CHAPITRE QUINZIÈME. 6X
porter à Henri leur allégeance, et beaucoup de Normands l'avaient assuré de leur inaltérable attachement au représentant de la maison de Rollon. Il fut donc résolu que le roi irait par mer au secours de Pierre de Dreux, comte de Bretagne du chef de sa femme, qui s'était révolté ouvertement contre Louis. Tous les barons d'Angleterre et d'Irlande, avec les princes de Galles, s'assemblèrent à Portsmouth; et Henri, avec la confiance de la jeunesse, se croyait déjà le conquérant de la France , lorsqu'il fut informé que les vaisseaux que l'on avait préparés n'étaient pas en nombre suffisant pour porter la moitié de l'armée. Dans un transport de fureur, il tira son épée, appela Hubert un traître, et il allait le frapper lorsque son bras fut arrêté par le comte de Chester [ 29 sept. 4229]. Comme la saison était trop avancée pour attendre l'arrivée d'une autre Hotte, le conseil remit l'expédition à l'année suivante; et durant l'hiver Hubert trouva moyen de se justifier aux yeux de son maître. Au printemps suivant [3 mai 4230], Henri fit voile pour Saint-Malo, et s'avança jusqu'à Nantes, tandis que Louis prenait Angers, Ancenis et Oudon. Quant aux opérations subséquentes, si tant est qu'il y en eut, nous n'en savons rien. On dit que le roi, au lieu de chercher l'ennemi, gaspilla son temps en parties de plaisir, refusa une invitation des mécontents de Normandie, alla en Gascogne recevoir l'hommage des indigènes [26 oct ] , repassa par Nantes, et retourna en Angleterre. Nos historiens attribuent cette conduite à l'influence pernicieuse de Hubert, qui fut accusé, probablement sans fondement, de recevoir une pension annuelle de la reine de France. Un corps de cinq cents chevaliers et de mille mercenaires resta avec le comte de Bretagne, qui reprit Angers et brûla quelques villes en Normandie i.
Dans un siècle qui ne savait apprécier que le génie militaire, l'issue de cette campagne sans gloire n'ajouta guère à la réputation de Henri. On le considéra généralement comme un lâche qui craignait de combattre pour l'héritage de ses pères; et son nom devint un objet constant de censure et de ridicule dans les productions des poètes provençaux. Ce n'était pas toutefois l'inclination qui lui manquait ; mais avec un trésor épuisé , engagé d'ailleurs dans des luttes fréquentes avec ses barons, il n'avait ni le moyen ni le loisir d'entreprendre des expéditions étrangères. Dix années s'écoulèrent en trêves, fréquemment rompues et renouées, durant lesquelles le roi eut soin d'entretenir une correspondance suivie avec plusieurs des nobles français les plus puissants. Le comte de la Marche , son
1. Paris, 30fi, 310. Dans. 201. J'ai rapporté l'événement de Portsmouth sur la foi de Paris ; mais je suis porté à douter de l'exactitude de cette histoire.
beau-père , dont la fidélité avait toujours changé avec les intérêts , avait fait hommage à Alphonse, frère de Louis, récemment créé comte de Poitou. A son retour , sa femme Isabelle lui fit de vifs reproches. Cette orgueilleuse princesse , s'il faut croire ce qu'on en rapporte, ne pouvait tolérer que son mari pliât le genou devant tout autre qu'une tète couronnée : il est plus probable qu'elle voulait réserver les droits de son fils cadet, Richard, à qui l'aîné, Henri , avait donné quelques années auparavant le comté de Poitou. Le comte, à son instigation, retourna à Poitiers, insulta et défia publiquement Alphonse , et se retira au milieu de sa garde d'archers qui marchait l are tendu et prête à opposer la force à la force II en résulta naturellement une guerre, et Isabelle implora l'assistance de son fils, le roi d'Angleterre. [27 janvier 1242] Dans un grand conseil tenu à Londres , on demanda un secours d'hommes et d'argent ; mais quoique Henri mit dans sa requête une grande insistance, quoique son frère Richard, qui venait d'arriver de la Terre-Sainte, l'appuyât de son éloquence et de ses prières, les barons répondirent froidement et inexorablement que le devoir du roi était d'observer la trêve tant qu'elle n'avait pas été violée par le monarque français. Isabelle continua de l'importuner. Sa prégence seule, prétendit-elle, était nécessaire. Il n'avait qu'à paraître, et tous les amis de sa famille se joindraient à lui , et une foule de mercenaires accourraient sous son étendard. Trompé par ces faux rapports, Henri partit de Portsmouth avec sa femme, son frère, trois cents chevaliers et trente muids d'argent. Il débarqua à Royan, près de l'embouchure de la Garonne , et envoya des ambassadeurs à Louis [19 mai]. S'il en faut croire Paris, Louis, le roi de France , troublé dans sa conscience par le serment de son père, offrit de rendre une partie du Poitou et de la Normandie, à condition que Henri abandonnerait les traîtres au châtiment qu'ils méritaient ; mais il paraît , d'après les propres lettres du roi , que ses envoyés demandèrent satisfaction pour certaines infractions qu'ils alléguèrent avoir été faites à la trêve; qu'on ne répondit point et qu'après un certain nombre de jours il déclara l'armistice fini *. Quand il eut rassemblé ses vassaux et ses alliés , il se trouva à la tête de vingt mille hommes. Louis était parti de Paris avec des forces égales; maisson armée, pourmeservirde l'expression de l'historien, était un torrent qui, sur sa route, se gonflait incessamment du tribut des eaux aftluentes. Les deux rois, comme si c'eût été d'un commun accord, atteignirent presque en même temps la petite ville de Taillebourg; et les armées ennemies se trouvèrent séparées par l'étroite mais