‹ Histoire d'AngleterreChapitre 6 sur 70 · LB GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF; GRANDEUR ET LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LB GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF; GRANDEUR ET LIBERTÉ

DE l'angleterre (1688-1852).

GUILLAUJIIE ni ET MARIE (1689-1702).

INTERRÈGNE DU 18 DEC. AU 13 FÉVR. 1689: CONVENTION; NOUTELLE DÉClA*-j RATION DES DROITS. — POURQUOI LA RÉVOLUTION DE 1640 A AVOBTÉ ET] CELLE DE 1688 A RÉUSSI. — AFFAIRES D'ÉCOSSB ; KILLIBCRANKIE (i689){j SOUMISSION DES HAUTES TERRES (1691); MASSACRE DE GLENCOE (1692). — AFFAIRES D'IRLANDE; RATAILLES DE LA ROTNE(1690), DE KILKONNEL (I69l)| CAPITULATION DE LIMERICK. — ÉTAT DE L'iRLANDE VERS 1700. — AFFAIRSI; EXTÉRIEURES (1689-1697). — GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE GUILLAUME lOl GUERRE DE LA SUCCESSION; MORT DE GUILLAUME (1702).

Interrègne du 19 dée. au 18 févr. 1099; eonTentlon^ nouvelle déelaratlon des droite.

Les torys qui voulaient, non pas renverser Jacques, mais mettre leur religion à Tabri de ses attaques, étaient en majorité parmi les lords. Toutefois, la fuite de ce prince les plaçait dans une si fausse position, qu'ils ne purent se refuser à confier à Guillaume l'administration provisoire du royaume. Guillaume, de son côté, ne\oulant pas tenir l'autorité des seuls lords, désira qu'elle lui fût en même temps offerte par la corporation qui représentait la ville de Londres, et par les membres des deux chambres des communes assemblées sous Charles II. Immédiatement il s'improvisa un parlement, dont la chambre basse adressa au prince, pour l'engager à prendre en main la direction du pouvoir, une invitation analogue à celle qu'il avait déjà reçue des lords. Elle y ajouta, ce que les lords n'avaient pas

1. Dans cette période, l'Angleterre voit ses libertés civiles, politiques et relip;ieuses assurées, l'Ecosse et l'Irlande domptées, fait sentir au denors sa puissante influence, se crée un immense empire colonial, et rallie l'Europe entière contre It ¥mnç»i de Louis XIV et de Napoléon.

fiiit, des actions de gtâcespourle libérateur de TAngleterre. Le lendemain de la présentation de cette adresse, Guillaume teura les membres réunis de la chambre haute et des communes « qu'il allait expédier les writs d*élection suivant leur désir; qu*il userait, dans Tintérét de TËtat, du pouvoir qu'ils lui confiaient; que si la religion et les libertés du pays hi devaient en effet quelque chose, il continuerait à mériter do pays par son attachement à ces grands intérêts. »

Les deux chambres se réunirent sous le nom de convention, et dans les pretniers jours de février 1689, après- une délibération de cinq heures, les deux déclarations suivantes furent votées par les communes :

K Le roi Jacques, ayant tâché de renverser la constitution da royaume en violant le contrat originel entre le roi et le I peuple, et ayant, par le conseil des jésuites et autres menâtes gens, violé les lois fondamentales, et s'étant retiré hm du royaume, a abdiqué le gouvernement, et par là le trône est devenu vacant. » ^

« L'expérience a appris qu'un royaume protestant ne saurait s'accorder avec le gouvernement d'un roi papiste^ »

Ces deux déclarations furent adressées immédiatement à la chambre haute. 'Elles y excitèrent un violent orage; mais On peu de calme suivit, et on les discuta en détail. On posa d'abord cette question : s'il y avait un contrat originel entre h peuple et le roi? Après un débat où les torys, qui semblaient déjà se repentir de leur alliance momentanée avec les whigs , développèrent leur système de droit divin et d'obéissance passive, il n'en fut pas moins décidé , par cinquante-trois voix con^ quarante-sept, que le roi d'Angleterre ne commandait à son peuple qu'en vertu d'un contrat, la forfaiture et la déchéance de Jacques violateur des libertés du pays, semblaient devoir découler de cette première proposition, comme le fait de la vacîance du trône ressortait de sa fuite, qu'on ne pouvait considérer que comme une véritable abdication. Cependant une majorité, il est vrai peu tonsidérable, fit décider que Jacques n'avait pu abdiquer le gouvernement ; qu'il avait seulement déserté le royaume, ^ qu'ainsi le trône n'était pas vacant.

184 CHAPITEB XXU.

Cette contradiction manifeste ne peut s'exjdiqœr que par riDcertitude où se trouvaient quelques lords pour décider comment on remplacerait Jacques. Les torys exaltés, notamment Clarendon et Rochester , beaux * frères de Jacques n, voulaient, s'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec lui, qu'on nommât un régent, et espéraient bien, par ce moyen, réserver le tréne au fils de Marie d'Esle; les modérés, dont le comte Danby dirigeait les efforts, demandaient qu'on proclamât la princesse Marie seule, et qu'on renvoyât le prince son époux ; d'autres, les whîgs les plus avancés, désiraient qu'on donnât la couronne au prince seul ; l'opinion la plus générale, et c'était celle de la plupart des whigs, c'est-à-dire du parti qui avait la majorité dans la chambre des communes , voulait qu'on associât le prince et la princesse. Le prince d'Orange demeura longtemps témoin impassible de ce débat ; mais à la fin, trouvant qu'il se prolongeait trop, il manda les principaux partisans de la régence ou de la royauté unique de la princesse Marie. « Vous avez vu, leur dit-il avec sa sécheresse de ton et sa brièveté ordinaires, que je n'ai cherché ni à intimider ni à flatter personne. On parle d'une régence : cela sera fort sage; mais qu'on n'y songe pas pour'moi, je ne saurais accepter cette dignité. Il en est qui veulent couronner la princesse : personne n'apprécie mieux que moi ses vertus et ses droits ; mais je ne suis pas homme à prendre les ordres d'une coiffe, ni à tenir la couronne par les cordons d'un tablier. »

Cette déclaration s'accordait avec celle que le célèbre docteur Burnet avait reçue de la princesse en Hollande, où elle l'avait assuré qu'elle avait à la f(M un respect si profond et un amour si vif pour son mari, qu'elle n'accepterait jamais une couronne qu'elle ne devrait pas partager avec lui. Aussi la chambre haute se décida- t-elle, après avoir adhéré au vote des communes sur la vacance du trôone, à offrir la couronne à Guillaume et à la princesse Marie; mais afin que le pouvoir royal n'eût plus le moindre prétexte de rien entreprendre contre les lois, les libertés et la religioa nationales, elle promulgua une nouvelle déclaration des

droits, moins énergique sans doute que celle de 1640, mais suffisante pour arrêter la royauté, surtout avec l'assistance du souvenir de deux révolutions. On lit dans cette déclaration :

« V Le prétendu pouvoir de suspendre Texécution des lois par Tautorité royale, sans le consentement du parlement, est contraire aux lois.

« 2'' L'érection d'une cour ecclésiastique, ou de toute autre cour, est contraire aux lois et pernicieuse.

• 3* Toute levée d'argent pour l'usage de la couronne, $ous prétexte de la prérogative royale, sans que cette levée ait été accordée par le parlement, ou pour un plus long temps, ou d'une autre manière qu'elle n'a été accordée, est contraire aux lois.

« 4'' C'est un droit des sujets de présenter des requêtes au roi, et tous emprisonnements, comme toutes poursuites pour ce sujet, sont contraires aux lois.

« 6'* Lever ou entretenir une armée dans le royaume, en temps de paix, sans le consentement du parlement, est une chose contraire aux lois.

« 6* Les élections des députés au parlement doivent être libres. >

A la suite de cette déclaration, les deux chambres convinrent soUennelement que le prince et la princesse d'Orange seraient nommés ensemble roi et reine d'Angleterre, et que l'administration du gouvernement serait entre les mains du roi seul.

Ainsi se termina la révolution de 1688, qui a été souvent trop dépréciée. Sans doute elle ne dota pas le peuple anglais de toutes les améliorations désirables; sans doute elle laissa encore beaucoup à faire à l'esprit de progrès; mais il n'en est pas moins incontestable qu'à l'intérieur elle sauva, par la substitution de la royauté consentie à la royauté de droit divin^ la religion ainsi que les libertés nationales ; qu'à l'extérieur elle fit jouer de nouveau aux Anglais , sur la scène du inonde, le rôle que leur avait fait perdre la trahison de princes vendus à l'étranger. Avec la révolution de 1688, l Angleterre des Stuarts se retrouva être tout à coup l'Angle-

186 GHAPITRB XXXU |

terre d'Elisabeth et de Cromwell : à dater de cette glorieuse époque elle n'a cessé de grandir, et 1688 a été pour l'empire britannique le point de départ de ce prodigieux accrois^ ': sèment qui aujourd'hui étonne le monde.

Pourquoi la révolution de ie40 a avorté et eelle de tS99

a réussi.

La royauté anglaise, en 1640, voulait se mettre au niveau des royautés du continent, qui toutes, pendant le xvr siècle, étaient devenues absolues. Le parlement de 1640 combattit cette prétention, et il eut longtemps pour lui le bon droit et la raison, jusqu'au jour où, dans l'emportement de la lutte, il oublia qu'il ne devait combattre que la monarchie absolue et non pas la royauté tempérée. 11 vainquit trop, et il se perdit dans sa victoire; car la guerre civile poussa le triomphe de la liberté jusqu'à l'abolition de la monarchie. Quand l'Angleterre vit la république établie, elle fut surprise et mécontente : comme le nouveau gouvernement n'était l'œuvre que de quelques sectes organisées en régiments, et de quelques coteries érigées en parlement, il fallut le défendre contre la répugnance du grand nombre par des lois de tyrannie. La liberté de la presse fut abolie. » Quatre villes seulement en Angleterre, Londres, ïork, Oxford et Cambridge, eurent le privilège d'imprimer. Aucun journal ou écrit périodique ne put paraître sans l'autorisation du gouvernement; les imprimeries furent assujetties à un cautionnement, et non-seulement quiconque avait pris part à une publication séditieuse fut incriminé et puni, mais tout acheteur d'un écrit séditieux encourait une amende s'il ne < venait pas, dans le délai de vingt-quatre heures, remettre l'ouvrage au magistrat le plus voisin, et lui en signaler le danger. »> Cromwell comprit vite que la république n'était pas possible, et il la fit aboutir à sa dictature. Mais quand, après avoir transformé la révolution en dictature, il voulut transformer la dictature en un régime régulier, il ne put y parvenir. « Dieu , dit éloquemment M. Guizot , avait marqué Cromv^ell pour être un exemple éclatant de ce que peut et de ce que ne peut pas un grand homme. Sa des*

GUILLAUMB III BT MARIE (1689-1702). 187

tinée était accomplie : il s'était fait, par son seul génie, le maître de son pays et de la révolution qu'il avait faite dans son pays. Il resta jusqu'à sa dernière heure en pleine possession de sa grandeur, et il mourut, consumant sans succès son génie et sa puissance à tenter de refaire ce qu'il avait détruit : un parlement et un roi. »

Ce parlement et ce roi que Cromwell n'avait pas pu faire, la révolution de 1688 le fit, un parlement sincèrement reconnu par la royauté et sincèrement admis par elle au par* tage du pouvoir, un roi loyalement accepté et loyalement soutenu par le parlement, sans arrière-pensée d'un côté ni de l'autre. En un mot, la révolution de 1640 avorta pour avoir produit la république, gouvernement incompatible avec les mœurs de l'aristocratique Angleterre : la révolution de 1688 réussit pour avoir doté le peuple anglais, en lui donnant la monarchie constitutionnelle, du gouvernement le mieux approprié à son génie.

Si le catholique Jacques II était odieux aux épiscopaux d'Angleterre, on conçoit facilement qu'il devait être exécré bien davantage par les Écossais des basses terres, presque tous presbytériens, et qu'il avait si cruellement persécutés durant tout le règne de son frère.

AflMretf ti'éeoaise) KilUecranfcle (ie99); sonmtsflloii de* luiutes terres (M.S9Û) \ masflaere de dencoe (!•••;.

Dès que le peuple d'Edimbourg connut la fuite de Jacques, il témoigna sa haine pour les Stuarts avec plus de violence encore que les habitants de Londres. Holyrood-House, l'ancien palais des ancêtres de Jacques, et sa demeure quand il était en Ecosse, avait été réparé avec splendeur : il y avait établi sa chapelle royale, un séminaire de jésuites, qui, sous prétexte de donner l'instruction gratuite, ne cherchaient qu'à faire des prosélytes, et une imprimerie destinée à inonder l'Ecosse de pamphlets papistes. Le palais fut emporté d'assaut, malgré l'énergique résistance de la garnison, et la populace se permit tous les excès, brisant et brûlant tout, et violant les tombeaux, d'où elle arracha les cadavres des anciens rois d'Ecosse ; les maisons des catholi-

ques, dans la Canongate, furent pillées. La rage des protestants était d'autant plus grande, qu'à Edimbourg conime à Londres, s'était répandue la fausse rumeur qu'une armée de catholiques irlandais avait débarqué dans l'ouest, où elle répandait le meurtre et l'incendie surtout ce qui se rencontrait sur son passage. A Edimbourg comme à Londres, se réunit une convention, qui déclara que Jacques avait forfait ses droits à la couronne, et que, par conséquent, le trône était vacant. La forfaiture, selon la lettre de la loi, se serait étendue à tous les descendants de Jacques, comme dans le cas de trahison d'un sujet ; pour préserver les droits de la princesse d'Orange, les effets de la déclaration furent limités au jeune fils de Jacques et aux enfants qu'il pourrait avoir dans la suite. A. l'imitation de l'Angleterre, le trône fut donné simultanément au prince et à la princesse d'Orange, et à celui des deux qui survivrait à l'autre ; puis, après leur mort, s'ils ne laissaient point d'enfants, à la princesse Anne et à ses héritiers. Lorsque la succession au trône fut ainsi réglée, la convention d'Ecosse fit aussi sa déclaration des droits, par laquelle le pouvoir de dispenser des lois qu'avait voulu s'arroger Jacques, fut jugé illégal; les mesures oppressives des deux derniers règnes censurées; et l'établissement de la prélature, la tentative faite par Charles II d'imposer à l'Ecosse l'Ëglise anglicane, traités comme des griefs intolérables.

Cependant, si les presbytériens des basses terres applaudissaient à la révolution, les seigneurs des highlands , tous anglicans ou catholiques, étaient loin d'avoir autant d'aversion que les Écossais du sud pour le descendant de leur vieille race royale. Les clans n'avaient d'autre foi politique et religieuse que celle de leurs chefs, et Ton peut dire que les hautes terres n'étaient peuplées que de partisans de Jacques II, que de jacobites. Ceux-ci en appelèrent aux armes, de la décision de la convention siégeant à Edimbourg, et reconnurent pour leur chef, le vicomte de Dundee. Tel était le titre dont le dernier roi avait décoré le féroce exterminateur des caméroniens. Portant comme le grand Montrose, les noms de John Graham, dévoué et encore plus habile que lui, Claverhouse résolut de rendre aux Stuarts, et

GUILLAUME Ht ET MARIE (1689-1702). 189

lear royaume primitif et même la couronne d'Angleterre. Le 17 juin 1689, il battit complètement, à l'extrémité du défilé de Killiecrankie (douze kilomètres nord de Perth), les troupes de Guillaume, composées de régiments anglais et hollandais, ainsi que d'Écossais des basses terres. Les montagnards se ruèrent sur leurs adversaires en poussant des cris si sauvages, et avec une telle impétuosité, que rien ne put arrêter leur élan. On lit dans plusieurs relations de cette bataille, des détails efirayants sur les terribles coups portés par les highlanders , qui fendaient la tête de leurs ennemis jusqu'à la poitrine, et taillaient les piqiies comme des saules» Cependant Dundee, observant la ferme contenance de deux r^iments qui seuls ne s'étaient pas laissé entamer, galopa vers le clan de Mac-Donald, et il allait charger à sa tête, le bras droit lev^, comme s'il indiquait le chemin de la victoire, lorsqull fut frappé d'une balle sous l'aisselle, au dé-faut de la cuirasse. 11 essaya d'aller plus loin ; mais il tomba, et mourut dans la nuit. La victoire la plus complète n'était plus qu'une défaite pour les jacobites , du moment où ils l'achetaient par la perte d'un tel chef.

Lorsqu'on effet, au mois d'août 1691, parut une proclamation exigeant que chacun des chefs des hautes terres fît sa soumission avant le 1" janvier 1692, sous peine, passé cette époque, d'être livré au feu et à l'épée, tous se soumirent; mais MacJan, le vieux chef du clan de Glencoe, attendit jusqu'au dernier moment, et alors se rendit au fort Guillaume pour y prêter serment de fidélité entre les mains du colonel Hill. Celui-ci lui ayant répondu, qu'étant militaire et non officier civil, il n'avait pas qualité pour recevoir son serment , le vieillard se dirigea en toute hâte vers Inverary. Les routes se trouvaient encombrées de neige, et le 1" janvier était passé quand il arriva devant le shérif. Ce magistrat, vu les circonstances, n'en reçut pas moins le serment du vieux chef, qui retourna tranquille dans sa maison. Mais le maître* de Stair, secrétaire du conseil privé d'Ecosse, avait juré la perte du clan de Glencoe. Il rendit au roi un

I. Le Maître, Master^ titre dn fils aîné de certaines familles écossaises, répondant h. noire root chevalier, quand c'est le titre du fils d'un baron.

compte infidèle de ce qui s'était passé, et en arracha un ordre d'extermination ainsi conçu : « Quant à Mac-Jan de Giencoe et sa tribu, s'ils peuvent être bien distingués du reste des habitants des hautes terres , il sera convenable pour la vindicte publique, d'exterminer cette bande de voleurs. » Avant la fin de janvier, un détachement commandé par le capitaine Campbell de Glenlyon, dont une nièce avait épousé l'un des fils de Mac-Jan, pénétra dans la valiée de Giencoe. Tous, officiers et soldats, fufent accueillis sans défiance par les habitants qui leur livrèrent leurs armes. Pendant une quinzaine de jours , highlaniders et soldats vécurent dans un parfait accord. Le capitaine Campbell passa la soirée du 12 à jouer aux cartes ave(f les fils de Mac-Jan, et le 13 à quatre heures du matin, il donna le signal du massacre. Trente-huit montagnards, et parmi eux le vieux chef, furent égorgés. Les autres parvinrent à fuir de leurs maisons enflammées, et, grâce à une neige abondante et à une affreuse tourmente, échappèrent aux assassins. Des femmes et des enfants, désormais sans abri, expirèrent au milieu des neiges, de misère et de froid.

Affaires d^rlande ; bataliles de la Boyne (!«••), de Kllkonnel (1091)) eapttalatlon de lilmerlèk.

Le triomphe du long parlement et le protectorat de Cromwell avaient été pour l'Irlande une époque d'épouvantables calamités. Les indigènes, exclus de trois provinces sur quatre, n'avaient même pas à leur disposition tout le Connaught, où l'on ne tolérait dans les villes non-seulement aucun Irlandais, mais même aucun Anglais catholique. La restauration , qui devait prendre en main tous les intérêts lésés par la révolution , ne put rien pour les seuls Irlandais. Il est certain que Charles II apportait, en montant sur le trône, l'intention bien arrêtée de rendre en Irlande l'exercice du culte catholique aussi libre que celui du culte anglican ou du culte presbytérien. Malheureusement il devait sa couronne à une réaction politique, et les deux partis royaliste et presbytérien, coalisés en sa faveur contre les indépendants et les anarchistes, et même les cavaliers qui^ en

général, tenaient à l'Église anglicane, étaient ennemis du catholicisme. Tout roi d'Angleterere , au xvii* siècle , devait se résigner à n'être ni juste ni humain envers ses sujets catholiques pour pouvoir gouverner ses sujets prolestants. Mais ce qu'on ne saurait pardonner à Charles II, c'est d'avoir pris lui-même sa part des confiscations de l'Irlande. Ormond, son fevori, reçut des terres confisquées par Cromwell pour une valeur de plus de soixante et dix mille livres sterling de revenu, c'est-à-dire un million huit cent mille francs de rente. Le duc d'York, ce futur chef du catholicisme, obtint aussi une immense donation, et il n'est pas jusqu'à la femme d'un valet de Charles II qui n'ait eu sa part du butin.

Jacques II, comme roi, agit tout difiTéremment. Il confia le gouvernement de l'Irlande à un catholique , le duc de Tyrcoonel , rendit aux catholiques leurs armes , une partie de leurs terres, et fit trembler à leur tour les protestants, dont beaucoup se réfugièrent en Angleterre. Aussi la chute de Jacques II fut-elle vue avec autant de regret en Irlande qu'elle causa de satisfaction dans la Grande-Bretagne. Lorsque Jacques, porté par une flotte française, débarqua à Kinsale, le 17 mars 1689 , l'île presque entière se souleva en sa faveur; quelques jours après il faisait son entrée triomphante à Dublin, mais la ville de Londonderry tenait seule fouv Guillaume. Après avoir hésité s'il ne descendrait pas en Angleterre à la tête d'une armée irlandaise, ou s'il ne se rendrait pas plutôt dans les hautes terres où l'appelait le vicomte de Dundee, Jacques se décida à assiéger la capitale de ruister, dont les habitants furent sommés par Bosen , son général , de se rendre dans les dix jours, sous peine d'être tous passés au fil de l'épée. Les assiégés, tous protestants, firent pour réponse élever sur leurs remparts un gibet auquel ils promettaient de pendre tous les prisonniers catholiques. Bientôt une si afireuse famine régna dans la ville, que la chair de cheval et de chien devint la nourriture la plus recherchée. La reddition de Londonderry était donc imminente, lorsque, après quatre mois de siège, la garnison vit arriver une flotte anglaise qui lui apportait des renforts. La ville fut sauvée, mais après avoir perdu neuf

mille hommes lues ou morts de faim. Un peu plus tard, le vieux maréchal de Schomberg débarqua à Carrickfergus avec seize mille soldats anglais, écossais, hollandais, danois ou réfugiés français que la révocation de Tédit de Nantes avait chassés de leur patrie. Enfin, Guillaume arriva à son tour. Le 10 juillet 1690, comme il poussait en personne une reconnaissance vers le camp de Jacques, il fut blessé à l'épaule d'un boulet de canon , fit panser sa plaie, et n'en resta pas moins à cheval toute la journée. Le lendemain se livra, sur les bords de la Boyne, la bataille qui allait prouver aux catholiques toute la vanité de leurs espérances. Tandis que Guillaume s'exposait bravement et qu'un nouveau boulet de canon emportait le talon d'une de ses bottes, tandis que l'héroïque Schomberg se faisait tuer, Jacques s'empressait de se sauver du lieu du combat, et môme de quitter l'île pour retourner en France. Malgré son lâche abandon, les Irlandais continuèrent à lutter, mais ils furent battus une seconde fois près de Kilkonnel ou Aghrim, dans le comté de Galway, le 22 juillet 1691. Après cette dernière rencontre où quatre mille Irlandais restèrent sur le champ de bataille, avec leur chef, le général français Saint- Ruth, et où quatre mille périrent dans la lutte , il n'y eut plus que Limerick où l'on reconnût l'autorité de Jacques. Encore cette ville ne taf da-t-elle pas, après une courageuse résistance, à être obligée de se rendre. Les conditions de la capitulation de Limerick furent un hommage rendu à la valeur irlandaise. Le premier article garantissait le libre exercice du culte catholique. Le second assurait à tous les habitants de Limerick, ainsi qu'aux officiers et aux soldats de Jacques qui n'étaient point prisonniers de guerre, la jouissance de leurs biens, les déclarant affranchis de la confiscation et de la proscription qu'ils avaient encourues, s'ils prêtaient le serment d'allégeance au roi Guillaume et à la reine Marie. Permission leur était donnée de passer à l'étranger. Dix mille Irlandais optèrent pour ce dernier parti ; ils entrèrent au service de Louis XIV, et formèrent ce corps d'armée si connu dans les guerres de l'époque sous le nom de brigade irlandaise.

lÊtat de r Irlande vera ftV^^.

Pour avoir une juste idée du sort de Flrlande après sa lutte en faveur des Stuarts, il faut connaître la manière dont fut exécutée la capitulation de Limerick.

En 1660, lors de la restauration , quelques catholiques étaient rentrés en possession de leurs terres. Or, parmi ces catholiques réintégrés, un bon nombre s'étaient rangés sous l'étendard de Jacques IL Quatre mille d'entre eux furent donc déclarés traîtres, et leurs biens, composant un million soixante mille acres (1 acre égale en hectare 0,404), confisqués. D'après le règlement fait, sous la restauration , des confiscations révolutionnaires , sur onze millions d'acres environ dont se compose l'Irlande, ou plutôt dont on la croyait composée (elle en contient en réalité vingt millions), deux millions seulement restaient aux catholiques. Sur ces deux millions, on leur en ôtait donc encore un , de telle sorte qu'après la révolution de 1688, la population protestante, qui, vis-à-vis des catholiques, était dans la proportion d'un contre quatre, possédait les dix onzièmes du

Vdlà pour la propriété ; voyons maintenant pour la religion. La pratique du culte catholique et la présence du prêtre sont tolérées, mais en 1698 une loi est rendue qui bannit à perpétuité du royaume d'Irlande tous les évêques, archevêques ou supérieurs ecclésiastiques quelconques, Ayant pouvoir de conférer les ordres religieux, et frappe de la peine de mort celui d'entre eux qui reviendrait sur la terre natale; c'était, en d'autres termes, dire que le culte catholique cesserait, en Irlande, avec la génération des prêtres actuellement existants. Quant à ces prêtres eux-mênaes, s'ils demeurent en Irlande, c'est à trois conditions : 1" d'y prêter le serment d'abjuration, serment d'une nature toute politique et qui avait pour unique objet l'exclusion des descendants des Stuarts; 2*" de faire enregistrer leur nom à la cour des sessions, et de donner deux cautions chacune de cinquante livres sterling (douze cent cinquante francs), en s'engageant à ne jamais sortir de leur comté ;

194 CHAPITRS XX11.

3° de n'officier que dans la paroisse pour laquelle ils ont été inscrits. La loi explique ensuite comment doit s'entendre le droit accordé à chaque prêtre d'officier dans sa paroisse. Aucun signe extérieur ne devra annoncer le caractère religieux de l'édifice où le culte catholique sera célébré. Point de cloche, point de clocher, point de costume ecclésiastique, point de cérémonie extérieure, même pour la sépulture des morts : le tout sous peine de déportation. Les images furent détruites, les croix abattues, les pèlerinages interdits sous peine du fouet.

Le grand objet étant que le catholique cesse de l'être et devienne protestant, toute école catholique est interdite. La loi bannit d'Irlande tous les catholiques faisant métier d'instituteur, et porte contre eux , en cas de retour dans leur patrie, la peine de mort. Bien mieux, défense, sous les peines les plus graves, à tout catholique de faire élever ses enfants à l'étranger. Ainsi , le jeune Irlandais catholique doit forcément être ignorant. Devenu grand , il se voit interdire la vie parlementaire , les fonctions publiques , les professions libérales. Il ne peut même pas acquérir de propriétés immobilières, et ne saurait se livrer à l'agriculture que comme fermier. La loi va même jusqu'à prévoir le cas où le fermage lui serait trop avantageux , et elle établit : 1* que le bail fait au profit d'un catholique ne pourra excéder trente et un ans ; 2"* que le fermage payé au propriétaire pendant ces trente et un ans sera des deux tiers au moins du produit de la terre. Si le catholique renonçait à la culture d'un sol dont la possession lui était interdite, et qu'il voulût adopter l'industrie commerçante ou manufacturière, d'autres entraves l'attendaient.

En effet , les catholiques d'Irlande avaient à subir deux oppressions : l'une , que Ton peut appeler générale , et que les protestants d'Irlande partageaient avec eux ; l'autre, spéciale, et qui portait exclusivement sur les catholiques ; la première frappant les intérêts de la nation irlandaise entière au profit de l'Angleterre; la seconde atteignant seulement, en Irlande, la population catholique.

Le premier sacrifice qui fut exigé de tous les habitants d«

6UILLAUMB III ET MARIB (1689-1702). 195

1 ririande, sans distinction de religion, fut de reconnaltre4a I suprématie du parlement anglais sur le parlement d'Irlande. Le parlement anglais pouvait imposera Tlrlande, excepté la loi des subsides, toutes sortes de lois sans le concours de la législature irlandaise, et celle-ci n'en pouvait faire aucune pour l'Irlande elle-même sans l'approbation expresse ou tacite du parlement d'Angleterre. Voici ce qui résulta d'un tel I état de choses pour l'industrie de l'Irlande. Il y avait dans I ce pays, à la fin du xvu^ siècle, une industrie parvenue à ! un haut degré de prospérité , et qui était, notamment pour toutes les provinces du sud , la principale source de richesses et de bien-être : c'étaient les manufactures d'étoffes de laine. Elles avaient un double avantage. Pour produire la laine, il fallait de nombreux troupeaux, qui demandaient eux-mêmes, pour se nourrir, de vastes pâturages : c'était le bénéfice du propriétaire foncier; et les ateliers où se fabriquaient les tissus de laine appelaient la main-d'œuvre : c'était le profit du pauvre. Cependant, comme la supériorité de ces manufactures sur celles de l'Angleterre nuisait aux fabricants anglais, le parlement d'Angleterre décida, en 1698, qu'elles seraient anéanties. Cette résolution, qui contenait la ruine de l'Irlande , fut transmise au parlement irlandais , exclusivement composé de protestants , qui l'accepta. Pour être plus sûre que sa décision serait exécutée, l'Angleterre décréta que quiconque contreviendrait à la loi destructive de l'industrie irlandaise serait tout à la fois justiciable des tribunaux d'Angleterre et d'Irlande , et que , quoique jugé et acquitté dans ce dernier pays , il pourrait toujours être repris et traduit, en second lieu , devant un tribunal anglais.

Telle était l'oppression qui pesait sur l'Irlande entière, et que supportaient les commerçants et les fabricants protestants tout aussi bien que les catholiques. Mais il y avait, en outre , des charges qui pesaient sur l'industriel catholique seul. Ainsi, il y avait certaines taxes, certains droits, certaines redevances occasionnelles dont se trouvaient exempts les membres des corporations municipales et commerciales ; or , jamais un catholique ne pouvait y être admis , et , par

196 CHAPITRE XXXl.

conséquent, jouir de rimmunité. En outre, un catholique ne pouvait employer plus de deux apprentis. D'ailleurs, un det plus puissants mobiles de l'industrie est le désir d'acquérir la propriété , et nous avons vu que le catholique ne pouviJI devenir propriétaire. Il ne pouvait pas, non plus, prêter son argent sur hypothèque, l'hypothèque engageant le soLj Enfin, il n'était pas même permis au catholique irlandais, kl défaut d'immeubles , d'acquérir toute sorte d'objets mobi-r liers. La loi établit que nul catholique ne pourra posséder^ des chevaux valant plus de cinq livres sterling ou cent ving^ cinq francs , et elle autorisé tout protestant à saisir sur toi catholique le plus magnifique cheval, en lui donnant cinqi livres sterling. I

Le catholique d'Irlande n'étant guère plus propre aux I professions industrielles qu'aux professions libérales et aux fonctions publiques, que lui reste-t-il? La vie de famille. 1 Mais ici encore quelles cruelles entraves ! i

Peine de mort contre tout prêtre qui célébrerait le ma* riage d'un catholique et d'un protestant; défense formelle à tout catholique d'épouser une protestante. — Un catho- ! lique ne saurait hériter d'un protestant, ni recevoir dei celui-ci une donation entre-vifs. — Tout catholique ne peut 1 ni être le tuteur de ses propres enfants ni leur désigner ! pour tuteur un autre catholique. Des enfants catholiques ne sauraient avoir d'autre tuteur qu'un protestant. — Du jour où le fils aîné d'un catholic^e se fait protestant, il est, par cela même, saisi de la propriété de ses père et mère. Ses parents en conservent seulement l'usufruit.

L'avènement de Guillaume III avait complété le triomphe de l'Angleterre protestante sur l'Irlande catholique : celle-ci n'avait plus qu'à souffrir.

Affaire* extérieures (i«e»-t#9ir).

Cependant, depuis plus de vingt années, Louis XIV troublait le continent par son ambition et sa grandeur. Tandis que Colbert créait l'industrie , le commerce de la France, et nous donnait une marine formidable qui saisissait l'empire des mers , Turenne , Condé , Luxembourg,

éhassdient victorieusement devant eux les armées vainejQent coalisées de l'empire, de l'Autriche, de TEspagne et de la Hollande. Au traité de Nimègue, Louis avait édicté les conditions. Puis, faisant de la paix un temps de conquêtes , il avait de nouveau provoqué TEurope par ses .audacieux empiétements. Le prince d'Orange, son infati- .gable ennemi , profitant avec habileté des inquiétudes causées par cette ambition que les années ne refroidissaient point, par la haine qu'avait soulevée chez toutes les nations protestantes Timpolitique et cruelle révocation de Tédit de Nantes, avait réussi à nouer une coalition nouvelle. Les premières hostilités avaient à peine éclaté que la chute de Jacques II changea la face des choses. La révolution de ; 1688 eut, en effet, un résultat «bien plus considérable que : celui de chasser un roi de White-Hall pour en mettre un autre à sa place. Si c*est un grand événement pour l'histoire particulière de TAngleterre, c'en est un aussi pour l'histoire générale de l'Europe. Jusqu'alors, Louis XIV avait neutralisé l'Angleterre en pensionnant son roi. L'avènement du prince d'Orange, devenu roi de la Grande-Bretagne, tout en restant stathouder de Hollande, fit substituer, dans la lutte de l'Europe contre Louis XIV, à la Hollande affaiblie, épuisée, l'Angleterre, dont les forces avaient été ménagées par une longue paix.

Guillaume , entouré d'abord d'embarras en Angleterre , aurait mal résisté peut-être à une attaque vigoureuse. Selgoelai, ministre de la marine de France , voulait donc que J^uis XIV portât toutes ses forces sur la mer pour accabler ^^ Hollande affaiblie et l'Angleterre divisée. Les succès de I^undee en Ecosse, la longue résistance de l'Irlande et la ^cloire de Château-Renaud, près de la baie de Bantry , sur ^'amiral Herbert (12 mai 1689), celle de Tourville à Beachy- Head sur les flottes réunies de Hollande et d'Angleterre (^0 juillet 1690), prouvent que ce plan était le meilleur. Mais le continent sauva cette fois, comme il l'a si souvent fait depuis, la Grande-Bretagne. Louis ne donna à Jacques II que des secours insuffisants, et réserva ses coups les plus redoutables pour l'empire. Guillaume eut le temps d'en finir avec

198 CHAPITRE XIXI.

les rébellions d'Ecosse et d'Irlande, et de tourner toutes les forces de T Angleterre vers la guerre maritime. Lui-même venait prendre, chaque année, le commandement de l'armée coalisée dans les Pays-Bas, et tenir tète à Luxembourg, qui le battit à Steinkerque (3 août 1692) et à Nerwinde (29juillet 1693). Mais un grand succès avait, un mois auparavant, dédommagé l'Angleterre. Louis XIY, qui avait déjà fait exécuter quelques descentes partielles sur les côtes d'Angleterre, s'était décidé à y faire une véritable invasion.

Il avait rassemblé, près de Cherbourg, vingt mille hommes pour une descente en Angleterre. Plus de trois cents navires de transport étaient préparés à Brest. Tourviile et d'Estrées devaient, avec soixante et dix vaisseaux, protéger le passage. D'Estrées , qui était chargé d'amener l'escadre de Toulon, n'arrivant pas , Tourviile reçut l'ordre de mettre à la voile et de combattre en quelque force qu'il trouvât l'ennemi. Il rencontra quatre-vingt-dix-neuf vaisseaux, anglais ou hollandais, à la hauteur du cap Barfleur. il n'en avait que quarante-quatre. Cependant, il résista tout un jour, fit sa retraite, avec bonne contenance, sous les forts de Lesset et de la Hogue; mais la marée lui manquant, il fut contraint d'abandonner dans la rade de la Hogue, après en avoir retiré les canons , les agrès et les munitions , douze de ses vaisseaux auxquels les capitaines mirent eux-ménies le feu. Vingt-deux vaisseaux regagnèrent Saint-Malo, trois restèrent à Cherbourg, sept se réfugièrent à Brest. Pas un de ses navires ne tomba aux mains de l'ennemi, et son adversaire, l'amiral Russel, qui avait eu deux mille morts et trois mille blessés, lui écrivit une lettre de félicitations. Le désastre de la rade de la Hogue n'eût même pas eu lieu si Cherbourg eût alors existé. Mais dans toute la Manche la France n'avait pas un port où -des vaisseaux de haut bord pussent entrer.

Cette glorieuse défaite n'eut pas, pour la France, des résultats immédiats aussi funestes qu'on le croit généralement. Tourviile, l'année suivante, dans la baie de Lagos , prit sa revanche sur l'amiral Rook, qui perdit quatre vaisseaux de ligne et un grand convoi marchand. En 1694, l'amiral

Wheder perdit encore, dans la Méditerranée, six vaisseaux et un autre convoi. Nos nombreux corsaires couvraient la Hanche et cernaient l'Angleterre. Dans le cours de cette guerre, ils enlevèrent quatre mille deux cents bâtiments marchands d'une valeur de trente millions sterling. Aussi , les négociants anglais jetant les hauts cris, le parlement porta l'armée de mer jusqu'à quatre-vingtr-trois mille hommes, et Tamirauté déploya une extrême activité. Une tentative pour incendier Brest, Calais et Dunkerque, échoua. La machine infernale, dirigée contre Saint-Malo, ne brisa que quelques litres dans la ville ; mais le Havre , Granville et Dieppe furent brûlés , et la France étant obligée de négliger sa marine pour porter toutes ses forces sur terre, le pavillon anglais prit sur les mers, sans nouvelles victoires, l'ascendant qui n'appartenait plus, depuis longtemps, à la Hollande, et auquel la France, ayant l'Europe entière sur les bras, était contrainte de renoncer. Dès 1695, la flotte anglaise dominait sur la Méditerranée. Cependant, au traité de Ryswîck (20 septembre 1697 ), Louis XIV obtint le rétablissement du statu quo avant la guerre. L'Angleterre ne parut gagner que la reconnaissance de Guillaume lU. Mais elle gagnait, à cette guerre, la ruine de la marine française, l'empire de la mer et l'abaissement de la Hollande, qui n'était plus, comme on l'a dit, qu'une chaloupe à la remorque d'un grand vaisseau. Ces résultats valaient bien l'or et le sang qu'ils avaient coûtés.

Ci««Teniemeiit intérieur de dalllannie III ; fl^erre de laaaecepslon ) mort de Clalllaaiiie(IV99}«

La pensée dominante de Guillaume n'était point l'Angleterre, mais la lutte de l'Europe contre Louis XIV. La couronne d'Angleterre n'eut donc à ses yeux d'autre mérite que de lui fournir les moyens d'atteindre au but de sa vie entière. Obtenir du parlement des subsides , des hommes et des vaisseaux fut sa grande affaire. Cependant il eut à compter aussi avec les partis qui entendaient bien avoir fait une dévolution à leur profit et non pour la convenance du nouveau roi.

On a vu déjà que la bonne harmonie n'avait jamais été

complète entre les whigs et les iorys , et que même dans le moment de leur alliance la plus intime il n'y avait pas entre eux identité de vues. A peine TËglise anglicane fut-elle sauvée que ses prêtres revinrent à leurs anciens errements d'obéissance passive et d'intolérance. Ils se montrèrent aussi mécontents du nouveau roi presbytérien que de leur ancien monarque papt^^e, et leur haine fut à son comble quand ils virent Guillaume III disposé à traiter avec la même tolérance toutes les sectes religieuses. Sancroft, archevêque de Canterbury et primat d'Angleterre, ainsi que sept évéques, lui refusèrent le serment d'allégeance et furent imités par quatre cents membres de la haute Église. Celle-ci se partagea alors en assermentés (Jurors) et non-assermentés {nojurors). Ces derniers furent tous, à cause de leur persistance à ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, privés de leurs bénéfices et remplacés. L'éloquent Tillotson fut substitué comme primat au versatile et incapable Sancroft, et, en général, Guillaume ne fit que d'excellents choix. Constatons d'ailleurs que l'immense majorité du clergé anglican finit par répudier formellement, de concert avec la nation prèsque entière, le dogme de la légitimité et du droit divin.

Mais ce n'était pas seulement de la part des torys que Guillaume devait éprouver de la résistance; il vit plus d'une fois les vsrhigs voter avec eux et même avec les jacobites. Une opposition est très-souvent obligée de combattre ses propres chefs, ceux-ci oubliant assez volontiers dans la pratique du pouvoir les principes qu'ils ont mission de faire triompher. Le premier parlement de Charles II, dans un accès de loyauté (loyalty, le dévouement à la personne du souverain et au principe monarchique), avait voté à la couronne un revenu annuel de un million deux cent mille livres sterling (trente millions de francs) sa vie durant, et ce précédent avait été suivi à l'avènement de Jacques II. Guillaume devait donc attendre des communes qu'elles en useraient de la même manière à son égard ; mais vsrhigs et torys s'entendirent pour repousser ce mode d'allocation qui empêchait les représentants de la nation de tenir le prince dans leur dépendance, et votèrent bien la môme somme, mais

GUILLAUME lU ET MARIE (1689-1702). 201

sealement année par année. De plus, ils stipulèrent, ce qui était fort sage , que moitié de cette somme serait appliquée à la liste civile et moitié au service public, tandis que Charles II avait gardé très*souvent la plus grande partie de l'argent pour lui seul. Les communes firent un pas de plus ; elles exigèrent que les budgets des dépenses pour Tarmée et la marine fussent chaque année soumis à leur examen , afin qu'elles pussent s'assurer si les fonds votés avaient bien reçu la destination qui leur était donnée. Elles accordèrent ensuite six cent mille livres sterling ( quinze millions de francs) aux Hollandais, pour les navires et les troupes de l'expédition libératrice. Guillaume avait demandé sept cent mille livres sterling; il fut très-mortifié de la réduction : « C'était, dit-il, une ladrerie que ne méritaient pas les Hollandais, après avoir tant fait pour l'Angleterre. » Guillaume, qui s'était promis d'établir la liberté de conscience dans son nouveau royaume , eut beaucoup de peine à obtenir de son parlement un bill de tolérance pour toutes les sectes ; encore les catholiques furent-ils exceptés du bénéfice de la loi. Tout occupé d'effacer les divisions et d'affaiblir les haines, il demanda ensuite un bill d'amnistie en faveur des personnes compromises sous les deux règnes précédents par leurs attaques illégales contre les libertés du pays. Les wighs firent échouer cette mesure dictée cependant par un esprit vraiment libéral, car ils craignaient que le roi ne donnât aux torys, pour lesquels il réclamait l'amnistie, des fonctions qu'ils voulaient pour euxmêmes. Le parlement qui remplaça, en 1690, le parlementconvention, et dans lequel dominaient les torys, vota, en 1693, malgré les efforts du roi, la triennalité des parlements, ce qui devait diminuer l'influence de la cour sur ces assemblées et les effets de la corruption. Guillaume rencontrait donc des obstacles continuels que compliquait encore sa double position vis-à-vis de la Hollande et de l'Angleterre. On disait sur les bords de la Tamise que le roi protégeait ses sujets hollandais de préférence à ses sujets anglais ; qu'il n'avait pris la couronne de la Grande-Bretagne que pour ruiner le commerce de l'Angleterre au profit des nationaux

202 CHÂPITRI XXXI.

hollandais; que Tacte de navigation et que tous les autres { statuts destinés à donner du déyeloppement à la marine marchande du pays étaient devenus une lettre morte dans ses mains. Ce qu'il y avait de vrai , c'est que la Hollande était toujours pour Guillaume sa terre de prédilection, qu'il y exerçait une autorité beaucoup moins contestée que dans sa patrie adoptive, et qu'il était vraiment roi dans sa répu-< blique des Provinces-Unies, tandis qu'il n'était que stathouder | dans son royaume d'Angleterre. En 1698, les défiances allèrent si loin qu'un vote des communes ordonna le licenciement de toutes les forces levées depuis 1680, ce qui réduisit l'armée anglaise à huit mille hommes. Guillaume fut même contraint de renvoyer, l'année suivante, sa garde hollandaise à laquelle il tenait beaucoup. Une armée permanentev] était, disait-on, incompatible avec un gouvernement libre, et les Anglais avaient raison.

Une grande affaire extérieure vint encore occuper les dernières années de Guillaume III, et tirer, malgré elle, l'Angleterre de l'isolement où elle eût voulu rester. Louis XIV n'avait signé, en 1697, la paix de Ryswiçk que pour se préparer à une autre guerre, celle de la succession d'Espagne. Tout annonçait, en effet, la mort prochaine du dernier héritier mâle de Charles-Quint et de Philippe II, et l'Europe se préoccupait du sort de la vaste monarchie qui allait se trouver sans maître. Deux prétendants, parle droit des femmes , étaient en présence, Louis XIV et l'empereur Léopold. Guillaume III ne voulait voir passer ce magnifique héritage ni à la maison de France ni à celle d'Autriche, et il proposa, dès 1698, à Louis XIV, un traité de partage éventuel qui fut remplacé, en 1700, par un second traité qu'annula le testament de Charles II. Ce prince ayant déclaré le duc d'Anjou son héritier, Louis XIV accepta pour son petit-fils cette couronne, et Guillaume, désespérant d'entrahier son parlement dans une nouvelle guerre contre la France , écrivit au jeune roi une lettre de félicitations.

Malheureusement Louis XIV commit deux fautes. Il s'était engagé à ce que jamais la couronne de France et d'Espagne ne fussent réunies sur la même tète ; et il fit réserver

par lettres patentes au nouveau roi d'Espagne tous ses droite au trône de France. Les Hollandais craignaient par-dessus tout d'avoir les Français pour voisins ; et il se fit donner, par Philippe V, Tautorisation de mettre des garnisons dans toutes les places fortes de la Belgique. Cette mesure excita le plus vif mécontentement en Angleterre, où Ton ne voulait à aucun prix voir la France aux bouches de TEscaut. Guillaume profita de ces craintes populaires pour renouer aussitôt la grande alliance et ameuter une troisième fois TEurope contre la France. Cependant, TAngleterre hésitait encore. Une nouvelle faute de Louis XIV décida la guerre. Jacques II étant mort à Saint-Germain , où il avait reçu la plus noble hospitalité , Louis reconnut son fils , le chevaUer de Saint- George, pour roi d'Angleterre. C'était la rupture du traité deRyswick, c'était une insulte à la nation anglaise. Elle la ressentit vivement et entra d'elle-même dans les desseins de son roi.

Guillaume III ne gut cette fois en voir l'accomplissement. Il mourut d'une chute dé cheval, le 16 mars 1702, dans sa cioquante-deuxième année. Depuis longtemps sa santé , qui avait toujours été fort mauvaise, était profondément altérée par les fatigues de tout genre auxquelles le condamnaient et le gouvernement de ses divers États et surtout sa lutte gigantesque contre Louis XIV. Néanmoins, toujours absorbé par le travail du cabinet ou les rudes fatigues des camps, il ne donnait aucun instant au repos et à la vie de salon. Aussi l'aristocratie anglaise se plaignait-elle amèrement de son flegme, de sa taciturnité et de ce qu'elle le trouvait toujours inabordable.

Guillaume III a été un des ennemis les plus acharnés de notre patrie; nous n'en devons pas moins reconnaître en lui un des plus grands princes dont s'honore la Grande- Bretagne. Grâce à lui , l'Angleterre recommença à influer puissamment sur les destinées de l'Europe et à développer sa prospérité intérieure. Une banque nationale fut fondée, le crédit public assuré, une compagnie des Indes créée; le commerce, l'industrie prirent un immense essor, et ces richesses, cette gloire ne coûtèrent rien à la liberté , car ce

soi

règnfl fut la consolidation en Aogleterre de la monarchie

vraiment conslitulionnelle.

Guilhuine 111 avait été précède: dans la tombe p ie, sa femme, morte, sans enfants, de la petite vérole, le 7 jnnvier 16!>5.

a Anglais sont cm Béa compler leorpremlsr méridien, qn« pMirlant Ils Tilplus souïuiit partir de Suint-Faul de Londres. Le pure dcuioâ psrLeKAtre, est le j Siliit<:lond des bourgeois de Londres. LliApilIl.dontl'inBneurtiLlon futfkiwcn nos, coniieiit environ trois mille pensionnaires internée. Il j s. en oulie, trenu { mille externes qui re(olvenl des peoslons sur les fonds de l'Ëial. Ce beau monu' ' ment ne peut, louiefois. rivaliser avec rhitwl des invalides de Paris, dont il n'a pas | l'aspect eraniliose, les deui uuupolcs que la ligure présente étant, en réalité, de iorl

Cetile dimcnaion. Hids les intslides de Pans n'ont lias ce magnifique fleaveoDi Drde la lerrasee de Greenwicli , et que fillûnneni incessamment des tiois-mils

lÉDKION DE L'ANGLETERRE ET DE L'ÉGOSSE (1707). —LES WHIGS SUPPLANTÉS PARLES TORTS (1711). — DES SCIENCES ET DE LA LITTÉRATURE SOUS LES SfOARTS.

Béanlon de r Angleterre e( de rjÉeoflse (t9«3f).

Anne Stuart, seconde fille de Jacques II, et, comme sa

ainée, zélée protestante, succéda à Guillaume III. Née

664, elle avait épousé en 1683 George de Danemark,

du roi Christian Y. Son mari était d'une désespérante

\ ne sachant jamais répondre aux plus graves nou-

Îue ces mots : est-il possible? Aussi ne le désignai t- .ngleterre que sous le nom du Prince Is it Possible, B|BOurut en 1708. Nous n'avons rien de plus à en dire. Quant l'Anne, plutôt faible que bonne, elle se laissa diriger presque jusqu'en 1709 par son amie intime, lady Churchill, duchesse de Mariborough, avec laquelle elle vivait sur un pied parfait d'égalité. Il n'était question entre elles et notamment dans leur correspondance ni de reine ni de dudiesse. La reine, c'était mistressMorley; la duchesse, c'était mistress Freeman, et ce dernier pseudonyme n'indique qu'imparfaitement avec quelle liberté et même souvent avec quelle dureté la sujette parlait à sa souveraine. Le duc de Mariborough eut, avec le commandement suprême de toutes les armées, la direction des affaires étrangères, tandis que ses deux gendres Godolphin et Sunderland, ce dernier, fils du fameux traître, administraient l'intérieur. Tous trois possédaient, du reste, outre la faveur de la reine, l'appui formel des whigs. .

Deux grands faits marquent le règne d'Anne : d'une part l'intervention glorieuse de l'Angleterre dans la guerre de la succession d'Espagne, les victoires de Mariborough et la conquête de Gibraltar en 1704; d'autre part la réunion de l'J^gleterre et de l'Ecosse. Nous nous occuperons d'abord

Page 1