‹ Histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 308 sur 643 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

blent avoir disparu ; mais un examen plus attentif montrera les mêmes classes d'hommes existant sous les nouveaux noms de ^ comtes ou earls, de barons, de chevaliers et d'écuyers ou esquires, de francs-tenanciers, de vilains et de neifs. Le conseil national, quoiqu'il s'y trouvât à peine un seul indigène , continua d'être composé, comme il l'était anciennement , des principaux propriétaires fonciers, des vassaux immédiats de la couronne : il s'assemblait aux mêmes époques ; il exerçait les mêmes pouvoirs judiciaires et législatifs. L'administration de la justice fut commise aux anciens tribunaux , à la cour du roi , aux shire-motes , hundred-motes et hall-motes ; les statuts des rois anglo-saxons , ainsi que les coutumes provinciales connues sous le nom de droit west-saxon, droit mercien et droit northumbre, furent confirmés à plusieurs reprises1; et même les droits et privilèges des plus petits districts et des moindres seigneuries furent soigneusement établis , et on en ordonna l'observation.

VI. On ne pouvait supposer que les Normands, dans les provinces, étrangers comme ils étaient, et devant leurs possessions à leur épée, respecteraient des coutumes qu'ils considéraient comme barbares, lorsqu'ils les croiraient préjudiciables à leurs intérêts. Mais, tout en tyrannisant les indigènes, ils frustraient souvent la couronne de ses anciens droits; et le roi, marchant peut-être sur les traces du grand Alfred, pour mettre fin à toute incertitude, ordonna de faire un relevé exact de chaque hide de terre qui se trouvait dans le royaume. On envoya des commissaires dans les comtés avec pouvoir de nommer dans chaque hundred un jury dont les déclarations et verdicts pussent fournir les renseignements nécessaires. Les enquêtes furent dirigées sur chaque particularité intéressante, sur l'étendue de chaque domaine , sa division en terres labourables, pâturages, prés et bois ; les noms du propriétaire, des tenanciers et sous-tenanciers; le nombre des habitants et leur condition, s'ils étaient libres ou serfs; la nature et les obligations de la tenure ; l'estimation avant et depuis la conquête, et le montant de l'impôt foncier payé à chacune de ces époques ». Les rap-

1. Leg. sax. 219. Ing. 88. Hov. 343. Il se peut que la copie de ces lois dans Induirait été altérée quant à l'orthographe ; mais je ne vois aucune raison de douter de son authenticité. Si les juges normands avaient à rendre des décisions conformes aux lois anglo-saxonnes, il est clair qu'une traduction était nécessaire. Une traduction latine pouvait suffire pour les juges des cours supérieures ; mais il est probable que beaucoup de baillis, qui présidaient dans les cours inférieures appartenant aux manoirs, ne connaissaient pas d'autre langue que le normand.

2. Dans ces enquêtes, le roi fut souvent trompé par la partialité des jurés. Ingulf remarque que ce fut le cas relativement aux terres de son abbaye. « Taxatores pênes nostrum monasterium benevoli et amantes, non ad verum pretium nec ad verum spatium, nostrum monasterium librabant , miscricorditer pracaventes

ports étaient transmis à une commission séante à Winchester, qui les mettait en ordre et les enregistrait. Nous ne savons pas l'époque exacte à laquelle les commissaires commencèrent leur tAche; elle fut terminée en -1086. Le fruit de leurs travaux fut un recueil en deux volumes qui fut déposé à l'Échiquier, et qui est parvenu à la postérité sous le titre particulier de Domesday ou livre de jugement».

VII. Les indications précédentes auront mis le lecteur en état de se former une idée d'un grand nombre de sources d'où provenait le revenu du roi. 1° Les rentes des terres de la couronne étaient généralement payées en nature et affectées à l'entretien de la maison rovale. 2° Il recevait de ses tenanciers militaires des sommes considérables sous les différentes dénominations de reliefs, aides, tutelles et mariages d'héritières. Car, à moins qu'une pupille n'achetât très-cher la permission d'épouser un homme de son choix, il disposait toujours de sa main par une vente particulière, et obtenait une somme plus ou moins forte en proportion de la valeur de son fief2. 3° Les aubaines et confiscations se renouvelaient continuellement, et, soit que le roi gardât les terres pour lui , soit qu'au bout de quelque temps il les donnât à ses favoris, eHes apportaient toujours de l argent à l'Échiquier. 1° Les droits payés par les plaideurs pour avoir la permission de faire terminer leurs contestations dans les cours du roi, les amendes ou peines pécuniaires imposées par les lois, et les amerciaments, qui étaient quelquefois coutumiers, généralement arbitraires, selon le caprice ou la prudence des juges , montaient dans le cours de chaque année à des sommes énormes. 5° Il levait des péages aux ponts, foires et marchés , exigeait certains droits de douane sur l'exportation et l'importation des marchandises, et recevait des taxes, redevances et tailles des habitants des bourgs et des ports 3. Enfin Guillaume

in futnrum reglis exactionibus , et aliis oneribus piissima nobis benevolcntia providentes » (p. 79). Il donne plusieurs autres exemples de faux rapports. Voyez aussi Orderic, 678.

1. Le premier volume est un grand in-folio en vélin qui, dans 382 pages doubles, écrites en petits caractères, contient trente et un comtés, commençant par le Kent et finissant par le Lincolnshire. L'autre est un volume in-quarto de 450 pages doubles, en gros caractères ; mais il contient seulement les comtés d'Esscx, de Norfolk et de Snssex. Il n'y est fait aucune description dos quatre comtés du nord, mais le West-Riding, ou canton ouest du Yorksliire, comprend la partie du Lancashire qui est au nord de la Ribblc, ainsi que quelques districts du Westmoreland et du Cumberland ; tandis que la partie méridionale du Lancashirc est incluse dans le Chesliirc. Le Rutland est pareillement divisé entre leNottinghamshire et le Lincolnshire.

2. Par exemple, Geoffroy de Mandevillc, dans la 2' année du règne de Henri HT, donna 20,000 marcs pour épouser Isabelle, comtesse de Glouccster. Madox, 322.

3. Orderic, 258. La taille était une aide levée, de la propre autorité du roi, sur

rétablit l'odieux impôt appelé dane-golt, qui avait été aboli par Edouard-le-Confesseur. Il fut lové fréquemment pour son usage au taux de six shillings par chaque hide de terre en culture. De toutes ces sources, l'argent coulait constamment dans l'Échiquier; si bien que le roi fut réputé le prince le plus opulent de la chré tienté. Son revenu journalier, même en en retranchant les amendes, dons et amerciaraents, montait, s'il faut en croire un ancien historien qui parait écrire d'après des documents authentiques, à 1064 liv. 40 sh. \ ift d. *; somme prodigieuse et incroyable, si nous réfléchissons que la livre à cette époque était égale en poids à trois livres nominales d'aujourd'hui, et que la valeur de l'argent était peut-être dix fois aussi grande que dans les temps modernes.

Après que Morcar s'était rendu, Guillaume avait conduit une armée en Normandie pour défendre ses intérêts dans la province du Maine [407o]. Son absence encouragea les mécontents de l'Angleterre à déployer la bannière de l'insurrection. Mais les rebelles * n'étaient plus des indigènes : c'étaient des Normands mal satisfaits des récompenses qu'ils avaient reçues et offensés des airs hautains et impérieux du roi*. A leur tète étaient Roger Fitz-Osbern, qui avait succédé à son père dans le comté de Hereford , et Ralph de Guader, noble breton, comte de Norfolk Ce dernier, en dépit de la défense du roi, avait épousé la soeur de Roger ; et les deux comtes, prévoyant la vengeance de Guillaume, résolurent d'aller audevant du danger. Leur dessein était d'empêcher son retour en Angleterre , de partager le royaume en trois grandes divisions, le Wessex , la Mercie et la Northumbrie ; d'en prendre deux pour eux-mêmes, et de donner la troisième à Waltheof, dont l'entrée dans la confédération assurerait, espéraient-ils, la coopération des indigènes. Waltheof refusa de s'engager dans cette entreprise; mais il jura imprudemment de garder le secret. Le plan des conspirateurs fut bientôt découvert à Guillaume de Warenne et a* Richard de Bienfait, grands justiciers; les rebelles furent défaits à Bises terres domaniales. Les bourgs et les villes lui offraient souvent un don an lieu de la taille ; mats parfois il le refusait. Ainsi, dans la trente-neuvième année du règne de Henri IIF, les citoyens de Londres offrirent deux mil'e marcs; mais ils furent obligés de payer une taille de trois mille ilîrady, i, 178). P'autres seigneurs levaient des tailles de la môme manière. Ce mot a le même sens que u accise, «coupure, retranchement.

J. Orderic, 268. Paris, 5 7.

2. Ils l'accusèrent d'avoir banni pour la vie Warleng, comte de Mortagnc , pour une expression offensante, et d'avoir fait périr par le poison Conan, comte de Bretagne , et Gauthier, comte de Pontoisc lOrderic , p. 303, 304k Mais il paraît, d'après Guillaume de Jumiéges vu, I9i, que les paroles de Warleng étaient la preuve suffisante d'une conspiration contre son wuverain ; et les autres imputations n'étaient que des bruit» qui n'ont jamais pris de consistance. Voyez Mnseres. Orderic, 306, note.

cham dans le Norfolk , et tous les prisonniers faits dans la poursuite furent punis par la perle du pied droit. Les vainqueurs assiégèrent pendant trois mois Guader dans son château de Norwich ; à la fin, désespérant d'être secouru, il consentit à quitter le royaume avec les siens sous un délai convenu, et, après avoir visité le Danemarck, il retourna dans ses terres patrimoniales en Bretagne

Guillaume était revenu de Normandie, et il convoqua une assemblée de ses barons à Londres. Dans cette cour, Guader fut proscrit; Fitz-Osbern fut convaincu de trahison, et condamné, conformément au code normand, à un emprisonnement perpétuel et à la perte de ses propriétés. Les services de son ]>ère, à la vérité, plaidaient fortement en sa faveur ; mais son caractère orgueilleux et indomptable dédaigna dedemander merci MValtheof ensuite fut mis en jugement. Il avait été trahi par la perfidie de Judith, qui s'était éprise d'un noble normand et était impatiente d'être délivrée de son mari anglais. D'après la loi anglo-saxonne, la trahison était punie de mort et de confiscation ; mais la faute de Waltheof était plutôt de l'espèce qu'on a nommée depuis misprision of treaicn, non-révélation de complot. Il avait eu connaissance de la conspiration et ne l'avait pas découverte à son souverain en fidèle vassal. Ses juges furent divisés d'opinion, et l'infortuné comte resta pendant un an étroitement enfermé dans le château de Winchester. L'archevêque Lanfranc travailla à obtenir son élargissement; mais les intrigues de sa femme et des nobles qui convoitaient ses biens déjouèrent les efforts du primat. Waltheof fut condamné à mort et exécuté le lendemain matin de bonne heure, avant que les citoyens ne fussent prévenus du sort qui l'attendait [-1076]. Les indigènes pleurèrent sincèrement sa mort. Ils le regardèrent comme victime de l'injustice normande, et vénérèrent sa mémoire comme celle d'un martyr 5.

Le lecteur sera bien aise d'apprendre que la perfidie de Judith reçut le prix qu'elle méritait. Guillaume lui ordonna d'épouser un

1. Lanfranc , E/>.318. La bataille fut livrée « in campo qui Fagaduna dicitur ; t» ce que je crois être une traduction du nom anglais Beecham ( bois de hêtre ). Orderic, 318.

2. Quand le roi lui envoya un riche présent d'habits , il alluma du feu dans sa prison et les brûla (Ord. p. 322*. Un autre passage du même écrivain nous apprend que les comtes étaient distingués par un costume particulier iid. p. 327). Il est probable que les vêtements envoyés à Fitz-Osbern étaient de cette espèce. Ils consistaient en une veste de soie , inlerula serica ; un manteau , chlamys ; et une pelisse , plus courte , de peaux de martres, rheno de preliosis pellibus peregrinorum viurhon. Ord p. 322.

3. .l'ai principalement suivi Orderic ( p. 302-327 |, qui décrit minutieusement toute l'affaire. Selon quelques-uns de nos chroniqueurs Waltheof, était plus coupable, s'étant d'abord embarqué dans la conspirât^ n. Malm. r>8. Hnnt.2ll.

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noble étranger nommé Simon ; mais elle refusa de donner sa main à un mari difforme. Le roi savait le moyen de punir sa désobéissance. Simon épousa la fille aînée de Waltheof *, et reçut les domaines du père. On laissa Judith languir dans la pauvreté, n'inspirant de pitié ni aux Anglais ni aux Normands, et l'objet de la haine et du mépris général1.

Les derniers événements du règne de Guillaume peuvent se diviser en deux catégories, ceux qui regardent ses États anglais et ceux qui regardent ses États doutre-mer. I. Il mena une puissante armée dans le pays de Galles, établit sa suprématie sur les habitants, et rendit à la liberté plusieurs centaines d'esclaves anglais 3. Malcolm d'Écosse avait recommencé ses ravages dans le Northumberland, et Robert, fils aîné du Conquérant, fut envoyé pour punir sa perfidie. Mais les deux princes ne se rencontrèrent pas, et le reul résultat de l'expédition fut la fondation de Newcastle, sur la rive gauche de la Tyne4. L'earldom du pays avait été donné, après la condamnation de Waltheof, à Walcher, Lorrain qui avait été récemment élevé au siège épiscopal de Durham. Cet évèque était d'un caractère doux et facile , son humanité se révoltait à l'idée d'opprimer lui-même les habitants ; mais son indolence l'empêchait de voir ou d'arrêter les mesures oppressives de ses officiers. Un Anglais noble, Liulf, avait osé les accuser devant le prélat, et peu de jours après il fut tué [mai 4080]. Walcher, jwur apaiser la fermentation, se déclara innocent de cet homicide, força les meurtriers à offrir la compensation légale, et promit d'agir comme médiateur entre eux et les parents de Liulf. Les deux parties s'abouchèrent à Gateshead; mais l'évèque, remarquant des symptômes de violence parmi les indigènes, se retira dans l'église. On y mit le feu. Il fit d'abord sortir les meurtriers, qui furent tués immédiatement. Ne pouvant supporter la violence des flammes, il s'enveloppa la tète de son manteau , et se présenta à la porte. Aussitôt une voix s'écria : « Good rede, short rede5] tuez l'évèque 1 » et il tomba criblé de blessures. Le roi chargea son frère Odon de venger le sort de Walcher. Les coupables se cachèrent à son approche; mais Odon, jugeant inutile de distinguer entre le

1. Le nom de cette dame était Mathilde. Après la mort de Simon elle épousa David , qui devint roi d'Ecosse en 1125. Du chef de sa femme il était comte de Hnntingdon , dignité qui, pendant plusieurs siècles, resta réunie à la couronne d'Ecosse. Script. Nor. p. 702.

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