CHAPITRE QUATORZIÈME. oûl
tives de la couronne d'Angleterre. Mais l'obstination du monarque était inébranlable ; il répondit sur un ton d'hostilité et de défi , et déclara qu'il était déterminé à ne pas souffrir que Langton mit jamais le pied en Angleterre en qualité de primat.
Le gant était jeté et la querelle devint une épreuve de force entre le pouvoir du roi et celui du pontife [4208]. Ce dernier résolut de procéder pas à pas , et commença par mettre tout le royaume en interdit ; singulière forme de punition , qui épargnait la personne du roi et faisait souffrir ses sujets, qui étaient inoffensifs. L'interdit était à peine connu dans les premiers temps. On en découvre quelques faibles traces vers Tan 500, où il était nommé le ban de Dieu ou le ban chrétien ; mais ce ne fut pas avant le xie siècle que l'usage en devint fréquent et que la nature et les effets en furent exactement définis. Lorsqu'après la mort de Charlemagne les différentes nations de l'Europe gémissaient sous l'oppression des nobles belliqueux, dont la rapacité ne respectait ni la sainteté de l'autel, ni les droits de l'humanité, le clergé, pour mettre un frein à la férocité de ces nombreux tyrans, eut recours à tous les expédients que la religion put lui fournir ou l'adresse lui suggérer. Dans un synode tenu à Limoges dans une de ces occasions, l'abbé Odolric proposa de faire l'essai d'un interdit. « Jusqu'à ce que les nobles, » dit-il , « cessent leurs ravages, défendez la célébration de la messe , les solennités du mariage et la sépulture des morts. Que les églises soient dépouillées de leurs ornement? et que les fidèles observent l'abstinence du carême. » Cet avis fut suivi ; l'abomination du peuple, qui se voyait ainsi privé de l'exercice de sa religion, confondit et alarma ses oppresseurs, et le succès de l'expérience recommanda l'interdit au clergé comme le plus puissant obstacle qui pût être opposé à la violence de ses ennemis1.
Innocent avait confié la publication de l'interdit aux évêques de Londres , d'Ely et de Worccster. Ils la fixèrent au lundi de la seconde semaine avant Pâques. Jean avait donné ordre à ses officiers dans chaque comté de saisir à son profit les propriétés de tout homme qui obéirait. Les trois prélats se présentèrent devant le roi , lui exposèrent les conséquences de son obstination , et le conjurèrent à genoux d'admettre le nouvel archevêque. Quoiqu'il eût vu un prince plus grand que lui, le roi de France, réduit à la soumission par la frayeur d'un interdit , il fut inexorable ; il les interrompit par des jurements ^t des insultes; il affecta de rire du ressentiment du pontife ; il proféra les plus cruelles menaces contre
l. Hist. de Grégoire de Tours, vm . 31. Con. Gen. ix, 902. Ivon de Chartres l'appelle m rcmediuin insolitum. » Ep. 94.
le clergé en général, et chassa ignominieusement les évêques de sa présence. [23 mars] Le jour marqué arriva , et aussitôt les églises furen^ fermées ; on ne sonna plus les cloches, on ne célébra aucun service solennel; l'administration des sacrements fut suspendue, excepté pour les enfants et les mourants, et les corps des morts furent enterrés silencieusement et dans une terre non consacrée f. Cette interruption soudaine des formes et des secours de la religion frappa le peuple d'horreur. Jean, au milieu de la tristesse générale, avait un air de sérénité et même d'enjouement. Insouciant de l'avenir, il se livrait pour le moment au plaisir de la vengeance. Les trois prélats s'étaient bientôt mis hors de sa portée en passant sur le continent *; mais il fit arrêter leurs parents et les jeta en prison comme des criminels, et fit sentir aux membres du clergé, tant séculier que régulier, qui obéissaient au mandat du pape , qu'ils étaient à sa merci. D'abord il ne voulut écouter aucune sollicitation en leur faveur. « Ils pouvaient, » dit-il, « quitter le royaume et demander réparation ou dédommagement à la justice ou à la pitié du pontife. » Mais , au bout de quelques jours , il commença à se radoucir [6 avril]. Il ordonna à ses officiers de leur accorder sur leur revenu une « subsistance convenable 5; » et, voulant être le seul à les persécuter, il annonça par une proclamation que « quiconque , en paroles ou en action , oserait outrager un membre du clersé , serait pendu incontinent au chêne le plus proche 4 » [M avril].
Pendant quelques années Jean affecta de mépriser les consé-
1. On prêchait les sermons le dimanche dans le cimetière : les mariages et re- Icvailles avaient lievi sous le porche do l'église. Duns. 51.
2. Deux d'entre eux, 1 evêque de Londres et celui d'Ely, obtinrent la permission de lui parler sous un sauf-conduit de quatre jours {Rot. Clous. 108. Mar. 30). Le seul évéque qui osa rester en Angleterre fut 1 evêque de Winchester, favori du roi. L 'évéque de Norwich avait été envoyé comme vice -roi en Islande. Duns. 52.
3 m Kationahile estuverium. » C'était deux plats par jour po^ir un moine , et, pour un membre du clergé séculier, autant qu'il serait jugé nécessaire par quatre nommes assermentés de la paroisse. Roi. C/nus. 109. Avr. 6. m. Avr. 13.
4. Les proclamations de Jean étaient courtes et intelligibles, u Si quem attingere possumns, ad proxinam quercum eum suspendi faciemus» (Avr. il. New Rym. 101. Roi. Claus. m k Nombre d'articles des Clo->e Rolls prouvent que les terres de tout le clergé , à l'exception de celles de quelques favoris du roi et de l'ordre des moines de Citeaux , tombèrent aux mains du roi. Les moines de Citeaux échappèrent d'abord parce que, sous prétexte de certain privilège exclusif, ils n'observèrent pas l'interdit ; mais ensuite ils s'y soumirent comme les autres. Le roi retint pour lui la plupart des terres ; mais il donna à ses barons la garde des églises et monastères qui avaient été fondés par leurs familles ou auxquels ils avaient droit de présentation , et généralement avec la condition de répondre des produits si on les un requérait. Pareillement . plusieurs abbes , prieurs et ecclésiastiques obtinrent , probablement à prix d'argent, la garde de leurs propres biens, à la même condition. Pour d'autres, toutefois, il paraît avoir été très-sévère, vendant tout le bétail de leurs terres , sous prétexte de dettes réelles ou fictives envers sa couronne. Vovez les Close Rolls, 107, 115. Paris, 190. West. 268. Duns. 51.
quences de l'interdit et les menaces du pontife , et sa cause dut un éclat momentané au succès de ses prétentions à la suzeraineté de TÉcosse et de ses opérations militaires en Irlande et dans le pays de Galles. \. Quoique Guillaume d'Écosse eût obtenu à prix d'argent de la pauvreté de Richard un adoucissement au joug pénible qui lui avait été imposé par le traité de VcHognes, les rois des deux nations étaient toujours dans leur ancienne position l'un vis-à-vis de l'autre , et Jean eut soin , bientôt après son couronnement, de sommer le prince écossais de lui faire hommage à York. Guillaume traîna en longueur; Jean fut rappelé d'York en Normandie, et la question d'hommage resta en suspens jusqu'à son retour. Alors Iqs deux princes eurent une entrevue à Lincoln [22 nov. 1200], et Guillaume, sur une éminence près de la ville, en présence des barons anglais et écossais et d'un immense concours de peuple, rendit hommage a Jean , lui jura fidélité sur la croix de l'archevêque Hubert, et lui présenta une charte par laquelle il s'engageait à ne pas marier son fils Alexandre, Phommelige de Jean, sans l'assentiment de son seigneur, et s'obligeait, lui et son fils , à garder foi et fidélité au fils et héritier de Jean , comme à leur seigneur-lige, contre toute espèce d'hommes f. Il se leva alors, et, comme héritier de son grand-père David, demanda les trois comtés de Northumberland , Cumberland et Westmoreland , comtés dont ce prince s'était emparé pendant les guerres d'Étienne et de Mathilde. Mais c'était plus que Jean n'était disposé à concéder, et il éluda la réclamation en promettant de la prendre en considération et de rendre réponse à loisir. Les deux princes se séparèrent amis en apparence , mais ennemis dans le cœur , et il s'écoula neuf ans de tranquillité douteuse, durant lesquels le roi d'Écosse fut deux fois au moins sommé de venir trouver son seigneurlige à York, et obéitdeux fois à la sommation ' [10 fév. 1206, 29 mai 4207]. Mais on n'endormait pas la méfiance du monarque anglais ; apprenant que Guillaume avait secrètement promisunede sesfillescn
1. « Régi Johanni homagium fecit . et super crurem Huberti archiepiscopi fidelitatem de pacc sibi et regno servanda solemniter juravit , et cidem régi Johanni tanquam domino suo per cartam suam concessit quod Alexandrum fihum suum sicut hominem legium ipsius n gis Johannis per assensum suum maritaret , promittendo firmiter in eadem carta quod idem Willielmus rex Scotorum , et Alexandre r filius suus , filio et Iweredi régis Johannis tanquam legis domino suo contra omnes liomines fidem et fidelitatem tenerent »> ( Brompt. 1283). Hoveden i 4<>1 )
. ajoute la clause ordinaire , « salvo jure suo . » qui a droit soit à st s droits tels qu'ils sont spécifiés dans la charte de Richard ( voyez vol. n , 443) , soit à ses prétentions sur dis terres en Angleterre. On voit, d'après la lettre de Henri III au pape, que cet hommage était considéré par Jean et par son fils co.i.mc un hommage-lige pour la couronne d'Ecosse. Rym. t, 334-5.
2. Voyez Rot. Pat. Johan. 56, 69, 76. Rot. Ctaus. 43, 86, 90.
564 HISTOIRE D'ANC LÈTEHRfc.
mariage au comte de Boulogne, il invita le prince écossais à venir répondre de sa présomption , et, ayant reçu l'excuse habituelle de mauvaise santé, il s'avança, à la téte d'une armée , jusqu'à Norham. Guillaume jugea prudent d'apaiser le lion dont il avait provoqué la colère. 11 remit ses deux filles aux mains de Jean pour qu'il les gardât en Angleterre et les mariât à son gré [7 août 1209], Pour prix de la bienveillance du roi et de son consentement à certaines conventions , il s'obligea à payer quinze mille marcs en cinq ans à échéances égales; et, comme garantie de l'accomplissement fidèle de ces engagements, il laissa aux mains de Jean plusieurs otages choisis dans les premières familles d'Êcosse i. Toutefois, trois ans n'étaient pas écoulés [1202] que les soupçons du monarque anglais se réveillèrent, et Guillaume se vit forcé d'amener son fils et héritier, Alexandre, à la cour de son seigneur; là, il céda à Jean le droit de marier le jeune prfnce à qui bon lui semblerait, mais sans mésalliance et dans le cours de six ans ; et le père et le fils prirent rengagement solennel de tenir pour Henri, fils et héritier de Jean, contre tous hommes vivants, s'il arrivait à ce prince de survivre à son père. Ces concessions effectuèrent une pleine réconciliation , et le jeune Alexandre reçut à Clerkenwell l'ordre de la chevalerie des mains de son seigneur-lige* [4 mars]. Assurément la supériorité que le monarque anglais s'arrogeait si orgueilleusement en toute occasion , et que le monarque écossais acceptait si patiemment , devait être fondée sur une base plus large que celle que lui assignent certains écrivains, c'est-à-dire la possession de quelques fiefs épars dans les comtés septentrionaux de l'Angleterre 3.
2. De l'Écossc le roi tourna son attention sur les affaires de l'Ile-Sœur. D'après des dépèches adressées au justicier Meyler Fitz-Henri , il paraît que Cathal ou Charles O Connor , roi de Connaught, avait fait offrir par Dermot, son envoyé, de tenir son royaume de Jean , moyennant un payement annuel de cent marcs pour un tiers de sa baronnie , et de trois cents marcs pour les deux
1. L'argent fut payé « pro habenda bencvolcntia ejusdem domini nostri» {Ryin. 1,166; il, 564, Stttt. Rot. Pat. 91. Ann. Marg. 14. Heming. 556. Par. 191 1. Les filles de Guillaume se nommaient Marjory et Isabelle. 11 est souvent fait mention d'elles , de la pension annuelle de 40 1. que leur Taisait le roi , de leurs vêtements et autres dépenses défrayées par lui, dans les Close RolU, 139, 144, 145, 157, et dans le Mise Roll de la quatorzième année du règne de Jean, 236-269. — Nous les trouvons généralement en compagnie de la reine et de la pucelle de Bretagne. Sous le règne suivant, elles furent mariées, l'une à de Burgh, le justicier ; l'autre au comtemaréchal.