CHAPITRE DOUZIÈME. 4ïâ
En se retirant le primat médita* en silence sur sa conduite dans le conseil. Ses scrupules se réveillèrent, et les censures toutes spontanées de son entourage ajoutèrent à l'amertume de ses sentiments. Il arriva, l'âme très-tourmentée , à Canterbury, où il condamna sa faiblesse , s'interdit lui-même l'exercice de ses fonctions, écrivit à Alexandre un rapport fidèle de ce qui s'était passé, et demanda son absolution au pontife. On crut que, s'il s'était soumis de bon cœur à Clarendon , il aurait recouvré son premier ascendant sur l'esprit du roi; mais son tardif assentiment n'apaisa pas l'indignation que son opposition avait allumée , et le repentir qu'il témoigna ensuite de cet assentiment ferma la porte au pardon. Henri s'était flatté de l'espoir qu'il pourrait arracher l'approbation des « coutumes » soit à la reconnaissance d'Alexandre qu'il avait secouru dans l'embarras, soit aux craintes de ce pontife qu'un refus n'ajoutât l'Angleterre aux nations qui avaient reconnu l'anti-pape. La fermeté du pape renversa tous ses plans; et le roi , dans sa colère , jura de se venger de l'archevêque. Parmi ses conseillers , il y en eut qui cherchèrent à le pousser dans des voies extrêmes. Ils répandirent des bruits dénués de fondements; ils attribuèrent à Becket le dessein de se rendre indépendant ; ils lui prêtèrent le langage le plus propre à blesser la vanité du monarque. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que la jeunesse de Henri demandait un maître , que la violence des passions de ce prince devait et pouvait aisément être domptée , et qu'il savait combien il était nécessaire à un roi incapable de tenir les rênes du gouvernement sans son assistance. Ce n'était pas que ces hommes fussent réellement les amis de Henri Ils étaient, dit-on , également ses ennemis et ceux de l'Église. Ils soupiraient après la licence du règne précédent , dont ils avaient été privés, et cherchaient à provoquer une lutte où, quel que fût le parti vainqueur, ils auraient à se réjouir, ou de la défaite du clergé avec qui ils se regardaient comme en rivalité , ou de celle du roi qu'ils haïssaient comme leur oppresseur *.
La ruine d'un simple évèque devint alors le principal objet qui occupât et tourmentât l'esprit de ce puissant monarque. De l'avis de ses conseillers, il résolut de laisser de côté la discussion relative aux coutumes et de combattre avec les armes plus redoutables que la jurisprudence féodale offrait toujours au choix d'un souverain vindicatif. Une série d'accusations fut préparée , et le primat fut cité à un grand conseil dans la ville de Northampton. Il obéit
1. Voyez à ce sujet beaucoup de choses curieuses dans une lettre confidentielle d'Arnulphe, évê«]uc de Lisieux , prélut Lien nu fait des intrigues de la cour de Henri. Epitl. S. Thom. i, 85.
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avec de sombres pressenti menls, et le refus du roi de recevoir de lui le baiser de paix l'avertit de son danger [13 oct. 4164]. A l'ou^ verlure du conseil, Jean d'Oxford présida; Henri exerça les fonctions d'accusateur. La première charge concernait quelque acte de mépris contre le roi qu'on supposait avoir été commis par Becket en qualité de juge. L'archevêque présenta sa justification ; mais Henri jura que justice lui serait faite , et la cour obéissante condamna Becket à la confiscation de ses biens et effets mobiliers, peine qui fut immédiatement commuée en une amende de cinq cents livres *. Le lendemain matin , le roi le somma de restituer trois cents livres, montant des rentes qu'il avait reçues comme gouverneur d'Eve et de Berkhamstead. Becket répliqua froidement qu'il les payerait. A la vérité il en avait dépensé davantage pour leurs réparations ; mais l'argent ne deviendrait jamais une cause de dissension entre lui et son souverain. Vint ensuite une autre demande de cinq cents livres reçues par le chancelier sous les murs de Toulouse. Ce fut en vain que l'archevêque expliqua qu'il s'agissait d'un présent. Henri soutint que c'était un prêt ; et la cour, d'après le principe que la parole du souverain était préférable à celle d'un sujet , força Becket à donner caution pour le remboursement de la somme. Le troisième jour, le roi réclama un compte de toutes les recettes provenant des abbayes et évéchés vacants qui avaient passé par les mains de Becket lorsqu'il était chancelier, et estima la balance due à la couronne à la somme de quarante-quatre mille marcs. A la mention de cette énorme demande, l'archevêque resta stupéfait. Cependant, s'étant remis , il repartit qu'il n'était pas tenu de répondre ; que, lors de sa consécration, le prince Henri et le comte de Leicester, justicier, l'avaient publiquement dégagé , par le commandement du roi , de toute réclamation semblable ; et que, sur une demande si imprévue et si importante , il avait le droit de requérir l'avis de ses collègues les évèques 2.
Si l'intention du roi eût été ignorée du prélat, elle se serait suffisamment révélée dans la conférence qui eut lieu entre lui et les évèques. Foliot et les prélats qui jouissaient de la faveur royale l'exhortèrent à donner sa démission : Henri de Winchester seul eut le courage de réprouver cet avis intéressé. A son retour chez
1. L'expression légale m être à la merci du roi n a déjà été expliquée comme indiquant la confiscation de la propriété, à moins que le roi ne consentit à accepter une amciid : moins forte. Mais la coutume de chaque comté fixait le montant de cette amende , et Fitz-Stephen se plaint que l'archevêque ait tté obligé de payer 500 livres au lieu de 40 s hillings , commutation coutumière du roi. A Londres, elle s élevait à 100 shillings. Steph. 42.