Hoved
ment des ambassadeurs à Lisbonne pour demander la princesse de Portugal; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse il vit par hasard Isabelle, Glie d'Aymar, comte d'Angoulème , qui avait été publiquement promise et fiancée en secret à Hugues, comte de la Marche. Sa beauté captiva le roi : l'éclat de la couronne séduisit le père et la fille, et le mariage inattendu d'Isabelle et de Jean priva la princesse de Portugal d'un mari, le comte de la Marche d'une femme 'Les plaintes de l'une et les menaces de l'autre furent également dédaignées. Jean conduisit son épouse en triomphe en Angleterre , et fut couronné avec elle à Westminster par le primat [3 octobre]. L'année suivante, la même cérémonie fut renouvelée à Canterbury, à la fête de Pâques l.
C'est de ce funeste mariage qu'il faut dater le déclin de la famille des Plantagenets. Lorsqu'Isabelle fut enlevée à son époux, Jean était maître des côtes de France depuis «les frontières de la Flandre jusqu'au pied des Pyrénées: en trois années, il perdit irrévocablement la meilleure partie de cet important territoire, les provinces que ses prédécesseurs avaient héritées de Guillaume de Normandie et de Foulques d'Anjou [mai]. L'épée du comte delà Marche était, à la vérité, trop faible pour faire aucun mal sérieux. L'arrivée de Jean arrêta bientôt ses incursions déprédatrices, et une sommation de comparaître avec ses partisans à la cour du roi l'avertit de se chercher une protection. Mais il en appela à la justice de Philippe, leur seigneur commun; et ce prince ne fut pas fâché que Jes tergiversations de Jean lui fournissent un prétexte pour humilier un si puissant vassal. Les clauses du dernier traité furent oubliées à l'instant. Philippe reçut l'hommage d'Arthur pqur la Bretagne, l'Anjou, le Maine et la Touraine (juillet 1202]; les barons mécontents se hâtèrent de rejoindre sa bannière; les forteresses se rendirent successivement aux confédérés ; et le cœur de Jean était tombé dans le découragement, lorsqu'un événement imprévu arrêta les progrès de ses ennemis et lui donna une supériorité moment tanée. Éléonore, la reine-mère, habitait le château de Mirabeau, en Poitou. La garnison en était aussi faible que les défenses méprisables ; et Ton réserva au jeune Arthur, son petit-fils, la gloire de
1. Hoved. 457, 461. Paris, 168. A cette époque, toutes les nations de la chrétienté furent jetées dans la consternation par les commentateurs de l'Apocalypse , qui ne paraissent pas avoir été mieux doués de l'esprit de prophétie que leurs plus récents successeurs. Ils annonçaient qu'à la fin de l'année 1200 expirait le terme des mille années pendant lesquelles le diable avait dû être retenu dans l'abîme sans fond \ Rev. xx, 1-3) ; et ils laissaient à l'imagination de leurs auditeurs à concevoir le désordre qu'il causerait et les horreurs qu'il corn i cttrait quand il serait mis en liberté. « Quod si diabolus ligatus , » dit Iloveden , « tôt et tanta intulerit mala mundo , quot et quanta inferet sol ut us ! Prccumur ergo , * etc. Hoved. 465.
la faire prisonnière. Accompagné des barons de la province, il investit Mirabeau. Les portes furent aisément forcées; mais la reine, se retirant dans la tour, refusa de capituler, et trouva moyen d'informer son fils du danger qu'elle courait. Jean, réveillé de son apathie, vola au secours de sa mère, mit en déroute l'ennemi qui était sorti contre lui , entra dans les murs en même temps que les fuyards; et, après une lutte très-vive, força les survivants à demander quartier [1er août]. Parmi les captifs était le jeune duc de Bretagne, qu'il mit sous forte garde dans le chAteau de Falaise. Il envoya le reste des prisonniers en Angleterre, et Philippe, après avoir brûlé la ville de Tours, s'en retourna à Paris *.
Ce changement soudain de fortune avait placé dans les mains du roi le sort de son rival. Si la voix de l'humanité plaidait hautement en faveur d'un neveu et d'un orphelin, une politique erronée objectait le danger de laisser vivre un prince qui pourrait trouver par la suite quelque occasion d'obtenir la couronne qu'il réclamait aujourd'hui. Il ne paraît pourtant pas que Jean se soit arrêté d'abord à l'affreux expédient de l'assassinat. II visita le jeune captif, l'exhorta à se désister de ses prétentions, et lui représenta sa folie de se fier à l'amitié du roi de France, l'ennemi naturel de sa famille. A cette admonition , le hardi jeune homme répondit qu'il n'abandonnerait ses droits qu'avec sa vie, et que la rouronne d'Angleterre, aussi bionique les provinces françaises, lui appartenaient du chef de son père. Jean se retira pensif et mécontent; Arthur fut transféré au château de Rouen, et enfermé dans un cachot de la nouvelle tour. Peu de mois après , il avait disparu. Si la manière dont il n^purut avait pu supporter l'investigation , Jean , pour son propre honneur, l'aurait fait publiquement connaître. Son silence prouve que le jeune prince fut assassiné. On attribue sa mort au poignard de son oncle ; mais le roi d'Angleterre pouvait assurément payer un assassin sans tremper lui-même ses mains dans le sang de son neve\i* [3 avril]. Sa nièce Éléonore, sœur d'Arthur, eteom-
1. Paris, 174. West. 264. Vingt-deux des captifs moururent de faim dans le château de Corfe ( Ann. de Marg. 13). Eléonore elle-même vécut encore deux ans, et mourut en 1204 ( Mailros , 181 ). Pour le bien de son âme , Jean , le mercredi d'avant le dimanche des Rameaux (14 avril), ordonna que tous les prisonniers, à l'exception des juifs et des prisonniers de guerre , fussent mis en liberté, mais à condition qu'ils donneraient des sûretés de leur bonne conduite dans sa cour du comté, ou qu'ils sortiraient pour jamais du royaume dans l'espace de quarante jours. Les hommes accusés de meurtre devaient composer avec la famille du mort, ou donner caution qu'ils se représenteraient pour répondre ou retourneraient en prison. Rot. Pat. 54.
2. « Subito evanuit , modo fere omnibus ignorato , utinam non ut fama refert invida» (Par. 174). «Citopost evanuit.— Rexsuspectushabebatur ab omnibus, quasi illum manu propria occidisset >♦ [West. 264'. «Feria quintaantePascha propria manu
w ' ioogle
CHAPITRIi QUATORZIÈME. 553
munément appelée la pucelle de Bretagne, fut envoyée en Angleterre, et tenue dans une rigoureuse mais honorable captivité, afin qu'elle ne put pas, en se mariant à un prince étranger, susciter un nouveau prétendant à la succession de son père !.
Il est malheureux que, dans cette crise intéressante, nous soyons abandonné par les annalistes contemporains qui nous ont guidé dans le cours des règnes précédents , et que nous soyons forcé de nous en rapporter à l'autorité d'écrivains qui vivaient à une époque plus récente, et dont les renseignements douteux et pleins de lacunes ne peuvent fournir une narration suivie et satisfaisante 8. Apres un court intervalle, les murmures de soupçon se changèrent en conviction de la culpabilité du roi. Les Bretons se réunirent immédiatement, jurèrent de se venger du meurtrier, et s'occupèrent de régler la succession au duché. Guv de Thouars entra dans l'assemblée, portant dans ses bras une enfant du nom d'Alix, sa fille et celle de Constance, qu'il avait épousée après la mort d'un premier mari. La princesse fut reconnue sans préjudice du droit d'Éléonore, alors au pouvoir de son oncle sanguinaire ; et Guy fut nommé tuteur de l'enfant et gouverneur du duché. L'évèque de Rennes se hâta ensuite d aller à Paris accuser de ce meurtre le roi d'Angleterre; et Philippe somma volontiers ce prince de prouver son innocence en présence des pairs français. Jean toutefois s'y refusa; et la cour prononça un jugement portant que, « attendu que Jean, duc de Normandie, en violation de son serment à Philippe, son seigneur, avait assassiné le fils de son frère aîné, hommager de la couronne de France et proche parent du roi, et avait commis le crime dans la seigneurie de France, il était reconnu coupable de félonie et de trahison, et était, en conséquence, condamné à voir confisquer toutes les terres qu'il tenait par hommage 8. »
interfecit « {Ann. dcMarg. 13). Guillaume le Breton dit que Jean emmena Arthur dans un bateau , lui donna de sa main deux coups de poignard, et jeta le corps mort dans la rivière , à environ trois milles du château. Philippid. i, vi, p. 167.