CHAPITRE QUATORZIÈME
qu'il donnerait caution pour le payement de tous autres dommages qui pourraient être adjugés postérieurement par le pontife, et que l'interdit serait immédiatement levé.
Sur ces entrefaites, Jean, comptant sur l'appui du pape, et n'ayant plus à lutter contre la résistance de ses barons, avait fait voile pour la côte du Poitou, avait été rejoint par les seigneurs du voisinage, et avait pénétré jusqu'à la ville d'Angers [121 4]. C'est la qu'il fut trouvé par les messagers de Rome [17 juin], qui, ayant reçu son serment de respecter la sentence du pape, se hâtèrent d'aller en Angleterre, et révoquèrent l'interdit, qui avait duré plus de six ans [2ft juin]. Jean marcha aussitôt sur la Bretagne ; mais ses progrès furent arrêtés par l'arrivée de Louis, fils de Philippe ; et, à dater de ce moment, les deux armées, comme d'un consentement mutuel, laissèrent traîner la guerre, et attendirent l'issue de la campagne du Nord. Là, les alliés de Jean, Othon, empereur d'Allemagne !, •Ferrand, comte de Flandre, et Guillaume, comte de Boulogne, avaient rejoint les troupes anglaises commandées par le comte de Salisbury, et s'étaient hâtés, à la tête de plus de cent mille hommes, d'envahir le territoire français. A ce torrent, Philippe ne pouvait opposer qu'une armée plus faible de moitié; mais ce désavantage était compensé par l'ardeur et la bravoure de ses compagnons, la fleur de la chevalerie française. Les armées se rencontrèrent à Bovines, obscur village sur la Marque, entre Lille et Tournay [27 juillet]. Je ne prétends pas donner les détails de l'action qui suivit, si fatale aux vues de Jean, si flatteuse pour la vanité de Philippe ; mais quelques anecdotes sur les principaux chefs pourront intéresser le lecteur. 1° Philippe fut un moment dans le plus imminent danger. Se fiant à la trempe de, son armure, il s'était jeté intrépidement au milieu dés combattants. Un fantassin allemand, qui aperçut une ouverture entre sa visière et sa cuirasse, lui porta à la gorge un violent coup de lance barbelée. Il manqua son but; mais le crochet s'engagea dans la courroie du heaume, et le roi fut renversé de cheval. Quoique le soldat ne lâchât pas prise, Philippe se releva. Othon accourut pour écraser son ennemi, tandis que les chevaliers français s'élançaient au secours de leur souve-
1. Othon était fils de Henri -le-Lion , duc de Saxe, et neveu de Jean. A la mort de Henri VI , empereur d'Allemagne, il s'opposa aux droits de Philippe, duc de Souabe, frère du prince défunt. Après une guerre sans succès, il fut délivré de son compétiteur par la main d'un assassin, et obtint la couronne impériale. En reproduisant des prétentions qu'il avait jadis abandonnées , il encourut le ressentiment d'Innocent , son ancien protecteur. Il fut excommunié. Innocent et le roi de France formèrent une liçue en faveur de Frédéric , fils de Henri VI , qui fut couronné par le pontife. Othon , hors d'état de résister à son rival , se retira dans ses Etats patrimoniaux de Brunswick, et entra avec joie dans la ligue formée contre son ennemi le roi de France
ois HISTOIRE D'ANGLETERRE.
rain. Après un combat désespéré, Philippe fut dégagé, remonta à cheval et continua la bataille. 2° L'empereur put se vanter d'avoir échappé à un éj;ul danger. Il maniait des deux mains une épée à un seul tranchant et d'un poids énorme, et à chaque coup il étourdissait ou désarçonnait un adversaire. Pendant la bataille, il eut trois chevaux tues sous lui. Dans une de ces occasions, du Bané, chevalier d'une force athlétique, le saisissant par la taille, essaya de l'emporter; et ce ne fut pas sans difficulté que ses gardes parvinrent à le délivrer. Dans une autre, il reçut à la poitrine un coup do hache d'armes qui fut repoussé par la force de sa cuirasse. Un second coup blessa son cheval à la tète ; et l'animal, poussé par la douleur , fit volte-face et l'emporta hors du combat. 3° Le comle de Salisbury rencontra par hasard l'évèque de Beauvais. La captivité de ce prélat n'avait pas éteint sa passion pour la guerre ; mais sa seule arme était une massue , afin , prétendait-il, de ne pas verser le sang, contrairement aux canons. D'un seul coup, il jeta le comte à terre, et le fit prisonnier. 4° Le comte de Boulogne, par respect pour le dimanche, avait proposé de remettre l'engagement au lendemain, et cet avis l'avait fait traiter de lâche et de traître. Quand ses compagnons prirent la fuite, il refusa de les suivre, se battit jusqu'à ce que son cheval fût tué; et enfin, ne pouvant se relever, il se rendit à Guérin , évèque élu de Senlis , qui avait refusé de porter les armes, mais, à la prière de Philippe, s'était charge de ranger l'armée en bataille et d'en régler les mouvements. 5° Mais l'homme dont la capture causa le plus de plaisir au roi , ce fut le comte de Flandre, 9on ennemi invétéré. Il fut blessé et pris. Philippe le conduisit à Paris, l'exposa à la risée des citoyens, et l'enferma dans un cachot pendant le reste de son règne *.
La défaite de Bovines rompit toutes les mesures de Jean, qui sollicita et obtint de Philippe une trêve de cinq années [sept.] , et , après une campagne honteuse en France, revint soutenir en Angleterre une lutte plus honteuse encore |49 oct.]. Le 20 novembre, les barons s'assemblèrent à l'abbaye de Saint-Edmond, sous prétexte de célébrer la fête du saint patron * leur objet réel était de mûrir leur plan d'opération? futures sans éveiller les soupçons de leur souverain |20 nov.]. Plusieurs réunions secrètes eurent lieu ; les différentes libertés pour lesquelles ils avaient à combattre furent exactement définies : et ils résolurent de les demander en corps quand le roi tiendrait sa cour aux fêles de Noël. Avant de se séparer, ils s'avancèrent ui à un devant le maître-autel, et prêtèrent
1. Voyez Paris, 211 ; Gaguin, 1. vi ; Rigord, 61, 63; Guil. Brit. Philip. 1. x, xi