CHAPITRE PREMIER
n'avaient pas pris part à l'insurrection; et ceux qui ne tombèrent pas sous le glaive furent immolés plus cruellement encore à Andraste , déesse de la victoire. Soixante-dix mille victimes égorgées , dit-on, sans distinction de sexe ou d'âge, de rang ou de patrie , attestent à la fois leur fureur vindicative et l'étendue de pays à travers laquelle ils suivirent les Romains *.
Suetonius, à la fin, fut obligé de faire face à l'ennemi. Quoique la crainte eût empêché la seconde légion de se joindre à lui dans sa retraite, il avait rassemblé dix mille hommes tirés de diverses garnisons, et avait pris une position où il ne pouvait être attaqué que de front. Les Bretons étaient réunis en masse autour de leurs différents chefs; leurs femmes et leurs enfants étaient à l'arrièregarde sur une longue ligne de chariots, et Pair retentissait de leurs cris et de leurs imprécations. Les Romains, immobiles et silencieux, les laissèrent approcher; puis, se précipitant en avant en forme de coin, ils culbutèrent tout ce qui était à leur portée. La bataille néanmoins fut long-temps et chaudement soutenue. Le nombre du côté des indigènes suppléait au manque de discipline, et leur acharnement au combat épuisa presque la patience dos légionnaires. Victorieux enfin, les Romains prirent une cruelle revanche. Ils ne firent aucun quartier : les femmes et les enfants furent enveloppés dans le même carnage que les combattants. Si le succès devait s'estimer d'après le nombre des morts, Tacite était autorisé à comparer celui-ci aux plus glorieuses victoires de l'ancienne Rome. Il évalue la perte des Bretons à quatre-vingt mille hommes. Cependant ceux qui avaient trouvé leur salut dans la fuite proposèrent de tenter encore le sort des armes; mais Boadicée, qui les avait menés au combat et qui avait pris part aux dangers de la journée, refusa de survivre à cette défaite, et termina ses infortunes par une mort volontaire ». [À. D. 62.]
Si cette brillante action conserva aux armes romaines leur ascendant, elle ne mit pas fin à la guerre. L'idée prévalut à la cour impériale que l'opiniâtreté des Bretons venait de la crainte que la sévérité de Suetonius avait inspirée. On le rappela ; et sous l'administration plus douce de ses trois successeurs, Turpilianus, Trebel-
1. Tac. ibid. Dio Nie. ibid. Leurs réjouissances se célébrèrent dans les bois consacrés à Andraste. Quelques victimes furent crucifiées, d'autres furent brûlées. Les captives , après avoir subi l'amputation des mamelles, furent pendues ou empalées. Ibid.
2. Tac. 34-37. Dio Nie. apud Xipkil. m Ner. p. 176. Dion a décrit cette héroïne bretonne comme une femme de haute stature et de physionomie sévère. Ses cheveux blonds descendaient presque jusqu'à terre. Elle portait une tunique plissée de diverses couleurs, autour de sa taille une chaîne d'or, et sur le tout un lonf? manteau, ip. 173),
n HISTOIRE D'ANGLETERRE.
lius et Bolanus , les naturels de la Bretagne romaine furent peu à peu façonnés au joug. Mais le soin de calmer cette province, l'esprit mutin de Farinée et les prétentions rivales des aspirants à l'empire empêchèrent ces gouverneurs de faire aucune tentative contre la partie indépendante de la Bretagne. [A. D. 70.] Aussitôt (pie Vespasien eut pris la pourpre, une nouvelle ère commença. Petilius Cerealis reçut l'ordre de réduire les Brigantes, et, dans l'espace de cinq années, cette tribu puissante accrut le nombre des sujets de l'empire. [A. 1). 75.] Julius Frontinus lui succéda; et, pendant les trois années de son gouvernement , il subjugua presque entièrement la nation belliqueuse des Silures1.
[A. D. 78.] Mais la réputation des gouverneurs précédents fut obscurcie par la renommée plus brillante et plus durable de Cneius Julius Agricola. Lorsque ce commandant arriva, Farmée avait été renvoyée dans ses quartiers d'hiver. Il la rappela immédiatement, entra sur le territoire des Ordovices, qui avaient surpris un escadron de cavalerie romaine, et passa au fil de Fépée la plus grande partie de cette nation. Précédé par la terreur de son nom, il alla à Anglesey; les naturels ne firent aucune résistance, et File sa- • crée fut ajoutée une seconde fois a Fempire. Dans les deux campagnes suivantes, il étendit par degrés les limites de son gouvernement jusqu'au Tay. Les tribus furent contraintes de se soumettre Fune après l'autre; des garnisons furent établies dans tous les postes importants , et avec la perspective du succès disparut le principal encouragement à la révolte. Le quatrième été fut em-» ployé à donner une vigoureuse frontière aux conquêtes romaines ; et une ligne de forts, depuis le Frith ou détroit du Forth jusqu'à celui de la Clyde, défia les incursions des Bretons du nord1.
Mais Agricola aspirait à une gloire plus solide que celle de conquérant, et consacrait ses hivers aux arts moins éclatants, niais plus utiles, de la paix. Comprenant les erreurs de ses prédécesseurs, il réforma toutes les branches de l'administration civile, établit un système plus équitable de taxes, écouta avec bienveillance les plaintes des indigènes, et punit sévèrement la tyrannie des officiers inférieurs. Les Bretons furent charmés de la douceur et de la justice de son gouvernement , et le proclamèrent leur bienfaiteur. A son instigation, leurs chefs quittèrent le séjour des forêts et s'établirent dans le voisinage des postes romains. Là ils
1. Tac. Ann. xiv, 37-39. Hist. I, 9, 60; iî, 97. Agric. 8, 16, 17.
2 Agricola paraît avoir passé la Dee, traversé le Lancashirc, le Westmoreland, le Cumberland et l'Annandale , et s'être avancé jusqu'à l'isthme étroit qui se trouve entre les Friths du Forth et de la Clyde. Oordon's Itiner. siplent.