CHAPITRE DOUZIÈME
Pour que le lecteur pût se faire une idée exacte de la manière dont l'autorité des princes anglais s'établit originairement en Irlande, j'ai conduit le récit de ces événements jusqu'à la mort de Henri [M 72]. Maintenant il est temps de revenir à l'histoire personnelle de ce monarque. Durant cinq mois, depuis le jour de son débarquement à Watcrford jusqu'à la fin de mars, on avait remarqué qu'il n'était pas arrivé sur la côte irlandaise un seul navire venant d'Angleterre ou de ses terres du continent. Une suspension si extraordinaire de communications fut attribuée à l'état orageux du temps : la cause réelle, c'était la politique du roi, qui, mémo à cette distance, redoutait les armes spirituelles des légats. A Wexford, il reçut un message favorable ; et aussitôt, faisant voile vers l'Angleterre, il traversa en toute hâte cette île et la Manche, et passa en Normandie. Quand Louis, qui le croyait à Dublin, apprit qu'il était à Barflcur, il s'écria : « Le roi d'Angleterre ne va ni sur un cheval ni sur un vaisseau , il vole avec la rapidité d'un oiseau; un moment le transporte d'Irlande en Angleterre , un autre d'Angleterre en France. » Si sa première conférence avec les légats ne fut point satisfaisante , à la seconde toutes les difficultés s'arrangèrent à l'amiable. Dans la cathédrale d'Avranches, devant les légats, les évèques, les barons et le peuple, la main posée sur le livre des Évangiles, il jura solennellement qu'il était innocent, en paroles et en action, du meurtre de l'archevêque. Ce serment fut prêté spontanément; mais comme il ne pouvait nier qu'il eût au moins donné lieu , par de violentes expressions, au projet des assassins, il consentit à entretenir pendant un an deux cents chevaliers pour la défense de la Terre-Sainte, à servir en personne, si le pape l'exigeait, pendant trois années contre les infidèles en Palestine ou en Espagne ; à restituer les terres et possessions qui appartenaient aux amis de l'archevêque ; à permettre les appels en prenant une caution raisonnable des personnes qu'il suspectait, et à abolir les coutumes hostiles aux libertés du clerié , s'il en avait été introduit de telles depuis son avènement1. Aussitôt après
de quatre-vingt-deux ans. A sa mort , il partagea ses trésors entre les pauvres , les églises d'Irlande, et celles de Rome et de Jérusalem. O'Connor, T.xxxvm.
] . Iloved. 302, 303. Ep. S. Thom. v, 88, 89. Ep. Joan. Saris. 290. Picic Rymer, 27. Dans le sera ont tiré des actes d'Alexandre, parBaronius ixii, 637) et par Miiratori <Rer. liai. Script. m,4tt3l. on trouve un article additionnel et très-important. « Pnuterea ego et major fllius meus rex juramus quod a domino Alexandro papa , et catholicis ejus successoribus, recipiemus et tenebimus regnum Angliœ ; et nos et successores nostri in perpetuum non reputabimus nos Angliœ veros reges , donec ipsi nos catholicos reges tenuerint. » Le silence de toutes les lettres encore existantes qui furent écrites à cette occasion pourrait faire douter de l'authenticité de cet article, s'il ne s'appuyait sur des preuves qui me semblent d'une évidence incontestable. 1° Il est certain qu'outre les serments publics , il y avait des articles
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ce sonnent, le roi fut solennellement absous de toutes censures par les légats.
Le lecteur aura remarqué que, par le dernier article, la cause originaire de la dissension entre Henri et le primat défunt restait à discuter. Quatre ans s'écoulèrent avant que la question fut vidée. Dans l'intervalle, les Constitutions de Clarendon, quoique non révoquées, ne furent point mises en vigueur, et les tribuuaux séculiers et spirituels, quoique animés du môme esprit de rivalité, soutinrent leurs droits respectifs avec une modération inaccoutumée. Les premiers étaient réduits au silence par le martyre du primat et la soumission du monarque ; les derniers étaient retenus par l'indécision de Richard, le nouvel archevêque, dont le courage s'évaporait en vanteries et en menaces. A la fin , sur la demande du roi , arriva un légat , le cardinal Hugo Petroleone , parent et ami de Henri. L'affaire fut débattue dans un grand conseil à Northampton , et on en peut voir le résultat dans une lettre que le roi envoya à Alexandre par le légat [4176]. Après avoir professé sa haute vénération pour le pontife, Henri l'informe que , malgré l'opposition de beaucoup de ses barons, les quatre points suivants ont été accordés : 1° Qu'aucun ecclésiastique ne sera personnellement traduit devant un juge séculier pour aucun crime ou délit, à moins que ce ne soit contre les lois forestières ou au sujet d'un fief laïque pour lequel il doive service à un seigneur laïque. 2° Qu'aucun évôché ou abbaye ne sera gardé dans les mains du roi plus d'une année, à moins de nécessité évidente. 3° Que les meurtriers des clercs, lors de leur conviction ou confession devant les juges du roi, en présence de l'évèque ou de son officier , outre la punition ordinaire des laïques , subiront la confiscation de leurs héritages pour toujours. 4° Et que les ecclésiastiques ne seront jamais forcés de donner des gages de bataille *. L'exception contenue dans
particuliers qui étaient tenus secrets. Les légats disent : « Promisit etiam et alia de libéra voluntate gerenda. quœ non oportet scriptur» série denotarc » [Ep. card. ad archiep. Raven. apud Hoved. 303). 2° Henri lui-même, dès Tannée suivante, dans une lettre conservée par son secrétaire Pierre de Blois, dit , comme une chose parfaitemenfentenduc entre lui et le pape , qu'il tient le royaume d'Angleterre en fief de l'Eglise romaine : « Vestrœ jurisdictionis est regnum Angliœ, et quantum ad feudatarii juris obligationem vobis duntaxat obnoxius teneor et astringor » (Pet. Bles. Ep. 136). Je crois donc qu'il prêta ce serment de sujétion féodale, mais sous promesse qu'on le tiendrait secret.
1. Diceto, 591, 192. Malgré cette lettre originale, conservée par un historien contemporain , plusieurs écrivains modernes nous disent que dans ce conseil les Constitutions de Clarendon furent renouvelées et confirmées. Ils ont été induits en erreur par une interpolation qui existe dans le texte de Gervasc, et qui est due probablement à l'ignorance de quelque copiste. Gervase nous dit ( 1433 ) que l'ordonnance (as-i.se) de Clarendon fut renouvelée, et qu'on ordonna de la mettre en vigueurj après quoi viennent ces mots : « pro cujus execrandis iustitutis beatus