Id
se montrer dans toute la pompe de roi à ceux qu'il avait jusqu'alors gouvernés sous le titre inférieur de due. Au mois de mars, il rassembla son armée sur le rivage, près de Pevensey; distribua à chaque homme un présent généreux , et s'embarqua avec un vent propice pour la côte de Normandie. Ses compatriotes le reçurent avec joie et enthousiasme : partout où il passa, les travaux du commerce et de l'agriculture furent suspendus , et le jeûne solennel du carême se transforma universellement en un temps de féte et de réjouissance. 11 avait, dans sa suite, non-seulement les barons normands, fidèles compagnons de sa victoire, mais aussi beaucoup de thanes et de prélats anglais, les plus glorieux ornements de son triomphe. Ces derniers étaient, en apparence, sur le pied honorable de courtisans du roi d'Angleterre ; en réalité ils étaient captifs, et retenus comme cautions de la fidélité de leurs concitoyens *. On nous dit qu'ils excitèrent l'admiration des spectateurs, parmi lesquels étaient beaucoup de seigneurs français que la curiosité avait attirés à la cour de Normandie. On trouva que les Anglais déployaient dans leur personne l'élégance de la beauté féminine 2. Leurs cheveux (de longs cheveux étaient une marque de haute naissance chez les nations du Nord) flottaient en boucles sur leurs épaules, et leurs manteaux des plus riches étoffes de soie étaient ornés avec la profusion de la magnificence orientale. Pour rehausser aux yeux de ses hôtes et de ses sujets la valeur de ses conquêtes , Guillaume étala devant eux les trésors qu'il avait acquis comme butin après la bataille , ou reçus comme présents à son couronnement. Il en réserva une portion considérable, ainsi que la bannière d'or de Harold , pour les offrir au pape ; le reste fut distribué aux églises de la Normandie et des provinces voisines. La remarque d'un historien du continent, à cette occasion, amusera et surprendra peut-être le lecteur. Parlant des richesses apportées de l'Angleterre, il dit : « Cette terre surpasse de beaucoup les Gaules comme abondance de métaux précieux. Si, pour la fertilité, on peut la nommer le grenier de Cérès, pour la richesse il faudrait l'appeler le trésor de l'Arabie. Les femmes anglaises excellent dans les ouvrages d'aiguille et dans les broderies d'or ; les hommes, dans toute , espèce de travail élégant. En outre, les meilleurs artistes de l'Allemagne résident dans File, et les commerçants y importent les plus
1. C'étaient Stigond, archevêque de Canterbury ; Egclnoth, abbé de Saint- Augustin ; l'étheling Edgar; Edwin, comte dcMcrcic ; Morcar, comte de Northumbrie ; Walthcof, comte de Northampton et de Huntingdon, et « complures alii altœ • nobilitntis. « Pict. 153, Order. 197.
2. » Nec enim puellari venustati cedebant (Pict. 161). Mira? pulchritudinis. » Order. 197.
CHAPITRK IIUITIKMK.
précieux échantillons des manufactures étrangères >. » En exagérant les avantages du pays, Pictaviensis (le Poitevin, Guillaume de Poitou) a voulu peut-être ajouter à la gloire du vainqueur ; mais une partie de sa description est pleinement confirmée par d'autres témoignages. La supériorité des artistes anglais était si généralement reconnue, que les travaux délicats en broderie ou en métaux précieux étaient habituellement nommés par les autres nations européennes « opéra anglica, » ouvrages anglais 2.
Pendant son absence , le roi avait remis les rênes du gouvernement à Guillaume Fitz-Osbern et à Odon, évèque de Bayeux. Odon était son frère utérin, et fils de Herleva et de Herluin 3. La faveur de Guillaume l'avait porté, très-jeune encore, au siège de Bayeux ; et il déploya bientôt une habileté extraordinaire tant dans l'administration de son diocèse que dans les conseils de son souverain. Il possédait un revenu magnifique, et il le dépensait magnifiquement * à embellir sa ville épiscopale , et à récompenser les services de ceux qui lui appartenaient. Pour obéir aux canons, il s'abstenait de porter les annes ; mais il accompagnait constamment son frère au combat, et l'assistait de ses avis dans toutes les entreprises militaires. « C'était , » dit un historien qui probablement avait eu part à ses libéralités, « c'était un prélat doué de si rares et si nobles qualités, que les Anglais, tout barbares qu'ils étaient, ne pouvaient s'empêcher de l'aimer et de le craindre » En revanche, un autre écrivain bien informé et moins partial nous assure que son caractère était un composé de vices et de vertus ; et qu'au lieu de s'occuper des devoirs de son état, il faisait des richesses et du pouvoir le principal objet de ses pensées 5.
Odon avait été chargé du gouvernement de Kent , dont les habitants, par suite de leurs relations fréquentes avec le continent , étaient regardés comme moins sauvages que la plupart de leurs compatriotes 6. Le reste du royaume était confié à la vigilance de Fitz-Osbern, baron normand , allié du côté de sa mère à la famille ducale. Guillaume et lui ne s'étaient pas quittés depuis leur enfance ; et l'attachement de leurs premières années avait été for-
1. Pict. 157, 158. Il paraît avoir été étonné de la richesse des Anglais. Il les appelle : u filios Anglorum tam stemmatis quam opum dignitate reges appellandos. » Ibid.
2. m Léo Marsiconus apud Muratori, Antiq. med. tevi, diss. i.vin.
3. Herleva épousa Herluin après la mort de Robert. Ses enfants de ce mariage étaient Robert, comte de Mortagnc ; Odon, évêuue de Bayeux ; et une fille , comtesse d'Albemarle. Will. Gcmm. vu, 3; vin, 37.