‹ Histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 179 sur 276 · Thurloe · texte numérisé non relu

Thurloe

4t4 UIftTCMU D'AMOLinUE.

Dans la iniitilu2 septembre, C-roiinvoll rut un long intervalle lucide. On devait s'all^ iiiin' a ce qu'un honuno de ses senlinieiUs religieux éjjrouvAt ([uelques remords, lorsque de son lit de mort il reporterait ses regards sur le cours étrange et pluin d'événements de ga vie passée. Mais il s'était fait une doctrine admira* blement propre h endormir et kcaliaer les scrupules de conscience. « Répondec-moi| » dit-il à Steny, un de ses chapelainS| « est^l possible de dédioir de Tétat de pâce? » « Gela n^est pas possible, » répliqua le ministre. « Alorsi » s^écria le mourant, et je suis en sûreté; car je sais que j'ai été jadis en état de grâce. » Sous cette impression, il pria, non pas pour lui, mais pour le peuple de Dieu. « Seignt ur, » dil-il, « (juoiqueje sois une pauvre et misérable créature, je suis en paclo avec toi par la ^tAcc, et je puis et veux venir à loi pour ton peuple. Tu as fait de moi un vil instrument pour leur'faire quelque bien et te servir. Beaucoup d'entre eux m'évaluent un trop haut prix, quoiqu'il y en ait d'ai^ tces qui se réjouiiaient de mort. Seigneur , 4e quelque manière qu» tu di^ioses de moi» continue et persiste à leur laire du bien. Enseigne k ceux qui considèrent trop tes instmments k compter davantage sur toi, et pardonne à ceux qui désirent de fouler aux {Nieds la poussière d'un pauvre ver de terroi car ib sont tonpea** pie aussi ^»

La nuit était orageuse. l,a violt uce du vent se changea en ouragan. Des arbres luiml déracinés .dans le parc, et des loils de maison enlevés dans la cilé. Lue si étrange coïncidence ne pouvait manquer d'exciter des remarques dans un siècle superstitieux ; et quoique la tempête se fût étendue jusqu'aux côtes de la Méditerranée , en Angleterre on la rapporta universellement au lit de mort du protecteur. Ses amis aflirniaient que Dieu ne jqw lait pas retirer de ce monde un si grand homme sens avertir auparavant la nation de la perte qu'elle allait faire; les CavalierB soutenaient plus malicieusement que les diables « princes de Fair » se rassemblaient au-dessus de VV hitehall, pour emporter dans leurs grilîes l'cime du protecteur ~.

Le matin, de bonne heure, il retomba dans un état d'insensibiliie. (ù'était son jour de bonheur, le 3 septembre, circonstance dont ses parenls afûigcs tiraient de nouveaux motifs de consola-

1. ColU'clion ilo passâmes roncernatit feu Son Altesse à l'époune dp sa maj^adie, p. 1-2. L'auteur était L;n«lor\\ uod. valet de la chambre. Yo>'«»i aussi la lettre de II. Cromwdl, Tbiirloe, vu, 454. Ludlow, ii, 158.

9. Clar. 646. Botetrode, 907. Heatb, 40S. Noble, i, 147, note*

CilAPlTH£ HUITIÈME. 435

tioD. G*était, faisaient-ils obser?er, le S septemtoe , qa*U avait ▼ainea les Ecossais à Diinbar ; à pai^ jour, il avait aussi Taincu les royalistes k W<»roester; et oe m6me jour, il était destiné à yaincre ses ennemis spirituels et à recevoir la couronne de la

victoire dans le ciel. Vers quatre henres de Taprès-midi, il rendit le dernier soupir, au milieu des larmes et dos lamentations de son entourage. «Cessez de pleurer,» sVrria le fanatique Sterry, « vous avez plutAt sujet de vous rcjnuii-. Il élait votre prolecteur ici, il sera pour vous un protecteur plus puissant encore, à présent qull est avec le Christ, à la droite du Père. » Avec une confiance semblable dans la sainteté de Cromwoil, quoique avec un degré de moins d^enthousîasmo, le grave et ciiv oonspect Thurloe annonça cet événement par une lettre au député diriande. « H est monté au del, embaumé dans les larmes du peuple, et sur les ailes des prières des saints ^ »

Jusqu'au ( ommencement du siècle actuel, où a surjîi Thomme merveilleux qui, par IVclat de ses victoires et rétendue de son empire, éclipsa tous les aventuriers précédents, le nom Cromwell est resté sans parallèle dans Thistoire de rJùnop*' civilisée. On regardait avec une crainte respectueuse Vhomnie fortuné qui, sans naissance, sans richesses, sans relations, avait su s'emparer du gouvernement de trois puissants royaumes, et imposer le joug de k servitude k ceux même qui avaient combattu avec lui pour il*afl)ranchir de la domination moins arbitraire de leur souverain liéréditaife. Tout le monde doit admettre que celui qui accomplit une pareille tâche n^était point une personne ordinaire, et cependant, h l'examiner de près, nous ne trouverons rien de bien sublime ou de bien éclatant dans son caractère. Cromwell n'était pas le météore qui surprend et éblouit j)ar Téclal el la rapidité (le sa cours(\ Froid, circonspect, calculateur, il s'ap[»i"0('bait à la dérobée, d'un | :wli'?it ot mesuré; et tandis qu'il gravissait avec un secret plaisir le sentier de la grandeur, il tâchait de persuader aux spectateurs quMl était poussé malgré lui par une force • extérieure et irrésistible, par la marche des événements, les be« sofais de Pétat, la volonlé de Tarmée , et même les décrets du Tout-Puissant. Il regardait la dissimulation comme la perfection de la sagesse btunaine, et il en fit la clef de la voôte surlaqueBo il batil sa fortune 2. Les élans de son ambition se cachaient sous

1, Ladlow, II, 15a* Thurloe, yii, 979.

9. Voyez 4e8 preuveide f» diMimnlgtkm dani Harrls, lit» 99-103. HontdUnton, 818.

43o IHSTOmE IVANGLETERRE.

un prélexle d'attaciieincnt à « la bonne vioillo cause, » et ses menées secrètes pour acquérir la souveraineté pour lui et pour sa famille étaient représentées comme des elTorts pour assurer à ses anciens frères d'annes les bienfaits de la liberté civile et religieuse, les deux grands objets qui les avaient, dans Torigine, fait entrer en campagne. Ainsi,* toute sa conduite n^était qu^artifice ot déception. 11 préparait ses plans longtemps )i Tavance; il étudiait les vues et les dispositions de tous ceux dont il avait quelque chose h espérer ou a craindre ; et il employait tous les moyens de gagner leur afitn'tion, et d'en faire, a leur insu, les instruments aveugles de sa politique. Dans ce but, il faisait des questions, ou laissait tomber des insinuations qu'ils pussent entendre ; tantcU il les tenait à distance par un air de réserve et de dignité ; tantôt il endormait leur méfiance par sa condescendance et peut-être par des bouffonneries } ; un joui il s'adressait k leur vanité on à leur avarice; un antre, il leur exposait en pleurant (car il pleurait k volonté) les calamités de la nation ; puis quand à les voyait disposés à ses fins, au lieu de partager Tavis quUl avait lui-même suggéré, il feignait de la répugnance, faisait des objections et alléguait des scrupules de conscience. Il finissait par céder, mais ce n'était qu'aijrès sY^re donné par la résistance le mérite de la modération, et le droit d'attribuer son acquiescement aux instances des autres plutôt qu'à sa propre ambition'^.

Exposé comme il Tétait aux machinations continuelles des royalistes et des niveleurs, également désireux de le précipiter du sommet où il était parvenu, Crpmwell eut pour but principal de s'assurer rattachement de Tarmée. U lui devait le pouvoir, elle seule pouvait Ty maintenir. Heureusement pour son dessein cette armée, composée comme jamais armée ne le fut ni avant ni depuis, révérait dans le lord-protecteur ce qu'elle prisait le plus en elle-même, le jargon et les pratiques de l'enthousiasme religieux. Officiers supérieurs, subalternes, simples soldats, tous faisaient profession de sainteté. Parmi eux, toute infraction publique à la morale était st»vèrement punie ; Texercice du culte religieux était aussi fréquent que celui des devoirs militaires ^ ; au

1. Voyez-un des exemples dans Bâtes, Elench. 344. Cowlev, Uô. Ludiow, i, S07. Whitel. 656. 8ê. Tnals, v, 1131, 1199.

S. YQsresIiQdlow, i, 273; ii, 13, 14, 17.

8. < La discipline deParmée était telle, qa*on n*7 sonflRrait pas un homme

u'on sût coupable de telles pratiques.» Discours de (>oniwell au parlement en (»"»4. Les étrauj^'ers en étaient surpris. Cortn singuUs diebus tùm fundondis Deo prcclbu8,tùm audiendisDei pfiËconiis erant assignata tempora. Farallelum Olivce

CIIAIMIUE IILUriK.ME. 437

conseil, les officiers ouvraient toujours la séaace par une prière improvisée ; et implorer avec la solennité conyenable la protectection du Seigneur des armées, était regardé comme une partie indispensable des préparatifs de combats. Us considéraient leur cause comme celle de Dieu; sUls combattaient, c'était pour sa gloire; s'ils étaient vainqueurs, c'était par la puissance de son bras. Entre ces enthousiastes, Cromwell, le premier en rang, Tétait aussi ou (Ions spirituels*. La ferveur avec laquell(ï il priait, Toucliou avce laquelle il f)rèehait, excilaieut leur aduuraliofi et leurs larmes. Ils le re^'ardaieut eounue le favori tic Dieu, sous la direclioii si)i'eiale du Saiul-llspril, et honoré des comnninicalions du ciel ; et lui, de son côte, avait soin, par la pieté de son langage, par le strict décorum de sa cour et par son zèle pour la diiïusion de la sainteté, d'entretenir et de fortifier ces impressions, il n'était pas difficile de persuader à des esprits ainsi disposés que le triomphe définitif de « leur cause » dépendait de Fautorité du général sous lequel ils avaient vaincu, et la pleine jouissance de la liberté religieuse qu'ils prisaient si fort, les rendait moins jaloux du pouvoir arbitraire qu'il s'arrogeait parfois. Dans ses discours publics, il leur rappelait perpétuellement que si la religion n'était pas la cause première de la précédente f^uerre civile, cependant Dieu « Tavait ])ientôt amenée à ce résultat ; » qu'au milieu du tumulte des combats, des difficultés et des dangers de la guerre, la récompense qu'ils avaient en vue était la liberté de conscience; que sous son gouvernement ils jouissaient de cette liberté dans toute l'étendue possible, quoiqu'ils n'eussent jamais pu l'obtenir avant d'avoir placé l'autorité suprême dans ses mains ^. Le mérite qu'il s'attribuait ainsi était reconnu lui appartenir par le grand corps des saints : c'était le talisman par lequel il les aveuglait sur son ambition et les rendait dociles h sa volonté; la maebine qu'il mit en jeu pour élever et plus tard consolider rédilicc de sa jzrandeur.

Au sujet de la liberté civile, le protecteur ne pouvait pas prendre un ton aussi hardi, il en reconnaissait bien l'importance ;

apud Harris, m, 12. E ccrto ad o;.'ni modo, che le truppe. tItoBO COU tenta

esatcz/ comp se fossero l'ralerie de' religiosi. Sagredo, Ms.

1. Religioso al CHtrenio neir esteriore, prédira con eloquenza ai suldati, U peraaade a rivere secondo le legge d'iddio , e per render più efficace la persuasione, si serve bon tpesso délie lagrime, piangendo più U pocoati altrui, ohe li proprii. Ibid. Voyez aussi Ludlow, m, 111.

•j. Voyo/ « Il particulier son diacottis à ion ieoondpofleiueni, imprimé par

ilciir> nuis, I(iô4.

43ë mSTOlHË D AiSGLËTEIlU.

alto ne le cédait quli la liberté religieuse; mais enfin, en cas de lotte, e'était k elle h céder. U prétendait que, sons son gouvernenent, on avait ponrra an maintien des droits individuds autant

que cela était compatible avec la sûreté de toute la nation. 11 avait réformé la chancellerie, il avait travaillé h abolii' les abus de la loi, il avait appelé h siéger des jii^^es éclairés et intègres, et il avait eu soin dans luus les cas ordinaires que la justice fut administrée avec impartialité entre les parties. Cela était vrai, sans doute ; mais il était vrai aussi que par ses ordres des persoiuies avaient été arrêtées et enfermées sans cause légitime, qu'on avait composé des jurys subornés, que des prisonnniers, acquittés par les tribunaux, avaient été emprisonnés en dehors de la jundiotfon des cours, que des taxes avaient été levées sans Pautorisation du parlement, qu'un tribunal des plus inconstitutionnels, la haute eour de justice, avait été établi, et que les majors-généraux avaient été investis des pouvoirs les plus arbitraires et les plus opi)ressifs *. Ces actes do despotisme l obUgèrent h se défendre, et, coMime tous les despotes, il allégua pour excuse des raisons d'état, la nécessité do sacriûer une partie pour conserver le tout, et sa conviction qu^un « peuple béni de Dieu, les régénérés de plusieurs jugements, formant le troupeau et les agneaux du Christ, préféreraient leur salut \ leurs passions et leur sûreté réelle K des formes. » Et ce raisonnement ne s^adressait pas en vain à des hommes qui lui avaient donné leur jugement en garde, et qui étaient peu sensibles aux maux d'autrui, tant que . ces maux leur étaient représentés comme nécessaires à leur propre bien-ôtre.

Quelques écrivains ont prétendu que Croniwell n'était pas plus sincère en religion qu'en polili(}ue, et que lorsqu'il consentait h jouer le rôle de saint, il prenait dans des vues intéressées un caractère qu'il méprisait d'ailleurs. Mais la conduite qu'il tint toute sa vie contredit cette supposition. Longtemps avant qu'il portât son attention sur les disputes du roi avec le pailement, Tenthou* siasme religieux avait fidt une profonde impression sur son esprit 2 : il se manifesta coptinuellwent durant sa longue carrière,

1 . Le ju^îe RoUes,» dit Challonner, «fut .irtifiriousement privé de sa place ; trois dignes hommes de loi furent envoyés a la Tour : il leur eu coûta à chacun êû liv. pour vfàke ^tAéé la came d\in client. Vn nommé Poitmoii fut empn« sonné d(Mi\ ou trois ans sans motif. Plusieurs personnes furent enlBTéei de lêun lits, et euiportees ou ttd «ùft OÙ.» iouraal de âurtou, IV, 47* Warwick,

Page 1