DISGRACE DE CLARENDON (AOUT 1667). — TRAITÉ DE LA TRIPLE ALLIANCE
(1668); dÀBAL (1670-1673); Charles ii tendu a la francs ; banque-
BOUTE; nouvelle GUERRE AYEG LA HOLLANDE (1672-1674). — WHIGS ET TORTS; BILL DU TEST (1673). — LA CONSPIRATION PAPISTE (1678); TITUS DATES. — LE BILL D*HABEAS CORPUS. — ASSASSINAT DU PRIMAT D'ÉCOSSE (1679); INSURRECTION DES COYENANTAIRES. — MINISTÈRE, DISGRACE ET ■ORT DE SHAFTSBURY (1679-1683). — CONSPIRATION DE RYE-HOUSE ; DÉ- CAPITATION DE LORD RUSSEL ET DE SIDNEY (1683).— MORT DE CHARLES II (1685); APPRÉCIATION D^ SON RÈGNE. — ÉTAT DE L'ANGLETERRE EN 1685.
Héclarailon de Bréda; poursuites eontre les résieides;
lieenelement de rfurmée*
Quelques royalistes intelligents et notamment un magistrat célèbre pour son intégrité, Haie, auraient voulu qu'avant de rappeler les Stuarts on fixât les conditions auxquelles ils reprendraient la couronne. Mais le restaurateur de la monarchie, Monk , s*y opposa et prépara ainsi l'expulsion définitive de ceux dont il croyait consolider Fautorité en la 'maintenant illimitée. Charles II et Jacques II, retrouvant le pouvoir royal aussi peu déterminé que sous leur père, eurent sans cesse la tentation de franchir comme lui des limites trop indécises. On se contenta d'une déclaration signée ÀBréda, en Hollande, par Charles II, avant de faire voile pour l'Angleterre, et dans laquelle il ne prenait que des engagements fort vagues. C'est ainsi qu'il accordait un pardon libre et généreux à tous les coupables, hormis ceux que le Paiement pourrait dans la suite excepter; c'est ainsi qu'il iumonçait la liberté pour les consciences délicates, et que personne ne serait inquiété ni recherché pour des différences en matière de religion gui ne troubleraient pas la tran- ^illité du royaume; c'est ainsi qu'il promettait de tout oun 7
ItO CHAPITRE XXIX.
blier et faisait mention des poursuites légcUes auxquelles pourraient être exposés les possesseurs actuels de propriétés achetées ou accordées pendant la révolution. Enfin il s'engageait à payer les arrérages de Tarmée sous les ordres du général Monk, et à retenir au service royal les officiers et les soldats. Telle fut la célèbre déclaration de Bréda, la charte royale sur la foi de laquelle il fut permis à Charles de remonter sur le trône de ses pères.
Il faut reconnaître toutefois que le parlement-convention qui avait rappelé Charles II se montra beaucoup plus implacable que rhomme même qui cependant pouvait décorer ses : vengeances politiques du beau nom de piété filiale. Dans ses négociations avec Granville, agent de Charles II, Monk avait obtenu que le nombre des personnes qui ne jouiraient pas du bénéfice de la déclaration de Bréda serait de quatre ; seulement, mais les communes et les lords retendirent bien davantage. Dix républicains furent envoyés à la mort enj expiation du supplice de Charles : le colonel Harrison," cet; honnête fanatique , Thomme de la cinquième monarchie ; Scot, républicain d'ardente conviction; Carew, millénaire exalté, qui reconnut l'autorité de ses juges, « sauf les droits de Notre-Seigneur Jésus-Christ au gouvernement du* royaume; » Cléments, Jones et Scroop, qui tous les six avaient signé Tarrét fatal ; Coke , qui avait rempli dans le procès les fonctions d'avocat général ; le colonel Axtell , qui avait gardé la haute cour de justice et ordonné aux soldats de faire feu sur la tribune d'où lady Fairfax avait pris la parole ; le colonel Hacker, qui commandait les troupes chargées de conduire Charles à l'échafaud ; le chapelain Peters, qui, à diverses reprises, avait prêché les soldats pendant le procès du roi. Tous, à l'exception du chapelain, marchèrent à la mort avec un grand courage et en soutenant que la cause de la république pour laquelle ils allaient périr était toujours à leurs yeux la bonne vieille cause. Ils se trompaient; la bonne vieille cause pour l'aristocratique Angleterre était bien la liberté, mais non l'égalité républicaine. Les royalistes s'acharnèrent jusque sur des cadavres, et ^ par un ordre des deux chambres, approuvé du roi, les corps de Gromwell) de
CHA&LBS u (1660-1685). 111
Bradsiiaw el dlreton, après avoir été enlevés de leur sépulture, furent traînés à Tyburn sur des claies et pendus. Le jour de l'anniversaire de la mort de Charles P' avait été choisi pour cette hideuse cérémonie d'expiation. Dans la soirée, on descendit les corps qui furent décapités ; les tètes forent fixées sur la façade de Westminster-Hall et les corps jetés dans une fosse^ au pied même de la potence.
Parmi ceux qui siégèrent comme juges dés hommes qui avaient conduit le feu roi à Téchafaud , on vit non-seulement des cavaliers , ce qui était tout naturel, mais des républicains, tels que Manchester et Robartes, deux des généraux du parlement, Say et Etoiles, chefs parlementaires, Atkinset Tyrrel, juges parlementaires , Monk et Montagne, deux des lords de Cromwell. Trois régicides, Okey, Berkstead et Cobbett, traînaient en Hollande une vie misérable. Dôwning, jadis chapelain du régiment d'Okey, tour à tour dévoué à CromWell comme à la république^ se trouvait maintenant à la Baye, ambassadeur de Charles II et zélé royaliste. Il fit saisir brusquement les trois proscrits et les envoya en Angleterre où ils furent exécutés.
La déclaration de Bréda avait chargé le parlement d'examiner les titres d'après lesquels beaucoup d'officiers, de soldats et de bourgeois possédaient des terres depuis la révolution. Parmi les biens nationaux ainsi distribués, tous ceux qui avaient appartenu à la couronne, ainsi qu'aux évéques et aux chapitres anglicans, durent être restitués immédiatement et sans indemnité. Les biens des seigneurs du parti royaliste ne furent rendus qu'en petit nombre, parce que beaucoup de cavaliers étaient rentrés en Angleterre sous la république et le protectorat, et avaient composé pour leurs propriétés avec ceux qui les avaient achetées ou reçues à titre de récompense. Ces transactions, îfegardées comme tout à fait libres de part et d'autre, furent maintenues. Mais les royalistes qui, revenus avec Charles II seulement, n'avaient pas composé, rentrèrent en possession ^ détriment des acquéreurs.
Quant à éette formidable armée de Croniwèll qui avait exécuté tant de terribles choses, elle fut licenciée, sàïiS en
excepter le corps de Monk, aux communs applaudissements des cavaliers et des presbytériens.
ResUraratlon de Tanclleanlsme ; aetes des eorpof*atlon« ei d^n* nlformlté ; Balnl*Barthéleiiiy des pres1iylérlen««
La révolution de 1648 avait été faite dans un intérêt en^ core plus religieux que politique , la restauration de 1660 devait donc annuler ses effets, encore plus complètement sous le premier que sous le second rapport. Que l'empire des lois anciennes fût rétabli en même temps que le représentant des anciens rois, c'était là un principe que personne ne se serait hasardé de contredire en présence de Taveugle enthousiasme qui avait reçu les Stuarts sans conditions. Il y avait là, par conséquent, un avertissement pour les partisans de la ligue solennelle et covenant qu'ils devaient trembler pour Tidole de leur culte , et une menace pour le clergé presbytérien de la perte de ses bénéfices. Son principal espoir était fondé sur la déclaration de Bréda, qui promettait l'assentiment royal à un acte du parlement dont le but Wait d'apaiser les différends religieux, et sur les services de ses coreligionnaires qui formaient un corps puissant dans la chambre des communes. Mais Charles et son principal conseiller, Edouard Hyde, comte de Clarendon, n'avaient ni l'intention de remplir la promesse royale, ni celle de confier la décision de cette question importante à l'orthodoxie suspecte des deux chambres. Le nombre des évêques, qui avait été réduit à neuf, fut complété par des nominations successives ; on encouragea les membres du clergé anghcan qui avaient survécu à rentrer dans leurs bénéfices, ou à accepter un accommodement de la part des possesseurs ; et les chefs des universités reçurent ordre du roi de replacer dans leurs collèges respectifs les agrégés qui avaient été renvoyés par les presbytériens. En même temps, pour calmer les craintes de ceux-ci, on offrit des évéchés aux plus distingués ou aux plus modérés de leurs ministres. Mais ces faveurs particulières ne tranchaient pas la question si délicate de savoir si les évêques reprendraient cette puissance que leur avaient abandonnée Elisabeth, Jacques I" et Char-
lesl", et qui était si odieuse aux presbytériens. Le 26 octobre 1660 parut à ce sujet une déclaration solennelle de Charles II. Elle louait à la fois et le clergé anglican et le clergé presbytérien, avouait rattachement du roi pour Tépiscopat, mais ajoutait qu'il était convaincu que Ton pouvait le modifier de manière à détruire les objections que Ton y feisait : et à cette fin la déclaration enjoignait, V quant à la juridiction , qu'aucun évoque n'exercerait une autorité illégale ou arbitraire , ne prononcerait des censures ecclésiastiques, ne ferait d'ordinations sans l'assistance et l'avis de son chapitre et d'un nombre égal de ministres presbytériens députés par le clergé du diocèse, et ne pourrait donner la confirmation dans une église quelconque, à l'insu ou sans le consentement du desservant , et 2° quant aux scrupules religieux des presbytériens, que la lecture de la liturgie, l'observation des cérémonies, la signature en totalité des trente-neuf articles décrétés sous Elisabeth comme base de l'anglicanisme , et le serment de l'obéissance canonique, ne seraient pas exigés de ceux qui s'y refuseraient par des motifs de conscience.
Ces concessions importantes furent reçues avec joie et reconnaissance par le parti presbytérien , qui ne se doutait pas qu'elles n'étaient arrachées que par la crainte et seraient successivement reniées à mesure que l'autorité royale reprendrait de l'ascendant. Le parlement qui, en 1661, remplaça le parlement-convention et devait durer dix-sept ans, inaugura sa longue carrière en faisant brûler par les mains du bourreau, au milieu de Westminster-Hall, la « ligue solennelle et covenant. » Le 20 décembre 1661, il décida que nul ne pourrait être membre d'une corporation ou conseil municipal, et même exercer un emploi séculier quelconque, «qui n'aurait point, pendant l'année précédant son élection, reçu le sacrement suivant le rit de l'Église anglicane. » Cet acte détruisit le pouvoir des presbytériens dans l'État; l'acte d^uniformité (19 mai 1662) les priva des places qu'ils occupaient encore dans l'Église. En effet , le parlement y prescrivait « que le livre de commune prière et d'ordination des nûnistres serait en usage, à l'exclusion de tout autre, dans
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tous les lieux consacrés au culte public; que, dans un terme fixé , tout ecclésiastique jouissant d'un bénéfice lerait tenu d'y lire le service divin, et, à la fin , de déclarer dans une formule toute dressée son consentement sincère à tout ce gui était ordonné dans son contenu, » Il fut ordonné, pour frapper au cœur toutes les sectes non conformistes, que si cinq personnes au-dessus du nombre dont une famille était composée s'assemblaient pour quelque exercice de religion , chacun des acteurs et des assistants subirait, pour la première offense, trois mois de prison ou cinq livres sterling (cent vingt-cinq francs) d'amende; pour la seconde, six mois ou dix livres sterling (deux cent cinquante francs), et que, pour la troisième, il serait transporté aux colonies pour sept ans , ou qu'il payerait la somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs). Les ministres et les professeurs qui n'avaient pas prêté le serment imposé par l'acte d'uniformité ne pouvaient s'approcher à plus de einq milles des lieux où ils avaient prêché ou enseigné, à peine de cinquante livres sterling (douze cent cinquante francs) d'amende ou six mois d'emprisonnement. Telles étaient les lois imposées par la restauration à cette Angleterre presbyte* rienne qui avait fait la révolution de 1640. Toutefois ce jong était léger auprès de celui que Charles II fit peser sur !'£« cosse, où une population de dix-huit cent mille âmes pré* sentait seulement trente-deux mille épiscopaux, cinquante mille catholiques,-et tout le reste covenantaire.
De même qu'en France, sous la restauration, la chambre des pairs combattit souvent les tendances réactionnaires de nos ultras de la chambre des députés, de même la chambre des lords essaya, mais en vain, d'arrêter les communes dans leur marche rétrograde. Celles-ci votèrent encore deux clauses insérées également dans le bill d'uniformité et qui blessèrent cruellement les esprits : par Tune , il était dit que nul ne pourrait administrer le sacrement ou prétendre à aucune promotion ecclésiastique, s'il n'avait reçu Tordis nation épiscopale ; par l'autre, que tous bénéficiers, dignitaires, membres des universités, maîtres d'écoles publiques ou précepteurs particuliers seraient tenus de souscrire une
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renondation au covenant, et une déclaration portant que , sous quelque prétexte que ce pût être , il n'était permis de prendre les armes contre le roi. L'obéissance passive devenait ainsi un des dogmes fondamentaux.de TËglise anglieane. Le 24 août 1662, jour de la Saint-Barthélemy, deux mille ministres presbytériens qui avaient refusé de se conformer à Tacte d'uniformité furent destitués, et cette persécution est demeurée tristement célèbre sous le nom de Saint- Barthélémy des presbytériens. Voilà comment Charles II entendait sa déclaration de Bréda. Le triomphe de l'Église anglicane fut alors complet : les évéques avaient déjà repris leurs places au parlement et les cours spirituelles étaient établies de nouveau.
Néanmoins , les cavaliers n'étaient point satisfaits ; ils regardaient leur triomphe comme incomplet tant que deux illustres victimes, Vane et Lambert, ne perdaient point la tête sur l'échafaud. Bien qu'ils n'eussent point voté la mort du roi, bien que le parlement-convention lui-même les eût recommandés à la clémence royale, bi^n que la i*ecommandation eût été favorablement reçue, ils furent mis en jugement au commencement de 1662. Lambert, qui avait si souvent bravé l'ennemi sur le champ de bataille, trembla à la vue d'une cour de justice ; Vane, qui n'avait jamais tiré l'épée, affronta avec intrépidité les regards menaçants et la partialité de ses juges. Condamnés tous deux à mort, ils furent envoyés, Lambert dans l'île de Guernesey, où il se consola parla culture des fleurs et delà peinture; Vane, à l'échafaud. On ne pouvait pardonner à celui-ci d'avoir été, après Cromwell, le plus grand homme d'État du parti républicain. •
En Ecosse, où le haut commissaire, Middleton, soutenait qu'on n'avait pas le droit d'invoquer l'amnistie de Bréda , spéciale, suivant lui, à l'Angleterre, le rétablissement de l'anglicanisme fut également cimenté par le sang d'une illustre victime. La tête du fameux marquis d'Argyle, connu dans les hautes terres sous le nom d'Argyle le Sombre, parce que l'obliquité de ses yeux donnait quelque chose de sinistre à sa physionomie, fut coupée par la vierge, instrument fort semblable à notre guillotine, et fixée sur la même pointe de
fer qui avait soutenu celle de Montrose, que Ton regardait comme sa victime. Mais en même temps que Charles II imposait à TËcosse le joug de TËglise anglicane, il flattait, pour la dédommager, son esprit d'indépendance nationale, retirait toutes les garnisons anglaises établies par CromweÛ au nord de la Tweed, et faisait démolir les fortifications, marques de Tesclavage des Écossais.
Caractère et politique de Charles 11 ; son ministre Clarendea.
En 1660, Charles H était âgé de trente ans. Il avait reçu de la nature une vigoureuse constitution, une taille bien pris^ une figure mâle, un air gracieux, et, malgré une certaine rudesse dans les traits, toute sa contenance avait quelque chose de fin et d'engageant. Suivant Hume, cet-ardent partisan des Stuarts, Charles II joignait à la vivacité de l'esprit, à la pénétration un jugement solide et l'avantage d'avoir observé de près le caractère des hommes et la nature des choses. Suivant la vérité, Charles II avait des vues étroites, nulle grandeur dans l'esprit, peu de franchise, un caractère essentiellement égoïste et vain ; en un mot, il avait tous les défauts que Ton reprochait à son père, défauts qui le rendaient incapable de gouverner avec prudence et fermeté l'Angleterre, surtout après les crises qui venaient de la bouleverser. Il ne semblait même pas avoir conscience des difficultés de sa position. Le souverain des trois royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande passait volontiers le jour à faire manger ses chiens et ses canards, à assister aux combats de coqs ou aux luttes des boxeurs. Ses soirées étaient consacrées au théâtre, au bal, à des mascarades, ou à donner un thé^ ce dont il fit venir la mode.
La grande préoccupation du nouveau monarque fut, avant tout, de se procurer de l'argent, non pour dédommager les cavaliers ruinés au service de son père, non pour tirer de la misère ces fidèles serviteurs qui avaient, par dévouement au parti royal , coupé leurs chênes séculaires et fondu l'argenterie de leurs familles; mais pour tenir sa maison sur le pied le plus dispendieux et combler ses favoris et ses maîtresses des plus riches présents. Sa préférée était
alort une femme des plus rapaces, mistriss Palmer , comtesse de Castlemaine, puis duchesse de Cleveland. Il ne craignit pas, pour remplir ses coffres, de contracter (31 mai 1662) un mariage impolitique avec une princesse catholique, avec dona Catarina, infante de Portugal, sœur du roi Alfonse VI, qui lui apporta en dot une forte somme d'argent (hait millions sept cent cinquante mille francs), plus les deux villes de Tanger et de Bombay, dont la première ne tarda môme pas à être abandonnée par l'Angleterre. En effet, malgré l'importance de cette acquisition pour la protection du commerce anglais dans la Méditerranée, lorsque la place de Tanger devint plus tard un prétexte pour lever des troupes, et que le parlement, d'abord si dévoué à Charles II, eut conçu contre lui de justes ombrages, il aima mieux l'abandonner que de fournir les subsides nécessaires à son entretien.
Vers la même époque (27 novembre 1662), Charles II, toujours poussé par le besoin d'argent, se dégrada bien autrement aux yeux de son peuple en vendant à Louis'XIV, moyennant quatre cent mille livres sterling ou deux millions huit cent mille francs, la ville de Dunkerque et le fort de Mardick, ces précieuses conquêtes de Cromvsrell. Il ne devait pas en rester là: il allait se faire, lui, roi d'Angleterre, le pensionnaire du roi de France ; lui , le chef du protestantisme en Europe, le soutien non pas seulement de l'anglicanisme, mais de la faible minorité catholique si odieuse à son peuple. Évidemment la race des Stuarts se détrônait elle-même comme à plaisir.
Charles II avait cependant un conseiller capable de lui inspirer, sinon des résolutions bien héroïques et une bien sincère fidélité à ses promesses, du moins des mesures prudentes et une conduite réservée ; mais il ne l'écouta que pendant les premières années de la restauration, et finit par le sacrifier aux rancunes de ses maîtresses beaucoup plus qu'aux attaques du parlement.
Edouard Hyde, que le roi, peu de temps après son retour, créa comte de Clarendon et qu'il avait nommé , dèsl 657, grand chancelier d'Angleterre , appartenait à une famille de jurisconsultes. Admis de bonne heure au parlement, il se fit re-
118 CHAFIfBS XUX.
marquer, dès 8«8 premiers discours , par son taleal et sa modération. Animé d'un certain esprit d'indépendance, il compara un jour les ministres du roi à ces lions qqi soute* naient le trône de Salomon : « Oui, disait-il, ils doivent être sous le trône de Tobéissance, mais ils doivent s'y tenir dans l'attitude qui convient à des lions. >» Membre du long parle* ment , il se déclara pour Charles P', et quitta l'Angleterre lorsque le sort des armes eut trahi la cause royale. Il séjourna deux ans dans l'Ile de Jersey et y commença , sous le titre à! Histoire de la rébellion^ le récit des discordes civiles dont il se trouvait victime. Il passa successivement en Espagne, çn France, en Hollande , et contribua plus que tout autre , après la mort de Cromwell, au succès des négociations qui replacèrent Charles II sur le trône. Il obtint dès lors la con^ fiance entière de ce monarque, qui le combla de faveurs, e| Clarendon allait môme avoir un honneur auquel il semblait qu'un sujet ne dût pas s'attendre. Le grand chancelier avait une fille, Anne, dont le duc d'Tork, frère de Charles II, et plus tard roi lui<*môme sous le nom de Jacques II , s'était épris en Hollande. Elle était très*laide, avait la bouche extraordinairement fendue, et les yeux fort éraillés , mai? rachetait toutes ces imperfections par sa grâce et son esprit. En vain le prince tenta de la séduire ; il ne put rien obtenir d^elle qu'en l'épousant secrètement le 4 novembre 1659* Cette union resta ignorée jusqu'au rétablissement de Char-* les II ; mais peu de temps après le retour de toute la famille royale à Londres, Anne Hyde devint enceinte et exigea que son mariage fût rendu public. En vain le duc d'Tork la menaça-t-il de toute sa colère; en vain Clarendon, se eondqi-» sant cette fois en lâche courtisan , voulait-il sacrifier l'hon^ neur de sa fille à ce qu'on appelait l'honneur du trône, elle persista courageusement. Le roi seul fit son devoir. Non«* seulement il reconnut Anne Hyde comme duchesse d'Tork, mais il engagea son frère à lui rendre tout son amour, et il déclara que cet événement n'altérait en rien ses sentiments pour son chancelier. De cette union d'Anne Hyde avec le duc d'Tork naquirent deux filles, Anne et Marie , destinées toutes deux à régner sur l'Angleterre.
Esprit ferme, droit et pénétrant, dit M. Guisot, ami sineère de Tordre légal et moral , attaché avec courage à la constitution et avec passion à TÉglise de son pays, plein de respect pour les droits, écrits ou traditionnels, du peuple comme du prince, Clarendon détestait la révolution à ce point que toute nouveauté lui était indistinctement suspecte et antipathique. Premier ministre, il fut plus hautain que fier, manqua de largeur dans les idées et de générosité sympathique dans le caractère, et jouit de sa grandeur avec faste en exerçant le pouvoir avec roideur. Auprès du roi, qui lui portait une estime pleine de confiance et mêlée de quelque attachement, il était tour à tour sévère et humble, passant des remontrances aux complaisances, disant et soutenant la vérité en honnête homme, mais inquiet de Ta* voir dite, et cherchant des appuis contre la cour sans vou* loir puiser sa force dans le parlement. Il prétendait main* tenu* à la fois la couronne dans le respect des anciennes lois du pays et la chambre des communes, cette chambre, dont les membres avaient déjà, au début du règne de Charles I^, un ensemble de revenus triple de celui des lords dans la modestie de son ancienne situation ; il se flattait qu'on pourrait astreindre la prérogative royale à la légalisé sans lui imposer envers le parlement aucune responsabilité nécessaire. Mais il devait échouer dans cette chimérique tentative de fonder, au sortir d'une révolution populaire, un gouvernement qui ne fût ni arbitraire ni limité.
Après Clarendon, les deux hommes qui exerçaient le plus d'influence dans les conseils de Charles étaient le duc de Portsmouth, lord trésorier, vieillard vénérable, qfui avait rempli les mêmes fonctions dès le règne de Charles P', et le marquis d'Osmon, vice-roi de cette Irlande, qu'il avait essayé en vain de défendre contre Cromwell.
«ilaerre mwee Im Hollande (!••«) \ peste à iLoiadres (!••«);
Ineendle ( tlMMI).
La nation anglaise, jalouse du commerce et des forces navales des Hollandais, laissa entrevoir l'ardent désir de ruiner par la force ces redoutables rivaux. Le roi, qui après les
plaisirs n'avaitde goût que pour la marine S prêta une oreille attentive aux suggestions des négociants de la cité. On a dit que ce ne fut point par patriotisme, mais pour détourner à son profit une partie des subsides qui lui seraient accordés. Ce qui est certain, c'est que Ciarendon lui remontra que rAngleterren'avait à attendre des hostilités que de nouvelles dépenses, et qu'il serait déplorable de mettre aux mains les deux principales puissances protestantes. Le roi ne voulut rien entendre. Il oubliait que la Hollande était la terre hospitalière qui l'avait accueilli, tandis que la France, pour plaire au protecteur, le rejetait de son sein. Il ne voyait plus dans les Hollandais que des partisans de Jean de Witt, le chef du parti républicain, l'heureux antagoniste de la maison d'Orange, et en l'année 1664, sans aucune déclaration de guerre, sans aucun grief qui justifiât une telle perfidie, il envoya secrètement à la côte d'Afrique le chevalier Robert Holmes, à la tête d'une flotte de vingt-deux vaisseaux. Holmes chassa les Hollandais du cap Corse, à la côte des Dents, sur lequel l'Angleterre avait des prétentions; se saisit des établissements du cap Vert, deGorée, et de là, faisant voile vers l'Amérique, il se mit en possession de la Nouvelle -Belgique, appelée depuis la Nouvelle-York, ou New- York, pays que Jacques I*''' avait donné au comte de Stirling, mais où Ton n'avait jamais vu que des établissements hollandais. Le parlement, loin de blâmer une si injuste agression , y ap« plaudit avec enthousiasme, et récompensa la coupable conduite de son souverain par le plus ample subside qu'un roi d'Ai^leterre eût jamais obtenu : il monta à deux millions et demi dé livres sterling, ou soixante-deux millions cinq cent mille francs.
C'est à cette occasion que le parlement établit, sur des bases inébranlables, un principe qui avait déjà été posé sous Richard II et sous Henri lY, mais qui ne fut plus contesté à partir de 1664, à savoir que les subsides accordés par les
1. Il donnait même personnellement une attention toute spéciale à la constmction des navires, parcourait les chantiers, proposait ses plans. 11 avait appliqué quelques inventions qui lui étaient propres, notamment à deux corvettes qu'il prétendait meilleures voilières que toutes les corvettes françaises.
CHARLES ti (1660-1685). 1^1
communes ne devaient jamais être consacrés qu'au but spécial qu'elles-mêmes auraient déterminé. Le gouvernement était dès lors obligé de soumettre au parlement les comptes les plus minutieux, et, en réalité, de partager avec lui la direction des affaires. C'est également dans le bill par lequel était accordé cet énorme subside, que furent insérées des clauses qui substituèrent à Tancienne manière de percevoir les revenus par des concessions de subsides, de dixièmes et de quinzièmes, le mode, plus sûr et moins embarrassant, de lever des contributions payables tous les mois par les comtés. A cette occasion eut encore lieu un changement important dans le mode de lever les taxes sur le clergé. Depuis la création des deux chambres, le clergé avait, sous le nom de convocations, ses assemblées distinctes, dans lesquelles il s'imposait lui-même. Les prélatures et les autres bénéfices, dont la nomination appartenait au roi, lui donnant plus d'influence sur l'Ëglise que sur les laïques, il arrivait que les subsides accordés par la convocation étaient ordinairement plus considérables que ceux qu'il tirait du parlement. L'Église, en 1664, crut trouver de l'avantage à se départir tacitement du droit de se taxer elle-même, et ne se fit pas presser pour consentir que la chambre des communes réglât l'imposition sur les revenus ecclésiastiques comme sur le reste du royaume. En récompense, deux subsides, que la convocation avait ordonnés, lui furent remis, et le clergé paroissial obtint ^ le droit de suffrage aux élections. Ainsi l'Ëglise anglicane fit un marché dont tout l'avantage fut pour elle ; et les convocations étant devenues inutiles à la couronne, finirent par tomber en désuétude.
Cependant le grand pensionnaire, Jean de Witt, n'était pas homme à laisser insulter impunément la république hollandaise. Par ses ordres, Ruyter fit voile à son tour pour la côte d'Afrique, reprit aux Anglais tout ce dont ils s'étaient emparés, à l'exception du cap Corse, et captura un grand nombre de leurs bâtiments. Dès lors la lutte s'engagea avec le plus opiniâtre acharnement.
Le 22 février 1665, le roi d'Angleterre publia sa déclaration de guerre, et à la fin d'avril, Jacques, duc d'York, frère
de Charles II, et créé par lui lord grand amiral, fit voile pow les côtes de Hollande, avec la flotte la plus formidable qui fût encore sortie des ports britanniques, avec quatre-vingtdix-huit vaisseaux de ligne et quatre brûlots. Ce prince, qui devait faire un si pauvre roi, se distingua comme marin. D montra du courage et de Thabileté. Prenant sous ses ordres lord Sandwich, ainsi que le pripce Rupert, ce neveu de Charles P% dont la bouillante valeur avait été, il est vrai, aussi souvent nuisible qu'utile aux cavaliers, il écarta tous les seigneurs qui n'avaient d'autre recommandation que leur titre, et eut le bon esprit d'admettre dans les rangs les officiers républicains qui déjà, sous le long parlement, avaient vaincu la Hollande. Introduisant sur mer un ordre qu'on n'avait observé jusque-là que dans les armées de terre, et perfectionnant, ou plutôt même créant la science des signaux, il divisa sa flotte en trois escadres : la rouge, sous ses propres ordres ; la blanche, sous ceux du prince Rupert, et la bleue, sous lord Sandwich. Il décida, eu outre, qu'on formerait la ligne pour se préparer au combat, et qu'il serait enjoint aux différents capitaines de conserver les postes qui leur seraient assignés par leurs chefs respectifs.
La flotte hollandaise présentait, elle aussi, un spectacle magnifique et imposant. Cent treize vaisseaux de guerre manœuvraient sous les ordres d'un de ces officiers .formés dans la lutte héroïque soutenue par ce petit peuple pour son indépendance. Toutefois Opdam ne partageait pas toutes les espérances de ses compatriotes. L'incapacité de plusieurs de ses capitaines, et la mauvaise composition de leurs équir pages, offraient à son œil expérimenté des motifs de douter de l'issue d'un combat, et il dit à quelques personnes qui possédaient sa confiance : « Je sais ce que la prudence prescrirait; mais il faut que j'obéisse aux ordres que j'ai reçus, et demain, à cette heure, vous me verrez couronné de lauriers ou de cyprès. »
Les deux flottes s'abordèrent le 13 juin 166S , à une assez grande distance de l'île du Texel. Pendant quatre heures la victoire fut incertaine. Le comte de Falmouth, lord Muskerry et Bayle, fils du comte de Burlington , furent tués tous troii
GHARLBS 11 (1660^1685). 13S
par le même l^^uletS aux côtés de Jacques, et l^ur sang rq* jaillit jusque sur lui. Mais le prince fit redoubler le feu contre l'Endrachi^ que montait Opdam. Le vaisseauhoUandais finit par sauter, et l'amiral, avec cinq cents hommes, périt dans l'explosion. Le vice-amiral Cortenaer avait à peine arboré le pavillon amiral, qu'il fut tué sur le tiilac de son navire; les Hollandais, intimidés, prirent la fuite. La mer engloutit dix-neuf de leurs vaisseaux, avec environ six mille hommes.
k toute autre époque, la nouvelle du plus beau succès naval que les Anglais eussent encore remporté, aurait été reçae avec les démonstrations de la joie la plus vive; mais elle arriva daQ3 un moment où l'esprit de la nation était ao-* eablé sous le poids du plus épouvantable fléau. Du mois de mai au mois de décembre 1665, la peste enleva cent trente mille habitants de Londres. De la métropole, le mal étendit son empire destructeur sur la plus grande partie du royaume, et au mois d'août 1666, il se montra très-violent à Colchefrter, Norwich, Winchester, Cambridge et Salisbury. Heureu-» sèment il borna ses ravages à la terre ; la flotte demeura intacte, et aussitôt que les vaisseaux endommagés dans le dernier combat eurent été réparés , le duc d'York se pré^ para à de nouvelles luttes; mais son empressement fut arrêté par une prohibition du roi , qui avait été sollicité par la reine mère , de ne plus exposer la vie de l'héritier présomptif aux chances des batailles. Il fut remplacé dans le commandement en chef, d'abord par le comte de Sandwich, puis par le prince Rupert et le fameux Monk, devenu duc d'Âlbemarle, qui se le partagèrent, mais la plupart du temps sans pouvoir s'entendre. Le restaurateur des Stuartsne sup^ portait que difficilement les hauteurs du fils de l'électeur palatin, du cousin germain du roi.
Au commencement de 1666, le roi de France, qui voyait avec plaisir les deux marines rivales s'entre-détruire, et qui ne voulait pas laisser l'Angleterre écraser trop promptemeni la Hollande, déclara la guerre à Charles II, mais en protestant qu'il ne le faisait qu'à regret. On conçoit en effet que ce
1. Ce combat fut un des premiers oh les Hollandais employèrent les boulett 4 ikAlMi, iBv«ntioB da Ruyter.
• 124 CBAPITRK XXIX.
n'était pas de gaieté de cœur que le grand roi prétait son assistance à des républicains.
Cependant le gouvernement anglais avait cru devoir détacher le prince Rupert, à la tète d'une forte escadre, pour surveiller la flotte française, commandée par le duc de Beaufort, lorsque se livra, entre Âlbemarle et Ruyter, la fameuse heLiB\He ndLVSile des qttatre jours, qui commença le 11 juin 1666, et recommença chaque matin, pour se terminer le 14, par une victoire si indécise, qu'un Te Deum fut chanté à la fois à la Haye et à Londres. Ce qui est certain, c'est que les Anglais y éprouvèrent d'énormes dommages, et perdirent surtout ce prestige d'invincibilité dont se parait, depuis les guerres maritimes du protecteur, leur fierté patriotique. Ils eurent à regretter vingt-trois vaisseaux et six mille hommes.
Cette même année (1666), la capitale de l'Angleterre, qui avait tant souffert de la peste en 1665, eut à supporter un autre fléau. Dans la nuit du dimanche 12 septembre, un incendie, tel qu'aucune capitale n'en avait éprouvé depuis la destruction d'une partie de Rome, sous Néron, éclata dans Pudding-Lane, près de Fish-Street, un des quartiers les plus populeux de la cité. Le feu avait commencé chez un boulanger, par suite de la chute du tonnerre : les maisons du voisinage, construites en bois, avec des toits goudronnés, furent bientôt en flammes. Un vent d'est très-violent contribua puissamment, avec la sécheresse de la saison d'été, à propager l'incendie, qui ne s'arrêta que le vendredi 17 septembre. - Après avoir dévoré toute la partie de la cité comprise entre la Tour et Temple-Bar, c'est-à-dire treize mille deux cents maisons et quatre-vingt-neuf églises, entre autres Saint- Paul, deux cent mille personnes se trouvèrent sans abri, et Charles II, quis'élait arrachéà ses plaisirs pour combattre avec la plus louable énergie les progrès du feu, fit tous ses efforts pouijleur procurer des asiles dans les villes et les villages voisins. Le fanatisme des masses protestantes accusa, sans preuves, les catholiques de cet épouvantable désastre, etjusqu'au 9 décembre 1830, on lisait, sur la colonne élevée pour perpétuer ce triste souvenir, que Vincendie de cette cité proiestante fat commencé et propagé par la perfidie et la malice de
la faction papiste, afin ^effectuer son horrible complot pour l'extirpation de la religion protestante et des libertés de r Angleterre, et pour l'introduction du papisme et de Vkérésie. Du reste, cette fois encore, il sortit d'un grand mal un grand bien. Londres fut débarrassé d'une multitude de ruelles infectes, que remplacèrent de véritables rues, et depuis la peste n'y a jamais reparu.
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GHARLSS II (1660-1685). 127
taies, et aux Anglais la Nouvelle-rBelgique, c'est-^à^dire New^ Jersey et New^Tork, dans T Amérique du Nord. Parle second, avec la France, on rendait à Louis XIY TAcadie ou Nouvelle-Ecosse, et à Charles II Antigoa, Monserrat et la partie de Saint-Christophe, dont les Français s'étaient emparés dans les Antilles. Par le troisième, avec le Danemark, qui avait pris part à la guerre comme allié des Hollandais, les relations d'amitié étaient rétablies entre les deux couronnes.
DiSKprâee de Cliirendon («oût Meif).
Les Anglais étaient trop aigris par tous les malheurs et toutes les hontes d^s dernières années, pour que le mécontentement universel n'exigeât pas une victime : Charles, malgré les supplications du duc d'Tork, leur abandonna son principal ministre. Clarendon était odieux, par son an-' glicanisme, aux catholiques, aux presbytériens et à tous les non-conformistes; par son austérité, aux maîtresses du roi ; par ses continuelles recommandations d'économie, à la cour et surtout à Charles; par sa dureté, aux pauvres cavaliers, qui presque toujours lui rappelaient en vain leurs services passés; enfin par sa cupidité, son faste* et son orgueil, h tout le monde. De plus , il avait très-vivement mécontenté le roi en engageant le duc de Richmond h s'unir à une jeune Écossaise d'une beauté ravissante,^que Charles, ne pouvant séduire, voulait épouser, après qu'il aurait fait prononcer son divorce. Le 30 août 1667, le chancelier reçut ordre de remettre le grand sceau. Les communes portèrent aussitôt contre lui, devant la chambre des lords, une accusation de haute trahison. Elles lui reprochaient, outre de nombreuses prévarications : 1" d'avoir conseillé au roi de lever et d'entretenir une armée permanente, afin de pouvoir gouverner d'une manière absolue et sans parlements; â"* d'avoir en-^ tretenu des correspondances avec Olivier Cromwell et ses complices; 3° d'avoir conseillé la vente de Dunkerque; 4** d'avoir découvert les secrets du roi à ses ennemis, etc.
1. La magnifique galerie de tattleaux da çfaancelier était sut'tont riche en por^ traits de famille peints de la main même de Van Dyck, et provenant du désastre dç m^Bta grande maison ruinée par la révolution.
Certes Clarendon n*avait pas été un ministre modèle , et la nation pouvait lui reprocher des mesures despotiques, des manques de foi insignes, en opposition avec la déclaration de Bréda, et une haine implacable pour tout ce qui n'était pas anglican ; mais qu'on lui imputât d'avoir trahi son souverain dont il était le plus fidèle conseiller, qu'on prétendit voir en lui un complice de Cromwell, c'était absurde. En présence d'une telle animosité, Clarendon comprit qu'il n'avait plus qu'à fuir ; il se réfugia sur le continent. Le beaupère de l'héritier présomptif de la couronne fut banni à perpétuité , et déclaré incapable de remplir aucun emploi public. Il survécut sept ans à cette sentence, et durant ee temps il résida soit à Montpellier, soit à Moulins, soit à Rouen, où il mourut le 9 décembre 1674, la même année que Milton.
Traité de la triple alllanee (f lied) ) Cabal (leve-f evS) 9 Charles Il vendu à la Vranee^ banqaeroiite ; nouvelle guerre avec la Hollande (levt-f eVA;.
Les Stuarts faisaient depuis longtemps fausse route, lorsqu'un diplomate philosophe, William Temple, les ramena, mais seulement pour un moment, dans la véritable voie. Le rôle de l'Angleterre était tout tracé. Protestante et constitutionnelle elle devait, nous l'avons déjà dit, se placer à la tête du mouvSment calviniste et libéral qui emportait les nations du nord de l'Europe, tandis que celles du midi restaient catholiques et soumises au pouvoir absolu. Il appartenait à Charles II de personnifier en lui le premier système, comme le second avait dans Louis XIY sa vivante image. Au moment où le grand roi commençait, aux dépens de la Flandre, le cours de ses agrandissements, William Temple sut faire comprendre à la Hollande et à la Suède qu'il leur importait hautement de s'unir à l'Angleterre pour arrêter l'esprit envahisseur du monarque français. 11 rallia en un même faisceau les forces éparseset même tout dernièrement rivales de ces trois puissances. La triple alliance fut conclue le 28 janvier 1668, et le 2 mai la France était obligée de signer le traité d'Aix-la-Chapelle par lequel elle conservait douze places fortes sur la fron-
tière des Pays-Bas espagnols, entre autres, Douai, Tournai et Lille, mais rendait toute la Franche-Comté.
L'àme du roi d'Angleterre était trop étrangère à toutsen* timent de patriotisme pour qu'il laissât longtemps sa politique dans la sage direction tracée par Temple, et la triple alliance était à peine signée que le perfide monarque se proposait de ne pas y être fidèle. Au moyen âge, on ne se croyait nullement tenu de garder la foi donnée à des hérétiques; dans les temps modernes, les rois absolus crurent bien souvent pouvoir rompre leurs promesses, surtout lorsqu'elles étaient faites à des républicains. Ce n'étaient pas les hommes in« vestis de la confiance de Charles qui auraient pu le ramener à de meilleurs sentiments. Outre son conseil ordinaire, composé de vingt et un membres, il avait un conseil privé ^ composé de cinq membres, et qu'on désigna sous le nom de cabal*, nom formé par les lettres initiales de ses cinq membres : Clifford, Arlington, Buckingham, Ashley, Lauderdale. L'expression était en outre fort bien choisie, car il y avait vraiment quelque chose de cabalistique et d'infernal dans les trames ourdies par ces cinq ministres de concert avec le roi et le duc d'York. Clifford, le moins méprisable d'entre eux, d'un caractère 'hardi, impétueux, se distinguait par le double talent de l'éloquence et de l'intrigue parlementaire. C'était lui qui, trahissant la pensée secrète de son maître, s'était écrié, à la nouvelle de la conclusion de la triple alliance : « Nous n'en aurons pas moins bientôt une autre guerre avec la Hollande. » Arlington, au contraire, était peut-être le plus vicieux de tous, et paraissait disposé à se jeter tète baissée dans les entreprises les plus hardies pour plaire à son maître. Le duc deBuckingham,compagnon.intime du roi depuis sa première jeunesse, était fils de ce trop fameux Buckingham, favori de Charles P', et avait épousé la fille du général républicain Fairfax. Il possédait tous les avantages de la naissance, de
1. î^ conseil privé des rois d'Angleterre remonte fort haut, et ses membres ont tOQjours exercé sur la direction des affaires une puissante influence. Cependant ce conseil n'a jamais eu d'existence légale, et le nom de ses membres n'est même pas oolifié officiellement au public.
2. Ce mot anglais signifle coterie. On pourrait très-bien le traduire dans cette circonstance par camarilla.
la fortunet de la beauté, ainsi que de Fesprit ; mais cupide, dissipé, il sacrifiait son honneur au moindre intérêt, son intérêt au moindre plaisir. La débauche avait ruiné sa santé, et c'est à lui particulièrement qu'il faut imputer, qu'on nous pardonne Texpression, ce débraillé de la cour de Charies II, qui formait un contraste si frappant avec la majesté dont s'entourait Louis XIV. Chaque jour, lorsque, à la séance du conseil, le grand chancelier Clarendon, coiffé d'une de ces magnifiques perruques de l'époque, développait gravement, en face de Charles II, de longues et fastidieuses observations, derrière son fauteuil se tenait Buckingham , contrefaisant l'attitude et les gestes de l'orateur, étendant les bras et frappant du pied en même temps que son modèle. Lorsque cette pantomime n'avait pas suffi pour égayer le roi, le noble bouffon s'armait, à la fin du conseil, d'une pelle ou des pincettes et précédait, en qualité de mas* sier, le garde des sceaux , dont la gravité était mise à un supplice continuel par ces misérables pasquinades.
Le plus capable de tous les membres de la cabal était sans contredit Antoine Ashley Cooper , qui allait être créé comte de Shaftsbury. Doué au plus haut degré du génie de l'intrigue, il n'est pas un événement auquel il n'ait pris une part active, pas une intrigue qu'il n'ait comme connue, aidée ou combattue ; pas un homme politique qui n'ait été son ami ou son ranemi , son rival ou son complice ; pas un éloge qu'on n'ait cru devoir lui adresser; pas une injure qui n'ait flétri son nom. Quel parti peut se vanter de l'avoir possédé tout entier? Qui a-t-il servi? Le roi, les communes, le parlement, le protestantisme, le catholicisme? Il ne sert que lui-même, il prévoit les révolutions ; il presse leur action; il se place bien, et le flot qui arrive le porte au pouvoir. Quant au cinquième, au duc de Lauderdale, son extérieur ne pouvait pas, comme celui de Buckingham et de Shaftsbury, prévenir en sa faveur. Il était fort gros, avait une énorme tête et ses cheveux rouges tombaient bizarrement sur ses épaules. Sa langue trop grosse pour sa bouche, faisait qu'il arrosait de sa salive ceux à qui il parlait. Ses manières étaient rudes et il était aussi arrogant envers ses inférieurs que
CHARLBS H (1660-1685). 131
rampant en présence de son midtre. Du reste, doué d'une mémoire extraoràinaire, il était très-savant non-seulement dans la langue latine qu'il possédait parfaitement, mais encore en grec et en hébreu. D'origine écossaise et dans le principe zélé presbytérien et partisan du covenant , il avait été chargé , par Charles II, de veiller plus spécialement sur l'Ëcossé, et s'étant rendu dans ce pays, il y avait persécuté avec la plus révoltante dureté ses anciens coreligionnaires. Devan* çant les dragonnades de Louis XIY, le haut commissaire y c'était le titre sous lequel Lauderdale gouvernait despotiqaement tout le pays au nord de la Tweed, plaçait des soldats anglais chez les presbytériens qui n'acquittaient pas immédiatement les énormes amendes auxquelles on les condamnait , et permettait à ses troupes de vivre en Ecosse comme en pays conquis. Àrlington et Glifford professaient en secret les doctrines catholiques; Àshley était déiste; Buckingham ne tenait, par principe, à aucune religion ni à aucune secte ; Lauderdale passait pour avoir conservé un secret attachement au presbytérianisme, quoiqu'il persécutât cruellement ses sectateurs.
Tels étaient les conseillers intimes avec lesquels Charles II s'entendait , en politique , pour rendre son pouvoir absolu ; en religion , pour trahir les intérêts du presbytérianisme et même de l'anglicanisme au profit du catholicisme. Ce double bat ne pouvait être atteint qu'en sacrifiant les intérêts de l'Angleterre à ceux de la France. Mais les Stuarts ne devaient reculer devant aucune infamie pour obtenir de Louis XIY des subsides qui les missent à même de se passer du parlement. II parait toutefois que leur coupable conduite ne fut pas également approuvée de tous les membres de la cabal et que si Arlington et Ciifford prirent une part active à toutes les négociations sectètes, Buckingham, Shaftsbury et Lauderdale y demeurèrent étrangers , surtout en ce qui concernait le rétablissement du catholicisme. Mais ce qui pèsera à jamais sur leur mémoire commune c'est la banqueroute du gouvernement.
Pendant dix- huit mois, à partir de 1672, le roi tint réchi<|uier tettné , du nïoiils pour payer. Le trésor royal ^
pendant tout ce temps, fut ouvert pour recevoir, mais il ne remboursa aucune de ses obligations. Les orfèvres de Londres qui, à cette époque, étaient aussi banquiers, avançaient souvent au gouvernement de fortes sommes et à la rentrée des impôts on leur remboursait capital et intérêt. Tout à coup on leur annonça qu'ils devaient s'attendre à ne toucher que l'intérêt de leurs avances et point le capital. Beaucoup de fortes maisons se virent dans l'impossibilité de faire honneur à leurs affaires et tombèrent en faillite. L'indignation fut générale. Ainsi Charles, même en se vendant à la France , ne trouva pas le moyen d'échapper à la honte de la banqueroute.
L'an 1670, le grand roi s'était engagé à fournir à Charles II de l'argent et même, en cas de révolte de ses sujets, des troupes françaises pour les dompter. Il demandait, en retour, que^Charles déclarât la guerre à la Hollande, et lui promettait comme sa part de butin une portion de la Zélande, avec des terres pour son neveu Guillaume d'Orange. A ce beau plan était joint un projet de partage éventuel de la monarchie espagnole , dans le cas où son possesseur, le faible Charles II , viendrait à mourir. Toutes les dépenses de la guerre devaient être à la charge de Louis, qui céderait à Charles, Ostende, Minorque et tous les territoires de l'Amérique espagnole que les armes anglaises pourraient conquérir. A ces conditions, Louis promettait une pension annuelle de deux cent mille livres sterling (cinq millions de francs), payable par trimestre, et six mille hommes de troupes françaises. Xlharles cependant hésitait, non par scrupule, mais parce que les conditions lui paraissaient dures. Louis XIV trouva moyen de le fixer, en lui envoyant Henriette , duchesse d'Orléans. Cette princesse, qui devait mourir si subitement à Saint-Cloud , au retour de ce voyage , était la sœur du roi d'Angleterre ; elle exerçait une grande influence sur son esprit; de plus, elle amenait avec elle une jeune personne charmante. Charles aimait trop le plaisir pour résister; il conçut pour la jeune Française un vif attachement , et lui donna bientôt le titre de duchesse de Portsmouth. Quant à la duchesse d'Orléans , elle rapporta de Douvres, en échange
CHARLES il (1660-1685). 133
de sa fille d'honneur, un acquiescement complet à toutes les volontés du roi de France. Charles II n'avait pas rougi de trahir TAngleterre , et de signer sa trahison dans cette même ville de Douvres où Juste dix ans auparavant, le peuple l'avait accueilli avec tant de confiance et l'élan d'une telle joie. L'an 1672 la Hollande, dont la cour d'Espagne elle-même allait prendre la défense, fut attaquée sur terre par les Français, sur mer par les Anglais et les Français réunis. Mais aprfes le massacre des frères de Witt , qui eut lieu le 20 août de la même année , Guillaume d'Orange ayant été reconnu^ stathonder et le stathoudérat déclaré héréditaire dans sa famille, la nation anglaise prit fait et cause pour lui contre louis XIV et le 28 février 1674 le roi d'Angleterre fut contraint par son parlement qui lui révisait tout subside, designer un traité particulier avec la Hollande. La coopération de l'Angleterre à cette lutte impolitique avait été seulement marquée par le combat sanglant et indécis de Solbay (7 juin 1672 ), entre Ruyter et le duc d'York que soutenait ! le comte d'£strées, et par trois batailles aussi peu décisives entre Tromp et Ruyter d'une part, et de l'autre d'Estrées et le prince Rupert (7 et 14 juin, 22 août 1673).
^Vhlss et «orys; blU dutest (i«9S).
La liberté et le protestantisme, tels sont les deux éléments fondamentaux qui constituent , dans les temps modernes, l'existence du peuple anglais. Du moment où les Stuarts, perdant tout souvenir du passé, recommençaient de saper î'nne de ces deux bases, et même , dans leur folie, toutes l«s deux, il devait s'établir entre eux et la nation une lutte qui ne pouvait que leur être fatale. Le clairvoyant Shafts- ^ury ne tarda pas à le comprendre ; bien que créé, en 1672, grand chancelier, poste où il se fit remarquer par Pintépité et Thabileté de sa conduite, dès 1673, il rendit les sceaux et passa dans l'opposition. Il se plaça dans la chambre des lords à la tête de ce qu'on commençait à appeler le parti des whigs, tandis qu'on donnait le nom de torys aux amis de la cour. La première de ces dénominations, destinée ^ remplacer celle des têtes rondes ^ était appliquée depuis a 8
134 CHAPITHB XXtX.
longtemps aux covenantaires écossais les plus fougueux, i ceux qui avaient été mis hors la loi, et on la regardait comms un indice de principes séditieux et antimonarchiques. La seconde, qui allait bientôt faire oublier, celle de cavaHerif servait originairement à désigner des outlaws, mais les out<«| lav^s du catholicisme. On l'employait en parlant des Irlandais, qui, chassés des domaines de leurs ancêtres, ne se soutenaient qu'en commettant des déprédations sur les terres des colons anglais ; et actuellement, dans la conversation^ ce mot servait à indiquer un penchant avoué à défendre h haute Ëglise et la prérogative royale, quelquefois méoM' une tendance secrète au catholicisme et au despotisme pur» Mais les mots whig et tory cessèrent bientôt d'être des ter* : mes de reproche; ils furent adoptés par les partis eux' mêmes , et se purifièrent à leurs yeux en devenant le signe des principes politiques qu'ils professaient : également atta* chés à la constitution, les tvhigs se préoccupèrent toujourt davantage de la liberté, les torys de l'autorité, et remarquons-le bien, ce qui a donné tant de vitalité à la monarchie constitutionnelle en Angleterre, c'est que l'aristocratie a toujours fourni autant de recrues au whighisme qu'au torysme. A la triste époque dont nous nous occupons, les torys, les partisans du roi, ne rêvaient pour la plupart queladestraction des lois fondamentales de. leur pays au profit du prince qui serait devenu aussi absolu que les rois de France ou d'Espagne. En effet, Charles II ne respectait rien, pas même cette liberté individuelle, cette inviolabilité de la pe^ sonne à laquelle les Anglais attachent tant de prix. Un membre du parlement ayant demandé pourquoi on ne mettrait pas une taxe sur les théâtres, il lui fut répondu que les comédiens étaient les serviteurs du roi, et qu'ils faisaient partie de ses plaisirs K Cette réponse ayant amené une plaisanterie d'un autre député, sir John Coventry, Charles s'en
1. Avant Charles II les femmes De montaient point sur le thé&tre et lêsbom' mes étaient chargés de lears rôles. Ce prince s'im patientant an jour de ce que It spectacle ne commençait pas, le directeur vint s'excuser en disant que la ftiM n^ctait pas enoore rasée. C'est également sous Charles II que s'introduisit en iB" gleterre, au Jrand scandald des puritains, l'usage dés i^erruqués depuià loiigtelbp pratiqué en France.
CHARLig II (1660^1685). 135
offisnsa, et charga de sa vengeance trois de 8^8 gardes. Ceux* ei attendirent Coventry dans la rue et lui coupèrent le nez. Le paiement indigné, adopta un bill qui rangeait parmi les crimes capitaux, les blessures faites avec méchanceté; fflais il n'eut pas le courage de traduire à sa barre les misérables qui venaient de sévir si lâchement contre un de ses membres.
Les communes montrèrent plus d'énergie dans les affaires religieuses. En 1671 le duc dTork, frère du roi, abjura la reli» gion protestante et fit ouvertement profession de catholicisme, l'année suivante (25 mars 1672) Charles II publia, en apparence pour la liberté de conscience, en réalité pour favoriser les catholiques, une déclaration qui suspendait les lois I jpénales portées contre les non*conformistes. Les presbyte-^ liens, les puritains ne s'y méprirent pas et furent des plus ardents à attaquer une tolérance dont cependant ils devaient i profiter. Les anglicans, de leur côté, jetèrent les hauts cri^, [fit, au commencement de mars 1673, la chambre des commîmes passait le célèbre bill qui fut ensuite appelé the test, c'est*à-dire Yépreuve, et intitulé Acte pour prévenir les dan^ 9^s qui peuvent provenir de la part des papistes récusants. Cet acte fort bien nommé, car c'était une pierre de touche qui devait servir à distinguer les catholiques des protestants, portait en substance : que tout homme qui aurait quelque oiBce, charge ou emploi de profit ou de confiance, serait obligé de prêter en pleine cour les serments d'allégeance et i^ suprématie, et de recevoir le sacrement de l'eucharistie, conformément au rite anglican, dans quelque église parois* ûale, et d'en produire un certificat signé des ministres et des marguilliers de la paroisse, lequel certificat serait en outre revêtu àe l'attestation, par serment, de deux témoins «lignes de foi, et enregistré ; que tous ceux qui prêteraient arment d'allégeance et de suprématie seraient de plus obligés de souscrire la déclaration suivante : « Je déclare que je crois qu'il ne se fait point de transsubstantiation dans lo sacrement de la Cène du Seigneur, ni avant ni après la consécration faite par quelque personne que ce puisse être.» Charles II n'ayant pas osé refuser son consentement à l'acte
136 chaphrr xxix.
du iest^ la plupart des officiers catholiques quittèrent leurs emplois ; le duc d'York même, qui était ^grand amiral, se démit de cette charge lucrative, et lord Clifford,^uui des membres de la cabcU^ de celle de grand trésorier. Le frère du roi acheva de s'aliéner la nation, en épousant cette même année une fervente catholique, la princesse Marie, sœur de François, duc de Modène. Louis XIV payait la dot.
Les Stuarts affectaient donc de braver ouvertement toutes les sympathies religieuses et politiques de leurs sujets. Mais ceux-ci n'étaient pas disposés à céder, et, Tan 1674, en même temps que le parlement contraignait Charles II à faire la paix avec la Hollande, il votait un nouveau bill du test y en vertu duquel on pouvait sommer de nier la transsubstantiation , non-seulement tous les fonctionnaires publics, mais même tous les sujets du roi à qui Ton croirait devoir déférer le serment. Tout prêtre catholique dut avoir quitté TAngleterre avant six semaines, sous peine de mort.
I<a conspiration papiste (t«98); TItas Oates.
Le 28 septembre 1678, à cinq heures du soir, comme Charles, ses ministres et son frère le duc d'York étaient réunis dans la chambre du conseil , on introduisit devant eux un individu vêtu tout en noir, avec un chapeau à la calviniste. A sa vue le monarque, qui aimait à rire, ne put s'empêcher de s'écrier : voilà une figure qui n'est pas un visage; c'est un menton. En effet, le menton du personnage usurpait presque toute sa physionomie. Dès que le nouveau venu eut pris la parole, son langage présenta un mélange d'argot, de ton biblique, d'expressions militaires et de jargon maritime, le tout recouvert d'une épaisse couche d'hypocrisie grossière*. Titus Oates, «tel était son nom, déclara que le pape élevait des prétentions à la possession de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande par suite de l'hérésie de la nation et de son souverain , et qu'il avait
I. Titus Oates, afin de passer pour un homme de bonne société, tâchait de s'approprier la manière de parler des petits-mattres de l'époque qui, enire autres travers, affectaient de prononcer les o comme des a, et de dire non pas stork mais stark. (Voy. les œuvres à la fois si savantes et si spirituelles de M. Philarètc Chusies.)
délégué son autorité à là société de Jésus ; que les jésuites, agissant en conformité de ces prétendus droits, avaient conçu le projet d'anéantir cette hérésie et de rétablir la religion catholique ; que quelques-uns des membres de la société agissaient en Irlande, d'autres en Écossse, d'autres en Hollande, d'autres en Angleterre, et qu'ils voulaient, non-seulement assassiner le roi, mais encore le duc luimême, si Sa Grâc^ s'opposait à l'exécution de leurs projets; que ces jésuites avaient à leur disposition cent mille livres sterling (deux millions cinq cent mille francs); qu'ils recevaient annuellement soixante mille livres sterling (un million cinq cent mille francs) de diverses sources, dix mille livres sterling (deux cent cinquante mille francs) du confesseur du roi de France, et la promesse d'une égale somme du père provincial de la Nouvelle-Castille; qu'un homme nommé William et un autre homme nommé Pickering, laïques affiliés à la société de Jésus, avaient eu à plusieurs reprises la commission de tuer le roi, et qu'ils avaient été punis pour ne l'avoir point fait; qu'au mois d'avril dernier un grand conseil de jésuites s'était réuni à la taverne du Cheval-Blanc, dans le Strand ; que les membres avaient acheté des armes et qu'en outre ils avaient offert dix mille livres sterling (deux cent cinquante mille francs) à sir George Wakeman, médecin de la reine, s'il voulait mêler du poison aux aliments du roi ; que les jésuites avaient été les auteurs de l'incendie de Londres, et qu'ils se concertaient maintenant pour incendier Westminster, Wapping » et tous les navires qui étaient dans le fleuve ; que lui Oates avait un poste assigné parmi les incendiaires; que le pape, par une bulle Secrète, avait déjà nommé aux évêchés et aux dignités de l'Église ; que lord Arundel devait être son chancelier, lord Powis son trésorier, sir Godolphin gardien du sceau privé, Coleman secrétaire d'État, Langhorne avocat général, lord Bellasis général de l'armée papale, lord Petrc lieutenant général, lord Staflbrd payeur général.
Tel fut en somme le récit fait par Titus Oates de ce que bientôt, dans les trois royaumes, on n'appela plus que la conspiration papiste. Quant à la réalité, la voici, autant
13S CHAfITRI XXIX.
qu'on peut r^ntrovoir au milieu d'un inextricable tiaw de mensonges, de préjugés, de haines et de ruses, tissu entremêlé toutefois de quelques vérités, car il est impossible de nier les menées du duc d'York avec la cour de Rome, dont les jésuites étaient les actifs entremetteurs. Le dénon* dateur était le fils d'un prédicateur anabaptiste, chapelain de ce colonel Pride, si fameux par sa purge. A la restaura* tion, cet anabaptiste, voyant les non-conformistes persé^ cutés, s'était fait ordonner ministre de l'église épiscopale; son fils, Titus Oates, fut envoyé à Cambridge et prit les ordres. Devenu ainsi prêtre anglican, mais ne pouvant, faute de protections, obtenir un bénéfice, il eut recours pour vivre aux moyens les plus honteux. Deux fois il fut convaincu de parjure; plus tard il remplit les fonctions de chapelain à bord d'un navire, mais dut quitter cet emploi pour inconduite; chassé de toute part, il entra au service du duc de Norfolk , lord catholique, chez qui il fit la connaissance de plusieurs prêtres qui le convertirent. Titus soutenait que cette conversion n'était qu'apparente, et qu'elle n'avait jamais eu pour objet que de l'initier aux complots des catholiques pour les dénoncer à l'autorité. Après sa conversion, il fut envoyé sur le continent et admis dans la maison des jésuites, à Valladolid, en Espagne. Il y resta cinq mois et en fut honteusement chassé. II alla en* suite au collège des jésuites à Saint-Omer ; en considération de sa misère, il y fut reçu et entretenu pendant quelque temps, mais son inconduite habituelle le fit encore ren-* voyer de cet endroit. Revenu alors à Londres, il se loges dans Ned-AUey, espèce de cour des miracles^ voisine de la Tamise. Là, au milieu de copieuses libations de blue-devil (eau-de-vie de grains), il rédigeait les lettres des contrebandiers, les comptes des voleurs, et tenait leurs livres de recel. Sa pratique la plus habituelle était un certain Dick le Désossé^ contrebandier de terre et de mer, mendiant, voleur, qui pouvait à loisir paraître démonter sa charpente osseuse, et feindre ainsi toutes les espèces d'infirmités. C'est de ce cloaque qu'un docteur Tunge, ministre anglican et recteur de SaintrAfichel, tira Oates pour le produire comme
CHARÏ.K8 II (1660*1685). 139
néfébtouF d« tûU9 les complots imputés aux oaUiQUqu9$ par la crédulité des masses protestantes.
Les membres du conseil avaient écouté en silence les ré* vélatioQg de Titus Oates, lorsque le duc dTofk, se levant , déclara que tout ce qu'il venait d'entendre était un tissu d'impostures. Ce qu'il y avait d'incontestable, c'était que l'accusateur se 'donnait pour avoir connu des notabilitéa qu'il n'avait jamais vues, comme don Juan d'Autricbe, qu'il représentait grand, maigre, basané, et qui était petit , gras, avec un teint très-clair; c'était qu'il prétendait avoir fréquenté dçs localités où il n'était jamais allé. 11 fut décidé néanmoins que l'enquête serait continuée. Oates fut logé & White-Hall, sous la protection royale, et DanbyS lord trésorier et principal ministre donna des ordres pour que l'on UTêtàt Coleman, secrétaire du duc d'York, qui, averti par un de ses amis, sir Edmundbury Godfrey, se cacha après avoir détruit quelques-uns de ses papiers. Mais ce qui en restait suffisait pour montrer que le duo d'York et lui^ même avaient entretenu une correspondance secrète aveo le roi de France, avec son confesseur le père La Chaise et le nonce du pape à Bruxelles; et qu'ils leur avaient demandé des secours en argent pour rétablir la religion catholique en Angleterre.'Un événement inattendu vint compliquer l'aflaîre. Sir Edmundbury Godfrey fut trouvé mort I dans gon appartement, et comme il était connu pour entre- I tenir des relations avec les catholiques, les protestants avan^* ! cèrent peu charitablement que le crime avait ét,^ commis i par eux pour prévenir toute dénonciation de sa part. Les en-*
1. Tbomas Osborn, eomte de Danby, qui avait pris la direction des affaires apfèf u dissolution de la cabal, était an baronnet da Yorkshire, qui avait attiré l'attention «0 parlement par la manière dont il entendait les affaires et dont il dirigeait un^ «scQssion. Il s'était montré excellent debater. Devenu ministre, il s'appliqua, en P^wdant les esprits et en achetant les suffrages, à former dans la chambre des communes * "" "
, protestantisme
gouvernement anglais avec les États dévoués k cette cause. 11 détermina Charles II « conelnre d'abord la paix, puis une alliance avec la Hollande, et à donner sa nièce «^e en mariage an prince Guillaume d'Orange. Danby préparait ainsi au dehors ^& sauveur à la foi et aux libertés de son pays, en même temps qu'au dedans il commençait à former solidement, sous le nom de tory, ce grand parti de la préro» PQTe royale et de l'Ëglise anglicane qui, depuis cette époque, a donné à la monarchie anglaise tant de force et de stabilité,
nemis du calholicisme honorèrent Godfrey comme un martyr. Stafford, Powis, Petre, Arundel, Bellasis, dénoncés par Oates, furent envoyés à la Tour par les communes, et leur accusateur, proclamé le sauveur de la nation, reçut une pension de douze cents livres sterling (trente mille francs) par an. Le roi lui-même, ne se sentant gas la force de tenir tête à Torage, ordonna à son frère de se retirer du conseil , et déclara aux communes qu'il donnerait sa sanction à tous les bills qu'elles adopteraient contre les papistes. Elles s'empressèrent de déclarer les papistes incapables de siéger dans Tune ou l'autre chambre , et c'est pourquoi on ne vit plus parmi les lords de 1678 à 1829^ un seul catholique^ Enhardi par un si éclatant début, Oates renchérit sur ses premières dénonciations, et accusa la reine elle-même d'avoir trempé dans le complot tramé contre les jours du roi. Mais les lords et le roi ne souffrirent pas que l'on procédât à son arrestation. Moins heureux, le comte Danby fut envoyé à la Tour. Quant au duc d'York, il dut se réfugier à Bruxelles. Deux mille personnes furent emprisonnées. Un banquier catholique et Coleman furent pendus puis coupés en quatre. Huit jésuites et plusieurs seigneurs subirent le même supplice, entre autres le vénérable vicomte Stafford^ qui fut condamné à subir (1680) la mort des traîtres, malgré ses soixante et dix ans. Le roi eut beaucoup de peine à obtenir des shérifs de Londres qu'il fût décapité au lieu d'être pendu, puis coupé en quartiers. Ce qui peint encore cette trist^ époque, c'est que la victime fut frappée non par douze jurés ignorants et timides, mais par la chambre des lords, par cinquante-quatre de ses collègues, parmi lesquels Lauderdale et le garde des sceaux Notthingham. Ce dernier i termina même la lecture de l'arrêt de la cour suprême en s'écriant : Qui peut douter maintenant que Vincendie fameux de la ville de Londres n'ait été l'ouvrage des pa-
1. L'effroi des bons bourjgeoisde la cité fut extrême ; ils ne sortaient plus qu'armés sous leur habit d'un fléau plombé destiné à assommer les assassins papistes. De fortes patrouilles parcouraient chaque nuit les rues de Londres et les abords de White-Hall étaient garnis de canons. Les députés ne voulurent plus siégera Westminster qu'après que toutes les caves eurent été occupées par des soldats destinés ii prévenir une nouvelle conspiration des poudrei^.
chârlbs n (1660-1685). 141
pistes ? Trente lords avaient voté en faveur de Taccusé, qui protesta jusqu'au dernier moment de son innocence. Un seul fait reste constant, c'est que le duc d'York s'entendait avec le pape, Louis XIV et les jésuites, pour ramener l'Angleterre a l'Église romaine, et que c'était là, aux yeux de la loi protestante-, un crime capital. Quant aux trames formées contre la vie de Charles II, quant aux descentes méditées par douze mille pèlerins de saint Jacques de Compostelle sur les côtes d'Angleterre, rien de plus absurde. Jamais la crédulité des ignorantes populations du moyen âge à l'égard des crimes reprochés aux juifs, aux lépreux, tels que l'empoisonnement des rivières, le crucifiement des enfants, etc., n'a été plus loin que la crédulité des protestants anglais du xvu* siècle. Les terreurs paniques se retrouvent ailleurs que sur les champs de bataille ; on les voit au sein même des assemblées ou dans des classes entières de la population, et toujours inspirant des actes terribles ou des résolutions extrêmes.
I<e blU d'habeas corpus.
Le parlement, qui applaudissait aux dénonciations de Titus Ôates, siégeait depuis dix-huit ans, et son esprit s'était singulièrement modifié. Dans le principe, tout dévoué aux Stuarts, il s'était peu à peu éloigné d'eux lorsqu'il les avait vus abandonner l'anglicanisme pour le catholicisme, la monarchie tempérée pour l'absolutisme. Charles II crut servir sa cause en cassant, le 24 février 1679, ce qu'on peut très-bien appeler le long parlement de la monarchie, par opposition au long parlement de la république. Mais les élections donnèrent une chambre encore plus hostile à la cour que la précédente. Dès le mois de mai de cette même année 1679, les nouveaux députés votaient le bill si célèbre sous le nom • i*habeas corpus. Cette loi, l'une des plus grandes conquêtes faites par les Anglais sur le despotisme , et qui se trouve déjà dans la grande charte, était passée depuis longtemps dans le droit commun pour garantir les sujets du royaume contre toute détention illégale; mais elle avait jusqu'alors été éludée par l'adresse des hommes de loi et
les mesures oppressives du gouvernement. Par le bill d^ 1679 S cet inexpugnable rempart de la liberté individuelle, aucun juge ne peut refuser à quelque prisonnier que ce soit, dans les vingt-quatre premières heures de son arrestation , Tordre A'haheas corpus^ qui oblige le geôlier à le produire devant la cour que cet ordre désignera, et à vérifier la cause de son emprisonnement; le prisonnier doit être accusé et jugé au terme prescrit ; si la cour le fait élargir, on ne peut le remettre en prison pour le même sujet. C'est à Shaftsbury qu'on est redevable de ce grand bienfait : il en a doté TAngleterre au moment même où les catholiques l'accusaient d'avoir forgé la grande conspiration papiste, et l'emporta par une fraude singulière. Dans cette discussion importante, les deux tellers chargés de compter les votes à la chambre haute étaient deux personnages d'un caractère opposé : lord Norris, rêveur et distrait, et lord Grey, réfléchi et malin. Le tour d'un lord fort chargé d'embonpoint étant venu , il se déclara en faveur du bill. Grey, qui trouvait apparemment que le gros homme en valait dix, compta dix au lieu d'un. Le distrait Norris écrivit dix, et l'addition en faveur du bill se trouva grossie de neuf votes qui lui assurèrent une majorité apparente. Beaucoup de membres entraient et sortaient, l'appel nominal devint impossible, et le bill passa. Quand les ministres, qui n'ignoraient pas que la chambre ne comptait ce jour-là que cent sept votants, entendirent prononcer le nombre total de cent seize membres, leur étonnement fut extrême. Ils demandèrent que l'on recommençât à voter ; mais les bancs étaient dégarnis; les formalités se trouvaient remplies, et l'une des plus belles conquêtes de l'indépendance anglaise fut enlevée par un faux légal.
AsMM(fflna( du primai; d^os«e (l^VS) ) Insurrection dcif
«•Tenantalres.
Tandis qu'en Angleterre la haute Église résistait avec vi-
1. A la môme époque la censure fut momentaoément abolie, cette ceqs^ire doqt Hilton n'avait pu obtenir du long parlement Tabrogation, et la presse fut libre peur la première fow.
gâeuraux tendances papistes de la famille royale, en Ecosse elle opprimait cruellement les presbytériens. Ceux-ci avaient eu affaire d'abord au haut commissaire Middieton qui, après avoir nié que la déclaration de Bréda fût applicable à l'Ecosse, ne lui fit accorder qu'une amnistie partant de 1651. Tous les crimes d'État commis depuis cette époque furent recherchés avec le plus grand soin, et une loi, telle qu'on n'en vit jamais de semblable dans les temps de la plus révol-^ tante tyrannie, déclara que quiconque intercéderait pour les enfants des condamnés serait condamné lui-même. Middieton n'avait jamais signé le coVenant, mais les presbytériens ne furent pas plus heureux lorsqu'il eut été remplacé par un homme, d'abord leur frère en religion, puis traître à leur cause, Lauderdale, un des membre de la cabaL Poussés au désespoir par le nouveau lord commissaire et par Sharp, archevêque de Saint-André, qui punissaient leurs assemblées du désert ou conventicules des champs comme deÉ; actes de rébellion et les traquaient comme des bêtes fauves , ils finirent par tirer du dernier une terrible vengeance.
Sharp, feignant un grand zèle pour les presbytériens, avait été, au moment de la restauration, député à Londres pour veiller à leurs intérêts , et il les avait odieusement trahis , ce qui lui avait fait obtenir l'archevêché de Saint- André, et, depuis ce temps-là, il avait été un de leurs plus violents oppresseurs. Neuf puritains avaient juré la mort du traître ; ils l'avaient déjà manqué une fois, lorsqu'un jour un enfant, leur montrant du doigt un carrosse à six chevaux qui passait à quelque distance, s'écria : «Voici l'évêque! — En vérité, reprirent aussitôt les saints y ceci est de Dieu I Le Seigneur a livré le misérable en nos mains ; exécutons sa justice. » A leur vue , le prélat s'écria : « Que le Seigneur ait pitié àè moi, je suis perdu. » Le cocher lança ses chevaux au galop, mais les saints les atteignirent, et Russell, l'un des meurtriers, se présentant à la portière, cria : «Viens, Judas!» Une courte discussion s'ensuivit. Le prélat leur offrit de l'argent. Ils répondirent que Dieu leur avait imposé un devoir qu'il leur était impossible de ne pas remplir et que son t^êui^ était Venue. Sa fille, qui se trouvait aVec lui, tomba à
genoux à câté de Tarchevéque qui demandait grâce. Un des puritains se laissa toucher : « Épargnez ses cheveux gris, » s'écria-t-il , mais inutilement. Le prélat tendit la main à un des meurtriers qui la lui abattit d'un coup de sabre, un autre le blessa à la tête. 11 tomba, la face contre terre, et parut mort. Mais sa fille ayant imprudemment remarqué , en lui quelques traces de vie, ses paroles frappèrent Toreille de Russell, qui revint vers le corps et brisa le crâne en plusieurs fragments.
Ce meurtre , après lequel ses auteurs rendirent grâce à Dieu , comme n'ayant fait que se conformer à la loi de Moïse qui prescrit de mettre à mort les faux prophètes, fut, en | Ecosse, le signal d'une insurrection. Elle éclata le 29 mai 1679. Mais, dès le principe, la discorde éclata entre les ] presbytériens modérés, qui reconnaissaient le gouvernement . du roi à la condition d'obtenir la liberté de conscience , et j les exaltés qui ne voulaient entretenir aucune relation j avec ceux qui soutenaient Tépiscopat. Ces presbytériens fu- j rieux étaient nommés caméroniens , du nom de leur chef 1 Richard Cameron , prédicateur fanatique , et c'était à leur 1 secte qu'appartenaient les assassins de Sharp.
Charles II, comprenant qu'en présence de ces deux partis il fallait dans la répression un mélange de douceur et de fermeté, envoya en Ecosse, pour y commander les troupes royales, un jeune prince vers qui les protestants anglais, en [ haine du duc d'York, avaient tourné toutes leurs espérances. Nous voulons parler de James, duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, brillant cavalier alors âgé de trente ans. Habile à tous les exercices du corps, brave soldat, officier intelligent , il avait déjà conduit au feu les troupes auxiliaires envoyées par le roi à Louis XIV dans la guerre de Hollande, et, dès sa phis tendre enfance, il avait toujours joui de. toutes les prérogatives des princes du sang. Le roi le chérissait pour son extrême beauté et pour l'amabilité de son caractère, et il avait pris soin de sa fortune en lui faisant épouser l'héritière de la noble famille de Buccleuch , dont les immenses propriétés, d'un revenu annuel, dès cette époque, de plus de deux cent cinquante mille francs, sont encore en
CHAULES II (1660-1685). 145
la possession de leurs descendants. Le peuple de Londres, qui Taimait autant qu'il détestait te frère du roi , Tappehit ordinairement le d'oc protestant. Repoussés de Glasgow par le major Graham de Claverhouse, les insurgés fu- ^Dt complètement battus au pont de Bothwell , sur la Clyde, ^ le duc de Monmouth. Une attaque vigoureuse à la bûonnette décida l'affaire. Monmouth, dont le caractère 'lit rempli de douèeuret d'humanité, fit publier des ordres >rmels pour donner quartier à tous ceux qui le demande- «ent, et épargner la vie des rebelles. Malgré ces ordres, un lassacre épouvantable eut lieu ; Claverhouse , qui brûlait le venger sa défaite de Drumelog, n'ayant rien fait pour réter la fureur des soldats anglais et des highianders. Le mx Richard Cameron fut tué, le 22 juillet 1680, dans le dernière rencontre sur les landes A Airs Moss. Un des îartriers de Sharp fut pris. Dans son supplice, on déploya cruauté la plus raffinée. Ses deux mains furent coupées rant l'exécution, et son cœur arraché de son sein avant qu'il ttcessé de battre.
Le duc de Monmouth avait eu mission de combattre les léroniens, le duc d'York fut chargé de les exterminer, et procéda à Textirpation de cette malheureuse secte par les lémes moyens violents qui avaient été cause de sa formam. A Priest-Hîll, dans le Lanarkshire, vivait, à cette triste >que , John Brown , voiturier de profession , surnommé mrson zèle religieux, le voiturier chrétien. Cet homme rait accompagné les insurgés à Bothwell-Bridge. Un matin lu mois de mai 1685, il fut entouré par une bande d'hommes à cheval, à la tête desquels était Claverhouse. Comme répondit avec assurance, le major lui demanda s'il était édicateur. « Non, dit Brown. — S'il n'a pas prêché, dit !laverhouse, je crois qu'il a prié beaucoup dans son temps, îals maintenant faites réellement vos prières pour la derrière fois, car vous allez mourir. » Le pauvre homme s'alouilla et pria à haute voix. Lorsque ses dévotions furent linées, Claverhouse lui ordonna de dire adieu à sa femme Hases enfants, puis les carabines firent feu. Claverhouse lemanda alors à 1^ pauvre veuve ce qu'elle pensait de son Il 9
mari. « J'ai toujours eu une haute opinion de lui, eut-eUe la force de répondre, et maintenant plus que jamais. — ne serait faire qu'un acte de justice de vous tuer aussi de vous laisser à côté de lui, dit Claverhouse. — Je ne (ioul pas, reprit la femme, que si cela vous était permis, \i cruauté ne vous portât à C/ette extrémité. Mais comm< répondrez-vous de ce que vous avez fait ce matin? — Je pi en répondre facilement devant les hommes, dit Claverhousfj quant au ciel, cela ne regarde que moi. » Après ces mot il monta à cheval et disparut, laissant la pauvre femme pri du cadavre de son mari , tenant dans ses bras son petit
1)helin. Elle plaça Tenfant sur la terre, dit la narration av( a simplicité de TÉcriture, attacha la tête du cadavre , él dit les membres, couvrit le corps de son plaid, et s'asseyi auprès, elle pleura sur lui.
Ces fanatiques montrèrent dans toutes les occasions même courage. Deux femmes furent condamnées à él noyées. On les enchaîna à un pieu, au delà des limites la marée. Tandis que le bruit des vagues qui montaient m\ gissait à leurs oreilles, on leur offrait leur grâce si elles sentaient seulement à crier : Vive le roi ! « Réfléchisses^ disait-on autour d'elles, qu'il est de votre devoir de pri< même pour les plus grands pécheurs. — Oui , répondit plus âgée, mais nous ne sommes pas obligées de le faii toutes les fois qu'il plaît au premier coquin de nous l'o] donner. » La place où cette femme était enchaînée étant plus proche de la mer, elle fut la première noyée ; et plus jeune ayant dit quelque chose qui ressemblait à qu'on demandait d'elle, les spectateurs voulurent la sauver^ Mais lorsqu'elle fut retirée de l'eau à moitié étouffée , el aima mieux y être replongée que d'abjurer fe covenant.
nilnlsière, dissrâee el morl de Shaftabary (ft«99-fle9S).
Cependant Charles II, reconnaissant qu'il était au-dessuà de ses forces de combattre à la fois les presbytériens ea Ecosse et les anglicans en Angleterre , pensa pouvoir vivr$ en bonne intelligence avec son parlement, s'il transformail le chef de l'opposition en président de son conseil , et il
CHARLES u (1660-1685). 147
rendit encore une fois la direction des affaires à Shaftsbury 1 avril 1679). La trésorerie fut mise en commission sous présidence du comte d'Essex, qui, fils de l'infortuné lord ipel, un des plus héroïques cavaliers, n'en était pas moins voué aux idées de liberté, et surtout de tolérance relijeuse. Le conseil privé , aux avis duquel le roi promit de conformer sur tous les points importants, fut porté à nte membres pris dans le parti v^hig, et considérés pour r fortune comme pour leur caractère. Leur avoir réuni montait à trois cent mille livres sterling de revenu, ou t millions cinq cent mille francs , à peu près le revenu tous les députés des communes. On remarquait, entre très, dans ce conseil George Savile, vicomte Halifax, oraf brillant , écrivain di$tingué , esprit éminent en tout jgenre; Robert Spencer, comte de Sunderland; Arthur Ca- , comte d'Essex; le vertueux Russel et Temple, ce sage ^antiquité. C'était même d'après l'avis de cet habile dimate que le conseil privé avait été transformé en une eipèce de corps à la fois exécutif et consultatif, qui devait l'interposer entre le roi et les communes. Mais cette créafion bizarre échoua. Elle n'empêcha pas les ennemis de la or, c'est-à-dire les amis de Shaftsbury, de poursuivre urs attaques et de redoubler d'efforts pour faire passer un ill dit Hexcli^sion qui déclarait que les prêtres catholiques, faussaires du pape, ayant séduit le duc d'York , et par son 'lûoyen augmenté la grandeur du roi de France au péril manifeste de l'Angleterre, ce prince, bien qu'héritier présomptif 'du trône, serait à jamais incapable de porter les couronnes d'iagleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Mais Jacques, dès le 'iDois d'octobre suivant, obtint du roi le renvoi de son ministre, et l'opposition reprit comme chef avoué celui qu'elle n'&vait pas cessé d'avoir pour chef secret.
Charles II ne vit plus d'autre moyen de gouverner que |;de ne point réunir le parlement, et il le prorogea d'ajour- ^ Bernent en ajournement. Mais de toutes parts des pétitions ^«fflttèrent, réclamant la convocation des chambres. Le roi ' déclm illégitime toute pétition, quelle qu'elle fût. En même tewps les agents de la cpur et les torys ses partisans obtin-
rent des habitants de diverses localités la signature d'à* dresses manifestant V horreur inspirée par les pétitionnaires et leurs demandes. Le pouvoir rencontrant toujours de^ âmes serviles disposées à l'appuyer dans ses plus mauvaisedri mesures, on vit grossir promptement le nombre des abhor^ rants (abhorrers), Shaftsbury, sans se déconcerter, rédigeiÉ contre le frère du roi une accusation formelle de haute tra*4 hison, et rappela ses coupables liaisons avec Rome. Il la flM^ signer par plusieurs pairs et gentilshommes, et alla lui-mémisl la présenter au grand jury, composé de protestants. Le roil cassa ce jury, acte brutal d'où il résulta que toutes les causea pendantes ne purent être plaidées. Beaucoup d'intérêts sq trouvant par là lésés, le mécontentement s'accrut, et Gharles,^ réduit à renvoyer son frère en Ecosse, dut convoquer enfii le parlement. Shaftsbury, instigateur des résolutions Ai communes, leur dicta leurs premiers actes qu'il dirige contre le papisme; ces actes assurèrent au peuple le droi de pétition, condamnèrent solennellement le renvoi dugri jury, et frappèrent à coups redoublés sur le parti du di d'York. Bientôt après, le bill A'exclusion, qui interdisait trône à tout prince catholique, fut voté, sur la proposition de lord Russel , par l'immense majorité des communes, et le roi ne réussit qu'avec beaucoup de peine à l'empêcher de passer dans la chambre des lords. Aussi, pour se débar*< rasser de Shaftsbury, il ne recula devant aucun expédient. Ses agents essayèrent d'abord, mais inutilement, de foi^erune conspiration dite du tonneau de farine y parce que le document qui servit de base à ce complot simulé avait été ; caché dans un tonneau de farine. N'ayant pas réussi , ilsga- • gnèrent le fils d'un docteur Tonge, complice de Titus Oates, qui déclara publiquement que son père était un infâme, le complot papiste un conte, les condamnés des innocents, et que Shaftsbury avait tout inventé. Les lords chargés d'examiner l'accusation ne voulurent pas môme s'en occuper, et, le fils de Tonge alla mourir dans un cachot.
A une dissolution nouvelle du parlement succéda la convocation d'un autre parlement à Oxford ^ : on craignait la
i. Depuis deux sièdea le parlement s'était toujours réuni à Wesimiiister. Les
CBAïus 11 (1660-1685). 149
lopîtale, foyer de pensée, d'a^tati<m et de révolte. Mais pariemeot d'Oifdd fiit Ûaatdt aussi odieux à la ooor qae
y etleroipnmonçaeDOoremieCEiisladîs-
atioo. Les commîmes et les lords si'exhortèr«it matnelent à suivre le conseil aadadeox de Shaftsbory, et à r en dépit de Cfaaries U ; le coorage leur manqua pour mplir cette bravade, qae Mirabeau devait réaliser ailet en d'antres temps. Les membres de la chambre des tinrent les derniers.
U &iut lire les pamphlets et les poèmes de cetfe époque se faire une idée de la phce occupée par Shafistbury. prétendait qu'il allait se fsûre élire roi de Pologne. On donnait le nom de comte Tt^ky^ par allaâon au taq^ séton qu'il portait depuis une chute en Hollande. D'au- , plus spirituels, parodiant son nom, le transformaient alderman ShifUbury, parce qu'il avait de nombreux rapavec les aldermen de la cité, et qu'on pouvait lui re- ;her de nombreux shifts, ou changements de position, cour soldût mille écrivains chargés de détruire ce grand avoir d'un seul homme; les prédicateurs, dans leurs res, ne le nommaient que Méphistophélès. Le poète den lui-même fut payé pour le flétrir. Enfin, comme ne réussissait, on l'arrêta encore une fois pour le jeter la Tour, le 2 juillet 1681. Le grand jury l'acquitta; il fat irté à Westminster en triomphe ; on alluma des feux de ie dans tous les quartiers de Londres, et une médaille, ppée en son honneur, fut portée par tous les whigs, suspendue à leur cou par un ruban.
Jusque-là, Shaftsbury avait été accusé faussement de conspirer ; mais à partir de ce moment, irrité par l'injustice, poussé par la vengeance, il fomenta une conspiration réelle, flagrante, tendant à détrôner Charies U et à le remplacer par son fils naturel, le doc deMonmouth. Un lord Howard, homme du caractère le plus méprisable, entra dans le complot pour le révéler à la duchesse de Portsmouth, maîtresse da roi. Mais la duchesse trahissait alors Charles II pour
dépotés ne se reodirent à Oxford qn*armés et saïTis de gens armés. Aossi et ptriement présenia-t-il toat à fait l'aspect d'âne diète polonaise.
150 CHAPITRB XXIX.
lord Mordaunt, qui était très-lié avec Sbaftsbury. Un jour, Mordaunt, surpris chez elle par l'arrivée subite du roi, s'était enfermé dans un cabinet; le dénonciateur Howard sui* vait le prince. Mordaunt le reconnaît, s'étonne, soupçonne une trahison, et ne sort de sa cachette que pour aller avertir i son ami, qui partit aussitôt pour la Hollande (novembre; 1682). Il mourut à Amsterdam trois mois après, à l'âge de soixante-deux ans. Son petit-fils Antoine, dont il avait sur-veillé l'éducation, de concert avec le philosophe Locke, son ami, devait être un des écrivains les plus distingués de; l'Angleterre. «Sous la main de Sbaftsbury, remarque] M. Philarète Chasles, le protestantisme anglican était devenu j le pivot de la politique nationale, et. de même que le près- 1 bytérianisme avait conduit les Anglais à la république , | l'anglicanisme les conduisit à la monarchie vraiment consti- | tutionnelle. Les whigs, dominateurs protestants de bj seconde moitié du xvii" et de tout le xvni'' siècle, s'enr^imentèrent à sa voix et formèrent un bataillon compacte. La loi du test, le bill d'exclusion, l'autorité consolidée du grand, jury, l'intérêt commercial s'alliant à l'anglicanisme, la I cohésion puissante de ce parti, qui chassa Jacques II, fit triompher Guillaume III, et maintint la maison de Hanovre sur le trône; enfin Vhabeas corpus régularisé : tout cela date de Sbaftsbury. Il fut donc le continuateur de l'œuvre deCromwell, et le préparateur de l'œuvre de Guillaume III. Cromwell l'avait ébauchée au milieu des orages populaires; Guillaume l'accomplit dans le cabinet et sur le champ de bataille. »
Conspiration de Kye«llou»e; décapitation de lord Bnsael
et de eidney (less).
La conspiration organisée par Sbaftsbury avant son départ pour la Hollande, est demeurée célèbre sous le nom de conspiration de Rye-House, et a été ainsi appelée d'une ferme, propriété de Rumbold, l'un des conjurés. Comme cette ferme était voisine de la grande route par laquelle Charles revenait ordinairement de New-Market à Londres, les meurtriers devaient s'y embusquer et tirer de là sur le
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roi. Il ne faudrait pas croire cependant que toutes les per- Bonnes impliquées dans cette affaire eussent tramé la mort de Charles et Télévation au trône de Monmouth, au préjodice du duc d'York. Si quelques misérables, dénués de toute moralité ou aveuglés par le plus sombre fanatisme, ne leculaient pas devant l'assassinat, la plupart des whigs ne jioalaient qu'une résistance ouverte et loyale. Seulement, ; beaucoup d'entre eux pensaient que lorsqu'il s'agissait de [combattre un pouvoir décidé à détruire la religion et les I Kbertés du pays, la résistance, même armée, était permise. In tête de ces derniers se trouvaient deux hommes dont t'honorera éternellement l'Angleterre, lord William Russel etsir Algernon Sidney, qui avaient pour confidents le comte d'Essex, fils de lord Capel, et Hampden, digne petit-fils de 80D illustre aïeul. Aucune famille n'a pris une part plus éclatante et plus continue à la direction du parti whig que celle des Russel, comtes, puis ducs de Bedford. Dès la naissance de ce parti, nous le voyons glorifié par la mort héroïque de William Russel, et de nos jours (1852), c'est un des descendants de la victime de Charles II, c'est lord John Russel, qui est le chef des whigs et qui était naguère le premier ministre de la Grande-Bretagne.
Lord William Russel, « dont tout Anglais, a dit Fox, portera toujours le nom gravé dans son cœur à côté de celui d' Algernon Sidney, »> naquit le 29 septembre 1639 : il était le troisième fils de William Russel, cinquième comte de fcdford. Après avoir terminé ses études à l'université de Cambridge, il parcourut la France, l'Italie, l'Allemagne, et ne revint en Angleterre que peu de temps avant la restauration. Nommé membre du parlement pour Tavistock, en 1661, il approuva ou désapprouva, sans jamais se laisser guider que par sa propre conscience, une administration dont les chefs, Clarendon et Southampton, présentaient dans leur conduite un mélange de bien et de mal. Il épousa ïïïôme, en 1669, Rachel, seconde fille du comte de Soufeampton, mort l'année môme de la disgrâce de Clarendon. I'* jeune femme de lord Russel, d'un esprit élevé, d'un ^^r pur, n'était pas plus faite que lui pour les orgies de la
cour dé Charles II, et ils passaient dans leurs terres tout temps où le parlement ne siégeait pas. Ennemi du brait, de rintrigue, supérieur à toute vue d'ambition personnelle, Russel serait resté ce qu'il fut pendant douze ans, un dépoté consciencieux et muet, si la marche du gouvernement n'eût fini par alarmer sa conscience, révolter son patriotisme, et le remplir tout entier de l'idée qu'un Anglais, attachant quelque prix à l'indépendance, à la liberté et à la religion de son pays, ne pouvait plus se tenir à l'écart. L'énergie naturelle de son caractère s'éveilla, et elle ne devait plus s'endormir que sur l'échafaud. Chef, avec Shaftsbury, de l'opposition, mais chef plus estimé et plus aimé que lui, il fut dès lors constamment sur la brèche, et attaqua surtout avec vigueur le duc d'York, cet irréconciliable ennemi du protestantisme et des privilèges du parlement. Impliqué (1683) dans la conspiration de Rye-House, il vit le roi luimême obligé de rendre hommage à la noblesse de son caractère. « Lord Russel, lui dit Charles, il n'y a pas un seul homme qui vous ait soupçonné de dessein contre ma personne; mais des témoignages positifs vous accusent d'être entré dans des projets contre mon gouvernement. » Le monarque se montra implacable, et son frère encore plus que lui. Tous deux, pour être plus sûrs de la perte des whigs, élevèrent à la dignité de grand juge l'atroce Jeffries, qui consacrait à traquer les ennemis de la cour tout le temps qu'il ne donnait pas à l'ivresse. Avec un tel président, les accusés n'avaient rien à attendre d'un jury faussé, intimidé par lui, et Russel n'eut d'autre consolation que l'héroïque fermeté de sa femme, qui voulut s'asseoir à ses côtés à la barre du tribunal. Elle ne le quitta que la veille du jour où il monta sur l'échafaud. Après leur dernier embrassement, Russel prononça ce mot fameux : « Maintenant l'amertume de la mort est passée ; » et il entonna, pour ainsi dire, un cantique de bénédictions sur cette compagne angélique, qui avait fait le bonheur de sa vie et la consolation de sa mort. Le lendemain matin, 21 juillet 1683, il fut conduit au lieu d'exécution, dans son propre carrosse, ayant à ses côtés deux des plus illustres membres de l'Église anglicane et du
parti whig, Tévêque Burnet et le grand prédicateur TillotsoD. Beaucoup d'asistants trempèrent leurs mouchoirs dans son sang. Cinq moîs plus tard Algernon Sidney partageait son sort. Quant au comte d'Essex, à peine avait-il été incarcéré à la Tour, que dans un accès de spleen il s'était coupé la gorge avec un rasoir. Le coup fut porté d'une main «iassurée, qu'il avait tranché la gorge d'une oreille à l'autre. Hampden, plus heureux, recouvra sa liberté au prix d'une amende de quarante mille livres sterling, ou un million de {rancs.
Ce qui a fait jusqu'à présent la gloire et la force dej'aristocratie anglaise, c'est que la plupart des défenseurs de la liberté sont sortis de son sein. Nous venons de voir périr, victime de son patriotisme, le fils d'un comte deBedford; BOUS allons voir tomber, pour la même cause, un martyr d'une origine non inoins noble. Le modèle des républicains modernes, Algernon Sidney, second fils de Robert, comte deleicester, naquit à Londres vers 1607. Au moment où éclata la guerre civile, son père était vice-roi d'Irlande. Sidney n'en prit pas moins parti pour le parlement, et malgré sa jeunesse, fut nommé colonel, puis peu après lieutenant général dans l'armée de Fairfax. Nommé membre de la haute cour de justice qui devait juger Charles I", il assista aux débats; mais \t refusa de s'y trouver le jour où la sentence fut prononcée, et ne signa pas le warrant pour son exécution. Lorsque Cromwell trahit la république en se faisant protecteur, Algernon devint son plus violent adversaire, ne l'appela jamais que du nom de tyran, et refusa de senir sous son gouvernement. Retiré dans une terre de sa famille, à Penshurst, où l'un de ses parents, le poète Sidney, avait écrit, sous Elisabeth, son Ârcadie, il composa ses Dismrs sur le gouvernement^ qui ont communiqué à tant de nobles âmes la haine de l'auteur pour tout despotisme, qu'il fût civil, militaire ou ecclésiastique. Lorsque Richard Cromwell eut abdiqué, Sidney salua avec enthousiasme le retour de la république, et accepta la mission de médiateur entre les cours de Stockholm et de Copenhague. C'est pendant son séjour en Danemark qu'il écrivit , sur l'album de l'université
154 CHAPITRB XXIX.
de Copenhague, ces deux vers latins qu'il avait pris pour devise :
Manus haec inimica tyrannis
Ense petit placidam sub libertate quietem.
Pendant que Tambassadeur de la république anglaise signait le traité de Copenhague, une révolution s'était opérée dans sa patrie, et Charles II montait sur le trône. Le fier négociateur ne voulant pas du pardon des Stuarts, préféra errer pendant dix-sept ans en Allemagne, en Suisse, en Italie et en France. Il se trouvait à Paris lorsqu'on 1677, son père sollicita la permission de l'embrasser avant de mourir. Cette faveur lui fut accordée, et Algernon Sidney reparut en Angleterre, mais bien décidé à ne renoncer à aucun des
Srincipes pour lesquels il combattait depuis sa jeunesse, ommé député dès l'année suivante (1678) , il devint aussitôt, par son éloquence, le fléau des ministres, et il se montra non moins ardent que Shaftsbury et Russel pour faire adopter le bill d'exclusion dirigé contre le duc d'York. La vengeance des Stuarts ne devait pas le ménager plus qu'eux, et on eut bien soin de l'impliquer dans la conspiration de Rye-House. Pendant son procès, il supporta avec une extrême modération, malgré l'emportement naturel de son caractère, les démentis, les interruptions, les insultes même de Jeffries. Il voulait que tout dans sa conduite, aussi bien avant l'heure de son supplice qu'au moment même, fût à l'éternel honneur de la cause pour laquelle il allait mourir. Sa fermeté ne se démentit pas sur l'échafaud, où sa tête tombale 7 décembre 1683. Le 31 du même mois, Barillon, ambassadeur de Louis XIV, mettait en post-scriptum dans une lettre à son souverain : « M. de Sidnéa. eu le cou coupé; il n'a point parlé en mourant, comme font ordinairement les Anglais. »
Lorsque Jeffries se présenta à Windsor, tout fier de ses ignobles services, le roi, pour mieux lui en témoigner sa satisfaction, tira de son propre doigt une bague que le public appela désormais la bague teinte d'un beau sang. Hume, ardent partisan des Stuarts, a dit : « L'exécution de Sidney est une des plus grandes taches du règne de Charles II. » U
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sentence qui l'avait condamné fut cassée la première année du règne de Guillaume III.
BSori de Charles II (tesft); appréclatton de «on rèsne.
Le complot de Rye-House, comme tout complot qui échoue, ne fit que fortifier davantage les Stuarts, et, à partir de 1683, Charles II put fouler impunément à ses pieds toutes les lois, toutes les coutumes. Sir Barnadiston, président du grand jury , qui avait repoussé le bill d'accusation contre Shaftsbury, fut condamné à une amende de dix mille livres sterling (deux cent cinquante mille francs). Williams, l'orateur de la chambre des communes , fut poursuivi après lui pour avoir signé les votes de la chambre , bien qu'il y fût obligé par la nature de ses fonctions; tandis qu'au contraire Danby , ancien ministre du roi , ainsi que les lords catholiques Arundel , Powis et Bellasis furent élargis de la Tour, au mépris de l'autorité des parlements qui avaient ordonné leur emprisonnement. De convocation du parlement, il n'en fat plus question. Les villes et bourgs, à commencer par Londres, furent amenés , par les moyens les plus odieux, à livrer leurs chartes de corporation au gouvernement, qui ne les leur rendit qu'après les avoir altérées à son profit de la manière la plus scandaleuse. C'est ainsi que , jusqu'à cette époque, les bourgeois de Londres avaient élu le lord maire, qui nommait les shérifs , lesquels , à leur tour , dressaient la liste du jury. Désormais, le lord maire fut nommé par la cour, qui arriva ainsi à n'avoir que des shérifs et des jurés à sa dévotion. Déjà même le gouvernement avait faussé linstitution du jury en traduisant Sidney devant des jurés du comté de Middlesex qui n'étaient pas francs tenanciers^ condition formellement exigée par la loi. Les affaires de l'amirauté retombèrent aux mains du duc d'York, et bientôt, au mépris du test, le duc fut admis aux délibérations du conseil. Le despotisme des Stuarts n'avait plus rien à envier au despotisme des Tudors.
Cependant Charles II , bien que devenu enfin souverain absolu , ne paraissait pas en être plus heureux. Sa gaieté Tavait abandonné; il était triste, morne, abattu, et paraissait
ne trouver de plaisir que dans la société des femmes. Sa santé, ruinée par les débauches et les soucis du trône , dé* clinait chaque jour. Le dimanche, 11 février 1685, il avait encore passé une joyeuse soirée en compagnie des duchesses de Cleveland , de Portsmouth et de Mazarin ; le 12 il tomba gravement malade, et le 15 il était à toute extrémité. Après avoir reçu la communion des mains d'un prêtre catholique, lui , l'exterminateur des malheureux calomniés par Oates, et abjuré ainsi Tanglicanisme, dont il était le chef spirituel, il envoya chercher ses enfants naturels \ leur donna sa bénédiction , et les recommanda à son frère , mais ne dit pas un mot du duc de Monmouth, alors exilé en Hollande. U demanda ensuite pardon à la reine, puis plaça sous la protection de son successeur la duchesse de Portsmouth, ainsi que le fils qu'il avait eu d'elle , et engagea le duc d'¥ork à avoir des égards pour la duchesse de Cleveland. « N'oubliez pas non plus , lui dit*il en terminant , cette pauvre Nelly (Nelly Gwynn , une actrice qu'il avait aimée), et surtout ne la laissez pas mourir de faim. » Après s'être ainsi uniquement occupé, à son heure suprême, de ce qui avait été la grande affaire de sa vie : ses maîtresses, il s'endormit d'un sommeil paisible, demanda, le lendemain matin, qu'on lui ouvrit ses rideaux , pour qu'il vît une dernière fois la clarté du jour, et expira une demi-heure avant midi ( 16 février 1685). Comme depuis longues années il n'était question que de complots contre la vie de Charles il , le peuple ne put se figurer que sa mort fût naturelle, et la mob protestante se laissa dire que les papistes l'avaient empoisonné à l'aide d'une prise de tabac. Il avait cinquante-cinq ans.
Le règne de Charles II présente deux périodes bien distinctes. Pendant la première, c'est-à-dire sous l'administration de Clarendon (1660-1667), ce monarque parut vouloir, au point de vue religieux , rester fidèle au protestantisme, en assurant la toute-puissance de la haute église , de l'église épiscopale, au préjudice des catholiques comme des presby-
t. Les ducs de Grafton, de Southampton et de Norihumberland , fils de la da- * chesse de Cleveland , le duc de Saint-Albans, fils d'Êléonpre Gwynn , et le duc de Riohmond, flis de la duchesse de Portsmouth.
tériens; au point dé vue politique, consolider la prédominance de la couronne tout en laissant le parlement jouir de ses anciens privilèges. Dans la seconde période, au con* traire, dé 1667 à 1685, Charles II, quoique au fond trèssceptique, s'efforce de relever le catholicisme et, en politique , tâche d'anéantir les prérogatives du parlement pour saisir une autorité sans limite et sans contrôle. C'est dans cette dernière et triste partie de son règne que le monarque anglais ne rougit pas de se mettre à la solde de Louis XIV, dont il toucha jusqu'à sa mort un salaire qu'il s'efforçait de gagner par ses attaques contre la république de Hollande et par l'abandon de la direction du parti protestant en Europe. On a cru laver la mémoire de ce roi en avançant que des membres de l'opposition avaient, eux aussi, reçu l'argent de Louis XIY. Nous pensons qu'il suffit de citer un tel argument pour en faire justice. D'ailleurs, si c'est avec raison qu'on a reproché à Algernon Sidney d'avoir reçu, pour bire triompher les vues de l'opposition , l'argent du roi de France, à Algernon, qui racheta sa faute en sacrifiant sa vie à la foi républicaine, l'incorruptibilité de Russel et de Shaftsbury lui-même n'a jamais été révoquée en doute par leurs plus violents détracteurs.
lÉtat de r Angleterre en te^ft.
Finances. — L'année de la mort de Charles II, époque où la population de l'Angleterre était d'environ cinq millions cinq cent mille âmes, le revenu de. V excise (contributions indirectes) atteignit cinq cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling (onze millions sept cent mille francs) net. Les produits nets de la douane montèrent, la même année, à cinq cent trente mille livres sterling (dix millions six cent mille francs). L'impôt sur les feux (chimney-money) , le plus odieux de tous parce qu'il nécessitait des visites domiciliaires et que devait abolir Guillaume III, rapportait deux cent mille livres sterling (cinq millions de francs). Si , à ces trois grandes sources de revenu nous ajoutons le domaine royal, alors beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, les premiers fruits et la dîme, qui n'avaient pas encore été res-
158 GHAPITRl XXIX.
titués à l'Église, les revenus des duchés de Cornouailles et de Lancastre, les forfaitures et les amendes , nous trouverons que le revenu total de la couronne peut être évalué à environ un million quatre cent mille livres sterling (vingt* huit millions de francs). Sur cette somme, Charles U avait à servir à ses créanciers un intérêt annuel de quatre-vingt mille livres sterling (quatre millions quatre cent mille francs).
Milice, — Depuis le licenciement de Tarmée de Cromwell, la loi ne reconnaissait plus d'autres troupes que la milice. Tout possesseur d'un revenu en biens-fonds de cinq cent livres sterling (douze mille cinq cents francs) ou d'un capital de six mille livres sterling (cent vingt mille francs) était tenu d'équiper et d'entretenir un cavalier; tout possesseur d'un revenu en biens-fonds de cinquante livres sterling (mille deux cent cinquante francs) ou d'un capital de six cent livres sterling (quinze mille francs) devait entretenir un piquier ou un mousquetaire. Les habitants moins fortunés se réunissaient plusieurs ensemble pour fournir soit un cavalier soit un fantassin. Le nombre total de cette milice, infanterie et cavalerie, est porté ordinairement à cent trente mille hommes. Le temps pendant lequel on réunissait les milices pour les exercer et les passer en revue ne devait pas excéder quatorze jours par an. Les juges de paix, qui les commandaient , punissaient les infractions à la discipline. Quand les milices étaient conduites à l'ennemi , elles passaient sous un régime tout militaire et étaient entretenues par le trésor royal. Une armée permanente était un sujet d'horreur pour l'immense majorité des Anglais. Les nobles se rappelaient toujours le républicanisme des soldats de Cromwell , le peuple n'avait pas oublié la dureté avec laquelle ces troupes fanatiques suspendaient sur leur passage toute espèce de divertissement, proscrivant la danse, les représentations scéniques et emprisonnant à la fois ménétriers et acteurs. C'est à peine s'il fut permis à Charles II, à la fin de son règne, de s'entourer de sept mille fantassins et de dix-sept cents cavaliers réguliers qu'il déguisait sous le nom de gardes du corps. Disons qu'il y avait, en outre, six régi-
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menfâ anglais qui servaient dans l*arnniée hollandaise, mais que leur souverain avait le droit de rappeler.
Marine. — Autant le peuple anglais avait d'aversion pour une armée permanente, autant il était jaloux et fier de sa puissancenavale, depuis lesbrillantes victoires parlesquellesBlake avait illustré le pavillon de la république. La flotte ne devait jamais porter atteinte à la liberté et elle pouvait être appelée à chaque instant à défendre Findépendance nationale. Aussi les Anglais , à tel parti qu'ils appartinssent , voyaient-ils avec un profond dépit l'état déplorable dans lequel Charles II avait laissé tomber la marine. Elle se composait, mais seulementsur le papier, de neuf vaisseaux du premier rang, de quatorze du second , de trente-neuf du troisième, et de plusieurs plus petits. A l'époque même où le parlement s'était montré le pins rigoureux envers cet indigne monarque, il lui avait accordé six cent mille livres sterling (quinze millions de francs) pour la construction de trente vaisseaux de guerre ; mais le roi fit employer de si mauvais bois, que ces navires ne purent servir. Quant aux marins, il y avait tant d'irrégularité dans leur solde que plus d'une fois ils se trouvèrent heureux de vendre leurs créances sur le trésor à quarante pour cent de perte. Pour devenir capitaine de vaisseau, il suffisait d'être appuyé par uûe des maîtresses du roi. En 1672 Charles II confia le commandement d'un vaisseau de guerre de quatre-vingt-quatre canons au jeune comte de Mulgrave, qui n'avait pas navigué trois mois. La plupart de ces officiers, au lieu de remplir les ordres de l'amirauté , ne songeaient qu'à s'enrichir en transportant pour le commerce les métaux précieux que le grand nombre des pirates en-^ gageait à ne confier qu'à des navires de guerre. Charles II, lui-même , eut la légèreté de dire qu'un capitaine qui, pour obéir aux ordres du gouvernement, avait refusé de prendre une cargaison devant lui rapporter quatre mille livres , était un grand sot. A chaque instant un colonel d'infanterie devenait capitaine de vaisseau , et un capitaine de vaisseau colonel de cavalerie. Du reste il faut reconnaître qu'il n'y avait point alors de règle qui s'opposât à ces étranges mutations. Les succès des Anglais furent dus à des matelots parvenus,
160 CQàPITBB XXIX.
à quelques capitaines sans éducation , mais formés depuis l'enfance au rude métier de la mer, et on peut dire qu'à cette époque le corps des ofGciers de marine se composait de gentilshommes qui n'étaient point hommes de mer et d'hommes de mer qui n'étaient point gentilshommes.
Fortunes privées, — On parle souvent des fortunes colossales des Anglais. Sous Charles II, les plus grandes fortunes, sauf celles qui s'étaient faites , comme nous en verrons , de spoliations, excédaient de bien peu un revenu annuel de vingt mille livres sterling (cinq cent mille francs); il est vrai qu'il faut multiplier au moins par trois pour avoir la valeur actuelle. Le duc d'Ormond avait vingt-deux mille livres sterling ( cinq cent cinquante mille francs) de rente. Le duc deBuckingham et Monk venaient après lui et avaient , le premier dix-neuf mille six cents livres sterling (quatre cent quatre-vingt-dix mille francs) de rente, le second quinze mille livres sterling (trois cent soixante-quinze mille francs). Ce dernier laissa en outre à sa mort une somme de soixante mille livres sterling(un million cinq cent mille francs). L'archevêque de Canterbury avait cinq mille livres sterling (cent vingt-cinq mille francs) de rente. Le revenu d'un lord était le plus ordinairement de trois mille livres sterling ( soixante-quinze mille francs); celui d'un baronnet de neuf cent livres sterling (vingt-deux mille cinq cent francs); celui d'un membre des communes de huit cent livres sterling (vingt mille francs). Mille livres sterling (vingt-cinq mille francs) étaient regardées comme un beau revenu pour un avocat plaidant. Quant aux ouvriers employés soit à la culture des champs, soit au tissage des étoffes, ils gagnaient par semaine environ six schellings où près de sept francs cinquante centimes. La laxe des pauvres, dans sa rapide et effrayante progression , allait déjà entre huit et neuf cent mille livres sterling par an , c'est-à-dire entre vingt et vingt-deux millions de francs, et atteignait par conséquent le sixième de ce qu'elle est aujourd'hui. Or, la population de cette époque ne montait pas au tiers de la population actuelle; il y avait donc plus de misère alors qu'aujourd'hui. Nous avons à faire pour le règne de Charles II une autre remarque non moins affligeante , c'est que déjà on
voyait travailler dans les fabriques de Norwich un grand nom-, bre d'enfants âgés de six ans.
Richesse agricole. — La moitié seulement du sol de l'An* gleterre était cultivée : le reste était occupé par des forêts , des bruyères ou des marais ! Cependant les derniers sangliers avaient été réservés pour les plaisirs de Charles I" : ils furent tués dès la guerre civile ; les derniers loups furent exterminés en Ecosse peu de temps avant la fin du règne de Charles IL Aujourd'hui la moyenne de la récolte en froment, seigle, orge, avoine et pois, dépasse de beaucoup trente millions de quarters (le quarter vaut deux cent quatrevingt-dix litres) ; à la fin du xvu« siècle elle n'atteignait pas dix millions d^ quarters. Le revenu des terres a quadruplé depuis Charles IL On commençait à cultiver les navets et à en nourrir les bestiaux pendant l'hiver. Auparavant , on tuait à l'entrée de l'hiver une partie du bétail , on la salait , et on ne mangeait guère de viande fraîche que de la Saint-Jean à la Saint-Michel. Les chevaux étaient bien loin d'avoir la renommée qu'ils ont aujourd'hui et les Anglais eux-mêmes recherchaient pour la selle les genêts d'Espagne , et pour le trait les juments flamandes. Ce n'est que plus tard que la race des chevaux anglais a été portée par de nombreux croisements avec les chevaux barbes et arabes à un si haut degré de perfection. Les bœufs et les moutons étaient aussi bien inférieurs à ce qu'ils sont aujourd'hui.
Richesse minérale.— Quant à la richesse minérale de l'Angleterre, nous voyons qu'elle tirait alors des mines d'étain duCornouailles seize cents tonnes, presque le tiers de la production actuelle. Les mines de cuivre de cette même partie de l'Angleterre, qui avec celles du pays de Galles donnent aujourd'hui environ quinze cent mille tonnes par an et rapportent plus de trente-sept millions, étaient alors complé* tement négligées. Le premier banc de sel gemme avait été découvert peu de temps après la restauration , mais n'était pas encore exploité , et celui que l'on tirait des marais salants était si mal préparé qu'à peine pouvait-il être mêlé à la nourriture et qu'on lui attribuait les nombreux cas de scorbut qui désolaient alors le pays. Aujourd'hui l'Angle-
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terre exporte annuellement trois cent cinquante millions de kilogrammes d*un sel magnifique. La plus grande partie du fer employé en Angleterre y était importée. Les forges ne s'alimentaient encore qu'avec du bois, et le parlement, pour empêcher la destruction des forêts , avait défendu l'usage du gros bois. Aujourd'hui on considère la production du fer comme languissante dans les années où elle ne fournit pas au moins un million de tonneaux. Enfin le charbon de ter)*e, cette source inépuisable de la grandeur de F Angleterre , commençait à être employé comme chaufiage ordinaire sur quelques points du territoire , mais principalement à Londres. Quelques bateaux suffisaient alors à ce commerce. En 1848 ce même commerce, pour la seule ville de Londres, a occupé deux mille sept cent dix-sept navires, faisant douze mille deux cent soixante-sept voyages , contenant trois millions quatre cent dix-huit mille trois cent quarante tonnes , et montés par vingt et un mille six cents matelots. Ne nous étonnons donc pas, si le 30 octobre 1849 le prince Albert, à défaut de la reine malade, a inauguré en grande pompe la nouvelle bourse au charbon.
Industrie et commerce. — Le premier port de TAngleterre au xvir siècle était Bristol, qui faisait un grand commerce avec les Antilles et l'Amérique du Nord ; la première ville manufacturière, Norwich. Après elles, venaient York, la capitale du nord, et Exeter, la capitale de Touest. Manchester commençait déjà à travailler le coton qu'elle tirait de Chypre, et Cromwell l'appelait à envoyer un député au parlement. Mais dans toute son année, elle n'importait pas le million de kilogrammes de coton que ses fabriques absorberaient aujourd'hui en vingt-quatre heures. Leeds était aussi, dès le règne de Charles II, le principal siège des manufactures de laine du Torkshire. Toutefois à cette époque, Leeds et sa banlieue ne comptaient pas sept mille habitants; aujourd'hui la ville seule en a plus décent cinquante mille. Sheffield, si célèbre de nos jours par sa coutellerie, n'était qu'un misérable bourg fabriquant de grossiers couteaux, et, jusqu'au règne de George I«', les chirurgiens anglais empruntèrent toujours tous leurs instruments à la France.
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Birmingham, qui compte maintenant deux cent mille habitants, n'en avait pas alors quatre mille ; mais elle exportait déjà ses produits, non pas dans le monde entier, mais du moins en Irlande. Liverpool n'atteignait pas quatre mille habitants, aujourd'hui elle en a plus de trois cent mille. La population de Londres qui approche beaucoup de deux millions, était, sous Charles II, de cinq cent mille habitants. Cette cité ne connaissait qu'une rivale, la puissante et commerçante Amsterdam. Les. droits de douane acquittés à Londres en 1686 montaient à trois cent trente mille livres sterling (huit millions deux cent cinquante raille francs) ; ils atteignent maintenant chaque année plus de dix millions de livres sterling ou plus de deux cent cinquante millions de francs.
Dès le xvii* siècle Londres était presque pour l'Angleterre ce que Paris est de nos jours pour la France. Aussi cette capitale était-elle fière de son influence sur tout le reste du pays, et son lord maire était entouré d'autant de prestige qu'un véritable potentat. Il ne paraissait jamais en public sans sa riche robe, sa toque de velours noir, sa chaîne d'or, et une suite nombreuse d'appariteurs et de gardes. La milice de la capitale constituait un corps de vingt mille hommes lassez bien équipés et dont on ne pouvait révoquer en doute l'énergie, surtout depuis le rôle qu'ils avaient joué, soit en luttant contre Charles I*', soit en dispersant le parlement croupion, et en empêchant les vieux soldats de Cromw^ell de s'opposer au retour de Charles II. Mais si les habitants de la capitale exerçaient une puissante influence sur le reste du pays, c'était surtout par leur intelligence. Chaque bourgeois se rendait le soir dans un de ces cafés {coffee-homes)^ dont le premier avait été ouvert sous la république par un marchand turc, et qui étaient devenus de véritables lieux de réunions politiques ou littéraires. Comme il n'y avait que peu ou point de journaux, c'était là qu'il fallait aller, soit pour se tenir au courant des afl^aires politiques, soit pour entendre Dryden disserter sur la dernière tragédie de Racine ou une pièce de Molière. Le café et le thé, en effet, à partir de Charles II, entrèrent pour une large part dans le comfort
des Anglais; à cette époque aussi, les rues de Londres commencèrent à être éclairées ; il se iit dans le reste de TAngleterre quelques essais de canalisation, en vue de rivaliser avec notre beau canal des deux mers, et le marquis de Worcester signala à l'attention de ses compatriotes, qui le traitèrent de fou, la force expansive de la vapeur.
Il était d'autant plus à désirer pour l'Angleterre que les voies navigables se perfectionnassent à l'intérieur, que ses chemins étaient encore dans l'état le plus déplorable. Les grandes routes elles-mêmes étaient, pour leur entretien, à la charge des communes dont elles traversaient le territoire, et ne recevaient en réalité les soins de personne. Aussi étaient-elles non moins dangereuses par leur mauvais état que par les brigands qui les infestaient. Nos plus mauvais chemins vicinaux donneraient seuls une juste idée des routes d'Angleterre au xvir siècle. Celles-ci ne devaient devenir les plus belles de TEurope qu'au moyen du système des barrières, que l'on introduisit, sous Charles II, pour obtenir des voyageurs et des marchandises une taxe destinée à l'entretien des chemins. Les premières barrières furent l'occasion de collisions sanglantes, et on ne parvint qu'avec beaucoup de peine à mettre en vigueur une institution à laquelle l'Angleterre est redevable de ses magnifiques highways, d'une étendue, aujourd'hui, de près de soixante mille kilomètres. Enfin nous constaterons que sous Charles II il y avait déjà des railwaySy destinés à charrier le charbon des mines du Northumberland aux bords de la Ty ne; seulement ces chemins de fer étaient en bois, et on y n'employait pas encore la vapeur. Dans les extrémités septentrionales et occidentales, tout se transportait à dos de cheval. Sur les routes ordinaires, voyageurs et marchandises étaient voitures sur des chariots [waggons), les premiers étendus sur la paille entre les secondes. C'est cependant du vivant de Charles 11 que marchèrent les premières diligences (s^a^^coacA^^), sous le nom de flying coaches ou carrosses ailés. Quant aux chevaux de poste, tout voyageur pouvait en louer pour les monter, mais le roi et les plus grands personnages avaient seuls le privilège de les faire atteler à leurs voitures. Le ser-
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vice de la poste aux lettres se faisait à dos de cheval ; il avait été organisé par Charles I". Le prix des transports de toute sorte était quinze fois plus cher qu'aujourd'hui. Les marchandises encombrantes ne pouvaient s'expédier que par mer, et, dans tout le, sud de l'Angleterre, le charbon de terre ne s'appelait que charbon de mer.
JACQUES n C1688-I688)'.
AVÈNEMENT (16 FÉVR. 1685) ET PREMIEBS ACTES DE JACQUES II. — DÉBAR- QUEMENT D'ABGTLE ET DE MONMOUTH (1685). — ATROCES YENGEANGES EXERCÉES PAR KIRKE ET JEFFRIES. — NAISSANCE DU PRINCE DE GALLES (21 JUIN 1688); DÉBARQUEMENT DE GUILLAUME III (15 NOV. 1688).
AvéMement (t# févr. fl#Sft) e( premiers aetes de jracqnes li.
Jacques^ second fils de Charles I*', était né en 1635. Fort jeune encore, à la fin de la guerre civile qui précipita son père du trône, il se déguisa en fille pour gagner la Hollande. De là il passa en France, où il fit ses premières armes sous Torenne. Il se distingua ensuite en Flandre , et Charles II , remonté sur le trône, le nomma grand amiral. Nous avons vu le duc d*York servir avec éclat sur mer, contre Tamiral Hollandais Opdam, en 1666, et contre Ruyter, en 1672. On lui est même redevable de précieux perfectionnements dans Tart des signaux nautiques. Mais, sur le trône, ce prince ne se recommanda plus par aucune des qualités dont il avait fait preuve auparavant. Après avoir été toute sa vie franc, intrépide et persévérant, il se montra dès son avènement d'une insigne mauvaise foi, et au moment décisif, lâche et irrésolu. Quant à la cruauté, elle avait toujours fait le fond de son caractère. Dans son gouvernement d'Ecosse il se plaisait aux tortures des puritains. Lorsqu'on apportait les fameux brodequins de fer pour broyer les pieds de ces malheureux,
1. Haznre, Histoire de la révolution de 1688; Armand Garrel, id.
tous les courtisans sortaient de la salle. Jacques y restait seul en compagnie du bourreau et de la victime.
Le premier acte du nouveau roi fut d'annoncer à son conseil et à la nation entière, sa ferme résolution de maintenir la religion anglicane et les libertés du pays. C'était un double mensonge qu'il aurait pu s'épargner, car son pouvoir naissant n'éprouva pas le moindre obstacle, malgré le bill àJexclusion voté contre lui, il est vrai, par la chambre des communes seulement. Depuis la mort des auteurs de ce bill, Shaftsbury, Russel et Sidney , la nation consternée semblait avoir abandonné toute idée de résistance, et son s^athie fit croire à Jacques qu'il pouvait tout se permettre. Il affecta de braver les plus vifs sentiments du peuple, en se rendant à la messe dite dans la chapelle de la reine, avec toute la pompe qui accompagnait Louis XIV allant entendre l'office dans son palais de Yersailles. II voulut même que les portes de la chapelle restassent toujours ouvertes pendant la célébration des offices. 11 ordonna au prêtre catholique qui avait donné la communion au dernier roi, de publier les détails de la mort de Charles, et lui-même mit au jour deux brochures qu'il déclarait avoir trouvées dans une botte appartenant à son frère. Ces brochures montraient la religion catholique romaine comme indispensable au bonheur de la nation.
L'un des principes constitutifs des libertés anglaises était qu'aucun impôt ne pouvait être perçu sans l'assentiment des chambres. Jacques II n'en prescrivit pas moins de continuer la perception du revenu des douanes et de l'accise, qui aurait dû cesser à la mort de Charles II. Enfin, il reçut de Louis XIV un don de cinq cent mille livres , et parut tout disposé à continuer le rôle de pensionnaire du cabinet de Versailles. Barillon , notre ambassadeur, raconte même qu'au moment où il remit les billets au roi d'Angleterre, celui - ci pleura d'attendrissement , et que les ministres Rochester, Sunderland et Godolphin sautèrent au cou de l'envoyé du grand roi, et l'embrassèrent.
Jacques II s'occupa ensuite de châtier les accusateurs qui avaient figuré dans la fameuse conspiration papiste , et de
s'assarer la majorité dans le nouveau parlement. Titus Oates comparut devant Jeffries et fut condamné : ]" à une prison perpétuelle ; S° à payer deux mille marcs d'ai^ent ; 3° à être fouetté publiquement et attaché au pilori cinq fois par an. Le fouet ne devait pas être donné sur place, mais pendant im long trajet dans les rues de Londres. Dès les premiers coups, le patient fut en sang et finit par s'évanouir ; maie comme il était attaché derrière une charrette, on avança toujours, et le bourreau ne cessa de frapper. Âpres Titus Oates, vint le tour de Dangeriield , celui qui , après avoir découvert la prétendue conspiration dite du tonneau de farine, avait ensuite avoué que toutes ses dépositions n'étaient qu'un tissu de mensonges ourdi par les papistes pour perdre Shaftsbury. Condamné à la peine du fouet, il succomba au supplice. On avait vu beaucoup d'assistants se joindre au bourreau pour le frapper, et notamment un avocat lui enfoncer sa canne dans l'œil. Disons, à l'éloge de Jacques, que ce fanatique catholique fut pendu , ce coup ayant été coDÛdéré comme celui qui avait occasionné la mort du supplicié.
Quant au nouveau parlement, il s'assembla le 22 mai 1685, et comme Jacques s'y était acquis une écrasante majorité à l'aide de fraudes et de violences de toute espèce, il laissa entrevoir, dès le début de la session, qu'il voulait la suppression de Vhabeas corpus, la tolérance religieuse, bien qu'il Ht mettre à mort quiconque assistait à un conventicule puritain, et le rétablissement du catholicisme comme religion de l'État. Tel était le triple but que poursuivait le nouveau roi, lorsque son attention fut un moment détournée par des soins plus pressants.
it ft^Argjle et de Monmouth (108S).
Après l'avortement du Rye-House plot, beaucouji do whîgs avaient cherché un asile en Hollande, notamment Mormouth, l'espoir des protestants anglais, et Argyle, le des covenantaires écossais , fils d' Argyle le Somhre, < pité au commencement de la restauration, et sauve même d'un pareil sort par le dévouement de sa sœu
l'avait fait évader du château d'Edimbourg en changeant de vêtements avec lui. Du fond de leur exil, Argyle et Monmouth se figurèrent que le gouvernement de Jacques II était déjà trop détesté pour quMl ne tombât pas au premier choc. C'était se tromper de trois ans. Débarqué au mois de mai dans les basses terres, Àrgyle fut abandonné de ses partisans, poursuivi, pris et condamné à périr par cette maiden {la jeune fille), déjà teinte du sang de son père. Il mourut avec une piété enthousiaste.
Le 11 juin 1685, Monmouth débarqua , de son côté, avec quatre-vingts hommes à Lyme-Regis, dans le comté de Dorset. Admis dans ses murs, il y publia un manifeste où il déclara n'avoir pris les armes que pour soutenir les droits de la nation. Il ne laissait pourtant pas d'assurer que sa mère avait été femme légitime de Charles II ; et arrivé à Taunton , dans le comté de Somerset, il se fit proclamer roi sous le nom de Jacques II; mais ses partisans, de peur de confusion , l'appelaient le roi Monmouth. Cinq mille hommes environ se rangèrent sous ses drapeaux. C'étaient, pour la plupart, des paysans du Somersetshire. Les uns avaient pris dans leurs prairies ces énormes poulains qu'on y élève encore aujourd'hui pour traîner les plus lourdes charrettes, et s'étaient transformés en cavaliers; d'autres, comme les faucheurs polonais de nos jours, avaient fixé une faux à l'extrémité d'un long bâton, et composaient l'infanterie, où les mousquets étaient assez rares. A Sedgemoor, près de Bridgewater, Monmouth rencontra l'armée royale ( deux mille fiantassins et sept cents cavaliers ) commandée par un neveu; mais très-indigne, du grand Turenne, qui avait parmi ses officiers Churchill , plus tard le fameux Marlborough. Feversham dormait fort paisiblement dans son lit, lorsque ses troupes, attaquées de nuit par les rebelles, les repoussèrent vigoureusement. On connaît mal les particularités de cette bataille, la dernière qui ait ensanglanté le sol de l'Angleterre. Elle commença au milieu dé la nuit du 5 au 6 juillet et se termina dans là matinée. La cavalerie de Monmouth ne lui fut d'aucune utilité. Son infanterie, au milieu de laquelle il se plaça, soutint le corn-
bat assez longtemps ; mais le duc, la voyant enveloppée , abandonna ces braves gens au sort qu'il leur avait préparé. Us se défendirent encore quelques heures. Trois cents restèrent sur la place , mille furent tués dans la poursuite, et autant pris. Le surlendemain, Monmouth fut trouvé caché dans un fossé, sous de la fougère. Jacques II, dont le cœur, suivant Marlborough, n'était pas moins dur que le marbre des cheminées de son palais, voulut jouir de l'humiliation de sa victime. Monmouth lui fut amené, les mains liées derrière le dos. Le duc se jeta à ses pieds et le supplia de lui accor(](er la vie. Jacques parut d'abord s'attendrir, fit délier son captif et lui donna à signer un écrit par lequel Monmouth avouait avoir reçu de son père l'assurance qu'il n'avait jamais été marié à Lucy Walters. Mais une fois mattre de cette précieuse déclaration, le roi annonça à son neveu qu'il devait se préparer à mourir. L'exécution fut atroce. Le bourreau, ce fameux Ketch, digne instrument de Jefifries, et dont le nom est devenu proverbial en Angleterre pour désigner l'exécuteur des hautes œuvres, se troubla en ayant une telle tète à abattre, et frappa le premier coup d'une main si mal assurée que sa victime eut la force de lever la tête et de le regarder en face. Ketch, tout décontenancé, manqua également son second coup, et, jetant sa hache, déclara qu'il ne voulait plus continuer une telle besogne. Les shérifs, après une vive contestation, le forcèrent à ik reprendre, et ce fut seulement au cinquième coup qu'il parvint à séparer la tète du tronc. Il la présenta au peuple avec la formule ordinaire : Voici )a tête d'un traître. La foule lui répondit par des paroles de pitié et de regret (11 juillet).
Le matin même où cette scène hideuse se passait à Tower- Hill, Jacques alla demander à déjeuner à la duchesse de Monmouth, non pour lui porter la grâce de son mari, comme elle devait s'y attendre , mais seulement la remise des biens du coupable que la loi donnait à la couronne. Ce même prince avait eu déjà quelques années plus tôt à se reprocher une visite non moins odieuse. Milton, pauvre, aveugle et malade^-travaillait pour vivre à son Paradis perdu y n 10
170 CBAPITRS XXX.
lorsque le duc dTork pénétra dans son humble demeure, Taccabla d'outrages, et, de retour à White-Hall, reprocha amèrement à Charles II de n'avoir pas fait pendre ce vieux fou.
Atroces Yenseanees exercées par K.lrke et jrellk>lea«
Jacques fit frapper, pour célébrer sa double victoire, deux horribles médailles, portant d'un cdté deux têtes séparées du corps , et de l'autre cdté deux troncs sans tête. Mais ce qui doit surtout vouer la mémoire de ce monarque à une éternelle exécration, ce sont les vengeances sanguinaires exercées sur le parti vaincu par les deux instruments de sa colère, le grand juge Jefifries et le colonel Kirke.
Ce colonel avait servi quelque temps à Tanger, et sa cruauté était tout africaine. 11 reçut mission de traquer les rebelles ou leurs adhérents et de les mettre à mort sans jugement La justice expéditive du colonel ne s'arrêtait que devant l'argent, et si plus d'un whig sauva sa vie par d'énormes sacrifices pécuniaires , plus d'un tory se vit menacé, quoiqu'il n'eût à se reprocher d'autre crime que sa fortune. C'était ordinairement au dessert , quand il portait un toast au roi et à la reine, qu'il faisait pendre ses victimes. Quelquefois il se levait de table pour assister à leurs dernières convulsions , et , sous prétexte que les malheureux suppliciés aimaient la danse , il faisait venir les trompettes de son régiment, qui sonnaient pour eux cette danse de la mort. Un jour, il fit attacher à la potence et détacher trois fois le même homme , pour jouir plus longtemps de la suffocation graduelle de sa victime.
Mais Kirke lui-môme fut dépassé par JeiTries, que Jacques venait de faire baron et d'élever à la pairie pour le récompenser d'avoir envoyé à l'échafaud Russel et Sidney. Le grand juge commença sa tournée, si tristement célèbre sous , le nom que Jacques lui donna de campagne de Jeffries, ou sous celui d'assises sanglantes, que le peuple lui a conservée, en condamnant à être brûlée vive une dame de Winchester, âgée et infirme, dont le véritable crime était d'être veuve d'un des juges de Charles ^^ Grâce à de puis- 1 santés intercessions, elle fut seulement décapitée.
Le 16 septembre, Jeffries écrivait de Dorchester au ministre Sunderland : « J*ai commencé aujourd'hui ma besogne avec les rebelles, et j'en ai dépéché quatre-vingt-dix- 1 huit. » Tel est Thomme que le roi s'empressa de combler \ de nouveaux honneurs et de créer grand chancelier, le garde des sceaux étant mort sur ces entrefaites. Aussi, est-ce bien de Jacques II qu'il serait juste de dire que le pied lui a I glissé dans le sang. Le nouveau chancelier, le chef suprême i de la justice , inaugura dignement ses nouvelles fonctions. ; n déclara aux prisonniers entassés dans la geôle de Dorchester, que si quelqu'un d'entre eux voulait faire des aveux, il trouverait en lui un juge miséricordieux, mais que ceux qui persisteraient dans leur impénitence seraient exécutés immédiatement. Beaucoup de captifs se laissèrent prendre à ces offres, et Jeffries délégua deux officiers de justice pour recevoir leurs dépositions. Le jour du jugement, ces deux officiers comparurent comme témoins à charge, et les malheureux qui s'étaient fiés à eux furent pendus ou transportés aux colonies pour y être vendus comme esclaves. Dans le Somersetshire, il en fit pendre deux cent trente-neuf dont les membres furent distribués sur les bords des routes , et même dans les églises. Le monstre était souvent ivre lorsqu'il montait sur son tribunal , et de là , il prodiguait aux accusés les insultes les plus grossières. C'est ainsi qu'il traitait les puritains, pour leur accent nasillard, de veaux en^ chifrenés. Il redoublait de cynisme envers tout accusé connu pour savant, et il ne s'adressait aux personnages les plus respectables qu'en les appelant chiens, brigands , sorciers, etc. Si encore il se fût contenté de ne varier que ses injures, mais il semble avoir eu besoin de diversité jusque dans les supplices. De retour de sa campagne dans Touest, il fît brûler à Londres, en plein jour, une puritaine connue par son inépuisable charité. C'est la dernière femme qui ait été exécutée en Angleterre pour crime politique. L'argent seul adoucit quelquefois ce bourreau déguisé en chancelier. Ceux qu'on ne pendait pas étaient conduits aux coloniep pour y être vendus comme esclaves. Huit cent quaranf whigs furent ainsi transportés. Une foule mourut en roui
de misère et de mauvais traitement. On croit lire une histoire de négriers.
On s'est trop souvent représenté la cour de Jacques II comme ayant une certaine analogie avec celle de Philippe II; mais de même que Jeifries n'avait rien de l'austérité d'un grand inquisiteur, le roi d'Angleterre ressemblait assez peu au sombre habitant de l'Ëscurial. La cour de ^hite-Hall présentait le même aspect sous le second que sous le premier des fils de Charles P'. La seule différence, c'était que sous Jacques II les maîtresses du roi étaient aussi remarquables par leur laideur que les favorites de son frère par leur beauté. Une d'elles disait: u Aucune de nous n'est belle, et si nous avons de l'esprit, il n'en a pas assez pour le découvrir. » Jacques II avait, en effet, une intelligence assez bornée, et loin de chercher à s'éclairer, il écartait de lui les dignes chefs du parti catholique , les lords Powis et Bellasis, qui ne cessaient de lui recommander la modération et le respect des lois. Il aimait mieux s'entourer de tout ce que la faction papiste offrait de plus décrié. Ses intimes étaient ce Palmer, mari de la duchesse de Cleveland, à qui la honte de sa femme avait valu le titre de comte Castlemaine ; Jermyn, homme connu par ses duels, ses dettes de jeu, ses débauches , et qu'il venait de créer lord Dover ; Richard Talbot, pourvoyeur complaisant des plaisirs adultères de Jacques , catholique étrange qui ne parlait , dans son cynisme, que par jurons et blasphèmes , et que le roi créa comte de Tyrconnel, puis lord député ou vice-roi d'Irlande. L'aveugle monarque consultait encore la reine, femme d'une dévotion tout italienne, son principal ministre, le comte de Sunderland, et son confesseur, le père Petre. Ce jésuite, à qui son pénitent faisait peu d'honneur, contre l'ordinaire des membres de sa société, se montrait fort mauvais politique. Quant à Sunderland, indigne neveu d'Algernon Sidney , et « qui changeait de parti comme d'habit, » loin de faire de sages remontrances, il exploitait le fanatisme de son souverain, qu'il devait bientôt trahir.
Ce monarque inconsidéré commença par envoyer à la '^'^ur de Rome, en ambassade solennelle, et lorsque cette
JACQUES n (1685-1688). 173
démarche était déjà une faute grave, un homme que ne recommandait nullement son caractère personnel, Palmer, comte de Castlemaine. Le pape Innocent XI Taccueillit assez froidement, quelques cardinaux disaient même en plaisantant qu'il fallait excommunier Jacques, comme un prince qui allait perdre le peu de catholicisme qui restait en Angleterre. Le souverain pontife en envoyant pour nonce dans la Grande-Bretagne Ferdinand, comte d*Adda, le chargea de recommander au roi beaucoup de circonspection. Mais ce dernier, oubliant qu'il régnait sur une terre où la vue d'un surplis était à peine tolérée, voulut que le représentant de l'autorité pontificale fît son entrée publique à Windsor (3 juillet 1687) en habits pontificaux, précédé de la croix, accompagné d'un grand nombre de religieux, jésuites, carmes, récollets, bénédictins, tous vêtus du costume de leur ordre : spectacle inutile et déplacé dont la nouveauté souleva les Anglais.
Iie pariement ne s'était pas encore montré hostile ; Jacques se décida pourtant à ne plus le convoquer, et à remplacer ses séances par des closetings ou entretiens de cabinet avec la plupart des membres, dont il croyait avoir meilleur marché dans l'abandon du tête-à-tête. Le peuple flétrit ce système du nom d'inquisition du cabinet. En même temps s'autorisant du droit que les rois d'Angleterre avaient exercé de dispenser des lois pénales dans quelques cas exceptionnels^ c'est-à-dire du droit de grâce qui ne peut être qu'une exception , il prétendit pouvoir suspendre l'effet des lois pénales dans toutes les circonstances et annuler les serments de suprématie et du test. C'était absolument comme si le pouvoir qu'il avait de gracier un criminel lui donnait le droit de prononcer que dans aucun cas le meurtre ne serait considéré comme un crime capital. Néanmoins, il détruisit tout d'un coup, de sa propre autorité, les lois pénales relatives aux catholiques, destitua les protestants de leure emplois civils et militaires, et mit à leur place des catholiques. Ses deux beaux-frères, les comtes de Clarendon et de Rochester, furent disgraciés pour avoir refusé d'abjarer l'anglicanisme, et Jacques alla jusqu'à sévir contre la
comtesse de Dorchester, la plus chérie de toutes ses maîtresses, qu'il relégua en Irlande, pour n'avoir pas voulu ^ dit-on, reconnaître l'autorité du pape. Des papistes furent faits lieutenants des comtés, shérifs, juges de paix; leB corporations ( conseils municipaux ) furent reconstituées au profit des catholiques. En Irlande , les protestants qui seuls avaient le droit de porter les armes, en furent privés, et ils se virent traités à leur tour avec la même cruauté qu'ils avaient déployée depuis Elisabeth à l'égard des catho» liques.
Comme si ce n'était pas encore assez, le roi tenta (1686) de rétablir une des plus odieuses institutions du despotisme monarchique, la cour de haute commission ecclésiastique, instituée par Elisabeth pour juger les fautes du clergé. Cette dictature oppressive et vexatoire avait été abolie sous Cha^ les I*% en même temps que la chambre étoilée, et un acte du parlement avait déclaré qu'elle ne serait jamais rétablie. Cependant Jacques II , en dépit de l'expérience et des lois, fit revivre cette cour odieuse. Pour son début, elle suspendit de leurs fonctions un prédicateur, parce qu'il avait prononcé dans un sermon des paroles qui pouvaient être con^ sidérées comme un blâme de la conduite du roi, et l'évêque de Londres lui-même, parce qu'il n'avait pas sévi contre cet ecclésiastique.
Le roi s'attaqua aussi aux universités. 11 exigea que celle de Cambridge conférât le degré de maître es arts au père Francis, moine bénédictin, et, sur son refus, il fit suspendre son vice-chancelier de ses fonctions; mais les professeurs, au nombre desquels comptait le grand Newton, lui donné* rent pour successeur un homme dont les principes étaient les mêmes, et le roi dut céder. L'université d'Oxford, qui cependant avait toujours donné aux Stuarts des preuves du plus entier dévouement, fut plus maltraitée. Il demanda que Ton choisit pour président ou proviseur du collège de la Madeleine un nouveau converti à la foi catholique, et sur , le refus de l'université, il chassa les professeurs du collège. Ainsi rÉglise anglicane voyait se retourner contre elle le principe de l'obéissance passive qu'elle avait érigé en dogm
JACQUES u (1685-1688). 176
sous le règne précédent; la persécution contre les évéques combla la mesure.
 Tavénement de Jacques II, les quakers étaient venus lui dire : « Nous avons été informés que tu n*est pas de TËglise anglicane. Nous n'en sommes pas non plus. C'est pourquoi nous espérons que tu nous accorderas la même liberté que ta prends pour toi-même. » Le roi, en effet, publia le 4 avril 1687 une déclaration par laquelle il accordait à tous ses sujets pleine et entière liberté de conscience. En 1688 il crut devoir promulguer une seconde déclaration de tolérance générale, à laquelle il joignit un ordre qui en prescrivait la lecture dans toutes les églises. Six évéques , unis au primat du royaume, présentèrent une humble pétition au roi, pour n'être point forcés à publier dans leurs diocèses une décla^ ration réputée illégale. Jacques ordonna Temprisonnement des sept prélats à la Tour ; lorsqu'ils y furent conduits en barque, ils aperçurent sur les deux rives de la Tamise une foule immense priant pour leur sûreté et implorant leur bénédiction. Jugés le 2d juin 1688, ils furent acquittés aux acclamations de toute la capitale. On vit les soldats euxmêmes rassemblés à Hounslow , dans un camp voisin de Londres, pour en intimider les habitants, manifester leur joie avec éclat.
KftlMMiAee du prince de ealle« (tt Juin ««99) ; débarqnemen* de eulUaume III (tft novembre III98).
De sa première femme Jacques II avait eu deux filles, Marie, unie depuis 1677 à un époux non moins dévoué qu'elle-même à la cause de la réforme , Guillaume III , sta- Àouder de Hollande, et Anne, femme de George, prince de Danemark, élevé comme elle dans la haine du catholicisme. Les protestants comptaient donc que le triomphe du catholicisme finirait avec le règne de Jacques. Mais quand la reine, Marie d'Esté , eut mis au monde un fils qu'on appela Jacques comme son père , il fut évident pour tous les protestants, torys ou whigs , que de longues calamités les attendaient. Après avoir essayé vainement d'attaquer la légitimité du prince de Galles, enfant inconnu, disait-on, et que l'ac*
coucheur avait apporté au palais dans uue bassinoire , îl tournèrent leurs regards vers la Hollande, vers qe Guillaume III qu'a si bien caractérisé M. Michelet.
a Ce général de vingt-deux ans qui, pour son coup d'essai, entreprit, presque sans armée, de faire tète au plu» grand roi de la terre , avait dans un corps faible et comme mourants la froide et dure obstination de son aïeul le Taciturne, Tadversaire de Philippe II. C'était un homme de bronze, étranger à tout sentiment de nature et d'humanité. Ëlevé par les de Witt , il fit leur ruine ; Stuart par sa mère ; (fille de Charles P')> il renversa les Stuarts; gendre de Jacques II, il le détrôna, et cette Angleterre qu'il avait prise I aux siens, il la laissa à ceux qu'il haïssait, aux princes de la -i maison de Hanovre. Il n'eut qu'une passion, mais atroce , la-, haine de la France; on assure qu'à la paix de Nimègue, quand il essaya de surprendre Luxembourg, il avait déjài connaissance du traité, mais il avait encore soif du sangj français. Il n'y gagna pas plus qu'à l'ordinaire. Chose remarquable, ce grand et intrépide général fit presque toujours la ' guerre à reculons; mais ses retraites admirables valaient des victoires. »
En 1688, le stathouder avait trente-huit ans : il était dans toute la force de ^on génie et ne crut pas devoir résister aux vœux de l'Angleterre protestante, aux vœux de l'Europe jalouse de Louis XIV, qui l'invitaient à s'emparer du irône de la Grande-Bretagne. La catholique maison d'Autriche, dépouillée par le grand roi , le pape lui-même, si cruellement humilié par lui, étaient loin de considérer comme un malheur la chute de cette maison de Stuart inféodée à la politique de plus en plus envahissante de la France. En Angleterre , les torys s'unirent aux whigs pour mettre fin au déplorable gouvernement d'un prince qui affectait de braver comme à plaisir les sentiments les plus chers à son peuple. Parmi les seigneurs qui, au mois de juin 1688, commencèrent à adresser à Guillaume des invitations réitérées de descendre en Angleterre, se trouvaient non-seulement l'amiral
I. 11 fallait, chaque nuit, pour qu'il n'étouffât pas, que sa tête fût supportée par plusieurs o/'eillerp et qu'il dormît, pour ainsi dire, sur son séant.
Russe), cousin germain de la vertueuse victime de Charles II, et Henri Sidney, frère de l'illustre Algernon , mais encore le comte Danby, l'ancien ministre de Charles II , que les wbîgs avaient fait passer de son hôtel dans les cachots de la Tour. Le 30 juin, l'amiral Herbert s'était rendu en Hollande d^isé en matelot. Le trop fameux colonel Kirke, ce bourreau des whigs, cet émule de Jeffries, promit son assistance, lord Churchill (Marlborough), favori de Jacques, fit de même. Enfin le premier ministre du roi , Sunderland , fit ^urer Guillaume de son dévouement.
Vainement Louis XIV s'efiForça de dessiller les yeux de ïacques et lui offrit une armée et une flotte , l'aveugle mofiarque refusait ses soldats aussi bien que ses avis, et ne prenait que des mesures capables d'accroître le mécontentement public. Il chercha à introduire des Irlandais dans les régiments ; nombre d'officiers protestèrent en donnant lear démission. Passant un jour la revue d'un bataillon animais, il déclara que tous les soldats qui n'appiouvaient pas Tabolition du test n'avaient qu'à quitter les rangs. Le bataillon presque tout entier déposa ses armes. Jacques, tout confus, rappela les soldats, ajoutant naïvement qu'une autre fois il ne les consulterait plus. Les sentinelles mêmes préposées à la garde de son palais fredonnaient sous ses fenêtres l'air favori des whigs, le Lillihullero de Wharton. On comprend tout ce qu'avait de chancelant la puissance de Jacques, bien qu'elle parût s'appuyer sur la plus formidable armée permanente qu'un roi d'Angleterre eût jamais eue à sa disposition. Ses troupes régulières, indépendamment de toute milice, montaient à quarante mille hommes.
Guillaume n'en avait que quinze mille lorsqu'il débarqua dans la magnifique baie de Torbay (à huit kilomètres nord-est de Darmouth), le 16 novembre 1688, jour anniversaire de sa naissance et de son mariage. Les soldats de Guillaume étaient pour la plupart hollandais; mais il y avait aussi parmi eux un assez grand nombre d'Anglais, de réfugiés français, entre autres, l'historien Rapin Thoyras et M. de Rebecque, aïeul de Benjamin Constant; on y comptait même, outre des Suédois, deux cents nègres. C'était un
Français banni par la révocation de Tédit de Nantes, c'était le fameux maréchal de Schomberg qui commandait les troupes de débarquement. L'amiral anglais Herbert dirigeait la flotte , composée de plus de six cents bâtiments dont cinquante vaisseaux.
Quelques écrivains ont conclu de ce qu'une explosion subite n'éclata pas en même temps sur tous les points d6 TAngleterre à la nouvelle du débarquement de Guillaume, que la nation était indifférente entre lui et Jacques. 11 n'y a cependant rien de surprenant à ce qu'en présence des atroces persécutions dont les whîgs avaient été victimes comme partisans de Monmouth, ils aient appréhendé de s'y exposer de nouveau comme partisans de Guillaume. Toutefois l'hésitation ne fut pas de bien longue durée, et le prince d'Orange, après avoir menacé de se rembarquer si les whigs persistaient dans leur immobilité , ne tarda pas à voir tout marcher au gré de ses désirs. Lord Darmouth, commandant de la flotte (te Jacques, et qui, à la tête d'un armement tôtmidâble, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu empêcher le débarquement du prince d'Orange, se refusa à conduire en France le jeune prince de Galles. Jacques perdit dans l'inaction un temps précieux. Plusieurs régiments, qui peutêtre se seraient battus si on les eût conduits aussitôt à l'ennemi, passèrent de son côté. Le prince d'Orange vit accourir successivement des personnes de tout rang et de tout sexe sous son étendard, où se lisait la devise de sa maison : Je maintiendrai, et où tout le monde voyait en esprit, à la suite de ces deux mots : les libertés publiques de V Angleterre et la religion protestante. La ville d'Exeter, puis celles d'Axminster et de Salisbury, où il s'établit successivement, virent arriver lord Churchill, le duc de Grafton, fils naturel de Charles II , lord Cornbury, petit-fils du chancelier Clarendon , enfin le prince George de Danemark et sa femme, la princesse Anne, la propre fille de Jacques II. Elle s'était sauvée la nuit du palais de White-Hall, escortée par Compton, évêque de Londres, qui, pour mieux la protéger, s'était habillé en dragon.
Le roi, depuis son avènement, n'avait guère commis que
des foutes ; mais dans les derniers moments de son administration, il les accumula comme à plaisir. En vain Baril- Ion, notre ambassadeur, s'était efforcé de lui remontrer qu'il ne devait pas laisser à son armée incertaine le temps de la féflexion , et qu'il fallait attaquer immédiatement avec ses trente mille hommes les quinze mille soldats de Guillaume. Jacques avait envoyé la moitié de ses troupes à Salisbury, et avait gardé l'autre moitié à Londres ou dans les environs^ et, après s'être ainsi complu à neutraliser tout l'eJOTet de leur iicanbre , il s'était décidé à négocier quand il aurait fallu agir. 11 fit proposer à son gendre de remettre la décision de , leur di£Eerend à un parlement qui serait convoqué immédiatement, et en attendant sa détermination, les troupes de Guillaume devaient se tenir à cinquante ou soixante kilomètres de Londres. Le prince d'Orange, qui s'était abstenu avec soin, soit dans le manifeste lancé avant son départ de Hollande, soit dans ses diverses entrevues avec les chefs des wbigs et des torys, d'élever aucune prétention à la couronne, et s'était toujours contenté de déclarer qu'il venait, sur l'appel de la nation, uniquement pour défendre ses libertés et sa religion , donna son adhésion formelle à ces propositions. La conduite du roi devenait dès lors bien simple. Qu'il persévérât dans les mesures libérales prises par lui à la nouvelle de l'expédition préparée par Guillaume, et dont les principales avaient été l'abolition de la cour de haute commission, la riastitution de la charte de Londres, la réorganisation sur leurs anciennes bases de toutes les corporations municipales, et il pouvait être sûr que les torys qui voulaient sauver l'Église anglicane, mais sans lui sacrifier, si c'était possible, la maison de Stuart, se sépareraient des whigs et feraient cause commune avec lui.
Guillaume eût été bien embarrassé si son beau-père eût adopté un tel système ; mais ce plan de conduite demandait que Jacques montrât ce qu'il n'avait pas , un esprit qui lui permit de discerner ses véritables intérêts, et un cœur qui pût s'ouvrir à une franche réconciliation. Sa dureté n'avait d'égale que son incapacité, et il ne cessa pas un seul instant d'être uniquement préoccupé des moyens de tromper et de
punir son peuple. Après avoir chargé le célèbre comte de Lauzun de conduire en France la reine et le prince de Galles, il donna ordre au comte de Feversham de licencier Tarméè pour que les soldats, livrés à eux-mêmes, se crussent tous les excès permis , brûla les writs pour la convocation àad parlement qui n'avaient pas encore été expédiés, s'évada! de White-Hall à trois heures du matin, jeta dans la Tamise le grand sceau, indispensable à la sanction de tous les actes | du gouvernement, et chercha à quitter le plus prompte* ment possible une patrie qu'il espérait bien laisser en proie \ à la plus épouvantable anarchie.
Toutefois les désordres ne furent pas aussi grands que le souhaitait sa haine. Le peuple se décida promptement pour le prince d'Orange. A Londres, une longue procession parcourut les rues armée de bâtons, de sabres, de lances, à l'extrémité desquels chacun avait fixé une orange. Des rubans de cette couleur, qui déjà était celle du parti protestant, flottaient sur toutes les têtes. Bientôt retentit le ter* rible cri de : Nopopery! A bas le papisme! que le peuple anglais ne pousse jamais qu'avec des transports de rage. Toutes les chapelles catholiques furent immédiatement démolies, ainsi que le couvent de Clerkenwell , et quelques maisons de catholiques. Les bancs, les chaires, les confessionnaux, les bréviaires, tout le papier préparé pour l'imprimerie catholique furent amoncelés en un immense tas et brûlés. Les hôtels occupés par les envoyés de l'électeur palatin et du grand-duc de Toscane, ainsi que par l'ambassadeur d'Espagne, furent détruits de fond en comble, mais pas un seul catholique ne perdit la vie. Jeffiries lui-même, reconnu sous son déguisement de matelot, fut protégé par la milice et conduit devant le lord maire, à qui cette scène causa un tel saisissement qu'il en mourut quelques jours après. Quant à l'infâme chancelier, mis en sûreté dans cette Tour de Londres où avaient gémi ses plus illustres victimes, il chercha plus que jamais dans la boisson l'oubli de ses remords et de ses craintes, et ne tarda pas à succomber (19 avril 1689) à ses ignobles excès. Digne fin d'une telle vie!
Cependant au moment où la galiote qui emportait Jacques
JÀCQUBS II (1685-1688). 181
allait mettre à la voile, elle avait été abordée par cinquante ou soixante matelots à la recherche des prêtres catholiques. hei roi, pris par eux pour un jésuite, fut d'abord assez rudement traité; mais reconnu ensuite par quelques gentilshommes du comté de Kent, il se vit rendre la liberté, et en profita pour rentrer dans sa capitale.
Quelques applaudissements , provenant de cette pitié qu'inspire toujours la grandeur déchue, même lorsque ses désastres sont mérités, firent croire à Jacques que son peuple revenait à lui ; mais c'était une illusion qui devait promptement s'évanouir. Guillaume, accueilli avec enthousiasme dans cette ville d'Oxford naguère si dévouée aux Stuarts, Tavait bientôt quittée pour marcher sur Londres. Jacques était rentré à White-Hall le 16 décembre; le lendemain i7, assez avant dans la soirée, il était réveillé par l'arrivée des soldats hollandais qui entouraient son palais, et le surlendejQain matin 1 8, ilquittaitpour toujours sa capitale. Guillaume lui avait refusé toute entrevue, et les lords, réunis en assem- Uée extraordinaire, lui avaient signifié qu'il eût à se rendre àRochester. Tout ce qu'on désirait, c'était que le roi prit la ; fuite. Mal gardé à Rochester, il s'embarqua le 25 au matin, et arriva sain et sauf à Âmbleteuse, petit port de Picardie.