CHAPITRE DOUZIÈME
jouait le rôle de négociateur ou de guerrier. Le roi de France, qui craignait l'agrandissement d'un vassal déjà plus puissant que son seigneur, avait menacé de s'opposer aux prétentions de Henri sur le comté de Nantes. Becket fut immédiatement envoyé à Paris. Sa magnificence étonna les habitants, son adresse endormit les soupçons du monarque. Le roi d'Angleterre arriva ensuite pour ratifier les engagement* de son ministre: et Henri, son fils aîné (car Guillaume était mort), fut fiancé à Marguerite, fille de Louis et encore enfant. Un baron normand accepta le soin de l'éducation de la princesse, dont la dot, trois châteaux dans le Vexin, fut mise entre les mains des templiers jusqu'à la conclusion du mariage1.
Mais l'union future de leurs enfants était un lien trop faible pour enchaîner des princes naturellement divisés par une foule d'intérêts contraires et importants. Leur amitié venait à peine de commencer qu'elle fut rompue par une contestation de la nature la plus singulière. Le père de la reine Éléonore avait possédé le duché de Toulouse du chef de sa femme Philippa; mais, sous prétexte de vente ou d'hypothèque, il l'avait transporté à l'oncle de celleci , Raymond, comte de Saint-Gilles. À sa mort, le droit de succession à tous ses États revint à sa fille; et Raymond, pour pouvoir garder Toulouse, conclut un traité avec le roi de France, qui l'avait épousée , et qui lui en assura le territoire comme douaire de sa femme Constance, sœur de Louis. Éléonore, ayant depuis divorcé avec le roi de France, rentra dans tous ses droits primitifs : d'où Henri soutint que le transfert de Toulouse à Raymond était nul , et se prépara à soutenir les prétentions de la reine sa femme à la tète d'une armée puissante. D'après l'avis de Becket, il échangea les services personnels de ses vassaux contre une aide pécuniaire, un scutage de trois livres (pounds) en Angleterre et de
1. Chron. norm. 994. Le récit de la manière dont le chancelier voyageait cl France amusera le lecteur. Chaque fois qu'il entrait dans une ville , le cortège s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes garçons chantant des airs nationaux ; puis venaient ses chiens accouples ; et ils étaient suivis de huit chariots tirés chacun par cinq chevaux, et n.enés par cinq conducteurs en blouse neuve. Chaque chariot était couvert de peaux , et protégé par deux gardes et par un gros chien féroce enchaîné dessous, ou en liberté dessus. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour la populace ; un autre portait les objets garnissant la chapelle du chancelier; un autre, le mobilier de sa chambre à coucher ; un troisième, celui de su cuisine, et un quatrième, sa vaisselle et sa garde-robe: les deux derniers étaient destinés à l'usage de sa suite. Après eux paraissaient douze chevaux de somme, sur chacun desquels était monté un singe avec un valet derrière à genoux. Puis venaient les écuyers, portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis d'autres écuyers, des fils de gentilshommes, des fauconniers, des officit rs de la maison, des chevaliers et des ecclésiastiques à cheval, deux a deux; et le dernier de tous, le chancelier lui-même m conversation familière avec quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants s'écrier : «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, si s >n chancelier voyage avec tant de pompe ' {Strjt/inn. 20, 21 1
quarante shillings angevins sur le continent, à lever sur chaque fief de chevalier »; et, avec cet argent, il rassembla une troupe nombreuse de mercenaires dont la présence sous les drapeaux fut limitée à trois mois. Avec eux marchèrent volontairement plusieurs barons anglais et étrangers, un prince de Galles, Malcolm, roi d'Êcosse, et Raymond, roi d'Aragon, dont la fille, encore enfant, avait été fiancée au fils de Henri , Richard, autre enfant encore aux bras de sa nourrice. Au milieu de cette foule de guerriers, nul ne se faisait plus remarquer que le chancelier, qui avait levé à ses frais un corps de sept cents chevaliers, et qui, marchant à leur tète, était au premier rang dans toutes les entreprises. Cahors fut pris; et l'armée approchait des murs de Toulouse, quand le roi de France, qui considérait son honneur comme engagé au comte de Saint-Gilles, se jeta avec peu de forces dans la ville. Bccket conseilla do donner immédiatement l'assaut : Louis tomberait entre les mains du roi, et qui pouvait calculer l'avantage qu'on tirerait de la rançon d'un si illustre captif? Mais l'ardeur du chancelier fut arrêtée par la circonspection de Henri, qui hésitait à autoriser par son exemple les vassaux à combattre contre leurs seigneurs ; et, tandis que son conseil délibérait, les chevaliers français accoururent au secours de Louis, la précieuse occasion fut perdue, et le roi d'Angleterre ramena son année en Normandie, te chancelier resta pour mettre en sûreté les conquêtes qui avaient été faites. Il fortifia Cahors, prit trois châteaux regardés jusque-là comme imprenables, et jouta contre un chevalier français dont il emmena le cheval comme preuve honorable de sa victoire. Mais sa présence fut bientôt réclamée par Henri, et, ayant réparti les troupes de sa maison dans déférentes garnisons, il retourna en Normandie à la tête de douze cents chevaliers et de quatre mille hommes de cavalerie qu'il avait levés depuis peu et qu'il entretenait à ses frais *. S'il eût été un aventurier militaire , sa conduite dans cette campagne aurait mérité des éloges ; mais elle tient peu de l'esprit de douceur et de paix de l'ecclésiastique chrétien. Peut-être doit-on
1. Le scutage produisit en Angleterre 180,000 livres (Gervase, 1381), ee qui prouve que les fiefs des chevaliers s'élevaient toujours à 60,000, nombre auquel ils avaient été fixés par le Conquérant. Il se payait en échange du service militaire; mais il ne tombait pas individuellement sur les tenanciers de la couronne, puisqu'ils le levaient proportionnellement sur leurs propres tenanciers. En outre, quand ils faisaient leur service envers le roi , il leur accordait la permission de lever le scutage sur leurs tenanciers. Voyez plusieurs de ces ordonnances dans Brady, I, 117- 120, 219 ; aussi la Coutume normande, xxv.
2. Newbrig. il , 10. Chron. norm. 992-995. Stephan. 22 , 23. La cavalerie se composait d'hommes au service de différents chevaliers; chaque chevalier recevait 3 shillings par jour pendant quarante jours, et était nourri tout ce temps à lu table du chancelier. Ibid.