CHAPITRE DOUZIÈME
terne de jurisprudence confus et incertain, d'origine partie anglesaxonne et partie normande , et s appuyant sur dos précédents dont les uns étaient fournis par la mémoire et les autres transmis par la tradition. Les juges ecclésiastiques étaient des hommes pleins de talent et d'instruction; l'uniformité et l'équité de leurs décisions étaient préférées au caprice et à la violence qui semblaient dominer les justices royales et baroniales, et peu à peu toutes les causes que l'adresse des légistes pouvait rattacher aux cas prévus par les canons, soit qu'elles eussent rapport aux dîmes, aux collations, au scandale public, au mariage, aux testaments, au parjure, ou à la violation des contrats, furent portées devant les tribunaux ecclésiastiques. Il s'éleva entre les deux juridictions un esprit de rivalité qui se changea promptement en hostilité ouverte. D'un côté se rangèrent les évèques et les principaux dignitaires de l'Église; de l'autre, le roi et les barons : deux partis également intéressés dans la querelle, attendu que tous deux étaient habitués à recevoir la principale portion des taxes, amendes et confiscations dans leurs cours respectives, L'archevêque Théobald avait vu l'approche de la lutte, et il en redoutait l'issue. De son lit de mort il écrivit à Henri pour lui recommander les libertés de l'Église, et le mettre en garde contre les machinations dont elle était menacée *.
Enfin la lutte commença, et la première attaque fut faite avec beaucoup de jugement contre le point où les cours spirituelles présentaient le moins de défense : leur juridiction criminelle. Les canons avaient interdit aux ecclésiastiques les arrêts sanglants, et les peines les plus rigoureuses qu'ils pouvaient infliger étaient la flagellation, l'amende, l'emprisonnement et la dégradation. On soutint que de telles peines étaient insuffisantes pour réprimer les délits plus graves, et qu'elles encourageaient le crime en assurant une espèce d'impunité à celui qui le commettait. Gomme tout individu tonsuré, qu'il eût ou non reçu ensuite les ordres sacrés,
1. Blés. Kp. 63. Stephan. 28. Il n'est pas improbable que Beckct, lorsqu'il était chancelier et favori du roi , ait secondé les tentatives de Henri pour extorquer de l'argent au clergé. Le fait à même été affirmé iLyttel. m , 24. M. Turner, Hist. p. 202), mais l'assertion repose sur une base très- fragile , sur un manuscrit de la bibliothèque Cottonienne (Claud. B. n , 3i, attribué à Foliot, évêque de Londres , n ais dont M. Berington a prouvé la fausseté \Hisl. Appen. il) sur un passage de Wilkins n. 431 1, qui, cependant, est si mutilé qu'on nVn peut tirer aucun sens; et sur uno lettre de l'a.chevêque Théobald , où il dit que « dans une dangereuse maladie il avait fait le vœu d'abolir toutes les n auv.ises taxes introduites de son temps, et particulièrement celle des secondes aides , que son frère l'archidiacre avait établie sur l'Eglise. B se peut que cet archidiacre fût Becket ; mais la lettre est sans date , et nous laisse dans 1 ignorance sur la nature de cet impôt et sur le nom de celui qui l'inventa tBlcs. Ep. 49).
avait droit aux privilèges ecclésiastiques , on doit convenir qui! y avait à ces époques turbulentes beaucoup de criminels dans le clergé; mais s'il fut jamais dit qu'ils avaient commis plus de cent homicides dans les dix dernières années , nous devons modifier notre croyance en cette assertion , en nous rappelant l'animosité des deux partis et l'exagération à laquelle les querelles donnent naturellement naissance1. Du temps de Théobald , Philippe de Brois, chanoine de Bedford*, avait été cité devant son évêque, convaincu d'homicide et condamné à faire une compensation pécuniaire aux parents du défunt. Long-temps après, Fitz-Pierre, le justicier ambulant, faisant allusion à ce cas, l'appela meurtrier en pleine cour de Dunstable. Il s'ensuivit une violente altercation, et l'irritation de Philippe lui arracha des expressions d'insulte et de mépris. Le bruit en vint au roi , qui se considéra comme outragé dans la personne de son officier, et ordonna de poursuivre de Brois pour ce nouveau délit devant la cour spirituelle. Il fut jugé et condamné à être fouetté publiquement , à être privé des revenus de son bénéfice, et à être suspendu de ses fonctions pendant deux années. On espérait que la sévérité de cette sentence apaiserait la colère du roi; mais Henri fut implacable : il jura, « par les yeux de Dieu , » qu'ils avaient favorisé de Brois à cause de son caractère ecclésiastique, et exigea des évêques le serment qu'ils avaient fait justice à lui et au prisonnier 5. Dans cette disposition d'esprit, il les convoqua à Westminster et requit leur consentement à ce qu'à l'avenir, toutes les fois qu'un ecclésiastique aurait été dégradé pour un crime public par sentence du juge spirituel, il fût immédiatement remis à la garde d'un officier laïque pour être puni par sentence d'un tribunal laïque 4 [4 4 63] . Comme gardiens des droits de l'Église, les évêques firent des objections. La proposition, firent-ils observer, tendait à placer le clergé anglais sur un pied plus mauvais que le clergé de tout autre pays chrétien ; elle était contraire aux libertés que le roi avait juré de maintenir à son couronnement , et elle violait le premier principe des lois , en requérant que le même individu fût jugé deux fois et deux fois puni pour un seul et môme délit5. Henri, qui probablement avait prévu
1. Newbrig. n , 16. Son témoignage se réduit à ceci, qu'on disait que quelqu'un l'avait dit.
2. « Huic controversiœ prœstitit occasionem Philippus de Brois. » Diceto , T37.