CHAPITRE NEUVIÈME
saisir la première occasion d'agrandissement que la fortune ou les fautes de ses frères pourraient jeter sur ses pas.
Il a déjà été dit que le Conquérant, à son lit de mort, avait consenti à la délivrance de ses prisonniers. Ceux qui étaient Normands recouvrèrent leurs anciens domaines et honneurs, tant en Angleterre que sur le continent. Ulf , fils de Harold , et Duncan , fils du roi des Ecossais, se rendirent à Rouen, reçurent de Robert l'ordre de chevalerie, et furent renvoyés avec de riches présents1; le comte Morcar et Wulfnoth, frère de Harold, suivirent Guillaume en Angleterre , dans le vain espoir d'obtenir des établissements convenables dans leur propre pays. Mais la politique circonspecte du nouveau monarque leur avait préparé une réception différente. Ils furent arrêtés à Winchester et enfermés dans le château.
Odon de Baveux avait toujours haï Lanfranc comme son ennemi personnel, et Guillaume devint alors l'objet de son aversion, parce que ce jeune prince écoutait les conseils de Lanfranc. Par ses intrigues, il forma bientôt un parti en faveur de Robert. Il ne fallait pas grande éloquence pour persuader à ceux qui avaient des possessions et en Angleterre et en Normandie , qu'il était de leur intérêt de tenir leurs terres d'un seul et même souverain; et s'il y avait à choisir entre les deux frères , il n'était pas douteux que l'humeur facile et généreuse de Robert méritait la préférence sur le caractère soupçonneux et sur les manières arrogantes de Guillaume. Suivant la coutume, le roi tint sa cour aux fêtes de Pâques. Les barons mécontents profitèrent de l'occasion pour mûrir leurs plans, et partirent pour lever l'étendard de la rébellion dans leurs districts respectifs : Odon , dans le Kent ; Guillaume , évèquc de Durham, dans le Northumberland ; Geoffroi de Coutances, dans le Somerset; Roger Montgomery, dans le Shropshire; Hugues Bigot, dans le Norfolk , et Hugues de Grentmesnil , dans le comté de Leiccster. Le duc de Normandie était déjà instruit de leur intention; mais au lieu d'attendre son arrivée ou d'unir leurs forces contre leur ennemi, ils se contentèrent de fortifier leurs châteaux et do ravager les terres du roi dans le voisinage *.
Dans cette occurrence , Guillaume dut la conservation de sa couronne aux Anglais indigènes ? que la soif de venger les maux que leur patrie avait reçus des chefs normands amena en foule sous l'étendard royal. Le comte-évèque , présumant que la pre-
1. Sim. 214. Hoved; 264. Alur. Bev\ 13*5. Guillaume avait exceplé Roger Fit2- Osbern de cet acte de clémence. Il resta en prison jusqu'à sa mort. Orderic apwd Maseres , 322.
2. Chron. sax. 193, 194. Orderic, 665 , 666. Sim. 214. Paris, 12
336 HISTOIRE D'ANGLKTERRE.
mière tentative de son neveu serait dirigée contre le château de ltochestcr , avait confié cette forteresse aux soins d'Eustache , comte de Boulogne , avec une garnison de cinq cents chevaliers ; et, se retirant à Pevensey, il attendait avec impatience l'arrivée promise de Robert. Le roi l'y suivit, en fit le blocus, et, après un siège de de sept semaines, le força de se rendre. La vie et la liberté lui furent accordées à condition qu'il jurerait de livrer le château de Rochester et de quitter pour toujours l'Angleterre. Odon fut conduit à la forteresse avec une faible escorte ; mais Eustache distingua aisément que ses regards contredisaient ses paroles, et, l'accusant d'être traître à la cause , il lit prisonniers l'évéque et ses gardes. Le succès de cet artifice enflamma Guillaume d'indignation : il expédia des messagers pour hâter des renforts J, et la place fut vigoureusement attaquée et non moins obstinément défendue , jusqu'à ce que les ravages d'une maladie pestilentielle contraignissent le comte de Boulogne à proposer une capitulation. Ce fut avec difficulté que les Normands qui étaient au service du roi le décidèrent à épargner la vie de la garnison ; mais la requête d'Odon, qu'à son départ les assiégeants s'abstinssent de toute démonstration de triomphe, fut rejetée avec mépris. A l'instant où il parut, les trompettes reçurent Tordre de sonner; et, lorsqu'il passa dans les rangs , les Anglais firent retentir à ses oreilles les mots de « corde » et de « potence. » Il s'enfuit en murmurant des menaces de vengeance; et, s'étant embarqué à bord du premier bâtiment qu'il put se procurer, il se dirigea vers la Normandie *.
Les espérances des insurgés se dissipaient. L'indolence caractéristique de Robert lui avait fait différer son voyage en Angleterre jusqu'à ce que l'occasion favorable fût passée , et les secours exigus qu'il avait envoyés à ses partisans avaient été interceptés par les marins anglais. Montgomery avait fait sa paix avec le roi : la ville de Durham s'étaient rendue à une armée de royalistes, et les rebelles des environs de Worccster avaient été défaits, avec une perte de cinq cents hommes, par les tenanciers de Wulstan , évéque de cette ville. Les principaux insurgés, réduits au désespoir,
1. Tous les hommes libres des villes et manoirs étaient tenus de se présenter sous peine d'être déclarés u nithings (lâches). » Chron. sax. 195. «Nithing ou nitheringnequam sonat.»» Malm. 68. Paris, 12. u U existe en d'autres occasions des cas semblables où le roi , sous la même peine , convoque toutes les personnes i n état de porter le* armes. C'est ce qu'on appelait en Normandie l'arrière-ban. Outre les expéditions ordinaires, dans lesquelles le prince pouvait réclamer svulo.t.ent les services de ses propres tenanciers, il pouvait aussi publier l'arrière-ban, — auquel trestous , grans et petits, pour tant que ils soient convenables pour armes porter, sont tenus, sans excusation nulle , à fair lui aid et profit à tout leur poair. » Dufresne, m , 832.
2. Chron. sax. 190. Orderic, 667-S69. Sim. 215. Alur. Bev. 137.