent pas. Les Ir« landais, au contraire, dans l'idée que les Stuarts étaie&t secrètement catholiques , trouvèrent là un encouragement à persévérer dans leur foi. Ceci explique pourquoi les Irlandais se montrèrent dévoués à Charles I*'.

En effet , à partir de sa lutte avec le long parlement , le second des Stuarts ne songe plus qu'à se Mre , de tous les catholiques irlandais, autant d'auxiliaires contre les presbytériens et les puritains. Mais du moment où Charles I*' ne persécutait plus llrlande , et abandonnait la grande pensée du peuple anglais, qui était de rendre Ttle, à tout prix, protestante , c'est qu'il n'était plus réellement lui-même rm d'Angleterre. De ce jour, au lieu d'avoir pour adversaire le monarque ou son lieutenant , l'Irlande sera aux prises avec l'Angleterre protestante tout entière, plus libres Tune et l'autre dans leur haine , parce que celle-ci n'est plus contenue par un prince moins ennemi des catholiques que des puritains , et que celle-là voit la main du roi qui l'appelle contre leurs communs ennemis. Alors furent poussés deux cris terribles de destruction, l'un en Angleterre : Guerre aux catholiques d'Irlande ! l'autre en Irlande : Guerre aux protestants d'Angleterre ! Le jour où le puritanisme fat maître^ l'Irlande catholique fut placée tout entière sous le coup d'une menace d'extermination. Elle n'attendit pas l'agression pour se défendre, et, au mois d'octobre 1641, une insurrection formidable éclata. Tous les Irlandais de l'Ulster que Jacques 1*^, lors du soulèvement d'O'Dogherty en 1608, avait expulsés de leurs habitations et de leurs terres pour mettre à leur place des Anglais et des Écossais, se soulevèrent en masse, et tombèrent sur les colons protestants. En quelques jours, O'Nial, chef de la rébellion, se trouva à la tète de trente mille com-^ battants ; en quelques jours , plus de douze mille protestants , anglicans ou presbytériens furent massacrés. Le roi n'en signa pas moins, en 1645, àKilkenny, avec ses sujets d'Irlande, un traité contre ses sujets d'Angleterre.

Expédition de Cromwell en Irlande (t949)«

11 faut détruire l'Irlande, tel fut le premier cri poussé par

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PAngleterre puritaine lorsqu'elle n'eut plus à s'inquiéter de Charles l**. Cette terrible mission fut remise à Cromwell , qaî, en 1649 , débarqua à la tète de l'élite de Tarmée anglaise. « Environ deux siècles après , dit M. Gustave de Beaumont,Je parcourais en Irlande les lieux où passa Cromwell , et je les trouvais encore pleins de la terreur de son nom. » Partout où il était allé , racontait-on en Ecosse dès l'année suivante (1650) , il avait fait mettre à mort tous les hommes entre seize et soixante ans , couper la main droite à tous les enfants entre six et seize, et percer avec un fer rouge le sein de toutes les femmes. Pour être odieux , Cromwell n'avait pas besoin d'être calomnié. 11 rencontra en Irlande deux grandes résistances, et voici comment il les brisa. La ville de Drogheda refusant de lui ouvrir ses portes, il emploie, pour la réduire, deux armes de nature diverse : la force et le mensonge. En même temps qu'il donne un assaut terrible, il promet la vie à ceux qui capituleront.... La ville se rend à discrétion. Alors Cromwell, avec beaucoup de calme et de sang-froid , donne à ses soldats Tordre de passer toute la garnison au fil de Tépée. « Les soldats , dit un. historien , malgré leur répugnance, égorgèrent les prisonniers. Cet horrible massacre dura cinq jours, accompagné de circonstances qui font frémir d'horreur. » Rigueur extraordinaire , s'écrie naïvement Ludlow, ^ qui, sans doute, ne fut employée que dans le but de servir d'exemple aux rebelles 1 Ayant achevé la garnison, les soldats tournèrent leurs glaives contre les habitants euxmêmes , et un millier de victimes sans défense furent massacrées dans la cathédrale, où elles avaient cherché un asile. Quelques ecclésiastiques ayant été découverts , ce fut nne excitation nouvelle pour le fanatisme du vainqueur, qui regarda sans doute comme un signe manifeste de l'approbation du ciel l'occasion qui lui était offerte àUmmoler les ministres de l'idolâtrie, Wexford eut le même sort.

La mémoire de Cromwell est demeurée justement souillée de ces horreurs ; mais on ne doit pas lui en attribuer toute l'infamie. Il n'en a eu que sa part ; l'initiative môme ne lui en revient pas. Deux ans avant lui, un de ces massacres

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en masse avait été commis en Irlande par Tarmée parlementaire sous les ordres du général Jones, après la victoire de Dunganhill, où trois à quatre mille Irlandais faits prisonniers furent impitoyablement passés par les armes. Le vertueux Ludlovy essaya, un jour, d'enfumer, comaie des bétes fauves , de pauvres catholiques qui avaient trouvé un refuge dans une caverne ; mais la disposition dés lieux s'opposa à la réussite de son projet. Il faut dire aussi que cette armée si cruelle , si impitoyable , fut la premi^e armée anglaise qui, en Irlande, observa une discipline sévère , respecta les habitants inoffensifs , paya régulièrement ses moindres dépenses, et se montra ainsi un instrument d'ordre aussi bien que de terreur. Le même homme , qui avait commandé de sang-froid les massacres de Drogheda et de Wexford , fit pendre à la face de son armée deux de ses soldats pour avoir volé deux poules dans la cabane d'un pauvre Irlandais. Cromv^ell avait aussi senti le premier qu'il fallait unir l'Irlande à l'Angleterre , non-seulement par la force, mais par la concession de certains privilèges; l'Irlande envoya trente membres au parlement anglais.

Après les exterminations de la guerre vinrent celles de la paix , c'est-à-dire celles qu'on nomme les exécutions de la justice. Elles furent peu nombreuses, vu les temps. On ne porte pas à beaucoup plus de deux cents le nombre de ceux qui furent exécutés par réaction ; mais le tribunal par qui furent prononcées les sentences de mort n'en a pas moins conservé le nom de cour du carnage (Cromwell's slaughterbouse) ; à ces victimes il faut ajouter bon nombre de prêtres qui,. peu de temps après, furent pendus pour le fait seul de leur présence dans le pays. Quand on fut rassasié des meurtres juridiques , au lieu de tuer, on exila, ce qui revint quelquefois au même ; mais on s'était donné une tâche impossible. On voulait qu'il n'y eût plus que des protestants en Irlande; pour y parvenir il ne fallait pas moins qu'expulser du pays tous les catholiques et en faire ainsi unç terre nouvelle où le protestantisme pourrait pousser de profondes racines. La peine de mort fut donc portée contre tous les grands propriétaires; les autres furent exilés ou dépouillés

soit du tiers, soit des deux tiers de leur fortune; il n'y eut de grâce que pour ceux qui possédaient moins de deux cent cinquante francs.

Le difficile n'était pas de chasser les riches qui fuyaient d'eux-mêmes, mais de faire parfir les pauvres; comme ils ne s'exilaient point volontairement, on se mit à les déporter de force. Une fois on enleva d*un seul coup mille jeunes filles qui furent vendues à la Jamaïque comme esclaves. Un écrivain dit que cent mille personnes furent déportées de la sorte : un autre réduit ce chiffre à six mille. On évalue à trente ou quarante mille le nombre des hommes en état de porter les armes qui s'expatrièrent de gré ou de force. C'était trop, sans doute, pour l'humanité, mais trop peu pour le protestantisme anglais. Tout calcul fait, en comptant d'une part les catholiques morts au chamtp de bataille et sur l'échafaud, ou enlevés parla peste, la famine, la déportation et l'exil , et d'autre part les protestants attirés en Irlande par la ciirée des confiscations , il se trouva encore qu'il y avait dans l'île huit catholiques contre un protestant. La cruauté se trouva être ce qu'elle est toujours, pour l'honneur de l'humanité , impuissante contre les idées et la croyance.

La mort et la déportation n'ayant point fait l'office qu'on attendait d'elles, on eut recours à un dernier expédient. Sur quatre provinces dont se compose l'Irlande , on résolut d'en peupler trois exclusivement de protestants, et de n'admettre de catholiques que dans la quatrième; non que celle-ci dût être sans protestants, mais ce serait la seule où il serait permis à des Irlandais catholiques de résider. Cette province, dernier asile offert aux catholiques irlandais, fut le Connaught, auquel on joignit le comté de Clare. Une fois entrés en Connaught, les catholiques y furent parqués comme un bétail. Leur borne au sud était la rive droite du Shannon , et tout Irlandais trouvé sur la rive gauche pouvait être tué par qui que ce fût sans qu'il y eût matière à procès. Quand les pauvres Irlandais , dans l'excès de leur détresse, mourant de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants, imploraient la compassion de

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leurs persécuteurs, Cromwell et ses saints leur répondaient : Go ta hell or to Connaught : va au diable ou en Connaught.

Bxpédittott Ile Cr^nwell en l6e<Mifte ; iMteille 4e Dimliar («•*•}•

Lorsque, le 13 août 1649, Cromwell s'était embarqué pour l'Irlande, cette île tout entière, à l'exception de Dublin et de Londonderry, obéissait au marquis d'Ormond, général en chef des catholiques. Âù mois de mai 1650, Ormondne se maintenait plus que difficilement à l'extrémité occidentale du pays , dans le Connaught, en attendant qu'il pût regagner le continent, et l'armée puritaine ne rencontrait plus nulle part de résistance sérieuse. Ainsi en moins d'un an tout avait changé de face. Ce succès, aussi complet qu'inattendu , était d'autant plus précieux pour la république anglaise qu'elle allait avoir besoin du bras de Cromwell sur un point tout opposé.

La mort de Charles P' avait causé une profonde douleur dans l'Ecosse, son pays natal. Le gouvernement y était alors aux mains du comte d'Argyle et des plus rigides presbyte* riens ; mais eux-mêmes , quoique ennemis des Stuarts , se trouvaient forcés par le covenant , de reconnaître les droits du descendant de leurs anciens rois; ils appelèrent donc au trône Charles , fils aîné du défunt monarque , à condition qu'il adopterait le covenant , cette ligue solennelle formée pour le soutien du presbytérianisme, à l'exclusion d'aucune autre religion. Le parlement d'Ecosse résolut de proclamer Charles II souverain légitime , mais en même temps de ne point lui confier le pouvoir royal avant qu'il eût donné des garanties pour la religion , l'union et la paix des deux royaumes. Des commissaires lui furent envoyés sur le continent pour lui offrir le trône aux conditions mentionnées.

Ce jeune prince de dix-neuf ans avait déjà autour de lui, à la Haye, des conseillers fort mal disposés en faveur de la monarchie limitée et du presbytérianisme. Le célèbre marquis de Montrose et d'autres nobles écossais en petit nombre, mais animés par le zèle et le courage de leur chef, lui conseillèrent de rejeter les propositions des presbytériens et lui

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offiîreDt leurs épées et leurs vies pour le replacer par la force des armes sur un trône absolu. U parait que Charles II, qui n'eut jamais une intégrité bien scrupuleuse , désirait traiter en même temps avec chaque parti , et qu'il donna des ordres au marquis de Montrose pour tenter une des* cente en Ecosse, afin de courir les chances de ce qui pour* rait être accompli par la hardiesse de cette eDtreprise et la réputation du général , tandis qu'il continuerait la négociation avec les commissaires presbytériens, en cas que Mont* rose échouât.

Cet intrépide champion de la monarchie illimitée s'embarqua à Hambourg avec quelques armes et de l'argent qui lui avaient été fournis par les cours du nord. Sa réputation réunit autour de lui plusieurs émigrés royalistes , presque tous écossais , et il recruta environ six cents mercenaires al* lemands. Il descendit d'abord dans les Orcades, où il força quelques centaines de pauvres pécheurs à prendre les armes. Il débarqua ensuite sur le continent, mais les habitants s'enfuirent à son approche, et, dès la première rencontre, il fut battu par les presbytériens. Après des eiforts surhu* mains, Montrose, voyant la bataille perdue, changea ses habits contre ceux d'un montagnard, afin de pouvoir plus aisément échapper aux recherches. Ëpuisé par la faim et par la fatigue, il finit par être pris. Les covenantaires, lorsqu'ils l'eurent entre les mains, célébrèrent leur victoire avec toute l'exaltation et l'arrogance de gens que leur captif avait fait souvent trembler, Montrose fut traîné de ville en ville comme en triomphe, sous les pauvres vêtements dont il s'était couvert. Avant d'être arrivé à Edimbourg , il était déjà condamné à la mort des traitées, et la sentence fut prononcée sans de plus amples informations, sur un act ofattainder^ passé tandis qu'il pillait le comté d'Argyle en 1644. Il devait être pendu à un gibet de trente pieds de haut , mode d'exécution le plus infamant, sa tête exposée sur la Tolbooth ou prison d'Edimbourg, son corps écartelé et ses membres cloués aux portes des principales villes d'Ecosse. En enten- •dant la lecture de sa sentence, Montrose observa avec calme qu'en considérant la cause pour laquelle il mourait, il se

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croyait plus honoré de savoir sa tête destinée à être placée sur le haut de la prison que d'avoir son portrait dans la chambre à coucher du roi ; par rapport! à la distribution de ses membres, il ajouta qu'il désirerait avoir Assez de chair pour en envoyer un morceau à chaque ville d'Europe, en mémoire de la cause pour laquelle il mourait. Il passa la nuit à exprimer en. vers ses dernières pensées, et le lendemain il se rendit à pied de la prison à la place de Grass- Market, lieu d*exécution pour les plus vils criminels. Un livre, contenant l'histoire imprimée de ses exploits, fut attaché autour de son cou par le bourreau. Il reçut cette dernière insulte avec dédain, disant qu'il regardait cette récompense de ses services envers son prince comme une décoration aussi honorable pour lui que l'ordre de la Jarretière. Ce calme, cette dignité, qui ne se démentirent pas un seul moment, arrachèrent des larmes à plusieurs de ses ennemis les plus acharnés (mars 1650).

Pendant que mourait le plus héroïque défenseur des Stuarts, les commissaires écossais continuaient de traiter avec le roi. Charles II fut sur le point de tout rompre lorsqu'on lui apprit la mort de Montrose ; mais le souvenir de sa propre duplicité, en entretenant une négociation avec le parlement écossais , en même temps qu'il donnait à Monirose l'ordre de lui faire la guerre, adoucit ses plaintes sur ce sujet, et il consentit à accepter la couronne d'Ecosse aux conditions offertes, celles d'un assentiment absolu aux volontés du parlement dans les afiaires civiles, et de l'assemblée générale de l'Ëglise presbytérienne dans les matières religieuses. Par-dessus tout, le jeune roi promit de se soumettre aux obligations de la ligue solennelle du covenant, et de la propager par tous les moyens qui seraient en son pouvoir. A ces conditions, le traité fut conclu , et Charles II passa de Hollande en Ecosse.

A cette époque le pays était divisé en trois partis rivaux : les rigides presbytériens, dont le comte d'Argyle, ennemi mortel de Montrose, était le chef, et qui avaient le pouvoir: c'était avec eux que le roi venait de traiter; les presbyte-' riens modérés ou engagistes, dont le chef le plus éminent;

HamiltOD, venait d'être décapité à Londres, et qui avaient encore à leur tête Lauderdale, homme d*un taleat supérieur; les royalistes absolus, appelés par les presbytériens mali" gnants, amis et compagnons de Montrose, comme le marquis d'Huntly, lord Ogilvy, et quelques autres seigneurs , ainsi que des chefs montagnards , trop ignorants et trop éloignés pour avoir quelque influence sur les affuires.

Cependant le peuple anglais ne pouvait consentir que le fils du roi qu'il avait mis à mort, s'établît paisiblement dans un royaume voisin , conservât le pouvoir d'appeler aux armes, lorsque l'occasion s'en présenterait, ses nombreux partisans d'Angleterre , et troublât ou peut-être détruisît la nouvelle république. Il prit donc la résolution , pour prévenir ce danger, de porter la guerre en Ecosse, tandis que ce royaume était affaibli par ses dissensions intestines, et de le forcerd'adopter la constitution d'une république confédérée avec celle d'Angleterre. Cette proposition fut hautement rejetée par les Écossais, puisqu'elle exigeait en même temps une renonciation au roi et à l'Église presbytérienne, et la lutte devint inévitable entre la république des indépendants anglais et la monarchie constitutionnelle des pr^s^y^m^n^ écossais.

Fairfax ayant refusé le conunandement de l'armée anglaise par scrupule de conscience (il était presbytérien), Cromwell accepta avec joie la suprême autorité militaire. Les armées et les généraux opposés les uns aux autres n'étaient pas indignes de se mesurer ensemble. Si l'armée de Cromwell consistait en vieux soldats, habitués à la victoire, l'armée d'Ecosse était nombreuse et maîtresse du pays qui devait être le théâtre de la guerre. Si Cromwell avait défait les généraux les plus célèbres des cavaliers, David Lesly, le commandant en chef de l'armée d'Ecosse, avait vaincu Montrose, plus renommé peut-être qu'aucun d'eux. Si Cromwell était un général du caractère le plus hardi, célèbre par les victoires qu'il avait remportées et tout fler d'avoir dompté l'Irlande en un an, Lesly, par son éducation première, était un soldat expérimenté , plus habile que son antagoniste à choisir une position, à défendre un défilé, à former le plan d'une campagne.

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Lorsque le géoéral anglais, après avoir franchi la Tweed, en juillet 1650, à la tête de seize mille hommes, s'avança à travers le Berwickshire et le Lothian oriental, il trouva le pays abandonné par ses habitants et dépourvu de tout ce qui était nécessaire à son armée. On ne voyait aucune créature humaine , excepté quelques vieilles femmes couvertes de flanelle blanche et ressemblant à des spectres , qui apprirent aux officiers anglais que tous les hommes avaient pris les armes. Les troupes anglaises subsistèrent avec les provisions apportées par une flotte qui longeait la côte et suivait leurs mouvements. Enfin Cromwell approcha d'Edimbourg où Lesly avait établi son quartier général. Non* seulement il ne put pénétrer dans la capitale ni s'emparer du port de Leith , mais même il dut battre en retraite et ne tarda pas à se trouver resserré près de Dunbar, entre la mer et les collines de Lammermoor qu'occupait le prudent Lesly. L'armée anglaise, pour continuer son chemin , était obligée de forcer un défilé terrible , appelé le Pas de Cockburn, où, suivant la propre description de Cromwell, un homme pouvait plutôt se défendre que dix essayer de passer. Le général anglais, voyant tout le danger, conçut môme le projet d'embarquer son infanterie sur ses vaisseaux , et de se frayer passage, comme il le pourrait, à la tête de sa cavalerie. Les prédicateurs presbytériens sauvèrent l'armée des indépendants. En dépit des prudentes remontrances de Lesly, ils insistèrent pour que l'armée écossaise quittât sa forte position et combattit les Anglais sur un terrain égal. Ils appelaient cela, dans le langage de l'Écriture, descendre contre les Philistins. Lorsque Cromwell apprit que les Écossais quittaient leur forteresse naturelle , il s'écria que Dieu les avait livrés entre ses mains, et, demandant son cheval , il se mit à la tête de ses troupes. Arrivant auprès d'un régiment du Lancashire, il trouva un des officiers qui, pendant la marche, saisi d'un soudain enthousiasme, prêchait les soldats. Cromwell l'écouta et parut touché de son sermon. Au même moment, le soleil montra son large disque sur la surface unie de la mer, non loin du lieu du combat. «Que le Seigneur se lève, dit-il, et que ses ennemis

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soient écrasés I » Puis, un moment après, regardant le lieu où la bataille était commencée, il ajouta : « Je jure qu'ils faient. »

Les espérances de Cromwell ne furent pas trompées ; les troupes d'Ecosse, levées à la hâte, ne purent soutenir le choc des vieux soldats anglais ; moins d'une heure suffit à tear défaite (13 septembre 1650).

Après cette victoire, qui est restée célèbre sous le nom de victoire de Dunbar, Cromwell chargea aussitôt Lambert de a'emparer d'Edimbourg, presque abandonnée de ses habitants. Leith se rendit également. On s'attendait à des scènes d'horreur conune en Irlande ; Cromwell montra autant de modération que d'activité; il traita favorablement ses neuf mille prisonniers, et rendit la liberté au plus grand nombre, affectant de ne voir dans les Écossais que des frères égarés.

•acre île C^iuple» il ; son IhtaiiIob eit Auffleterre ; lialalll^

de ifVoreester (tUftt).

La défaite de Dunbar ne consterna pas également tous les Écossais, et Charles, au fond du cœur, ne put s'empêcher de s'en réjouir. Jusque-là les ministres presbytériens avaient fait peser sur lui le joug le plus dur ; bien souvent ils le condamnaient à entendre jusqu'à six sermons dans la même journée. Tous les plaisirs, même celui du jeu de cartes, lui étaient interdits. Un jour que Charles avait été vu commettant une autre faute, un comité de ministres vint, en grand appareil, et avec tous les signes de la plus profonde tristesse, lui adresser, sur la grandeur du péché, et surtout du scan* dale, une longue réprimande, qui se termina par le conseil d'un de ces moralistes, moins fanatique que ses confrères, d'avoir du moins la précaution de fermer toujours les fenêtres.

Son couronnement, toujours retardé par les presbytériens zélés, fut enfin célébré dans la ville de Scone avec beaucoup de magnificence et d'allégresse, le 1" janvier 1651, six jours après que la citadelle d'Edimbourg se fut rendue à Cromwell. Il prit \e commandement de l'armée dont il avait été auparavant éloigné jusqu'à être un jour fortement répri-

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mandé pour avoir chargé Tennemi à la tête de la cava* lerie.

Maître désormais d'exécuter ses propres résolutions ^ Charles en conçut une des plus hardies. Le 29 juillet 1651, il était en face de Tarmée anglaise près de Johnston ; laissant là Cromwell, il prit tout à coup la route de TÂngleterre, où il entra, le 6 août, par Carlisle, avec seize mille hommes, espérant tout soulever sur son passage. Mais au bruit de cette tentative désespérée, Cromwell se hâtait. B fit d'abord partir Lambert et quelque cavalerie, pour suivre la trace du roi, avec ordre d'inquiéter sa marche, mais de ne point risquer d'action, et de conserver ses forces entières jusqu'au moment où lui-même arriverait. Il chargea Monk de maintenir l'Ecosse en son absence, et de veiller particulièrement sur Edimbourg et sur Leith. Comme il ne pouvait lui laisser de forces considérables, il lui prescrivit d'être sévère et menaçant, d'intimider la noblesse, d'imposer silence aux prédicateurs, et de faire main basse sur les garnisons qui se défendraient : instructions que ce général suivit avec une exactitude qui le rendit la terreur de l'Ecosse.

Toutes ses mesures ainsi prises, Cromv^ell se mit en marche trois jours après le départ du roi ; il ne l'atteignit qu'à Worcester, sur les bords de la Severn, le Ï3 septembre 1651 . C'était un jour d'heureux augure pour le vainqueur deDunbar. Les royalistes n'avaient pas osé rejoindre le hardi aventurier qui venait ainsi jouer sa fortune au cœur de l'Angleterre. La petite armée de Charles était décimée* par les désertions, harassée par les fatigues. Clarendon et d'autres auteurs anglais prétendent môme que l'armée écossaise fit peu de résistance. Cromwell, au contraire, parlant de la bataille de Worcester dans son style particulier, dit que u c'était une rude afiaire, une glorieuse merci du ciel, le plus rude combat qu'il eût jamais soutenu, une victoire couronnante, » Bien ou mal disputée, la journée fut entièrement perdue pour les Écossais. Trois mille hommes restèrent sur le champ de bataille; dix mille furent pris, et ceux qui survécurent à leurs blessures et aux horreurs des prisons où ils étaient entassés, furent embarqués et vendus

comme esclaves dans les plantations d'Amérique. Ce dernier trait, qui nous reporte aux guerres de l'antiquité, signala et flétrit tous les grands succès de Cromwell en Angleterre, en Irlande et en Ecosse. Mais ce n'est pas à lui plus particulièrement qu'il faut imputer cette barbarie.

Échappé du champ de bataille, Charles se cacha dans d'obscures retraites, sous différents déguisements. Un jour il fut obligé de chercher un refuge parmi les rameaux touffus d'un chêne, qu'on appela depuis ce moment le chêne royal. Une autre fois il galopa devant la voiture d'une dame comme son* valet, et passa, ainsi déguisé, à travers une partie des forces du parlement. Après des fatigues sans nombre, beaucoup d'aventures romanesques, et le continuel danger d'être découvert, Charles trouva enfin une barque de pêcheur dans le voisinage de Portsmouth. Hais au milieu de la terreur répandue par les décrets parlementaires qui punissaient de mort la moindre communication avec le roi , cette dernière ressource faillit encore manquer. Le patron de la barque reconnut le roi et fut tenté de gagner la récompense promise à quiconque le livrerait mort ou vif. Cet homme, heureusement, en fut détourné par sa femme, qui lui dit : « Fasse le ciel que tu sauves le roi! il m'est égal, ensuite, de mendier mon pain avec mes petits enfants. » Charles aborda sur les côtes de Normandie, et pendant huit ans erra d'une cour étrangère dans une autre, négligé, insulté quelquefois comme un pauvre aventurier, et réclamant un royaume qu'il semblait destiné à ne jamais posséder.

Quant à l'Ecosse, elle se soumit tout entière à Monk. Ce général était un gentilhomme de bonne naissance qui avait d'abord servi les Stuarts. Fait prisonnier, il avait embrassé la cause du parlement, et combattu pour lui en Irlande. Il était brave, habile et exempt de ce fanatisme si répandu dans l'armée de Cromwell ; on appréciait sa profonde sagacité ainsi que son caractère froid et réservé.

Lorsque toutes les villes, tous les châteaux se furent rendus , il n'y eut plus que les montagnards qui , forts de la position de leur pays, continuèrent à narguer l'autorité anglaise. Si les soldats de Monk s'aventuraient seuls ou en

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petit nombre du côté des montagnes, ils étaient certains d'être surpris et tués, sans qu'on pût découvrir les auteurs de leur mort. Des caterans, ou pillards des Hautes Terres rôdaient sans cesse autour des garnisons anglaises, ^t leur enlevaient des bestiaux, des chevaux, et même des hommes. Mais toutes les Basses Terres étaient parfaitement calmes. La république anglaise obtenait donc, de la majeure partie des Ëcossais , une obéissance que les Plantagenets n'avaient jamais pu leur imposer, et leur Église presbytérienne ellemême, cette Église rebelle jusque-là à tous les pouvoirs, osait à peine donner signe de vie.

Aete de navigation (tUftt); inierre avec la Hollande

On pouvait s'attendre à ce que les Hollandais, pleins du souvenir des glorieux efforts de leurs pères pour la liberté, verraient avec transport le triomphe des républicains d'Angleterre. Mais le stathouder des Provinces-Unies, Guillaume II, prince d'Orange, avait épousé une fille de Charles I" ; le peuple et l'armée étaient entrés dans ses projets et dans ses intérêts, et ses partisans avaient la majorité dans les états généraux, ainsi que dans tous les états provinciaux, excepté dans ceux de la Hollande et de la Frise occidentale. Tant qu'il vécut, le long parlement ne put obtenir ni la punition du meurtre de Donslaus *, son ambassadeur, ni d'audience pour Strickland, successeur de Dorislaus, quoique cette faveur fût accordée souvent à Boswell, envoyé de Charles. Mais au mois de novembre 1650, Guillaume II mourut de la petite vérole, dans sa vingt-quatrième année, et, quelques jours après, sa veuve, Henriette-Marie, fille de Charles !•', accoucha d'un fils, Guillaume III, le même qui, dans la suite, monta sur le trône d'Angleterre. Cette mort prématurée rendit l'influence au parti démocratique, qui abolit la charge de stathouder, et prit à son tour la direction

bassadeur anglais soupait à Tauberge, six gentilshommes écossais, de la suite de lIoDtrose, y entrèrent l'épée nue et i'égorgèrent.

RÉPUBLIOUK ANGLAISE (1649-1660). ^ 87

des affaires dans la personne de son chef, le grand pensionnaire Jean de Witt, ce modèle des républicains. Sur la nouvelle de cette révolution, le conseil que nous avons vu investi, en Angleterre, après l'exécution de Charles I", du pouvoir exécutif, décida que Saint-John, le chef de la justice, et Strickland, déjà chargé précédemment de représenter la république, seraient envoyés comme ambassadeurs extraordinaires aux états généraux.

Parmi les nombreux projets que Tenivrement du succès inspirait aux chefs du long parlement, était celui de former, en incorporant les Provinces-Unies à TAngleterre, une vaste et puissante république, capable de frapper de terreur toutes les têtes couronnées de TEurope et de faire triompher le protestantisme au midi comme au nord. Mais on prévit tant de difficultés à.at^indre ce but, que les ambassadeurs reçurent Tinstruction de se restreindre à la proposition plus modérée « d'une union et d'une alliance intimes et étroites,» qui pussent donner à chaque république <* un intérêt mutuel et essentiel » à la prospérité de l'autre. On ne put s'entendre davantage sur ces bases. La bataille de Worcester rendit même les républicains anglais plus exigeants, et le 9 octobre 1651 , le long parlement vota ce fameux acte de navigation qui a fait la grandeur de l'Angleterre, et a élevé sa marine si fort au-dessus de celle de toutes les autres nations, que la chambre des communes et la chambre des lords, ne redoutant plus aucune concurrence pour leur supériorité commerciale , viennent de voter (1849) l'abolition de cette grande charte maritime. L'acte de navigation spécifiait qu'aucunes productions de l'Asie , de TAfrique et de l'Amérique ne pourraient être importées en Angleterre que sur des vaisseaux anglais commandés par des capitaines anglais, et ayant les trois quarts de leurs équipages formés de matelots anglais ; qu'aucuns produits ou matières travaillées, de quelque partie de l'Europe que ce fût, n'y pourraient être importés, sinon sur des vaisseaux appartenant à l'Angleterre, ou au pays dans lequel ces marchandises seraient fournies soit par le sol, soit par les manufactures. Jusque-là ies Hollandais, ces rouliers des mers, n'avaient fait autre

88 CHAPITRE XXYUI.

chose que de transporter d'un pays dans un autre, des marchandises qui n'étaient le produit ni du sol ni des manufactures de la Hollande. C'est ainsi qu'ils allaient chercher à Lisbonne le coton des Indes, et revenaient le vendre dans le nord de l'Europe. Désormais les marchands anglais devaient tou( importer sur navires anglais : c'était à la fois la plus énergique impulsion donnée à la marine marchande d'Angleterre, et un coup mortel porté au commerce hollandais.

Cet acte était d'une politique fort habile et très-légitime. Les prétentions à dominer sur l'Océan l'étaient mofns. Ces prétentions n'étaient pas nouvelles, et, dès l'an 1200, Jean sans Terre, ce lâche monarque qui s'abaissa si profondément devant le saint-siége, publiait le fameux édit de Has^ tings, par lequel il s'arrogeait le droit de visite maritime. Cet édit ordonnait à tous les capitaines de la marine anglaise de s'emparer des vaisseaux étrangers qui ne baisseraient pas leur pavillon devant celui des vaisseaux anglais; de confisquer ces navires, et d'emprisonner leurs équifmges, quand même ces vaisseaux seraient sujets d'une puissance amie de l'Angleterre.

En 1635, au moment où Charles P' croyait fonder le despotisme royal en Angleterre, Selden avait réduit en principes ces vieilles prétentions, et opposé au livre de Grotius Mare liberuniy le traité intitulé Mare clausum^ où il soutenait que les rois d'Angleterre avaient la souveraineté des mers qui environnent la Grande-Bretagne. Les Anglais allèrent plus loin, et après, enorgueillis de leurs âuccès à Tintérieur, voulurent qu'au dehors tout pavillon s'abaissât devant celui de la nouvelle république.

Il était impossible que la Hollande se laissât déposséder sans résistance de l'empire des mers , et humiliât ainsi son pavillon si longtemps victorieux. La guerre éclata au printemps de 1652. La première rencontre eut lieu entre deux grands hommes de mer, Blake, qui commandait la flotte anglaise et Van Tromp, amiral hollandais. Les compatriotes de ce dernier attendaient tout de son courage et de son habileté. Le succès ne répondit pas à leur espoir; la déception fut d'autant plus amère, que Van Tromp lui-même

avait beaucoup promis et placé un balai à la tête du grand mât de son vaisseau, pour indiquer qu'il était résolu de balayer les vaisseaux anglais de la mer ; on le remplaça par Rayter. filake ne résista pas avec moins de bonheur à ce nouvel et redoutable adversaire;, il battit même encore Van Tromp que les états crurent devoir rappeler à la tête de leurs flottes, et qui périt, frappé d'une balle , dans un combat livré à quelque distance des côtes de Hollande le 10 août 1653. L'année suivante, 5 avril 1654, la paix fut signée entre les deux républiques. La guerre avait duré dixhuit mois, et, pendant ce temps, la marine anglaise avait atteint un degré de grandeur inconnu jusqu'alors. Les Provinces-Unies reconnurent la suprématie du pavillon britannique que leurs vaisseaux durent toujours saluer les premiers. Il fut en outre stipulé qu'aucune des deux républiques ne recueillerait ni n'aiderait les ennemis, les rebelles, ou les exilés de l'autre; mais que chacune d'elles, étant préalablement requise de le faire, leur ordonnerait, sous peine de mort, de quitter son territoire avant l'expiration de vingthuit jours. Enfin, par un article secret, les états s'engagèrent à ne jamais élire le jeune prince d'Orange, neveu de Charles 11,- pour leur stathouder, ni à souffrir qu'il eût le commandement suprême de la marine ou de l'armée de terre.

Dissolution du Ions parlement (tUftS).

Lorsque la paix fut signée avec la Hollande, l'Angleterre n'était plus république que de nom ; depuis le 30 avril 1653, le long parlement avait cessé de siéger. Malgré la purge de Pride, cette assemblée n'était pas assez docile aux moindres volontés des indépendants, et surtout de leurs généraux, pour que ces derniers ne complotassent pas sa ruine ; c'était le but que s'était proposé, aussitôt après la bataille de Worcester, le vainqueur de l'Irlande et de PÉcosse. Toutefois il lui fallut près de deux ans pour en venir à ses fins.

En effet, le rumpy quoique réduit à un petit nombre de membres, inspirait toujours du respect à ceux qui se rappelaient les immenses services rendus par lui à la liberté.

90 CHàPITBE xxyiii.

De plus, cette assemblée, malgré son existence incertaine et menacée, déployait une infatigable activité presque digne d'être mise en parallèle avec les gigantesques travau]^ de notre Convention, et Cromwell, lorsqu'il se fut emparé du pouvoir, exécuta peu de grandes choses qui n'aient été conçues et commencées par le parlement croupion. Â peine la conquête avait- elle été affermie en Ecosse et en Irlande, que ridée de réunir les trois États frappa cette assemblée. Des commissaires furent envoyés en Ecosse pour préparer cette réunion, qui devait avoir pour résultat de détruire dans ce pays la puissance féodale des seigneurs, et de faire entrer l'Ecosse en partage du gouvernement et de la représentation britanniques. Le parlement tournait aussi son attention sur un projet souvent réclamé dans les adresses de l'armée, l'introduction de la langue nationale dans la jurisprudence et la procédure des tribunaux. Enfin il prenait les mesures les plus énergiques pour donner à la marine un prodigieux essor. C'est au milieu de ces glorieuses occupations qu'il fut frappé par Cromwell.

Celui-ci n'avait sans doute pas besoin d'être excité à concentrer tous les pouvoirs dans ses mains, mais il faut recon* naître qu'il ne manquait ni d'encouragement ni d'appui dans les prétentions des militaires, et leur mépris pour ces gens de robe qui régnaient par les victoires de l'armée. Chaque jour les officiers adressaient au parlement des pétitions plus expressives, et où on lui demandait plus clairement de se séparer. On lui répétait qu'il ne pouvait pas faire d'action plus populaire. La foule de ceux qui tenaient ce langage prévoyait bien sans doute que la dissolution du parlement ne servirait qu'à l'élévation d'un homme; mais, amis du pouvoir absolu, comme militaires, attendant tout de Cromwell comme ses créatures, ce n'était pas là ce qu'ils devaient éviter ou craindre. Cromwell eut pour approbateur le colonel Harrison lui-même , l'un des plus ardents soutiens du parti indépendant, considéré pour ses talents militaires et son désintéressement, toujours appelé honnête homme par Ludlow, mais infatué des rêveries d'une secte qui s'intitulait les gens de la cinquième monarchie, parce

qu'elle attendait sur la terre une royauté spirituelle en la personne de Jésus-Christ. Il déclara dans une réunion d'officiers : qu'il était bien assuré que le général ne se cherchait pas lui-même dans cette œuvre, mais qu'il faisait cela pour préparer la voie à Jésus-Christ et lui remettre le sceptre dans la main. Ce à quoi le major Streater répliqua : « Que si Jésus-Christ ne se dépéchait, il arriverait trop tard, et trouverait la place prise. >»

Fort de l'assentiment général qui paralysait complètement le petit nombre d'hommes aussi clairvoyants que Streater, Cromwell résolut d'en fmir avec le long parlement. Le 20 avril 1653, il fait commander quelques compagnies de grenadiers , marche à leur tête à Westminster, distribue les soldats dans le vestibule, près de la porte, et entre brusquement dans la salle. Commençant par s'asseoir, il écoute, et, de sa place, fait signe au major Harrison de s'approcher. Le temps estvenu^ dit-il ; le parlement est assez mûr pour être dissous. Le major racontait lui-même à Ludlow qu'il répondit : Monsieur, c*est une grande et dangereuse entreprise^ et je vous prie d'y faire une sérieuse attention avant de votis y engager. Cromwell parut se calmer. Quelques minutes après, il se lève : C'est le temps, dit-il à Harrison ; il faut le faire, je le ferai. Se levant et ôtant son chapeau, il parla d'abord, et assez longtemps, en faveur du parlement ; puis, changeant de ton, il lui rappela ses fautes, ses dénis de justice, son égoïsme et toutes ses iniquités ; il s'échauffa jusqu'à la colère et jusqu'à l'injure. L'un des cinquante-trois députés présents, Peter Wentworth le rappela à Tordre. « Allons ! allons ! s'écrie le général de tous ses poumons, nous en avons assez, je vais finir tout cela et faire taire les bavards. » S'avançant jusqu'au centre de la chambre, enfonçant son xîhapeau, frappant du pied le parquet : « Vous ne devez pas siéger ici plus longtemps, vous allez céder la place à de meilleurs hommes; faites4es entrer! » Sur l'ordre de Harrison, trente mousquetaires, terribles vétérans des guerres civiles, se rangent sur deux lignes et portent les armes. La fureur de Cromwell redouble : « Vous vous appelez un parlement! leur. dit-il; vous n'en êtes pas un;

92 CHAPITRE XXVÏII.

je le répète : vous n'êtes pas un parlement ; vous avez parmi vous des ivrognes. » Et son regard tombe sur un pauvre monsieur Chaloner qui avait certains reproches à se faire sous ce rapport. « Vous avez des coureurs de filles, » et il se tourne vers le petit Henri Martyn, qui avait dans son tempérament un peu du faune et du poète. « Vous avez des corrompus, des gens scandaleux, qui font honte à l'Évangile I Et vous seriez un parlement du peuple de Dieu! Allez ! partez ! qu'on n'entende plus parler de vous ! au nom de Dieu I >»

Tous les membres se sont levés, et le général, soulevant la masse d'argent qui repose sur la table, symbole sacré du pouvoir des communes : « Que ferons-nous de ce joujou? emportez-le! >» Il le donna à un mousquetaire. Puis voyant que le président ou orateur Lenthall ne quitte pas son siège : « Faites-le descendre, dit-il à Harrison. — Je ne céderai qu'à force! — Eh bien, reprend Harrison, je vais vous donner la main. ^> Cronrwell, après avoir vu sortir devant lui tous les membres, fit fermer les portes, en emporta les clefs et se retira dans le palais de White-Hall. Le lendemain, on trouva écrit sur la porte de la chambre : Maison à louer, non meublée.

Ainsi délivré de la chambre des communes, seul pouvoir de l'Angleterre, Cromwell n'avait aucun motif de conserver le conseil d'État institué par elle, en partie composé de ses membres, et qui était en quelque sorte son ministère. Cromwell se rendit le soir du même jour au lieu des séances du conseil d'État, et dit à ses membres : « Messieurs, si vous êtes assemblés comme particuliers, votre réunion ne sera pas troublée ; mais si vous êtes formés en conseil d'État, ce n'est pas un lieu propre à vous recevoir; et, comme vous ne pouvez ignorer ce qui s'est fait ce matin à la chambre, apprenez également que le parlement est dissous. » Bradshaw , président du conseil , répondit avec noblesse : « Nous savons ce que vous avez fait ce matin à la chambre, et dans peu d'heures toute l'Angleterre le saura. Mais vous vous trompez de croire le parlement dissous. Il n'y a dans le ciel d'autre autorité que la sienne qui puisse le dissoudre;

sachez cela. » Le républicain Hasierig et quelques autres élevèrent aussi la voix. Mais le reste du conseil ^ redoutant une violence pareille à Texpulsion de la chambre, se sépara sans résistance.

Parlement Barebone (tSftS).

Au long parlement succéda (14 juillet) une assemblée dont les membres furent nommés, non par la nation , mais par Cromwell et ses officiers. Des écrits furent adressés à cent trente-neuf personnes pour les comtés et les villes de l'Angleterre, à six personnes pour la principauté de Galles, à cinq pour TÉcosse et à six pour Flrlande, écrits ainsi conçus : « Ayant assurance de votre amour et de votre zèle pour Dieu et pour les intérêts de cette cause et du bon peuple de la république , moi , Olivier Cromwell , capitaine-général de toutes les forces actuelles et à venir de la république, je vous avertis et requiers... .» Ces cent cinquante-six lettres de convocation furent adressées aux puritains dont Cromwell et ses officiers se croyaient sûrs, et qui, tous, à Texception de deux seulement, répondirent à son appel. Personne ne réclama sur ce singulier mode de représentation nationale. Les membres étaient de bons puritains, c'était tout ce qu'on voulait. Du reste, « on trouvait dans cette assemblée, dit Clarendon, des hommes estimés et des propriétaires. » — « Beaucoup d'entre eux, ajoute Bulstrode (un des membres du croupion qui venait de succomber), avaient du savoir et de la fortune. » Parmi ces hommes siégeait le tanneur Barbone, marchand opulent, d'une piété sévère, dont le magasin était un des plus achalandés de Fleet-Street; les mauvais plaisants, défigurant son nom , le nommèrent Barebone {os^ sèment sec), et donnèrent ce sobriquet au parlement dont il faisait partie; les membres de ce parlement furent des décharnés. D'autres puritains fort considérés, Ireton, le célèbre amiral Blake, le poêle biblique Bause, prévôt d'Eton, et dont les vieux hymnes se chantent encore dans les solitudes de l'Ecosse, s'y trouvaient à côté d'Ashley Cooper, qui devint le fameux lord Shaftsbury, de Charles Howard, et du colonel Edouard Montagne, qui tous trois firent souche; les

94 CHAPITRB XÏVlIt.

descendants de ces républicains sont aujourd'hui pairs d'Angleterre.

Les membres du parlement Barebone, les décharnés^ agirent comme on devait l'attendre d'hommes religieux jusqu'au fanatisme. Us établirent un système d'économie rigide : les règlements de l'excise furent revus ; l'organisation du trésor fut à la fois améliorée et simplifiée; les emplois inutiles furent tout à fait supprimés, et les appointements de plusieurs autres considérablement diminués ; la comptabilité fut soumise au contrôle le plus sévère. Mais le fanatisme de leurs discours et l'absurdité de leurs opinions les mirent en butte au ridicule ; leur zèle pour des réformes qui blessaient à la fois les intérêts de plusieurs corps multiplia leurs ennemis; et, même avant l'époque de leur dissolution, ils s'étaient attiré, soit à tort, soit avec justice, la haine de l'armée, du barreau, de la bourgeoisie et du clergé.

Ces hommes pieux, ces saints, n'avaient voté qu'avec une profonde répugnance la solde de l'armée et de la marine ; quant au général, beaucoup d'entre eux, fougueux anabaptistes, ne se gênaient pas pour l'appeler « la bête de l'Apocalypse, l'ancien serpent, l'homme du péché. » Créateur du parlement Barebone, Cromwell se détermina alors à le faire rentrer dans le néant. Le 22 décembre, un des siens, le colonel Sydenham se leva. Il passa en revue ce qu'avait fait le parlement, et blâma ses actes comme nuisibles aux intérêts de toute espèce ; déclarant ensuite qu'il ne voulait plus siéger dans une assemblée aussi inutile, il fit la proposition que la chambre se rendit à White-Hall, et qu'elle remît le pouvoir suprême aux mains de celui dont il était dérivé. Cette motion fut appuyée par les indépendants et combattue par les anabaptistes , qui se partageaient l'assemblée ; mais les premiers étaient venus pour agir et non pour discuter. Ils se levèrent tout de suite ; le président, qui était dans le secret, quitta le fauteuil, suivi des secrétaires* Les anabaptistes se regardèrent avec étonnement. Leur premier recours fut de se mettre en prières ; ils étaient occupés de ce pieux exercise, quand deux officiers vinrent les engager à se retirer. Sur la demande de présenter leur ordre écrit, ils firent

RÉPUBLIQUB ANGLllSB (1649-1660). 95

entrer une compagnie de soldats. II n'y eut point de résistance. Harrison seul fit quelques difficultés pour sortir, prétendant que ses collègues et lui étaient là pour chercher le Seigneur : « Vous ne le trouverez pas, répondit le colonel Goffe, car il y a, ma foi, longtemps qu'il n'est venu par ici. »> Pendant ce temps -là le président, précédé des portemasses, et suivi par Sydenham et ses adhérents , s'avançait à travers les rues jusqu'à White-Hall. Arrivé à White-Hall , m acte de résignation du pouvoir suprême fut dressé à la hftte par le secrétaire de la chambre, et présenté par elle à Cromwell. Le lord général parut étonné : il n'était point préparé à une telle offre, et ne voulait point se charger d'un tel&urdeau. Hais sa répugnance céda aux remontrances de Lambert et des autres officiers, et l'écrit fut placé dans ane pièce du palais , pour la commodité des décharnés qui n'avaient pas encore eu l'occasion de le signer; le troisième jour, les signatures montaient à quatre-vingts, ce qui formait la majorité de la chambre.

Croinivell protecteur (tS décembre tUftS).

C'était le 22 décembre que le colonel Goffe et le major White avaient dispersé les pieux membres du parlement Barebone. Le 26 décembre , après trois jours de prières et de discussions , le corps des officiers décida que le pouvoir suprême de la république serait remis à Cromwell , qu'il prendrait le titre de lord protecteur d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande , et qu'il serait assisté d'un conseil de personnes pieuses et discrètes , au nombre de vingt et une au plus et de treize au moins.

Le lendemain , 26 décembre 1653 , Olivier Cromvrell quitta White-Hall pour se rendre solennellement à la cour de la chancellerie; il était accompagné des commissaires du sceau de l'État, des barons de l'échiquier, des juges en costume , du lord maire et des aldermen en robe d'écarlate, de cinq régiments d'infanterie et de trois de cavalerie. Un fauteuil avait été placé au milieu de la cour de la chanc^ellerie. Cromwell, habillé de velours, debout et la tête nue, se plaça à la gauche de ce fauteuil. Alors l'un des secrétaires

96 CHAPITRE XKVIII.

de la chancellerie , déroulant un parchemin , en fit la lecture. L'instrument d'État j c'est ainsi que cette pièce était nommée, déclarait que Tautorité suprême résidait dans le lord protecteur et le peuple assemblé en parlement; que tous les writs, conmiissions, privilèges émanant du pouvoir suprême, émaneraient à l'avenir du lord protecteur, qui aurait également le droit de nommer à toutes les fonctions; que le lord protecteur et son conseil auraient pouvoir de faire la guerre et la paix avec les puissances étrangères; que les lois ne seraient altérées ou suspendues, abrogées ou rapportées, qu'aucune taxe ne serait levée sur la nation qu'avec le consentement du ^parlement ; que le parlement serait convoqué dans les six mois, et ensuite tous les trois ans, et que le protecteur ne pourrait le dissoudre, sans son propre consentement, que cinq mois après l'ouverture de la session ; que le parlement se composerait de quatre cents membres pour l'Angleterre, de trente membres pour l'Ecosse, et de trente membres pour l'Irlande; que personne ne pourrait être élu s'il n'avait vingt et un ans accomplis, s'il n'était reconnu pour une personne honnête, craignant Dieu, ayant une bonne conversation; que toute personne possédant une propriété d'une valeur de deux cents livres sterling (5000 fr.) aurait le droit de voter dans l'élection des comtés; que la présence de soixante membres dans le parlement suffirait pour valider les délibérations; que les bills qui seraient présentés au protecteur , s'ils ne recevaient point son adhésion dans les vingt jours, auraient nonobstant force de loi.

Cromwell jura d'observer toutes ces dispositions et y apposa sa signature ; il se couvrit ensuite et s'assit dans le fauteuil. Les lords commissaires ayant alors déposé dans ses mains le grand sceau, il le leur rendit. Cromwell revint ensuite avec le même cérémonial à White-Hall, et le jour suivant il fut proclamé lord protecteur, au son des trompettes, à Westminster, à la Bourse et dans d'autres endroits de la cité.

Des félicitations arrivèrent à Cromwell de toutes les parties de l'Angleterre , et les puissances étrangères se mon-

trèrent animées des meilleurs sentiments. La France gouvernée par Mazarin s'engageait à renvoyer de son territoire la famille du dernier roi; TEspagne. faisait des offres d'alliance, et le Portugal, en guerre avec la république depuis la mort de Charles P*" , venait d'envoyer un ambassadeur extraordinaire pour négocier la paix. TVhitelocke, ambassadeur d'Angleterre à la cour de Suède , y recevait de Christine le plus favorable accueil. Les états généraux de Hollande demandaient à traiter. Jamais, au dehors, l'Angleterre n'avait été aussi respectée.

La postérité doit-elle cependant se laisser éblouir par le succès au point de prendre , elle aussi , parti contre les défenseurs persévérants de la bonne vieille cause^ et de réserver toute sa bienveillance pour l'homme qui a plus qu'un autre la responsabilité du régicide ; qui, au lieu de finir la révolution , la fit durer plus d'une génération encore, et qui » somme toute, ne rendit pas au pays, après son usurpation, des services qui pussent la faire oublier^? Que Cromwell, succédant au honteux Jacques I""' et au vacillant Charles P% ait l'estime des Anglais pour l'énergie de sa politique extérieure; que le grand Condé lui écrive : «Je me réjouis infiniment de la justice qui a été rendue au mérite et à la vertu de votre altesse;... >» que le roi de Portugal le nomme tendrement son frère; que le successeur de Philippe II l'engage à se faire roi et lui offre ses secours! Quant à nous« nous dirons avec M. Villemain , qu'il vaut mieux réserver nos éloges pour ceux qui pensaient que l'Angleterre n'avait pas tant souffert, tant lutté, pour refaire au profit du fermier de Huntingdon ce pouvoir despotique qui avait été et qui devait être si fatal -aux Stuarts. Nous rappellerons avec honneur les noms de ce colonel Harrison, qui bravait la haine de Cromwell sans fléchir et sans se plaindre ; de ce colonel Hutchinson qui, condamné sans motif sous Cromwell, et, sous Charles II, condamné encore sans motif, à

1. Suivant Hallam : « il eut l'avantage de recueillir la moisson qu'il n'avait pa» Semée, par un traité honorable avec la Hollande, fruit des succès obtenus suus le parlement, et il est jaste de dire que les commencements de notre gloire maritime (latent de Tère de la république. »

Il 6

98 CHAPITRE XXVIH.

une détention sans terme , défendit à sa femme et à ses amis de faire aucune démarche pour sa délivrance ; enfin cet Algemon Sidney qui resta le même sous Cromwell comme sous Charles I" et Charles II, et que M. Augustin Thierry appelle avec raison le grand Sidney, car il n'y a pas moins de grandeur dans la beauté du caractère que dans réclat du talent ou la sublimité du génie ; et c'est ici le cas de rappeler ces vers de Thomas Hoore dont le sentiment est si anglais : « On aimera mieux la tombe, on aimera mieux le cachot illustré par un nom patriotique que les trophées de ceux qui marchent à la gloire sur les ruines de la liberté. »

«•averneaieiit de CroaiweUs0«ni«rt(t«ë8>

Courtisé à la fois par la France et par l'Espagne qui étaient en guerre depuis 1635, Cromvsrell se décida pour la première de ces deux puissances et ce choix lui valut, sur le continent, Mardick et Dunkerque, beau dédommagement de Calais perdu par Marie Tudor un siècle auparavant , et en Amérique Tîle de la Jamaïque qui est encore aujourd'hui une des plus précieuses colonies de l'Angleterre dans les Indes occidentales. Non content de ces acquisitions matérielles , le protecteur exerça au dehors une grande influence morale , une prépondérance politique des moins contestées. Prenant avec fermeté ce rdle de champion du protestantisme dans toute l'Europe qu'avaient si maladroitement répudié les Stuarts , on le vit intervenir avec efficacité auprès du duc de Savoie en faveur des descendants des malheureux Yaudois, auprès de Hazarin en faveur des calvinistes , auprès de la maison d'Autriche en faveur des réformés de Bohême. Enfin les intérêts mercantiles n'étaient pas* non plus négligés et l'amiral Blake , se promenant en maitre dans cette Méditerranée où les Anglais n'avaient encore ni Malte ni Gibraltar, faisait respecter le pavillon national jusque dans les plus formidables repaires de la piraterie, à Alger, à Tunis, àTripoh'. Malheureusement la politique intérieure était bien loin d'être pour le protecteur aussi facile et aussi glorieuse. En butte à la haine des royalistes comme à celle des républicains, il savait l'immense majorité de la nation mal disposée en sa

faveur et ne supportant son joug que parcrainte. Quatre parlements successifs furent dissous par ce même homme qui avait déjà purgé et dissous le long parlement et le parlement Barebone. Il emprisonna une première fois onze dé« pûtes, puis trente-neuf, puis tous ceux des anciens patriotes qui ne voulurent pas s'associer à sa tyrannie , et les officiers qui , après avoir servi le parlement , lui étaient suspects par leur inaction.

II se fit offrir officiellement la couronne par la plus docile de ces quatre assemblées , et n'osa l'accepter ; il essaya de reconstituer une pairie et ne parvint à engendrer qu'un avorton, appelé Vautre chambre^. Enfin il crut devoir, pour être obéi , partager le pays en un certain nombre de cir* conscriptions qu'il fit administrer par des officiers ou plutôt par des proconsuls avec le titre de majors généraux. Des trames ténébreuses, de redoutables conspirations étaient sans cesse ourdies contre lui. Il passait une partie de son temps à entendre les rapports de ses nombreux espions', ne se montrait en public que revêtu d'une cuirasse cachée sous ses habits , portait toujours des pistolets chargés , ne couchait presque jamais deux nuits de suite dans la même chambre, et dans ses voyages ou ses promenades , cherchait avant tout à dépister par la rapidité et l'imprévu de sa course ceux qui voudraient le guetter. Chaque fois que sa vieille mère entendait une détonation, elle le croyait frappé à mort jusqu'à ce qu'elle l'eût revu.

La santé de Cromwell finit par s'afiaisser sous le poids de tant de soucis politiques, ainsi que des chagrins domestiques qui venaient encore affliger son cœur, double et juste châtiment de sa criminelle usurpation. De ses deux fils, le se-* cond seul possédait une énergie et une intelligence qui

1. C'est en parlant des membiiBs de cette autre chambre t de ces démocrates transformés pur le protecteur en pairs d'Angleterre, que Shaftsbury s'écria un ioar, au milieu des communes : « Voilà de beaux et respectables lords ; lords corroyeurs, mégissiers et brasseurs ; lords bottiers et cordonniers, qui ne possèdent pas UD ponce de terre ; arbitres de notre fortune et de notre vie ; gens devant les»

ÎaeU il faut se découvrir le front , s'ils veulent bien , eux^ commodément assis, onner audience à la chambre des communes, qui reste debout devant eux. » .

2. « Une fourberie d'espionnage et de provocation, invention diabolique, était de- ^nae tellement à la mode qu'il n'y avait aucune sûreté h parler à qui que ce fût. » Mémoires de mistrise Hutchinson^

auraient dû, pour le salut de la famille \ appartenir au plus âgé. Sa fille atnée, Brigitte, mariée en premier au républicain Ireton, et en second lieu au lieutenant général Fleetwood, avait vu avec déplaisir l'élévation de son père ; républicaine * ardente, elle haïssait avec violence 'la maison royale des Stuarts, mais la concentration du pouvoir dans les mains de Cromwell ne lui était pas moins odieuse. Lady Elisabeth Cleypole, sa préférée, était de son côté une zélée royaliste; c'était à elle que s'adressaient les ennemis de son père, lorsqu'ils étaient menacés de sa colère ; c'était elle qui intercédait en faveur du parti vaincu. La santé de cette jeune femme déclinait visiblement , autre source de chagrin pour Cromvrell, qui était un père tendre et affectionné. La troisième fille du protecteur, lady Marie, avait épousé lord Falconbridge, qui travailla activement au rétablissement des Stuarts, et la quatrième, lady Francis, mariée à Robert Rich, petit-fils du comte de Warwick, scandalisait, par la légèreté de ses mœurs, la cour puritaine de White-Hall.

Les premiers symptômes de la maladie qui devait conduire le protecteur au tombeau s'annoncèrent à la mort de lady Cleypole, dont la fin hâta la sienne. Pendant l'agonie de sa fille, CromM^ell resta constamment à son chevet, et ne voulut prendre aucune part aux affaires. Elle mourut le 7 août 1658. Quelques jours après, Cromwell fut saisi d'une fièvre dangereuse qui décida les médecins à lui faire quitter le séjour de Hampton-Court, dont l'air lui était défavorable, et aie faire transporter à White-Hall. Il parut d'abord croire à son prochain rétablissement, et on l'entendit parler, à plusieurs reprises, de projets qu'il avait l'intention d'exécuter lorsqu'il aurait recouvré la santé. Mais la maladie faisait de rapides progrès, et, pendant la nuit du 12 septembre, il comprit lui-même que son état était désespéré. Le major Ruttler l'entendit prononcer cette prière : « Seigneur, je suis une faible créature ; ce peuple voudrait me voir vivre, car il pense

1. I.a famille da protecteur vient de s'éteindre, août 1849, en la personne de M"" Russel, ftUe de feu M. Olivier Cromwell, biographe du grand Cro.mwcU, dont il deftcendait en ligne directe. Sous le règne de George IV, il avait fait des démarches pour obtenir que son gendre, M. Ru»sel. pût adopter le nom de Cromwell, mais le gouvernement s'y opposa.

que je suis nécessaire à son bonheur, et quemes œuvres contribueront beaucoup à sa gloire. D'autres voudraient me voir mourir; Seigneur, pardonne-leur; aie pitié de ton peuple; remets-lui ses péchés et ne Tabandonne pas, mais aime-le et bénis-le ; donne-lui la paix, et à moi le repos. Je suis un conquérant, et plus qu'un conquérant, par la médiation du Christ, qui m'a donné la force. » Dans ce moment, il appela un de ses chapelains, et lui demanda si une âme qui était en état de grâce pouvait être sûre de son salut ; le chapelain lui ayant répondu par l'affirmative, il s'écria : « Je suis sauvé, car je suis bien sûr d'être en état de grâce. » Dans le cours de la même nuit, il nomma, en présence de quatre ou cinq membres du conseil, son fils Richard pour son successeur.

Cette nuit, la dernière de Cromwell, fut orageuse : une effroyable tempête s'était déchaînée sur toute l'Angleterre ; leventsoufflaitavecla fureur d'un ouragan ; il avait déraciné des arbres dans le parc, et enlevé des toits de maison dans la cité. Une si étrange coïncidence ne pouvait mpnquer, dans un siècle superstitieux, de donner lieu à des observations; et quoique Torage se fût étendu aux côtes de la Méditerranée, en Angleterre on le rapporta généralement à la mort du protecteur. Ses partisans affirmaient que Dieu ne voulait pas permettre qu'un si grand homme quittât ce monde sans, auparavant, avertir la nation de la perte qu'elle allait faire ; les cavaliers soutenaient plus malicieusement que les dia^ blés, les princes de l'air ^ se rassemblaient au-dessus de White-Hall pour fondre sur l'âme du protecteur.

Le lendemain matin Cromwell perdit la parole ; il expira entre trois et quatre heures de l'après-midi, le 13 septembre 1658, anniversaire de ses deux grandes batailles de Dunbar et de Worcester, qu'il avait toujours regardé comme son jour le plus heureux. Il avait alors soixante ans.

Bossuet a dit, en parlant de Cromwell, et en traçant de lui cet admirable portrait, que la sublimité du style ne doit cependant pas nous faire accepter sans examen, hypocrite raffiné autant qu'habile politique : habile politique ^ oui, mais hypocrite raffiné, non. A l'époque où a écrit Bossuet, on ne connaissait pas comme aujourd'hui la vie privée de

Cromwell ; on ignorait une grande partie de ses lettres, de cette correspondance familière qui nous montre toute la ferveur de sa foi, tout le zèle religieux dont il ne se dépar* tit jamais. En l'absence même de cette correspondance , il serait fort difficile d'admettre que l'héroïque champion du protestantisme, que le Gustave- Adolphe de TÀngleterre, n*ait été qu'un tartufe calviniste. Ceux-là seuls font de grandes choses qui ont foi dans leur œuvre. Si Cromwell, redoutant la démagogie des niveleurs, Tesprit anarchique des anabaptistes, a cherché quelquefois à gagner leurs chefs, à les ramener à des idées plus raisonnables, à un système plus praticable, en leur parlant le langage mystique qu'ils affectionnaient; s'il traita avec bienveillance George Fox% le fondateur de la secte des quakers, ce n'est pas là de l'hypocrisie, mais une conduite habile qui sera approuvée de tout homme éclairé* Cromwell était profondément religieux ; il avait pour le catholicisme, ainsi que pour ses dérivés, l'anglicanisme et le presbytérianisme, cette haine bien franche, bien cordiale, qui, appliquée au papisme seul, a fait longtemps le fond du caractère anglais. Cromwell n'a dupé que les républicains.

Protectorat de Blehard Cromwell (da lA septemlire taj(8

•a tt «Trll !•&•)•

La destruction de la liberté et l'usurpation du pouvoir constituent certainement de grands crimes, mais on les pardonne quelquefois au génie, surtout quand les circonstances semblent l'y convier, on ne les pardonne jamais à l'incapacité.

1. Ce singulier personnage, né 0^24) d'an tisserand de Drayton. Yillage du Lei- CMtenhire, et adonné lai-môme quelque temps au métier de cordonnier, portait un bonnet de cuir, un habit de cuir, un pantalon de cuir et ne voulut jamais pour ses vêtements d'autre étoffe^ de même qu'en fait de livres il n'ouvrait jamais que la Bible quMl finit par savoir par coeur. A force de chercher le Seigneur comme les plus zélés presbytériens, il crut l'avoir trouvé et commença à faire part d9 ses inspirations aux habitants de Manchester, en 1648. Il annonça un jour que le Seigneur lui avait défendu d'ôter son chapeau à qui que ce fût par forme de politesse, et lui avait commandé de tutoyer tous ceax auxquels il parlait, de ne plier le genou devant aucune puissance de la terre, et de ne jumais prdter de serment. Comme

f>our se préparer à recevoir l'inspiration du Saint-Esprit, les Amis (ainsi s'appeaient eux-mfimes les disciples de Fox) soumettaient leur esprit à une contention pénible, et qu'il en résultait souvent une violente agitation et même des tremblements chez ceux qui avaient les nerfs délicats, on leur donna le nom àe quaker* ou trembleun.

Des deux fils que laissait Gromwell, Talné, Richard, n'avait rien des talents et de l'énergie de son père, tandis que le second,, Henri, en était la vivante image et se distinguait par les mêmes qualités. Le droit d'aînesse donna donc le pou«* voir au moins capable*

Après une paisible possession de quatre mois, Richard, ou plutôt le conseil d'officiers et de jurisconsultes qui gouvernait au nom du nouveau protecteur, dont les vertus pri-* vées ne pouvaient suppléer à tout ce que laissait désirer le souverain, résolut de convoquer un parlement. Les élections se firent d'après la forme ancienne , c'est-à-dire par les comtés, les villes et les petits bourgs, ce qui était moins fa* vorable à la lih^rté que le système décrété sous CromwelP, çt dans lequel les comtés et les grandes villes presque seuls nommaient, tandis qu'il n'était plus tenu aucun compte des vieux privilèges de certains bourgs pourris. Mais , en dépit de l'influence que l'ancien système assurait au gouverne* mçnt, les noms célèbres de la république, Basierig, Bradsbaw, Yane, Ludlow, portés par une foule de sufirages, prouvèrent que les institutions républicaines avaient poussé d'assez profondes racines dans le sol de la vieille Angleterre. Voiutre chambre, créée par Cromwell pour remplacer la chambre des lords, fut ce que pouvait être une pairie factice qui n'osait en prendre le nom, et qui, cependant, blessait profondément cet esprit d'égalité que la république et même le despotisme de Cromwell avaient également fortifié. Après de longues et sîàvantes discussions, Thurlœ, secrétaire et confident intime de Cromwell , fit passer un acte portant reconnaissance de l'autorité de son fils et de son titre de protecteur. Le parti de la cour, comme on appelait les soutiens du gouvernement de Cromwell et de sa famille, réussit également à faire reconnaître l'existence de Vautre chambre, et Richard semblait devoir trouver un appui dans le nouveau parlement, si l'état des choses n'avait pas amené le triomphe de la force militaire.

. !• La loi électorale promulguée par Cromwell et répudiée immédiatement après sa mort, uniquement parce qu'elle venait de lui, était encore plus libérale que ce «form-bill de |832, conquis par Topposition aprè» plus d'un siècle de lutte.

Les généraux qui avaient favorisé l'élévation du jeune protecteur furent bientôt mécontents de leur ouvrage. La faiblesse de Richard n*excluait pas une sorte de finesse qui lui fit chercher de préférence ses appuis parmi les hommes de l'administration civile. D'un autre côté, il avait trop de bon sens pour être fanatique , et n'étant pas hypocrite , il prononçait quelquefois des paroles qui scandalisaient les puritains. Mais n'avoir pour soi ni la force militaire ni le fanatisme religieux, c'était renoncer à gouverner. II. ne trouvait môme point d'appui dans sa propre famille , et tandis que son frère était en Irlande , il n'avait auprès de lui que son oncle Desborough, son beau-frère Fleetwood et d'autres parents tout disposés à le renverser, ou du.moins à ne lui prêter aucune assistance. Le 22 avril 1659 , il prononça , contraint par les officiers, la dissolution du parlement, et, à partir de ce jour , tomba dans un tel mépris qu'on oublia même pendant quelque temps, qu'il habitait encore White- Hall. La justice continua néanmoins de se rendre en son nom, et ce ne fut qu'après deux mois qu'on songea à lui demander l'inutile formalité de sa démission. Il quitta le pouvoir chargé de rdettes contractées notamment pour les somptueuses funérailles de son père, et emportant, comme unique fortune, deux malles remplies des adresses et des congratulations qu'on lui avait présentées pendant son petit règne. Le 15 juin, Henri Cromwell, qui gouvernait l'Irlande et à qui on pouvait supposer l'intention , comme il en avait le pouvoir et le talent, de soutenir les prérogatives de sa famille, résigna son autorité avec presque autant de docilité que le pacifique Richard. Celui-ci n'eut même plus que de la reconnaissance pour les communes quand il les vit se charger de ses dettes, montant à vingt-neuf mille livres ou sept cent vingt-cinq mille francs.

lUippel da ramp (du 9 mai au 13 octobre 1II69).

Le parlement dissous, Richard tombé, les officiers étaient maîtres de la situation. Après s'être consultés, ils convinrent, d'accord avec le général Lambert, le plus capable, le plus remuant et le plus ambitieux d'entre eux, de rappe-

1er ces anciens membres du parlement croupion qu'ils avaient eux-mêmes renversés. Quarante-deux membres, parmi lesquels l'orateur Lenthall , Vane , Haslerig, se réunirent en une assemblée qui atteignit peu à peu le chiffrîB de soixante et d\%. Ils commencèrent par nommer un comité de sûreté dont la plupart des membres appartenaient à Tarmée , et nul ne pouvait y entrer s'il ne craignait Dieu et s'il n'était pas fidèle à la bonne vieille cause, Fleetwood, au nom des troupes qui étaient à Londres , promit son concours au parlement croupion , et Monk, toujours en Ecosse, exprima les mêmes sentiments au nom de ses soldats. CFn conseil d'État fut ensuite nommé pour agir au nom du parlement. Ses membres étaient Fairfax, Lambert, Desborough, Bradshaw, Ashley Cooper, Fleetwood, Haslerig, Vane, Ludlow, Saint-John et Whitelocke. Dans les premières réunions de ce conseil, le républicain Scott accusa Whitelocke et Ashley Cooper d'entretenir une correspondance secrète avec Charles Stuart et le chevalier Hyde , son conseiller intime. Mais ces deux membres parvinrent à se justifier.

On conçoit, du reste, quelle devait être la défiance de la petite minorité républicaine en présence de deux partis aussi nombreux et aussi puissants que le parti presbytérien et le parti royaliste ou cavalier, maintenant surtout que ces deux partis commençaient à combiner leurs efforts pour rétablir les Stuarts. Les plus ardents adversaires de la république n'eurent même pas la patience d'attendre ce que ferait le rump, et deux insurrections éclatèrent à la fois, Tune dans le Cheshire et le Lancashire, l'autre dans le Worcestershire. Lambert agit contre toutes deux avec vigueur et les réprima en peu de jours. Toutefois, il avait montré de la bravoure et de l'énergie , non par dévouement aux institutions républicaines, mais parce qu'il espérait, après avoir été un des lieutenants les plus àerviles de Cromwell, se sub> stituer à lui. Aussi , de graves dissensions éclatèrent-elles entre le parlement et l'armée , sur laquelle Lambert exerçait une grande influence. Le rump, qui ne voulait pas n'être qu'un instrument docile dans la main des officiers , réclamait pour lui l'exercice de l'autorité suprême, et insis-

106 CHAPITRB XXVni.

tait notammeot pour avoir la nomination aux grades et placer l'armée elle-même sous la dépendance du pouvoir civil. Honk, à la tète de Tarmée d*Ëcosse, le républicain Ludlow a la tête de Tarmée d'Irlande, dont Henri Cromwell lui avait transmis le commandement, se montraient favori^lesaux prétentions du parlement , mais ils étaient fort éloignés , tandis que Lambert et ses troupes tenaient Londres. Le 13 octobre, il occupa tous les abords de Westminster, força la voiture de l'orateur Lenthall à rebrousser chemin , et fit si bien qu'un seul député. Peter Wentworth , réussit à se rendre, par eau, à la chambre. Le rump se trouvant ainsi dans l'impossibilité de se réunir, il fut convenu , entre l'armée et les partisans du parlement, pour éviter toute effusion de sang, que le rump cesserait de siéger et qu'une nouvelle assemblée serait convoquée dans le plus bref délai.

Depuis l'époque (1651) où Cromwell avait quitté pré^ cipitamment l'Ecosse pour se mettre à la poursuite de Charles II et le battre à Worcester , Monk avait commandé sans interruption dans le nord de la Grande-Bretagne. Là, au lieu de prendre intérêt aux intrigues et aux factions de l'Angleterre , il avait paru ne s'occuper que des devoirs de sa place, de maintenir la discipline de son armée et de retenir les Écossais dans l'obéissance. Ses dépêches à Crorav^ell forment un contraste frappant avec celles des autres officiers de ce temps : il n'y fait point parade de piété , ne flatte ja« mais le protecteur et ne sollicite aucune faveur. Elles sont courtes, sèches, ne traitant que d'affaires publiques, et encore de celles seulement qui étaient d'une nécessité indispensable. En effet, le trait distinctif qui caractérisait ce général était l'art de s'envelopper d'un voile impénétrable. Aussi, tous les partis, royalistes, partisans du protecteur, républicains, le croyaient des leurs; mais ces prétentions étaient fondées plutôt sur leurs désirs que sur sa conduite. Charles II avait plusieurs fois été engagé à lui faire les offres les plus séduisantes, qui étaient appuyées près de lui par les sollicitations de sa femme, ardente royaliste, et de son

chapelain domestique , et Monk les avait écoutées sans mé-contentement ; mais il ne s'était jamais assez expliqué avec les agents de ce monarque, pour se mettre en leur pouvoir. Cromwell avait eu vent de ces intrigues; ne pouvant découvrir aucune cause réelle de soupçon, il se contenta de mettre Honk sur ses gardes en le raillant dans le post-scriptum d'une lettre. « On dit, ajoutait- il, qu'il y a en Ecosse un rusé compère, nommé George Monk, qui y attend Toccasion de rendre service à Charles Stuart : usez , je vous prie, de diligence pour le faire saisir et me l'envoyer. »

Honk conserva son immobilité jusqu'à la dissolution du rump par le général Lambert. L'armée d'Ecosse avait, à regard de l'armée cantonnée autour de Westminster, toute la jalousie qui animait les légions du Danube et du Rhin contre les prétoriens. Si l'armée de Cromwell, cette armée dont le fanatisme et la bravoure rappelaient si fidèlement les soldats de Gustave- Adolphe, ne s'était pas divisée, les Stuarts n'auraient pas revu de sitôt l'Angleterre.

A la nouvelle du dernier attentat du parti des officiers, Honk quitta l'Ecosse, et lorsqu'il arriva à Saint- Albans , le 28 janvier 1660 , le rump avait repris ses séances dans la capitale, depuis le 26 décembre 1659. Il y avait été invité par quelques compagnies de soldats, zélés républicains, qui, dégoûtés de l'égoïsme de leurs officiers, ne voyaient plus qu'en lui le représentant de la bonne vieille cause. Jusqu'alors Monk , pendant sa marche à travers toute la Grande- Bretagne, avait soigneusement caché ses projets, et quoique les cavaliers déclarassent hautement qu'avant peu le roi serait de retour en Angleterre, les républicains doutaient encore; peut-être que le général lui-même ne savait pas bien ce qu'il voulait. Mais bientôt il subit, ou parut subir l'influence irrésistible du fameux Ashley, qui, après avoir été tour à tour royaliste et parlementaire , avait fait de l'opposition au gouvernement de Cromwell, dès qu'il avait vu la famille du protecteur sans aucune chance de conserver le pouvoir. Bien résolu à assurer son propre avenir en travaillant au retour des Stuarts, le rusé politique profita de son ascendant sur la femme de Monk pour engager cette dame

108 CHAPITRE XXVUI.

à déterminer le général au rétablissement de la monarchie. Monk n*eut pas l'avantage , mais aussitôt son arrivée à Londres, il intima Tordre au parlement de recevoir dans son sein les membres presbytériens exclus par le colonel Pride, et ceux-ci vinrent reprendre leurs sièges le 21 février 1660. il s'était écoulé près de xingt ans depuis la convocation du long parlement. La chambre, ainsi recomposée aux applaudissements du peuple de Londres , qui alluma dans les rues des feux de joie où Ton rôtissait des croupions de toute espèce, vota successivement : que Monk serait nommé commandant en chef des forces d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande ; que tous les actes parlementaires adoptés depuis la purge de Pride seraient annulés ; que le presbytérianisme serait la seule religion de r£tat. Le 16, elle ordonna sa propre dissolution et la convocation d'un nouveau parlement qui s'assembla le 25 avril. C'est ce nouveau parlement, « réuni sans convocation royale et demeuré célèbre sous le nom de parlement-convention, ou de parlement réparateur, comme les cavaliers l'appelèrent, qui rétablit la chambre des lords dans ses droits et rappela les Stuarts. Le 29 mai 1660, jour anniversaire de sa naissance , Charles II faisait son entrée solennelle à Londres.

En Angleterre, on aime beaucoup la liberté, très-peu l'égalité , et un peuple dont les mœurs sont encore aujourd'hui tout aristocratiques ne pouvait s'accommoder, surtout au xvn* siècle , des formes républicaines. Le génie niveleur des indépendants n'était pas celui de l'immense majorité de la nation , et ne pouvait avoir, par conséquent, qu'une do* mination éphémère : l'ascendant de ce parti eût même été encQre bien plus fugitif s'il ne s'était personnifié dans un homme supérieur, dans Cromwell.

ftlSCLARATlON DE BRÉDA ; POURSUITES CONTRE LES RÉGICIDES ; LICENCIEMENT DE l'armée. — RESTAURATION DE L' ANGLICANISME ; ACTES DES CORPORA- TIONS ET d'uniformité; SAINT-BARTHÉLEMT DES PRESBYTÉRIENS. — CA- RACTÈRE ET POLITIQUE DE CHARLES II; SON MINISTRE CLARENDON. — GUERRE AVEC LA HOLLANDE (1665); PESTE A LONDRES (1665); INCENDIE (1666).

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