‹ Histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 538 sur 643 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

doit pas non plus retomber sur le roi. Il faut en réserver une part pour le grand conseil des barons, ses conseillers constitutionnels, les mêmes hommes qui deux ans plus tard lui arrachèrent l'octroi de leurs libertés dans la plaine de Runnymead. La cession fut faite d'après leur avis et de leur consentement : d'où l'on peut raisonnablement inférer qu'il y avait dans les circonstances quelque chose de nature à justifier le roi en ce qui le concernait. Quelques écrivains ont imaginé que leur motif était l'espoir de prévenir l'invasion dont ils étaient menacés, ou, si l'on ne pouvait la prévenir, de maintenir du moins Jean sur le trône par l'intervention du môme pouvoir qui avait été si près de l'en précipiter. Il y a néanmoins lieu do croire que la mesure provenait des barons eux-mêmes, qui saisissaient avidement l'occasion d'humilier l'orgueil et de réprimer la violence du despote qu'ils abhorraient. A dater de ce moment, ils commencèrent à demander la concession de leurs libertés. Sur son refus, ils s'adressèrent, par leurs agents, à la reconnaissance du pape, devenu son souverain et le leur, lui rappelant que « ce n'était pas à la bonne volonté du roi, mais à eux et à la contrainte dont ils avaient usé, qu'il était redevable de sa suzeraineté sur la couronne d'Angleterre *. » Innocent néanmoins prit le parti de son vassal, et les barons transportèrent leur allégeance à Louis, „ fils de Philippe. Les hommes qui pouvaient ainsi placer sur le trône l'héritier de la monarchie française étaient certainement capables de le soumettre au contrôle féodal du chef de leur Église.

Les transactions de Douvres furent bientôt connues de l'autre côté de la Manche, et Pandolfe lui-même se hâta d'en détailler les particularités au roi de France, qui était à Boulogne avec une forte armée. A celte nouvelle, son espoir d'acquérir la couronne d'Angleterre, ce rêve de son ambition, s'évanouit, et son mécontentement s'épuisa en invectives contre l'égoïste et perfide politique du pontife. Il proposa à son conseil de continuer l'entreprise ; mais il fut interrompu par Fcrrand, comte de Flandre, secret allié du monarque anglais, qui fit observer qu'il ne regardait pas comme un devoir de suivre son seigneur dans une expédition injuste. Ces mots excitèrent une violente dispute; on se renvoya de part et d'autre des accusations et des récriminations; et Philippe mit fin au débat par la déclaration solennelle que la Flandre serait annexée à la couronne de France, ou que la France deviendrait une

1. « Quod vos annuura reditum domino papa; et Ecclesiœ Rom an te concessistis, et alios honores quos Ecclesiœ Roman» cxhibuistis.non sponte, nec ex devotione, imo ex timoré, et per eus conclus , fecistis. » Ce passage me parait décisif sur la part prise par les barons. Il est contenu dnns une lettre particulière adressée à Jean par son agent à Rome Rym. i, 18ôi, qni rapport» «sortions des barons au pontife

province de la Flandre. Sentant le danger qui le menaçait, le comte s'enfuit immédiatement. Philippe suivit ses pas à la* hâte. 11 réduisit Casscl, Ypreset Bruges, et l'armée française campa sous les murs de la forte ville de Gand.

Il fut heureux pour Ferrand que la flotte anglaise fut en ce moment dans le havre de Portsmouth , et prête à mettre en mer. Sept cents chevaliers , avec un corps nombreux d'infanterie, s'embarquèrent à bord de cinq cents vaisseaux, et firent voile vers le port de Swyne. La flotte française, qui, suivant le témoignage de Rigord, chapelain de Philippe, montait à plus de trois fois ce nombre, était déjà arrivée ; mais le havre de Dam me n'en avait pu recevoir qu'une partie , et le reste avait été laissé sans protection par les troupes qui étaient occupées à piller les villages voisins. Cette rencontre inattendue fut très-heureuse pour les Anglais. Les marins français n'opposèrent qu'une faible résistance ; trois cents bâtiments charges de munitions de guerre et de vivres furent capturés ; plus de cent furent brûlés, et les autres soutinrent dans le port un combat douteux contre leurs assaillants et contre les habitants. La flotte entière eût pu être détruite , si la témérité du commandant anglais, Guillaume Longue-Épée, comte de Salisbury et frère naturel du roi, ne l'eût porté à diviser ses forces, et si, en envoyant une partie des troupes à la poursuite des pillards, -il n'eût prolongé la lutte jusqu'à ce que l'armée française arrivât de Gand. Les Anglais furent alors repoussés sur leurs vaisseaux avec une perte de deux mille hommes : avantage qui toutefois n'indemnisa pas Philippe du désastre précédent. 11 avait perdu les moyens d'entretenir son armée en Flandre ou de la transporter en Angleterre. 11 brûla Damme et les restes de sa flotte; et, après une campagne courte et sans gloire, il revint sombre et mécontent vers ses frontières [juin]. Ferrand recouvra son territoire jusqu'à Saint-Omer *.

Les conséquences de la transaction de Douvres commencèrent à se révéler. Jean avait consenti à ce que les proscrits, tant clercs que laïques, rentrassent dans leur patrie; mais comme on ne pouvait guère compter sur la parole du roi , il avait été stipulé que vingt-quatre barons s'engageraient à les protéger de toute insulte ou injustice. Des actes à cet effet avaient été dressés et remis à Jean ; mais, au lieu de les délivrer, il les retint en sa possession. Il nourrissait encore une faible espérance que quelque incident fortuné le mettrait à môme de rompre ses engagements et de rejeter les entraves dont il se sentait blessé. Le succès de sa flotte encouragea cet espoir. Il oublia les termes de la dernière pacifica-

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