CHAPITRE HUITIÈME
Il fut ramené, dans un état dangereux , aux faubourgs de Rouen, où il languit l'espace de six semaines.
Il jouit pendant sa maladie du plein usage de ses facultés, et causa librement avec son entourage des divers événements de son règne. Peu de jours avant sa mort, il assembla autour de son lit les prélats et les barons, et, en leur présence, il légua à son fils Kobert, qui était absent, la Normandie'et ses dépendances. C'était, fit-il observer, l'héritage qu'il avait reçu de ses pères; et, parce motif, il voulait qu'elle passât à son fils ainé. Quant à l'Angleterre, il n'y avait pas d'autre droit que celui qu'il avait acquis avec lepée : il laissait donc la possession de ce royaume à la décision de Dieu , quoique ce fut son ardent désir qu'il tombât en partage à son second fils. En même temps il engagea Guillaume à se rendre eu Angleterre, et lui donna une lettre de recommandation adressée à l 'archevêque Lanfranc. Jusque-là, il n'avait pas fait mention de Henri, le troisième frère; et l'impatience du prince le poussa à demander à son père quelle part il lui laissait. « Cinq mille livres d'argent, » fut sa réponse. — «Mais quel usage puis-jc faire de cet argent, dit le prince, si je nVi pas de logis où demeurer? — Sois patient , repartit le roi , et tu hériteras de la fortune de tes deux frères J. » Guillaume se mit immédiatement en route pour l'Angleterre; Henri courut au trésor, et reçut son argent.
Après le départ des deux princes, on lit entendre au roi que, pour espérer en la miséricorde de Dieu , il devait lui-même être miséricordieux envers les hommes, et délivrer tous les nobles qu'il retenait prisonniers. Il essaya d'abord de justifier leur détention, soit en se fondant sur leurs trahisons , soit en alléguant la nécessité ; puis il acquiesça à la requête, mais il excepta son frère Odon, dont la turbulence, dit-il, causerait la ruine de l'Angleterre et de la Normandie. Cependant les amis du prélat furent importuns, et, à force de sollicitations, ils finirent par arracher au monarque l'ordre de son élargissement immédiat.
Le 9 septembre , de grand matin , le roi entendit le son d'une cloche, et s'informa vivement de ce qu'elle signifiait. On lui apprit qu'elle sonnait l'heure de prime dans l'église de Sainte-Marie « Alors, dit-il en étendant les bras, je recommande mon àme à ma dame mère de Dieu, afin que par ses saintes prières elle me réconcilie avec son fils mon Seigneur Jésus-Christ. » Et aussitôt il expira. D'après ce qui eut lieu à sa mort, le lecteur peut juger du désordre de la société à cette époque. Les chevaliers et les prélats
1 Ord. 655-660. Cette prophétie fut probablement inventée après l'avènement de Henri au trône.
coururent à leurs demeures respectives pour mettre en sûreté ce qu'ils possédaient ; les citoyens de Rouen commencèrent à cacher leurs effets les plus précieux; les domestiques pillèrent le palais, et s'enfuirent avec leur butin, et le cadavre du roi resta trois heures gisant par terre dans une nudité presque complète. Enfin l'archevêque ordonna que le corps fut enterré à Caen, et Herbin, un chevalier voisin, par compassion, le transporta à ses frais dans cette ville.
Au jour marqué pour l'enterrement, le prince Henri, les prélats normands et la foule du clergé et du peuple s'assemblèrent dans l'église de Saint-Étienne, que le Conquérant avait fondée. La messe avait été dite, le corps était placé sur la bière , et l'évèque d'Évreux avait prononcé le panégyrique du défunt , lorsqu'une voix partie de la foule s'écria : « Celui que vous avez loué était un voleur. La terre même sur laquelle vous vous tenez est à moi. Il la prit de force à mon père , et je vous défends au nom de Dieu de l'y enterrer! » Cette voix était celle d'Asceline Fitz-Arthur, qui avait souvent, mais en vain, demandé réparation à l'équité de Guillaume. Après quelques débats, les prélats l'appelèrent à eux, lui payèrent soixante shillings pour le tombeau , et promirent qu'il recevrait la valeur entière de sa terre. Alors la cérémonie continua, et le corps du roi fut déposé dans un cercueil de pierre1.
Le caractère de Guillaume a été tracé avec une apparente impartialité dans la Chronique saxonne, par un contemporain anglais. Afin que le lecteur prenne connaissance de l'opinion d'un homme qui était à môme de se former un jugement exact , je transcrirai le passage, en conservant, autant que je pourrai le faire sans être inintelligible, le style même de l'original.
« Si quelqu'un désire de savoir quelle espèce d'homme c'était, ou quelle religion il avait, ou de combien de terres il était le seigneur, nous allons le décrire comme nous l'avons connu ; car nous l'avons vu de nos yeux, et nous avons vécu quelque temps dans son intérieur. Le roi Guillaume était un homme très-sage et très-riche , plus respecté et plus fort qu'aucun de ses prédécesseurs. 11 était doux envers les braves gens qui aimaient Dieu , et rigide au delà de toutes bornes envers ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où Dieu lui donna de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère et y mit des moines, et il le dota bien. 11 était très-respecté. 11 portait trois fois par an son heaume de roi, lorsqu'il était
1. Eadmer, p. 13. Ordcr. 661, 602. En 1562, quand Coligny prit la ville de Catn. .sa tombe lut pillée par les soldats, et quelques-uns de ses os Turent apportés en Angleterre. Voyez Haker, p. 31.
en Angleterre : à Pâques, il le portait à Winchester; à la Pentecôte, à Westminster, et au milieu de l'hiver à (iloucester. Et là étaient avec lui tous les hommes riches de toute l'Angleterre, archevêques et éveques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. De plus, c'était un homme très-rigide et très-féroce; de sorte que personne n'osait rien faire contre sa volonté. Il avait dans les fers des comtes qui avaient agi contre sa volonté ; il expulsa des évèques de leurs évèchés , des abbés de leurs abbayes , et mit des thanes en prison, et à la fin il n'épargna pas même son propre frère Odon. 11 le mit en prison. Cependant, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le bon frith 1 qu'il fit dans ce pays; si bien qu'un homme qui avait quelque bien pouvait voyager sans encombre dans tout le royaume , le sein rempli d'or, et qu'aucun homme n'osait en tuer un autre quoiqu'il en eût reçu tout le mal possible. Il commanda à l'Angleterre, et, par son adresse , il vint à bout de la connaître si parfaitement qu'il n'y avait pas un hide de terre dont il ne sût et à qui il était et quelle en était la valeur; et cela, il le fit coucher par écrit. Le pays de Galles était sous sa domination , et il y construisit des châteaux , et il gouvernait aussi l'île de Man. De plus, il subjugua l'Écosse par sa grande force : la Normandie était à lui par droit de naissance, et il commandait au comté appelé Mans (Maine) ; et, s'il eût vécu encore deux ans, il eût acquis l'Irlande par la renommée de sa puissance et sans aucun armement Mais, franchement, de de son temps on avait beaucoup à souffrir, et la vie était bien dure. Il ht bâtir des châteaux et il opprima les pauvres gens. Il était si rigide ! Il prit à ses sujets bien des marcs d'or et bien des centaines de livres d'argent, et il les prit tantôt de droit et tantôt de vive force, et pour de très-légers besoins. Il était tombé dans l'avarice, et la gourmandise était aussi sa passion. » « 11 louait ses terres à relief aussi cher qu'il pouvait; puis survenait quelque autre qui en offrait plus que le premier n'avait donné , et le roi louait à celui qui offrait le plus ; puis survenait un troisième qui offrait encore davantage, et le roi louait à l'homme qui offrait le plus, et il ne s'inquiétait pas des moyens coupables que ses baillis employaient pour avoir l'argent des pauvres gens , ni de toutes les choses illégales qu'ils faisaient. Car plus ces hommes parlaient de légalité , plus ils agissaient contre la loi. » « Il établit aussi beaucoup de deer-friths *, et à cet égard il ordonna par des lois
1. Lc/riM est la paix ou protection du roi, dont il a été fréquemment question, et dont la violation assujettissait le délinquant à une forte amende.
2. Les deer-friths étaient des' forêts dans lesquelles les bêtes fauves {deer) étaient sous la protection ou frith du roi.
que quiconque tuerait un cerf ou une biche, on lui ùterait la vue. La défense qu'il avait faite de tuer les cerfs , il la lit aussi pour les sangliers. Il aimait tant la grosse bête qu'on eût dit qu'il en était le père. 11 décréta aussi au sujet des lièvres pour qu'on les laissât courir en liberté. Les riches gémissaient et les pauvres murmuraient; mais il était si fort qu'il ne s'inquiétait pas de leur haine à tous. Car ils devaient suivre la volonté du roi s'ils tenaient à leur vie ou s'ils voulaient avoir des terres, des biens ou sa faveur. Hélas! faut-il qu'un homme soit si fantasque et si bouffi d'orgueil , et qu'il se croie au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir pitié de son Ame et lui accorder le pardon de ses pochés 1 ! »
A ce récit , on peut ajouter quelques particularités glanées dans d'autres historiens. Le roi était de taille ordinaire , mais inclinait à l'embonpoint; ses traits avaient un air de férocité qui, lorsqu'il était agité par la colère, frappait de terreur tous les assistants. Ce qu'on raconte de sa force à une époque de sa vie passe presque toute croyance. On dit qu'étant à cheval il pouvait tirer un arc que personne ne pouvait tendre, même à pied. La chasse à courre était son amusement favori. Le lecteur a vu la censure portée contre lui pour ses deer-friths et ses lois de chasse, et il ne la trouvera point injuste s'il écoute le trait suivant. Quoique? le roi possédât soixante-huit forèls , outre des parcs et des chasses en différentes parties de l'Angleterre, cela ne lui suffisait point, et, pour la convenance de sa cour dans l'occasion, il mit en forêt une étendue de terres situées entre l'Avon et la baie de Southampton. On expulsa les habitants, on brûla les chaumières et les églises; plus de trente milles carrés de terre labourable furent enlevés à la culture , et tout le canton fut converti en un désert pour fournir aux bêtes fauves un terrain suffisant et un ample espace au royal passe-temps. Le souvenir de cet acte de despotisme s'est perpétué dans le nom de New-Forest (forêt nouvelle), qu'elle conserve encore aujourd'hui après un laps de sept cent cinquante ans2.
L'éducation de Guillaume avait laissé dans son esprit des impressions religieuses qui ne s'effacèrent jamais. A la vérité, quand son pouvoir et son intérêt étaient en jeu , il n'écoutait que son ambition ou son avarice; mais dans les autres occasions il déployait un vif sentiment de piété et un profond respect pour les