CHAPITRE QUINZIÈME
profonde et rapide rivière de la Charente, dont le pont était commandé par un fort qui était aux mains dos Anglais. Lorsque Henri vit que l'ennemi était supérieur en nombre , il se plaignit au comte de la déception dont il avait été l'objet; mais, tandis qu'il parlait, les Français attaquèrent le pont avec l'impétuosité qui les caractérise [19 juillet]. Louis combattait à leur tète ; le passage fut forcé , et l'oriflamme, son étendard, fut déployée sur la rive gauche de la rivière. Les Anglais, néanmoins, firent une vigoureuse résistance et tinrent en suspens le sort de la journée jusqu'au moment où arriva la nouvelle qu'un fort détachement de l'ennemi avait traversé plus bas la rivière en bateau et marchait pour leur couper la retraite. Aussitôt ils se débandèrent , s'enfuirent précipitamment à Saintes, et furent suivis avec tant d'ardeur que quelquesuns de ceux qui les poursuivaient furent enfermés et faits prisonniers dans la ville. Henri , pour plus de sûreté , s'était écarté de la masse des fuyards, mais il serait tombé aux mains des ennemis, s'il n'eut été sauvé par l'adresse de son frère Richard. Désarmé, et un bâton de pèlerin à la main, ce prince se présenta au plus proche détachement des Français, et demanda à parler au comte d'Artois. Il fut introduit par ce seigneur auprès do Louis, qui saisit cette occasion de le remercier des bons offices qu'il avait rendus aux chevaliers français en Palestine, et, à sa demande, consentit à un armistice jusqu'au lendemain matin. Il ne se doutait guère de la proie que, par cette condescendance, il laissait échapper de ses mains. Les deux frères montèrent aussitôt achevai et atteignirent Saintes durant la nuit.
Le lendemain, au lever du jour, on aperçut les Français du haut des murailles. Aussitôt le comte de la Marche fit une sortie, et peu à peu la totalité des deux armées se trouva engagée [20 juill.J. Ce n'était pourtant pas une bataille, mais une série d'actions séparées; car le terrain était tellement entrecoupé de haies et de vignes, que les combats étaient tous partiels, et sans communication ni ensemble. Il y eut beaucoup de sang répandu ; mais quoique les deux rois prétendissent à la victoire, Louis resta maître de la position.
Le résultat de ces deux actions avait convaincu le comte du danger de sa situation. Son fils Hugues quitta clandestinement Saintes, et se jeta aux pieds du monarque français, qui consentit sur-le-champ à pardonner à son père, a condition qu'il retirerait ses troupes de l'armée anglaise, qu'il céderait à Alphonse les châteaux qui avaient déjà été pris, (pi 'il laisserait mettre pour un temps une garnison française dans trois autres comme garantie de sa fidélité future, et que pour le reste de ses possessions il s'en
remettrait au bon plaisir et à la courtoisie de Louis. Henri était à table lorsqu'il apprit cette transaction, et le messager qui l'annonçait fut suivi d'un autre qui l'informa d'un accommodement secret entre les gens de Saintes et Louis pour introduire l'armée française dans la ville pendant la nuit. Après une courte délibération, on décida de se retirer à Blaye ; mais la fuite fut si rapide, que les ornements de la chapelle royale et la caisse militaire furent abandonnés à l'ennemi. Louis ne suivit point le roi, une funeste dyssenterie commençait à régner dans son armée, et la perte de quatre-vingts bannerels et, s'il faut en croire Paris, de vingt mille hommes, l'avertit de terminer la campagne. Une trêve de cinq ans fut conclue à l'égale satisfaction des deux monarques *.
C'était la coutume du temps, quand des prétentions opposées ne pouvaient pas se concilier facilement, de prévenir la reprise des hostilités par le renouvellement réitéré des trêves. Si Louis eût été livré à son propre jugement, la paix avec l'Angleterre eut été bientôt signée. Il doutait toujours de la justice du titre auquel il possédait en France les provinces qui appartenaient anciennement aux princes anglais ; et pour obtenir de Henri une renonciation à ses droits, il eût volontiers consenti à des sacrifices considérables. Mais les pairs français se riaient des scrupules de leur monarque, et soutenaient qu'il n'avait pas le pouvoir d'aliéner les domaines de la couronne. Des négociations furent commencées et interrompues, reprises et suspendues. Louis insistait sur la cession à son profit de toute prétention sur la Normandie, le Maine, l'Anjou et le Poitou; Henri demandait en retour un équivalent , et dix-sept ans s'écoulèrent avant que les termes du traité fussent définitivement réglés. Enfin la renonciation fut faite , et Louis donna au roi d'Angleterre le Limousin, le Périgord et le Quercy, et promit de payer la valeur annuelle des terres tenues par le comte et la comtesse de Poitou dans la Saintonge et l'Agenois, et, à la mort
1. Pour ce récit, j'ai comparé les historiens français Nangis et Gaguin avec Paris |5U-026». Mais nous possédons une autre relation de la campagne par Henri lui-même. Selon lui. il aurait occupé Taillebourg ou détruit le pont sur la Charente si on ne lui avait pas perfidement persuadé d'accorder une trêve au seigneur de la ville , qui offrait de revenir â son allégeance. Les Français tenteront de l'y surprendre, mais Turent repoussés avec perte. Deux jours après, il se retira à Pons ; et le comte de la Marche abandonna le château et la vill%de Saintes , qui furent pris par les Français. Le roi continua sa retraite, et la garnison de l'ons passa à l'ennemi. Il fortifia Blaye, et attendit l'événement sur l'autre bord de la Garonne ; mais Louis, après être resté quinze jours dans le ^ oisinage, retourna sur son propre territoire. Henri déclare que c'est là la vérité, et que les bruits répandus contre lui par ses ennemis sont sans fondement et calomnieux \Rym. 1 , 32Ô-327 i. Cette relation porte , par erreur, la date de l'année 1232 , la 16e année du règne de Henri , au lieu de la 20e, non-seulement dans U vieux , mais aussi dans le nouveau Kymer, 200.