CHAPITRE SIXIÈME
de Français furent tués; et si le comte lui-même s'échappa, il le dut à la vitesse de son cheval. Cette rixe sanglante a été attribuée à différentes causes, au hasard, à l'insolence des étrangers, et à l'inhospitalité des gens de la ville ; mais comme Godwin et Eustache étaient ennemis, il y a lieu de croire que, si la querelle ne commença pas de propos délibéré, elle fut soutenue de part et d'autre avec plus de furie en raison de l'inimitié des deux seigneurs. Eustache courut se plaindre au roi de cet outrage, et Godwin reçut l'ordre de châtier l'insolence de ses hommes. Le comte dédaigna d'obéir; ses deux fils applaudirent à l'énergie de leur père, et résolurent de profiter de cette occasion pour diriger l'animosité nationale contre les favoris étrangers. Trois armées parties des trois comtés de Godwin , Sweyn et Harold marchèrent sur Longtree dans le Gloucestershire, pour punir, à ce qu'elles prétendaient, les déprédations commises sur les terres de Harold par la garnison française d'un château du Herefordshire *. Mais Edouard, qui était à Glocester , n'était pas homme à se laisser abuser par ce frivole prétexte ; il appela à son secours Radulf, Leofric et Siward, et fut bientôt en état d'intimider ses adversaires. Les troupes demandaient à être menées contre les comtes insurgés; et le meilleur sang de l'Angleterre, dit le chroniqueur, aurait été répandu, si la sagesse de Leofric n'eût suggéré des mesures moins violentes qu'Edouard eut la modération d'accepter. On proposa de convoquer le witena-gemot, et de s'en référer sur tous les points en litige à la décision de cette assemblée. Godwin n'osa pas se refuser à une offre si juste ; et, comme si les deux parties étaient sur un pied d'égalité, on échangea des otages. Au jour fixé, l'équinoxe d'automne, Edouard entra dans Londres à la téte de la plus puissante armée qu'on eût vue depuis bien des années ; Godwin en même temps prit possession de Southwark avec un nombre considérable de soldats. Mais l'influence du comte tomba devant le respect qu'imprimait la majesté du roi et devant la terreur qu'inspirait la supériorité de ses forces. L'armée insurgée se dissipa peu à peu ; et , dans la nuit qui précéda le jour marqué pour une enquête sur la mort de Beorn, Sweyn jugea prudent de s'enfuir. Il fut solennellement déclaré hors la loi. Les thanes qui relevaient de Godwin et
1. Les Normands qui avaient suivi Edouard bâtirent des châteaux-forts sur leurs terres à la manière de leur pays. Ainsi , outre le château de Hereford , nous trouvons le château de Robert, le château de Pentceostc , etc. ( Chron. sax. 163, 167 ; Chron. Lamb. 1052 >. Les étrangers qui en composaient les garnisons s^nt appelés indifféremment Frenciscmen (Français1 ou tt'eliscmcn ^Jauloisï. Ce dernier terme a causé quelque confusion en raison de sa ressemblance avec le mot n'elshmCH [ Gai lois).
218 HISTOIHE D'ANGLETERRE.
de Harold furent obligés de jurer fidélité au roi ; et les deux comtes reçurent l'ordre de se justifier des accusations portées contre eux, en produisant douze témoins qui attesteraient par serment leur innocence en présence du witan. Comme condition préalable, ils demandèrent des otages pour leur sûreté; mais cette demande fut durement refusée , et on leur accorda cinq jours pour prouver leur innocence ou quitter le royaume. Godwin, avec sa femme et ses trois fils, Sweyn, Tostig et Gurth, alla se mettre sous la protection du comte de Flandre; Harold et son frère Leofwin s'enfuirent à Bristol, s'embarquèrent sur un vaisseau qui appartenait à Sweyn, et atteignirent avec difficulté l'Irlande1. La reine fut enveloppée dans la disgrâce de sa famille. Ses terres furent saisies par le roi, et sa personne confiée à la garde de la sœur d'Edouard , abbesse de Wherwell. Quelques écrivains affirment qu elle fut traitée avec une grande sévérité ; mais un historien contemporain nous assure qu'elle fut conduite avec une pompe royale au monastère choisi pour sa résidence, et qu'on l'informa que sa détention n'était qu'une mesure de précaution temporaire*.
Dès le commencement de l'insurrection, les favoris étrangers avaient tremblé pour leur sûreté ; et , sur leur avis, Édouard avait sollicité l'assistance de Guillaume , duc de Normandie. La tranquillité était à peine rétablie que ce prince , avec une flotte puissante , aborda en Angleterre. Comme on n'avait plus besoin de ses services, il prit terre avec une brillante escorte de chevaliers , fut bien reçu par le roi , visita plusieurs des résidences royales , et fut congédié avec de magnifiques présents. Bien des gens ont prétendu que l'objet réel de cette entrevue , était la succession future de Guillaume à la couronne d'Angleterre; mais Ingulf, qui arcompagnaitee prince à son retour en Normandie, etqui fut pendant plusieurs années son secrétaire intime, nous assure que l'idée de monter au trône d'Angleterre ne lui était point encore venue à l'esprit 5.
Godw in , pendant son séjour à Bruges , ne s'abandonna point au désespoir : il passa l'hiver à préparer ses moyens de vengeance. Feu de jours avant la Saint-Jean , il mit à la voile avec une petite escadre , tandis qu'un puissant armement, qui était à Sandwich sous les ordres des comtes Radulf et Odda, épiait ses mouvements. Le proscrit ne se doutait pas de son danger; mais il s'échappa dans une tempête , et revint précipitamment à son premier asile.