CHAPITRE QUATORZIÈME
l'ambition do Philippe avait reculé devant la bravoure supérieure de Richard, elle revint à la charge à l'avènement de son faible et pusillanime frère. Ayant Arthur en son pouvoir, il résolut de faire la guerre pour son propre compte , tout en prétendant soutenir la cause d'un orphelin lésé; et, après avoir conféré au jeune prince l'épée de chevalier, il traversa la Normandie, brûla Evreux, et mit des garnisons dans les forteresses de l'Anjou , du Maine et de la Touraine. Il s'ensuivit une guerre sans intérêt ; cette guerre, à la sollicitation du cardinal Pierre de Capoue, fut suspendue par un armistice, et l'armistice terminé par une paix qui fit peu d'honneur aux deux monarques. Philippe sacrifiait les intérêts d'Arthur, reconnaissait Jean pour l'héritier légitime de feu son frère, et forçait le jeune prince à rendre hommage à son oncle pour le duché de Bretagne [22 mai 1200]. Mais le roi d'Angleterre avait acheté cet avantage au prix de vingt mille marcs, comme « relief » de sa succession, et par le transport du comté d'Evreux et do plusieurs fiefs considérables à Louis, fils de Philippe, comme dot de sa nièce Blanche de Castille, qui fut sur-le-champ mariée au prince français. Afin que ces transactions fussent valides selon les principes de la jurisprudence féodale, on joua une curieuse comédie. Jean n'avait jamais accompli l'hommage qui était nécessaire pour que le vassal eût droit à la possession légale , et par conséquent le pouvoir de disposer de ses domaines. Philippe donc, quoique déjà maître par droit de conquête de plusieurs des places cédées par le traité, les restitua au roi d'Angleterre, qui d'abord rendit hommage et jura fidélité à son seigneur souverain ; puis, étant ainsi légalement saisi de ses États étrangers, transporta à Philippe et à Louis les portions stipulées avec les formalités convenables. Leur ancienne amitié parut alors se ranimer ; et lorsque Jean visita Paris , le roi de France céda son propre palais pour le logement de son frère d'Angleterre1 [1er juillet 1204].
Si Jean avait eu l'esprit énergique et entreprenant de Richard, il aurait obtenu des conditions très-différentes de Philippe, qui en ce moment était engagé dans une chaude et dangereuse contestation avec le pontife Innocent III. Plusieurs années auparavant, tandis que Richard était en captivité, Philippe avait sollicité la main de la belle Ingelburge , sœur du roi de Danemarck. Ingel-
1. Hoved. 452, 454. 466. West. 264. Rigord. 44. Trésor des Chartres, p. 3. Archives de France, p. 177. Manche était fille de la sœur de Jean , Elémore, qui avait donné à son mari , Alphonse de Castille , trois fils et quatre filles. — Cette annéelà, le roi publia, à Hastings, une loi par laquelle il revendiquait la souveraineté des mers britanniques, et ordonnait à tous vaisseaux étrangers du baisser leurs huniers devant son pavillon, sous peine de rapture et de confiscation. Selden , Mare clausum. n, 265.
burge fut menée à Amiens ; la cérémonie de son mariage fut immédiatement suivie de celle de son couronnement ; et le lendemain matin Philippe, à la surprise générale, ordonna à ceux qui l'avaient accompagnée de la reconduire à son frère [1200]. Sur leur refus, elle fut envoyée dans un couvent; et leur divorce fut prononcé par l'archevêque de Reims sous prétexte de parenté , attendu qu'elle était cousine de la femme défunte de Philippe. Le roi vit ses offres dédaigneusement rejetées par plusieurs princesses ; mais il finit par trouver dans Agnès, fille du duc de Moravie, une femme qui osa avoir confiance dans son honneur. Ils se marièrent, et continuèrent de cohabiter, au mépris de la défense du pape Célestin, qui avait annulé la sentence de l'archevêque. A Célestin succéda Innocent, pontife qui, à la vigueur de la jeunesse et à une réputation d une pureté irréprochable, joignait la plus haute idée de l'autorité papale, et la détermination de réprimer les excès et l'immoralité des différents princes de la chrétienté. A la requête du roi de Danemarck, il épousa la cause d'Ingelburge ; et son légat, le cardinal Pierre, mit les États de Philippe en interdit [janvier]. C'était punir l'innocent pour le coupable; mais il réussit à dompter cette obstination, qui avait été à l'épreuve de toutes les considérations d'honneur et de conscience. Ne pouvant forcer de désobéir à l'interdit, et assailli par les clameurs de ses sujets, Philippe consentit à renvoyer Agnès, à traiter Ingelburge en reine, et à se soumettre à la révision de la sentence première [7 août}. Dans le concile de Soissons, les larmes et la beauté de la princesse danoise plaidèrent fortement en sa faveur ; les objections de ses adversaires furent aisément réfutées, et le légat se préparait à prononcer le jugement, lorsque Philippe l'informa qu'il reconnaissait la validité du mariage [mars 1201]. Ingelburge, à cette époque, retira peu d'avantage de sa victoire. Avec le titre de reine, elle fut enfermée dans une forteresse et rigoureusement privée de toute autre société que celle de ses femmes. Quelques années après, ils se réconcilièrent1.
Le peu de succès de Philippe dans cette tentative de se jouer du contrat matrimonial ne détourna pas Jean de suivre son exemple. Douze ans s'étaient écoulés depuis son mariage avec Hadwisa ou Jeanne, héritière du comté de Gloucester. L'intérêt, et non l'affection, avait formé leur union ; mais les domaines de la princesse, quoique considérables pour le comte de Montaigne, étaient de peu d'importance pour le foi d'Angleterre ; et une sentence de divorce, sous le prétexte ordinaire de consanguinité, fut facilement accordée par l'archevêque de Bordeaux. Jean envoya immédiate-