CHAPITRE DOUZIÈME
ginaires, rattachèrent les premiers qui s'établirent en Irlande aux fondateurs de la Tour de Babel *. Ces sortes de fables, au reste , n'étaient pas un produit particulier du sol d'Erin. Les Francs et les Normands , les Bretons et les Saxons , ne trouvèrent pas plus de difficulté que les Irlandais à faire remonter leurs ancêtres jusqu'à l'arche, et à indiquer précisément le petit-fils de Noé dont chacun d'eux descendait en liçne directe *. Si donc il y eut quelque ombre de vérité dans les traditions de ces nations , elle fut bientôt si mélangée de fiction , qu'aujourd'hui ce serait une entreprise sans plus d'espoir que d'utilité de vouloir distinguer l'une de l'autre.
Quoique l'Évangile eût été prêché en Irlande à une époque plus reculée , la conversion générale des indigènes était réservée au zèle de saint Patrick. Ce célèbre missionnaire était né dans un village situé entre Dunbarton et Glasgow , qui depuis a pris le nom de Kill-Patrick. Il commença ses travaux l'an 432, et, après une vie d'efforts infatigables, il mourut en 493, à un âge avancé».
1. Plusieurs des histoires rapportées par Keating et O'Flaherty peuvent être vues sous un accoutrement plus simple dans Nennius, c. vi-x. Le soin qu'on a pris de les rattacher à l'histoire du déluge et à celle de Pharaon prouve clairement que, si elles n'ont pas été inventées, elles ont été fort embellies après la prédication du christianisme.
2. Pour les Saxons , voyez la Chronique , p. 77 ; pour les Normands , Guillaume de Jumiéges , p. 217 ; pour les Bretons , Nennius , c. xm, etc. De toutes ces généalogies, la plus amusante et la plus ridicule est une de celles copiées par Nennius, qui nous apprend 1° qu'Alain , fils de Japhet, eut trois fils, Hésicion , Afmenon , Nepno ; 2° que Hésicion eut quatre enfants, qu'il nommaFranc, Romain, Allemand et Breton ; 3" qu'Armenon en eut cinq , appelés Goth , Walagoth , Gepidus . Burgundus, Longobardus ; 4° et que Negno n'en eut que quatre , connus sous les noms de Vandale , Saxon , Bulgare et Targus. De là il était aisé de suivre la filiation de toutes les nations européennes et leurs degrés relatifs de consanguinité.
3. L'existence de saint Patrick a été récemment niée par le docteur Ledwich , qui, tout en s'arrogeant lui-même le droit de l'incrédulité , compte beaucoup sur la crédulité de ses lecteurs , s'il espère leur faire croire , sur sa simple assertion , qu'on n'a jamais ouï parler de ce célèbre missionnaire avant le neuvième siècle. S'il avait lait les recherches nécessaires , il aurait trouvé saint Patrick cité par le très-ancien auteur de la Vie de sainte Gertrude [Annnl. Bened. i, 407(, par Cummin (Asser. Syllog. ep. 32), par Adamnan (in prolng. Vila S. ColumbJ, par Bède {Martyr, p. 351 >, par Alcuin ( Vtla S. WUlibrordi), et dans le vieux antiphonaire du monastère de Benchor. A ces autorités, énumérées par le savant antiquaire docteurO'Connor [Prol. xlixi, je puis ajouter l'ancienne litanie publiée par Mabillon [Annal, vct. 168), qui ne peut pas être plus récente que le septième siècle. L'antiphonaire de Benchor, employé autrefois pour le service de cette église, est conservé dans la Bibliothèque ambroisienne à Milan |n° 10, lit. c), et ne contient que trois hymnes en l'honneur de saints particuliers, dont le premier est saint Patrick. Cette hymne est intitulée : Hymnus S. Palrilii , magistri Scolorum; et si elle prouve peu de goût et d'habileté, elle démontre incontestablement qu'il était alors considéré comme l'apôtre de l'Irlande.
Audite, omnes amantes * Deum , sancta mérita Viri in Christo beati, Patrici episcopi.—
Ses disciples paraissaient avoir hérité de l'ardeur de leur maître ; des églises et des monastères furent successivement fondés, et tous les genres d'instruction connus à cette époque furent assidûment cultivés. Ces ecclésiastiques eurent le bonheur particulier d'échapper aux visites des barbares qui , dans le cinquième et le sixième siècle, dépeuplèrent et démembrèrent l'empire d'Occident. Alors que la science était presque éteinte sur le continent , elle émettait encore une faible lueur des bords lointains d'Erin ; des étrangers, venus de la Bretagne , de la Gaule et de la Germanie , fréquentaient les écoles irlandaises », et des missionnaires irlandais établissaient des monastères et répandaient l'instruction sur les rives du Danube et au milieu des neiges des Apennins. Durant cette période et sous de tels maîtres , les indigènes sortirent peu à peu de l'ignorance et des habitudes de la vie sauvage; mais leur civilisation fut retardée par l'influence contraire de leurs institutions nationales , et elle fut définitivement arrêtée par les invasions des hommes du Nord, qui, depuis l'année 748, visitèrent presque annuellement nie pendant près de deux siècles. Ces sauvages la traversèrent dans toutes les directions, consommèrent leur œuvre accoutumée de pillage , de meurtre et de dévastation ; et enfin, ayant occupé les côtes de la mer, formèrent des établissements à l'embouchure des rivières navigables. Le résultat fut le même en Irlande qu'en Bretagne et en Gaule. Repoussés dans les forêts par les envahisseurs , et forcés de chercher une subsistance précaire dans le vol et la rapine , les indigènes oublièrent les devoirs de la religion , perdirent le goût des agréments de la société, et retombèrent promptement dans les habitudes et les vices de la barbarie.
Dominus illum elegit Ut doceret barbaras Gantes , et piscaret Per doctrinœ retia... Hibernas inter gentes.
Le docteur O'Connor, d'après les notes contenues dans une hymne à la Un, croit que ce vénérable manuscrit fut écrit vers l'an 690; mais , s'il avait pu l'examiner luimême, il aurait découvert que cette dernière hymneest une addition d'une main plus récente , et que le corps du manuscrit, avec le passage en question, est beaucoup plus ancien. Oltrochi, le dernier et savant bibliothécaire, le déclare du même temps que saint Colomban lui-même, dans le monastère duquel, à Bobbîo, ce manuscrit fut originairement conservé.
I. En parlant des Saxons du Nord qui affluaient pour entendre les prédicateurs irlandais, Bède a rapporté un trait qui honore le caractère des indigènes. « Quos omnes Scoti libentissime suscipientes , victum quotidianum sine pn-tio, libros quoque ad legendum, ac magisterium gratuitum prœbere curabant. » Bède, ///*/. in, 27.